Alexithymie
difficulté à identifier, différencier et exprimer ses émotions, ou parfois celles d'autrui
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L'alexithymie est une difficulté à identifier, différencier, exprimer et traiter ses émotions, ou parfois celles d'autrui ; souvent accompagnée d'un style cognitif concret et « orienté vers l'extérieur ». Ce trait de personnalité a d'abord été identifié parmi des patients présentant des symptômes psychosomatiques, puis chez la moitié, environ, des personnes autistes, puis souvent associée à des troubles de l'humeur, à l'abus et à la dépendance à des substances, à certains troubles de l'alimentation et/ou de la personnalité (trouble de la personnalité limite notamment).
| Spécialité | Psychiatrie et psychologie |
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L'alexithymie ne semble pas être une caractéristique centrale de l'un ou l'autre de ces troubles, mais plutôt une affection connexe et comorbide. Ce trouble est plus commun qu'on ne le pensait (de 17 à 23 % de la population aurait des difficultés à identifier et exprimer ses états émotionnels). Les personnes très alexithymiques présentent un risque statistique accru de comorbidités, différente chez les jeunes de chez les adultes.
En dépit de cette prévalence et du fait qu'elle puisse affecter la santé mentale, la qualité de vie et les relations sociales, ce « déficit dans le traitement cognitif et la régulation des états émotionnels » est méconnu du grand public. On en distingue deux grandes sortes[1],[2] :
- l'alexithymie primaire, un trait de personnalité stable, a priori dû à des facteurs génétiques ou neurobiologiques et développementaux ;
- l'alexithymie secondaire, induite par un traumatisme cérébral ou psychique, par certaines maladies ou conjoint à un trouble de santé mentale (ex. : profonde dépression). Ce type d'alexithymie peut surgir au cours de la vie et affecter un traitement émotionnel auparavant intact. Dans le contexte de la maltraitance infantile qui en est parfois la cause, elle semble être une protection psychique évitant de ressentir des émotions trop difficiles[3], mais, quand elle est associée à une symptomatologie émotionnelle sévère, peut accroître la vulnérabilité psychiatrique de la personne[4].
On peut aussi distinguer 1) une forme légère de l'alexithymie, où le sujet peut détecter et parfois verbaliser des émotions simples, et 2) une forme sévère (avec absence totale de reconnaissance émotionnelle, chez soi et chez autrui)[5] ou considérer qu'il existe un spectre entre ces deux extrêmes. Il existe des tests pour évaluer le degré d'alexithymie.
Étymologie
Trait de personnalité ou pathologie ?
L'alexithymie ne figure pas dans les grandes classifications internationales des troubles mentaux (DSM-5 ou CIM-11)[1].
On admet généralement qu'il ne s'agit pas d'un manque d'activité émotionnelle (à la différence du trouble de la personnalité antisociale), mais plutôt d'un trait de personnalité, qui varie en intensité, selon les personnes et le contexte (relations interpersonnelles ou au sein d'un groupe social, avec des personnes connues ou inconnues)[7], et qui est « souvent accompagnée d'un style cognitif concret et orienté vers l'extérieur »[8].
Certains, comme E. Boissard (2022), estiment que l'alexithymie, quand elle est radicale est « une condition anormale synonyme de souffrance » et donc « pathologique »[5]. Le psychiatre F. Jover au Congrès français de psychiatrie, fin 2009, l'a qualifié de « blessure de l'empathie »[9].
Description et symptômes
Selon les observations de Nemiah et Sifneos[6], les patients dits psychosomatiques ont en commun une difficulté marquée à décrire leurs sentiments, une absence ou une réduction de la vie fantasmatique, et la manifestation de la pensée opératoire ; pour Sifneos, les alexithymiques ont en commun « une vie fantasmatique pauvre avec comme résultat une forme de pensée utilitaire, une tendance à utiliser l'action pour éviter les conflits et les situations stressantes, une restriction marquée dans l'expression des émotions et particulièrement une difficulté à trouver les mots pour décrire ses sentiments ».
En 2025, Jimmy Bordarie et al. illustrent ainsi ce trouble : « pour illustrer cela, imaginez que l'on vous demande de décrire une couleur que vous n'avez jamais vue – c'est une situation assez proche de l'expérience vécue par une personne alexithymique lorsqu'elle tente d'expliquer ce qu'elle ressent »[10].
Sifnéos n'en parle pas comme d'un état rare, mais comme « mal du siècle », l'alexithymique étant une « personnalité de notre temps ».
Le psychanalyste Jean Bergeret tente de situer les caractères psychosomatiques souvent associés au comportement alexithymique : « un affaiblissement du fonctionnement de la pensée au profit d'un mode d'expression passant essentiellement par le corps. »[11].
