Affaire Mathieu Martin
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Mathieu Martin, âgé de 32 ans et originaire d’Aussonne près de Toulouse, est un globe-trotteur français porté disparu dans la province de Salta, dans le nord de l’Argentine, depuis le 8 août 2018[1]. Malgré d’importantes recherches menées sur place, aucune trace de lui n’a été retrouvée[1]. Selon les autorités argentines, il aurait été tué lors d’une agression par deux habitants de la région. L’un d’eux a été condamné en 2020 à treize ans de prison pour homicide[1]. Cependant, aucun corps n’ayant été découvert, la famille de Mathieu Martin conteste cette version officielle et refuse de le déclarer mort, continuant de le rechercher activement[2].
Contexte
Mathieu Martin était un voyageur aguerri parcourant le monde depuis son adolescence. Après avoir surmonté un cancer de la mâchoire à 18 ans, il avait choisi le voyage comme mode de vie, conscient que « du jour au lendemain tout pouvait s’arrêter »[3]. Pendant plus d’une décennie, il a exploré plus de 70 pays (sa famille évoque même le chiffre de 175 pays visités) sans jamais cesser de donner régulièrement de ses nouvelles à ses proches[4]. En septembre 2017, il entreprend un nouveau tour du monde. Arrivé en voilier en Uruguay à l’été 2018, il traverse ensuite l’Argentine, avec le projet de rejoindre ses parents le 10 novembre 2018 à Fortaleza (Brésil), puis de continuer son périple en direction de la Chine[3]. Voyageant en solo avec un budget modeste, Mathieu pratiquait volontiers l’auto-stop ou les bus locaux, dormait sous tente ou chez l’habitant, et tenait à découvrir des régions hors des sentiers battus en nouant des liens avec les populations locales[5]. Il relatait ses expériences sur un blog personnel qu’il alimentait au fil de ses étapes de voyage.
Disparition
La dernière communication de Mathieu a lieu le 8 août 2018 : il envoie un message depuis Tilcara, un village andin de la province de Jujuy, où il indique son intention de rejoindre le secteur isolé d’Iruya, dans la province voisine de Salta[3]. Le 9 août, il est aperçu avec d’autres routards du côté de San Isidro, un hameau proche d’Iruya, et évoque son projet de trek vers la localité d’Isla de Cañas, près de la frontière bolivienne, itinéraire exigeant trois jours de marche en haute montagne[3]. C’est dans cette zone peu accessible que sa trace se perd à la mi-août 2018. Inquiet de ne plus recevoir aucun signe de vie, fait inhabituel de sa part, son entourage donne rapidement l’alerte. Après plus de dix jours sans nouvelles, sa disparition est signalée officiellement le 27 août 2018 aux autorités françaises et argentines.
Dès le début du mois de septembre 2018, les forces de police de la province de Salta lancent des recherches intensives dans la région d’Iruya, appuyées par des secouristes, des soldats et des chiens de piste. Le terrain montagneux, culminant à plus de 4 000 m d’altitude, rend les opérations difficiles, d’autant que certaines communautés locales, peu habituées aux étrangers, se montrent initialement réticentes à coopérer. Malgré la diffusion de l’avis de recherche et plusieurs expéditions terrestres et aériennes dans les ravins et sentiers de la zone, aucune découverte déterminante n’est faite en 2018. Les parents de Mathieu se rendent sur place dès la mi-septembre 2018 pour suivre les opérations. Sous l’impulsion du consul de France et après une intervention du président Emmanuel Macron lors du G20 fin novembre 2018, les autorités locales intensifient encore les moyens de recherche[4]. L’armée argentine mène une mission spéciale de dix jours en octobre 2018, sans résultat probant[6].