L'analyse des dysfonctionnements émotionnels sur le terrain clinique est relativement inexploitée. La pensée opératoire et l'alexithymie, sont une illustration exemplaire du rôle des conduites langagières et des représentations verbales dans l'élaboration d'une expérience émotionnelle. Il faut signaler l'importante différence entre un individu névrosé et un sujet alexithymique. Les premiers parviennent à refouler ou à se défendre contre des sentiments et des fantasmes associés au conflit psychologique, tandis que les seconds semblent avoir une lacune dans leurs possibilités d'avoir prise sur leurs sentiments intérieurs.[réf. souhaitée]
Les critères cliniques de l'alexithymie sont[7] :
- incapacité à identifier ses sentiments, et à les distinguer de ses sensations corporelles ;
- difficulté à communiquer verbalement les émotions ;
- description inlassable des symptômes physiques ou de faits orientés vers l'extérieur ;
- production fantasmatique et onirique (imaginaire) pauvre ; ou incapacité à l'exprimer ;
- « grande difficulté à distinguer les mouvements affectifs des sensations corporelles »[12] ;
- « pensées essentiellement orientées vers des préoccupations concrètes »[12].
Une étude (dans la cohorte FinnBrain), en 2017, a distingué deux sous-types d'alexithymie, dont un sous-type B qui (par rapport au sous-type A) identifie encore plus mal les émotions, est plus étroitement associé aux symptômes dépressifs et anxieux, ainsi qu'à un vécu plus fréquent d'adversité précoce. Il serait nettement plus fréquent dans les cas diagnostics autodéclarés de dépression majeure (30,2 % vs 8,3 %) et de troubles anxieux (18,9 % vs 3,3 %)[4]. L'identification de ces sous-types ouvre la voie à une meilleure personnalisation des approches cliniques et thérapeutiques[4].
Comorbidités
Les enfants et adolescents diagnostiqués fortement alexithymiques présentent aussi un risque accru de comorbidités somatiques (dont migraines, céphalées, insuffisance rénale chronique) et de troubles du spectre autistique (TSA)[8] et de troubles de la personnalité[13]. Chez les adultes, on observe un risque plus élevé de pathologies neurologiques (maladie de Huntington, Maladie de Parkinson, traumatisme crânien) ainsi que d'affections allergiques et dermatologiques, et de problèmes psychopathologique incluant l'automutilation, la dépression, l'anxiété, les addictions, le trouble de stress post-traumatique, les troubles alimentaires et les troubles du sommeil[8].
Un lien fort entre l'alexitymie et les troubles de l'alimentation est en 2016 confirmé chez les femmes qui consultaient pour des troubles de l'alimentation[14]. En général, l'alexithymie touche 5,2 %[Ce passage est incohérent] des femmes, mais lorsqu'on sélectionne un échantillon de femmes souffrant de troubles alimentaires (anorexie, boulimie, hyperphagie boulimique, etc.), ces valeurs montent de 23 % à 77 %. Les auteurs notent aussi que « les symptômes dépressifs prédisent significativement le degré d'alexithymie et celui-ci prédit la présence de comportements compensatoires » (alimentaires)[14].
Les troubles psychoaffectifs accompagnant l'alexithymie secondaire peuvent être autant individuel qu'interpersonnel. Par exemple, il a souvent été observé l'apparition spontanée d'alexithymie chez des gens souffrant de dépression[1] ou de schizophrénie[15] (cause individuelle).
Une revue systématique récente (2024) de 20 études (retenues parmi 2 434, selon les critères PRISMA) a confirmé à un lien entre alexithymie et troubles de la personnalité (TP), notamment dans les clusters B et C (personnalités borderline, évitante, obsessionnelle, etc.), où les niveaux d'alexithymie sont plus élevés et corrélés à une dysrégulation émotionnelle et à des difficultés interpersonnelles accrues[13]. Ce travail confirme aussi une forte comorbidité avec des troubles somatoformes, alimentaires, dépressifs, anxieux, suicidaires et addictifs. Ces données confortent l'importance d'intégrer systématiquement une évaluation de l'alexithymie dans la pratique clinique pour adapter les interventions thérapeutiques aux besoins émotionnels spécifiques des patients atteints de TP, via des protocoles cliniques ciblés. Les auteurs recommandent des études longitudinales pour mieux comprendre les sous-types de TP associés à l'alexithymie afin d'améliorer les résultats des thérapies[13].
Alexithymie et suicidalité
L'alexithymie peut être associé à un risque accru de suicide ou tentative de suicide ou de récidive suicidaire, mais sans que l'on sache à ce jour si cela est dû à l'alexithymie elle-même ou aux comorbidité (dépression notamment) qui lui sont encore plus fréquemment associées. Selon G. Riedi[16] et V. Buisse (2008)[17], les recherches convergent vers l'idée que l'alexithymie est plutôt liée à la dépression qu'à la suicidalité elle-même.
Selon Taiminen et al. (1996) qui ont interviewé 50 personnes 24 h après leur arrivée à l'hôpital pour tentative de suicide, avec des outils de mesure de l'intensité de la tentative, de recherche de la cause suicidaire, de dépression et d'alexithymie : presque tous les suicidants présentaient des symptômes dépressifs, et 50 % étaient aussi alexithymiques (mais ce taux était identique chez les patients dépressifs non suicidaires de l'étude). La dépression et l'alexithymie étaient significativement corrélées, mais sans corrélation entre l'alexithymie et l'intensité de la tentative de suicide ni avec la cause du suicide. Les auteurs en concluaient que l'alexithymie semble être associée à la dépression dans les tentatives de suicides, mais pas avec la suicidalité en soi[18].
Iancu et al. ont ensuite, en 1999[19]; puis 2001[20] cherché à évaluer la suicidalité chez les personnes souffrant d'attaques de paniques, tout en étudiant le rôle éventuel de l'alexithymie comme prédicteur du comportement suicidaire. 39 % des patients souffrant d'attaques de panique étaient alexithymiques, contre 4 % pour le groupe témoin ; les alexithymiques présentaient un risque suicidaire plus élevés que les non-alexithymiques ; et ils présentaient des attaques plus fréquentes et plus marquées par une symptomatologie somatique. Les auteurs en ont conclu que l'alexithymie peut altérer la régulation des émotions, sources de troubles émotionnel, pouvant eux-mêmes conduire au suicide.
Hirsch, Hautekeete et Kochman (2001) ont évalué l'effet de facteurs pouvant conduire les adolescents à une tentative de suicide. La dépression, le désespoir et l'alexithymie ont été évaluées : « l'alexithymie pourrait être considérée comme un facteur de risque suicidaire, ne serait-ce qu'en limitant les possibilités de communication avec autrui des sentiments et émotions »[21].
Dans sa thèse[16] ayant porté sur plus de 500 patients évalués aux urgences psychiatriques dans les 24 h après hospitalisation pour tentative de suicide, Géraldine Riedi montre que l'alexithymie était fréquente : 38,7 % (227 personnes sur 586 personnes ayant complété le questionnaire de Toronto) ; c'est un taux moindre que celui observé pour la dépression (66,4 %) ou le désespoir (69 %) mais qui reste très significatif et suggère une forte prévalence de la difficulté à identifier et exprimer ses émotions dans les populations à risque suicidaire. L'alexithymie restait « corrélée avec la dépression quand ces variables étaient mesurées 6 mois après la tentative de suicide ». Au vu des données de cette étude, il n'y avait pas de corrélation directe avec la récidive suicidaire. Ces résultats suggèrent que l'alexithymie agit comme un modulateur — indirect — du risque suicidaire, principalement via son impact sur la régulation émotionnelle et les troubles de l'humeur[16].
L'alexithymie apparaît ainsi comme un facteur transversal, potentiellement lié à plusieurs comorbidités psychiatriques telles que les troubles de l'humeur, les troubles anxieux et les dépendances, sans toutefois être systématiquement corrélée à l'intentionnalité suicidaire. Ces données renforcent l'intérêt clinique de l'évaluation de l'alexithymie dans les contextes de crise, notamment en lien avec la régulation émotionnelle et l'accès aux soins psychiatriques, comme en témoigne le taux élevé d'hospitalisation (66,8 %) observé dans cette cohorte[16].
Une revue systématique et méta-analyse publiée par Hemming et al. (2019), basée sur 34 études quantitatives portant sur des adultes et utilisant des mesures validées, a confirmé une association significative entre l'alexithymie et l'idéation suicidaire (avec une taille d'effet élevée)[22], et une association plus modeste avec les comportements suicidaires : les difficultés à identifier et exprimer ses émotions constitueraient un facteur de vulnérabilité psychologique important, et il faudrait mieux intégrer les compétences de régulation émotionnelle dans les stratégies de prévention du suicide[23].
Une synthèse internationale des études disponibles vers 2015 a confirmé une association significative entre alexithymie et risque suicidaire, tant par l'idéation, que par les comportements. Selon Freyberger, l'alexithymie secondaire aiguë serait une réponse transitoire à un stress intense, susceptible de s'atténuer après résolution d'un épisode pathologique ; et l'alexithymie peut aggraver une maladie psychiatrique ou somatique préexistante, ou peut favoriser une grave dépression (comorbide) connue pour augmenter le risque suicidaire. L'alexithymie est considérée comme un trait relativement stable, parfois présent avant l'apparition de tout trouble. Elle peut aussi résulter de négligence ou de traumatisme dans l'enfance.