Enquête criminelle en Argentine
Face à l’absence de résultat des battues et suspectant un acte criminel, la justice argentine oriente son enquête vers la zone de Huacaloma, dernier endroit où Mathieu aurait pu se trouver. Des témoignages de villageois recueillis en novembre 2018 laissent penser que le voyageur aurait croisé la route de deux frères vivant isolés dans ce secteur, connus sous le nom de Juan et Froilán Cuevas. Ces deux hommes, âgés d’une quarantaine d’années, sont des paysans locaux à la réputation d’alcoolisme agressif, des habitants rapportent qu’ils importunaient les rares passants pour de l’argent. Initialement, les frères nient avoir jamais rencontré Mathieu. Toutefois, en décembre 2018, une équipe d’enquêteurs dépêchée à Huacaloma obtient de nouveaux indices et des aveux incriminants. Selon le témoignage de leur sœur Rosa, « Juan sait ce qui est arrivé » et serait impliqué dans la disparition[5]. Confronté par la police, Froilán finit par déclarer avoir vu son frère « poignarder Mathieu dans le dos puis le pousser dans le ravin » lors d’une altercation. Il somme Juan d’« avouer pourquoi il a tué le Français », ce à quoi Juan répond simplement « parce que je suis stupide » (« De tonto que soy »*)[5]. D’après ce récit, Juan Cuevas aurait attaqué Mathieu par surprise au bord d’un précipice surnommé El Chorro de Agua, à environ 1,2 km de leur maison, avant de jeter le corps au fond d’un ravin de 30 à 40 mètres de profondeur puis de revenir le lendemain pour l’enterrer[5].
Les deux frères Cuevas sont placés en détention fin 2018 et inculpés pour homicide sur la personne de Mathieu Martin[6]. Les fouilles entreprises sur le site indiqué d’El Chorro (où un chien pisteur aurait marqué la présence de restes humains 37 mètres en contrebas) n’aboutissent pas, en raison de l’instabilité du terrain rocheux rendant toute excavation trop dangereuse En revanche, la perquisition des habitations de la famille Cuevas permet de recueillir divers objets suspects : un couteau, des jumelles, un pantalon d’origine étrangère, un fragment de t-shirt portant une inscription en basque, un appareil-photo partiellement brûlé, ainsi qu’un bracelet en caoutchouc semblable à celui que Mathieu portait sur certaines photos[5]. Les analyses effectuées sur ce bracelet révèlent des traces d’ADN mêlées correspondant aux deux frères Cuevas, ainsi qu’un profil génétique inconnu compatible à 99,99 % avec un enfant des époux Martin, indice fort qu’il pourrait s’agir de celui de Mathieu[7].
Au vu de ces éléments, les procureurs argentins concluent à l’agression mortelle suivie d’un vol (les mobiles des suspects semblant être le dépouillement du voyageur de passage) et bouclent fin 2019 l’instruction préparatoire au procès[6]. À noter que tout au long de la procédure, Juan et Froilán Cuevas sont revenus sur leurs aveux initiaux. Non scolarisés et parlant peu l’espagnol, ils ont affirmé avoir été violentés par la police lors de leur arrestation et avoir accusé à tort sous la contrainte. Huit policiers salteños furent d’ailleurs poursuivis pour « apremios ilegales » (violences policières) sur les frères Cuevas, mais un tribunal les a finalement acquittés en mai 2020 faute de preuve de mauvais traitements. Ces allégations de torture, relayées ensuite par la famille Martin, ajoutent une zone d’ombre autour des aveux recueillis[8].
Procès et verdict
Le procès des frères Cuevas s’ouvre le 9 novembre 2020 à Salta, devant la Sala de Grandes Juicios. Pendant deux semaines, magistrats et jurés entendent une soixantaine de témoins (habitants, paysans, gendarmes et secouristes) qui retracent les derniers jours du périple de Mathieu et les soupçons pesant sur Juan et Froilán[7]. Le 24 novembre 2020, la cour rend son verdict : Juan Cuevas, 41 ans, est reconnu coupable de l’homicide de Mathieu Martin et condamné à 13 ans de réclusion criminelle, tandis que Froilán Cuevas, 43 ans, est acquitté au bénéfice du doute en l’absence de preuve de sa participation directe. Les juges salteños concluent que les témoignages et indices confirment la thèse d’une mort violentedu voyageur français dans la zone de Huacaloma, Juan ayant été « la dernière personne à avoir vu Mathieu » et l’ayant entraîné vers un endroit isolé où lui seul pouvait l’emmener. Le tribunal ordonne également l’inscription officielle du décès de Mathieu Martin à l’état civil argentin, actant la fin de son statut de personne disparue et clôturant l’affaire du point de vue judiciaire en Argentine.