En 2022, une méta‑analyse portant sur 88 études (n = 43 076 patients) a montré que la maltraitance dans l'enfance ou l'adolescence est associé à des niveaux plus élevés d'alexithymie (un fait peut-être transdiagnostique et expliquant le lien entre maltraitance infantile et divers troubles psychologiques) ; l'alexithymie est aussi plus fortement corrélée aux formes de négligence qu'aux abus physiques ou sexuels, et cet effet est amplifié chez les femmes. Les auteurs suggèrent que cibler l'alexithymie dans les traitements pourrait contribuer à réduire un large éventail de symptômes[24]. Ceci rejoint l'hypothèse stress-alexithymie voulant que l'alexithymie chronique soit associée à une réactivité altérée de l'axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien et à un état inflammatoire persistant, même face à des stress modérés. Une méta‑analyse portant sur 88 études (soit 43 076 patients) a montré que de mauvais traitements dans l'enfance ou l'adolescence est associé à des niveaux plus élevés d'alexithymie, c'est‑à‑dire des difficultés à reconnaître et exprimer ses propres émotions, phénomène qui pourrait constituer un mécanisme transdiagnostique expliquant le lien entre maltraitance infantile et divers troubles psychologiques ; les résultats indiquent que l'alexithymie est plus fortement corrélée aux formes de négligence qu'aux abus physiques ou sexuels, et que l'effet est amplifié dans les échantillons comprenant une proportion plus élevée de femmes, suggérant que cibler l'alexithymie dans les traitements pourrait contribuer à réduire un large éventail de symptômes. Les auteurs invitent donc à dépister systématiquement l'alexithymie en pratique clinique courante (notamment via la TAS-20) dans tout programmes de prise en charge de troubles psychiatriques et dans toute stratégie de prévention du suicide. En cas de score positif, une évaluation approfondie, idéalement complétée par le TSIA, est recommandée pour explorer la présence de symptômes dépressifs et d'idéation suicidaire[25].
Prévalence
Cette prévalence est parfois difficile à évaluer, à échelle mondiale notamment. Environ 15 % de la population serait alexithymique[7]. Une étude de 2010 estime que la prévalence est entre 17 et 23 % de la population en utilisant notamment les échelles de Toronto[1],[26].
Selon une étude systématique récente (2025) : 9 à 17 % des hommes adultes et 5 à 10 % des femmes le seraient, « avec des taux similaires chez les adolescents, bien que les différences de genre soient moins marquées dans cette tranche d'âge. Certains travaux suggèrent une relative stabilité de l'alexithymie à l'adolescence, et d'autres voient une diminution progressive jusqu'à l'âge adulte »[8].
Diagnostic
Il peut notamment se baser sur l'échelle d'alexithymie de Toronto (voir ci-dessous), avec et des tests complémentaires évaluant le niveau de conscience émotionnelle, par exemple chez le patient déprimé[27].
Échelle d'alexithymie de Toronto
L'échelle d'alexithymie de Toronto (TAS ou Toronto Alexithymia Scale) est l'instrument psychométrique le plus utilisé pour évaluer le degré d'alexithymie. Développée dans les années 1980 par Bagby, Parker et Taylor à l'université de Toronto, dans le but de mieux mesurer l'alexithymie, elle a connu plusieurs versions[28],[1], qui mesure le degré d'alexithymie, et par ses sous-échelles (difficultés identifiant les sentiments, les difficultés décrivant les sentiments et la pensée orientée vers l'extérieur)[8]. La plus utilisée aujourd'hui est la TAS-20 (révision abrégée à 20 items publiée en 1994, largement utilisée dans les recherches cliniques et épidémiologiques, validée dans plusieurs langues, dont le français). Elle évalue trois dimensions principales :
- la difficulté à identifier ses émotions (DIE),
- la difficulté à décrire ses émotions (DDE),
- la pensée opératoire (PO), caractérisée par une orientation cognitive concrète et pragmatique, au détriment de la vie émotionnelle et imaginaire.
Les réponses sont recueillies sur une échelle de Likert (en cinq points, allant du désaccord complet à l'accord complet).
Le Beth Israel Questionnaire (BIQ)
Ce test conçu par Sifnéos en 1973, est l'un des premiers instruments du domaine, mais il repose davantage que le TAS sur l'évaluation clinique (plutôt que sur une auto-évaluation standardisée).
Le Bermond-Vorst Alexithymia Questionnaire (BVAQ)
Ce test a été élaboré par Bermond et Vorst aux Pays-Bas. Il propose une approche plus nuancée en distinguant les aspects cognitifs et affectifs de l'alexithymie.
Études cliniques et étiologiques
En 2008, plus de 30 ans après sa première description, [Qui ?] constatait que « alors qu'à peine 150 articles furent publiés sur ce concept entre 1972 et 1985, une rapide recherche de littérature sur PsycINFO (base de données éditée par l'American Psychological Association) indique que plus de 950 articles ont été publiés depuis 1996 (pour un total de près de 1 600 articles alors disponible en 2008). » En 2025, sur Google Scholar le mot-clé alexythimia suscite 116 000 résultats.
Troubles psychosomatiques
L'alexithymie résulte d'une connexion déficiente entre les centres cérébraux de l'émotion, et ceux où elle est représentée de façon consciente[29]. L'alexithymie a pu donc être mis en rapport avec la présence de certains troubles psychosomatiques. C'est en effet ce que la majorité des études ont démontré.
En 1988, Noël et Rimé indiquent ainsi que 80 % des études qui ont comparé un groupe de sujets psychosomatiques avec un groupe contrôle ont observé des scores d'alexithymie significativement plus élevés dans le premier groupe[30]. Cela pourrait montrer comment des perturbations de l'expression des émotions ont un effet sur l'adaptation de l'individu à son milieu (et/ou inversement)[Interprétation personnelle ?]. Depuis une dizaine d'années[Depuis quand ?], les études sur l'alexithymie se multiplient, et tendent à mieux circonscrire la personnalité des malades psychosomatiques en proposant un certain nombre d'explications. En voici quelques exemples permettant d'affiner la définition générale de l'alexithymie, et d'exposer les principales hypothèses étiologiques.
En 1993, Montreuil et Lyon-Caen ont montré la nature alexithymique des patients atteints de sclérose en plaques. Pour eux, le concept d'alexithymie permet de comprendre l'importance des liens entre les expériences physiologiques, les sensations physiques perçues très tôt dans la vie et les représentations mentales telles que sentiments, pensées, et indique aussi la nécessité de leur expression par le biais de la verbalisation des émotions. Ils ont permis de dégager certaines données neuropsychologiques de l'alexithymie : des patients atteints d'une épilepsie rebelle ayant subi une section du corps calleux et de la commissure antérieure présentent un fonctionnement rappelant l'alexithymie[31].
En 1992, selon Bertagne, l'alexithymie correspondrait à une dysconnexion fonctionnelle ou structurelle des hémisphères cérébraux. Leur recherche a également permis l'objectivation d'une pauvreté affective, d'une inertie mentale, de manifestations mimiques, gestuelles, sensori-motrices et algiques chez les sujets alexithymiques[32].
En 1994, Fukunishi a établi que l'alexithymie était corrélée négativement avec les scores de désirabilité sociale et de personnalité narcissique, et corrélée positivement avec les scores de l'échelle d'hostilité du MMPI[33]. À la suite de cette recherche, en 1995 Rubino teste 181 personnes atteintes d'asthme, de psoriasis et d'eczéma, avec le Toronto Alexithymia Scale[28] (TAS), et le MMPI Panic-Fear Personnality scale (MMPI-PF). Les résultats indiquent que l'alexithymie est corrélée positivement (.35) avec la personnalité peur panique (avec p < .01), mais n'est pas ou peu corrélée avec l'agressivité (.11)[34].
En 1995, Loas[35] précise que l'alexithymie a été décrite surtout dans les affections psychosomatiques, mais aussi dans les troubles addictifs (boulimie, alcoolisme, toxicomanie…)[36], les troubles anxieux, les troubles paniques, les troubles dépressifs, l'état de stress post-traumatique, ainsi que lors des intervalles libres des troubles mentaux sévères[7].
Une méta-analyse récente (2024), fondée sur 69 études, a examiné les différences de niveaux d'alexithymie entre des individus souffrant de dépression, d'anxiété ou de troubles alimentaires, et des groupes témoins[37]. Elle confirme que l'alexithymie est significativement plus élevée dans les populations cliniques, avec des scores totaux à l'échelle TAS et pour les sous-échelles « identification » et « description » qui sont systématiquement supérieurs chez les personnes présentant des troubles psychologiques. De plus, la sévérité des symptômes cliniques était positivement corrélée aux niveaux d'alexithymie, suggérant une relation dose-effet entre « détresse psychique » et « déficit émotionnel »[37]. Ceci peut inviter à rechercher des traitements transdiagnostiques ciblant les mécanismes émotionnels communs aux troubles dépressifs, anxieux et alimentaires[37]
Une étude systématique (2024), basée sur 10 études dont 7 incluses dans une méta-analyse, a pour la première fois porté sur la corrélation entre les niveaux d'alexithymie chez les jeunes (enfants/adolescents) et leurs parents. Elle conclut à une corrélation faible mais significative entre mères et enfants, avec des effets similaires sur les sous-échelles de la « Toronto Alexithymia Scale » (identification, description, pensée orientée vers l'extérieur). Une corrélation père-enfant est aussi observée, mais plus faible (et non significative pour les sous-composantes de l'échelle de Toronto)[8]. L'étude confirme aussi des taux d'alexithymie nettement plus hauts chez les adolescents présentant des troubles mentaux ou physiques (jusqu'à 46 % dans la population clinique, contre 9 % dans la population générale)[8]. Ces résultats plaident pour une origine multifactorielle de l'alexithymie (incluant des facteurs génétiques, neurobiologiques mais aussi environnementaux), et pour l'intégration des parents dans les interventions visant le bien-être émotionnel des jeunes. Les auteurs invitent à aussi explorer les dynamiques familiales liées à l'alexithymie, et développer des approches thérapeutiques transgénérationnelles[8].