La famille de Mathieu, qui suivait les audiences en visioconférence depuis la France, accueille ce jugement avec incompréhension. Via leur avocat, Patricia et Claude Martin déclarent au tribunal : « Ce verdict ne nous apporte pas de réponses, mais seulement plus de questions. Nous nous demandons plus que jamais : que s’est-il passé ? Où est Mathieu ? »[5]. Convaincus que de nombreuses zones d’ombre subsistent, les parents font immédiatement appel, sans succès, la condamnation de Juan Cuevas étant confirmée en septembre 2021 en appel, et la relaxe de Froilán entérinée. En l’absence de corps, les Martin refusent catégoriquement qu’un acte de décès soit délivré pour leur fils tant que toutes les pistes n’auront pas été examinées. Pour eux, le doute demeure sur le sort réel de Mathieu : « Tant qu’il n’y a pas de corps, on ne peut pas lâcher », affirme sa mère qui, comme le reste de la famille, n’a pas abandonné l’espoir de le retrouver vivant[2].
Pistes postérieures et quête de la vérité
Malgré la clôture de l’enquête officielle, de nouveaux témoignages et indices ont relancé l’espoir de la famille Martin après 2020. Début 2021, la rediffusion d’une émission télévisée consacrée à l’affaire suscite des réactions inattendues[2]. Un homme originaire du Paraguay contacte alors la famille et affirme avoir pris en stop un voyageur correspondant à Mathieu en octobre 2018, soit plus de deux mois après sa disparition présumée[1]. Selon son récit détaillé, il aurait même partagé un repas avec lui sur la route, et pas moins de six personnes présentes ce jour-là confirment avoir reconnu le Français[2]. Ce témoin, établi en France, a formellement déposé sa déposition auprès de la gendarmerie, convaincant les parents de Mathieu de la crédibilité de cette « piste paraguayenne » restée jusqu’alors inexplorée.
Quelques mois plus tard, en juillet 2021, c’est une habitante de l’Uruguay qui appelle les Martin en pleine nuit pour leur signaler qu’elle a croisé à plusieurs reprises, dans son quartier, un homme errant qui se faisait appeler « Mat ». Cet individu, décrit comme apeuré et désorienté, regardant souvent derrière lui, lui a immédiatement fait penser à Mathieu[2]. Prévenue, la diplomatie française intervient : l’ambassadeur de France en Uruguay sollicite Interpol, qui dépêche des agents pour vérifier l’identité de cet homme sur place. Il s’avère finalement qu’il s’agit d’un dénommé Matias, ressortissant argentin sans lien avec l’affaire, et cette piste uruguayenne est refermée faute d’éléments probants[1]. Néanmoins, la famille Martin demeure attentive au moindre indice. En septembre 2021, une amie de Mathieu repart en Uruguay aux côtés de la témoin pour poursuivre les vérifications sur le terrain.
Parallèlement, les parents de Mathieu multiplient les démarches pour rouvrir le dossier et combler ce qu’ils estiment être des « incohérences » de l’enquête initiale[4]. D’une part, ils mettent en doute la culpabilité de Juan Cuevas : selon eux, ce dernier aurait pu servir de bouc émissaire dans une région gangrenée par la corruption, ses aveux ayant été obtenus dans des conditions contestables[2]. La famille souligne par exemple que l’endroit désigné pour l’inhumation de Mathieu (un sol rocheux au fond du ravin) paraît peu crédible pour y creuser une tombe, comme l’a confirmé un géologue durant le procès[4]. De plus, aucun des effets personnels du voyageur (sac à dos, téléphone, documents, etc.) n’a jamais été récupéré, fait jugé étonnant dans une zone où « le moindre lacet de chaussure se monnaye » selon Patricia Martin[4]. Compte tenu de ces éléments, les proches refusent d’écarter l’hypothèse que Mathieu ait pu survivre à une agression ou avoir été victime d’un autre scénario (enlèvement, séquestration, etc.). « Mathieu est quelque part. Peut-être a-t-il été blessé ? Peut-être est-il amnésique ? », déclare sa mère en 2022, arguant que plusieurs personnes affirment l’avoir aperçu après la date officielle de sa disparition[2]. Elle note aussi que son fils voyageait dans une zone reculée servant de route aux narcotrafiquantsentre la Bolivie, le Paraguay et l’Argentine : le couple Martin estime possible que Mathieu ait fait une mauvaise rencontre liée à ce trafic et qu’il ait été enlevé par un de ces groupuscules criminels. Cette théorie alternative, partagée par un haut magistrat argentin que les parents ont pu rencontrer en 2023, ouvrirait la voie à de nouvelles investigations hors du cadre initial de l’affaire[9].