Une autre étude, en 2024[3] a montré que la maltraitance pendant l'enfance peut influencer la manière dont les parents reconnaissent les émotions, surtout s'ils présentent eux-mêmes des signes d'alexithymie (face à des images de visages d'enfants exprimant de la joie, peur ou tristesse, ils reconnaissent moins bien ces émotions ; et les parents alexithymiques ayant vécu, enfants, des formes graves de maltraitance ont plus de mal à être sensibles aux émotions de leur propre enfant. Une hypothèse est que l'alexithymie, dans le contexte de la maltraitance, peut être une protection évitant de ressentir des émotions trop difficiles[3]. Notamment quand elle est une séquelles émotionnelles d'une maltraitance dans l'enfance, l'alexithymie peut avoir un impact sur la façon dont les parents interagissent avec leurs enfants[3].
Langage
En 1977, M. von Rad et al. observent des différences dans le lexique employé par des alexithymiques et des névrosés pour décrire certains affects[38],[39]. Ils en concluent que le déficit porterait davantage sur la fonction de communication que sur un défaut de verbalisation.
En 1986, TenHouten étudie des patients présentant une commissurotomie pour mettre en évidence cette incapacité de passer de la chose au mot, en proposant « un modèle de commissurotomie fonctionnelle », posant ainsi l'hypothèse d'une dissociation entre des représentations verbales et non verbales[40].
En 1989, Pedinielli veut mettre en évidence des différences dans les productions verbales spontanées de malades psychosomatiques présentant les mêmes troubles respiratoires, mais dont certains sont alexithymiques. Il caractérise les productions verbales des malades psychosomatiques concernant leur maladie du point de vue lexical et de l'organisation générale du récit[41] ; les productions verbales s'avèrent différentes chez les malades alexithymiques, mais ces différences sont plus frappantes dans la production langagière liée aux symptômes actuels, et moins avec le récit historique de la maladie. Selon Pedinielli, l'alexithymie doit donc être interprétée comme un style cognitif variant selon le contexte, et non comme un trait de personnalité stable.
En 2022, la philosophe Élodie Boissard, s'appuie sur les sciences cognitives pour une analyse phénoménologique du syndrome d'alexithymie (qu'elle définit par « le fait de ne pas "rapporter" d'émotions », en soulignant les limites de la catégorisation émotionnelle, et interrogeant les critères du pathologique dans ce cadre[5]. Selon elle, comprendre l'alexithymie implique de considérer les émotions comme des actions conscientes intentionnellement réalisées par une personne, qui les construit en interaction avec les autres et dans le cadre de la vie sociale. Attribuer une émotion implique d'utiliser un répertoire linguistique, composé d'émotions universelles (joie, tristesse, peur, colère, dégoût, surprise) et d'émotions culturellement variables (honte, fierté, admiration, etc.)[5]. Élodie Bossard utilise la distinction de David Pugmire[42] entre affirmation (mise en mots explicite) et réticence (refus implicite), tout en soulignant que certaines émotions (notamment intenses ou ambivalentes), échappent à toute catégorisation adéquate.
Les premières hypothèses neurocognitives assimilaient l'alexithymie à une forme d'aphasie émotionnelle, liée à des lésions cérébrales entre le système limbique et le néocortex, ou à une déconnexion interhémisphérique, mais ces modèles n'ont pas été confirmés[5].
L'hypothèse du « blindfeel » repose sur une analogie avec le « blindsight » (ou vision aveugle, qui désigne la capacité résiduelle d'un individu à percevoir — ou réagir à — des stimuli visuels sans en avoir conscience, généralement à la suite de lésions du cortex visuel primaire) ; elle suggère que les alexithymiques éprouvent des émotions perceptibles par leurs réactions corporelles, mais qui resteraient inaccessibles à leur conscience verbalisée. Élodie Boissard s'appuie sur la théorie développementale de la conscience émotionnelle qui postule l'existence de 5 niveaux (sensations somatiques, tendances comportementales, émotions simples, émotions complexes, et reconnaissance réflexive des émotions chez soi et autrui) ; l'alexithymie serait alors comprise comme un déficit de conscience émotionnelle, limitant l'élaboration des émotions aux niveaux somatique et comportemental.
Certains alexithymiques arrivent à catégoriser leurs réactions émotionnelles via le répertoire linguistique universel (tout comme des patients atteints de blindsight peuvent de décrire des perceptions visuelles rudimentaires), mais l'analogie avec le « blindfeel » ne vaut plus pour les cas d'alexithymie sévère (où aucune émotion n'est détectable, même au niveau physiologique ou comportemental), où la personne est aussi incapables de reconnaître les émotions à partir des mimiques faciales ou de l'intonation, ce qui évoque une analogie avec l'agnosie visuelle aperceptive : elle peut décrire un visage mais pas l'émotion qu'il exprime, sans activation physiologique associée. Cette double analogie — blindsight et agnosie — entre en tension avec la conception dimensionnelle de l'alexithymie (qui la décrit comme un spectre continu). Élodie Boissard propose donc de distinguer 1) une forme légère de l'alexithymie, où le sujet peut détecter et parfois verbaliser des émotions simples, et 2) une forme sévère (avec absence totale de reconnaissance émotionnelle, chez soi et chez autrui)[5]. L'alexithymie n'est pas considérée comme une maladie, mais selon Élodie Boissard, elle a un aspect pathologique se manifeste par la permanence d'un déficit qui empêche toute régulation réflexive de l'expérience émotionnelle, et souvent par l'intensité de l'incapacité à nommer les émotions ; l'alexithymique étant réduit à un choix restreint parmi les termes universels, en contraste avec la richesse expressive disponible chez les sujets non atteints.
Chez les personnes autistes
Une recension systématique et méta-analyse publiée en 2019 conclut à l'existence d'une cooccurrence très fréquente entre autisme et alexithymie (présente chez la moitié des individus autistes analysés, contre 4 % parmi les groupes de contrôle), posant l'hypothèse que l'association autisme-alexithymie puisse constituer un sous-groupe spécifique parmi les personnes autistes[43].
En 2024, méta-analyse systématique (basée sur 24 études impliquant des participants âgés de 16 à 65 ans) a confirmé une relation (négative significative et de force moyenne) entre l'alexithymie et la capacité de reconnaissance des expressions faciales : les personnes à haut niveau d'alexithymie tendent à aussi avoir une performance réduite dans l'identification des émotions faciales ; avec une particularité toutefois : cette relation est modérée par le type de stimuli utilisé : elle est significative pour les expressions faciales statiques, mais absente pour les expressions dynamiques[44]. Les résultats étaient inchangés même après exclusion des participants souffrant de troubles mentaux, suggérant que le déficit observé n'est pas imputable à des comorbidités psychiatriques ; et des relations faibles mais également négatives ont été observées pour la reconnaissance spécifique d'émotions telles que la colère, le dégoût, la peur, la joie et la tristesse[44]. Les auteurs invitent à poursuivre les recherches pour identifier les mécanismes cognitifs et perceptifs à l'œuvre dans la reconnaissance émotionnelle chez les personnes alexithymiques, notamment en ce qui concerne les stimuli dynamiques[44].
En psychanalyse
La plupart des études psychanalytiques sur l'alexithymie visent à expliquer son apparition dans sa relation à l'inconscient : fixation, régression, impossibilité de constitution d'un objet transitionnel, prédominance du déni et de l'isolation, arrêt du développement affectif[41]. Ainsi en 1991, Wise, Mann et Epstein ont développé l'idée que l'alexithymie est fortement associée à des styles défensifs immatures, comme l'inhibition ou la projection[45].
Selon Joyce McDougall[réf. incomplète], l'alexithymie est un mécanisme de défense du moi qui, par forclusion, rejetterait l'affect. Ce mécanisme peut parfois faciliter l'adaptation, notamment chez des gens ayant dû subir des épreuves douloureuses.
L'alexithymie reste globalement un concept permettant de décrire le malade psychosomatique, et non d'expliquer l'apparition de la maladie. L'alexithymie est une impossibilité pour le sujet atteint à souffrir ou éprouver la souffrance de l'autre. Il en résulte une absence totale à prendre en compte la réalité de la vie émotionnelle, affective, psychologique dans sa globalité si ce n'est par l'expression violente, l'addiction, le déni. C'est une défense structurelle liée à un ou des traumatismes et qui par la réalisation d'actes traumatiques s'essaie à une expression, une extériorisation de ses traumas. Le sujet n'est pas conscient des actes traumatiques qu'il réalise et de sa réalité interne. Il est totalement dénué de vie affective et ne peut en comprendre la nature. Cela vient souvent d'une enfance instable et pauvre en affection.[réf. souhaitée]
Causes et mécanismes neuronaux et biologique
Au niveau biologique, l'alexithymie primaire est considérée comme une neuroatypie empêchant le cerveau de traiter les émotions comme il le fait chez les personnes neurotypiques en bonne santé ; et il est présumé que l'alexithymie secondaire est causée par une inhibition ou dégradation des zones cérébrales qui traitent les émotions.