Mobilisation de la famille et soutien international
La disparition de Mathieu Martin a suscité en France une large mobilisation de sa famille, de ses amis et du public. Dès septembre 2018, Patricia et Claude Martin se rendent en Argentine pour suivre les recherches et rencontrer les autorités locales. En novembre 2018[3], une marche de soutien organisée à Toulouse réunit plus de 800 personnes, réclamant la poursuite active des recherches et l’aide des plus hautes autorités. Une pétition adressée au président Emmanuel Macron est remise via les médias, et le chef de l’État évoque l’affaire lors de sa rencontre avec son homologue argentin à Buenos Aires fin 2018. Sous cette pression, l’enquête connaît un regain d’attention. Le gouvernement français suit de près le dossier : les parents de Mathieu sont reçus à plusieurs reprises par les représentants du Ministère des Affaires étrangères et de l’ambassade de France en Argentine[6]. Fin janvier 2020, ils sont accueillis à l’Élysée par un conseiller du Président, qui leur réaffirme l’engagement prioritaire de l’État français à faire la lumière sur la disparition de leur fils. À la même époque, ils rencontrent également les enquêteurs de l’Office central pour la répression des violences aux personnes (OCRVP) afin de passer en revue l’ensemble des investigations menées et à venir, et de discuter des incohérences restant à élucider[6].
Pour structurer le soutien et financer les initiatives, l’association “Ensemble pour retrouver Mathieu” est créée en juillet 2019[6]. Cette association loi 1901, animée par les proches, organise de nombreux événements caritatifs et commémoratifs. Par exemple, un match de rugby hommage a lieu le 11 janvier 2020 au stade Ernest-Argelès de Blagnac (Mathieu ayant été joueur de rugby dans sa jeunesse) dont les recettes aident à financer les recherches. De même, des concerts solidaires, tombolas, stands d’information et collectes de fonds sont régulièrement tenus dans la région toulousaine (marchés de Noël, forums d’associations, etc.) pour entretenir l’élan de solidarité et contribuer aux frais de déplacements et de justice[6].
Grâce à ces fonds, les parents de Mathieu ont pu retourner à plusieurs reprises en Argentine, coordonner leurs efforts avec un avocat local et même envisager de missionner des détectives privés. En 2022, alors que la pandémie de Covid-19 s’estompe, ils annoncent préparer un nouveau voyage au Paraguay afin d’enquêter eux-mêmes sur le témoignage du routier ayant pris Mathieu en stop, et pour rencontrer des communautés indigènes susceptibles d’avoir croisé sa route. En parallèle, ils demandent à être reçus de nouveau par les autorités françaises (ce qui sera le cas en 2023 avec une rencontre au ministère de la Justice) pour obtenir un appui diplomatique et logistique dans ces recherches hors d’Argentine[2].
Sur le plan juridique en France, la famille ne baisse pas les bras. En 2022-2023, elle confie le dossier à une avocate parisienne spécialisée dans les cold cases, Me Corinne Herrmann, afin d’étudier la possibilité de rouvrir une enquête en France[4]. Bien que la justice française ait classé l’affaire après le jugement en Argentine, les proches de Mathieu espèrent que de nouveaux éléments ou témoignages permettront de convaincre les magistrats d’examiner à nouveau le dossier, en particulier via le pôle « Cold Case » créé au tribunal de Nanterre pour les disparitions non élucidées[4]. Le combat est difficile et demande de la patience, reconnaît leur avocate, mais il offre une lueur d’espoir supplémentaire à la famille.
En 2025, plus de sept ans après la disparition, les parents de Mathieu Martin continuent d’affirmer « il ne peut pas être mort » tant que subsiste la moindre chance de le retrouver vivant[4]. L’association Ensemble pour retrouver Mathieupoursuit ses actions de sensibilisation : en octobre 2025, un concert de soutien a encore réuni ses proches et soutiens à Aussonne pour entretenir l’espoir et rappeler que le mystère demeure entier. Malgré le temps écoulé, la détermination de ses parents, de sa sœur Perrine et de tous ceux qui l’ont connu ne faiblit pas : « Nous sommes prêts à tout accepter, même son décès, mais nous avons surtout besoin de comprendre ce qui est arrivé », confie Patricia Martin Ainsi, l’affaire Mathieu Martin reste un dossier ouvert aux yeux de sa famille, qui continue inlassablement son quête de vérité, soutenue par de nombreux anonymes en France et à travers le monde.
Voir aussi
- Liste de français disparus à l'étranger
Liens externes
- site web de Ensemble pour retrouver Mathieu, géré par la famille de la victime
- ANTRED, Association de soutien aux familles, mobilisation d'experts, et actions concrètes pour retrouver des proches disparus à l’étranger.