Selon les données disponibles, l'alexithymie est multifactorielle, impliquant :
- des anomalies neurologiques, telles que des dysfonctionnements hémisphériques, une communication altérée via le corps calleux, une hypoactivité de l'amygdale et des anomalies dans le cortex préfrontal, l'insula (insula antérieure) et le cingulaire antérieur ; le cortex somatosensoriel et cingulaire antérieur[1],[15] ; ces régions seraient moins sollicitées par l'individu alexithymique, ce qui expliquerait les symptômes caractéristiques précédemment détaillés ;
- des déséquilibres immunitaires [8] ;
- des facteurs génétiques, confirmés par des études sur les jumeaux[8] ;
- des influences environnementales et peut-être épigénétiques, dont maltraitances infantiles, pauvreté, certains style parentaux et familles dysfonctionnelles (l'alexithymie des parents prévisage statistiquement celle des enfants ; la surprotection ou la négligence parentales sont corrélées à un risque accru d'alexithymie chez les enfants, tout comme le burnout parental et les troubles psychiques infantiles)[8].
Causes et variables naturelles
En 1988, Noël et Rimé ont répertorié les travaux ayant examiné l'association éventuelle entre l'alexithymie et certaines variables naturelles[30] : l'alexithymie semble plus fréquente chez les individus plus âgés ainsi que chez ceux issus de milieux sociaux moins favorisés. En revanche, elle semble indépendante du sexe et du niveau d'instruction.
- Selon le sexe : seulement trois études sur huit ont montré des différences significatives du degré d'alexithymie selon le sexe. Une allait dans le sens d'une alexithymie plus forte chez les femmes, les deux autres indiquaient une alexithymie plus élevée chez les hommes. Les cinq autres n'ont pas montré de différences.
- Selon l'âge : sur sept études concernant les relations entre l'âge et l'alexithymie, il ressort une corrélation non négligeable de r = .40 avec p < .01 dans le sens d'un accroissement de l'alexithymie avec l'âge. Ces études suggèrent l'accentuation de l'ancrage dans la réalité immédiate et la réduction de l'expression spontanée à mesure que l'individu avance en âge.
- Selon le niveau d'éducation : cinq études ont voulu montrer une relation entre le niveau d'éducation et l'alexithymie, tentant ainsi d'expliquer les difficultés de verbalisation des affects par un niveau d'instruction pauvre. Aucune n'a mis en évidence une corrélation significative.
- Selon le milieu social : trois études sur quatre indiquent une alexithymie plus élevée dans les milieux socio-économiques faibles.
Une « alexithymie culturelle » ou « apprise » semble pouvoir exister, dans des familles, groupes ou cultures où l'expression des sentiments et des émotions sont considérés comme une faiblesse, ou une société qui encourage fortement le pragmatisme[7],[46].
De plus, dans une étude de 2020 faite auprès de 420 enseignants visant à démontrer le lien entre le bonheur et le niveau de stress, les chercheurs ont trouvé que l'alexithymie était un déterminant important du bonheur[47]. Cependant, les résultats démontrent surtout que l'alexithymie est « un modérateur du lien unissant le stress au bonheur ». En bref, le trouble alexithymique affecte le bonheur indirectement puisqu'il s'attaque à des facteurs qui l'affectent négativement, comme la dépression et le stress. Par conséquent, il y a corrélation entre ces facteurs indésirables et l'alexithymie.
En 2019 une étude comparant des méthodes de régulation émotionnelle a prouvé que la suppression volontaire constante d'une émotion chez quelqu'un renforce considérablement ses symptômes d'alexithymie à long terme. Les scientifiques en déduisent donc que le trait de personnalité se développe parfois lorsque les sentiments sont refoulés[48].
Une étude de Dan Bollinger et Robert S. Van Howe estime que la circoncision augmente de manière sensible la probabilité de souffrir d'alexithymie[49].
Évolution et risques
L'alexithymie n'est pas qu'un trait psychologique. Le sentiment d'être toujours émotionnellement en décalage peut engendrer des symptômes physiques et une somatisation chroniques (fatigue, maux de tête ou de ventre...). Ce handicap est aussi un indicateur clinique important, car, quand il est correctement et précocement diagnostiqué, il peut permettre d'anticiper des trajectoires de santé défavorables.
L'alexithymie est statistiquement associée à un risque accru de troubles du comportement alimentaire, d'anxiété, de dépression, d'addiction à l'alcool[50] et autres produits[51], et à d'autres troubles somatoformes, ainsi que des troubles cardiovasculaires liés au stress chronique[1]. Ceci en fait un facteur de mortalité prématurée dans certaines populations vulnérables ou pour certaines maladies (plusieurs recherches suggèrent qu'elle est associée à des comportements inappropriés de santé et de gestion du stress, et à un accès retardé aux soins appropriés ; et en cas de cardiopathies, diabète ou cancers, une mauvaise expression émotionnelle peut nuire à l'adhésion aux traitements, au soutien des proches et à la qualité de vie. Une étude suggère que l'alexithymie est un facteur de risque de mortalité important, qui double, voire triple, la probabilité de décès dans les cinq ans qui suivent la mesure.
Kauhanen et al. en 1996 en Finlande, dans une étude[52] épidémiologique ayant porté sur 2 297 hommes de 42 à 60 ans montrent que l'alexithymie augmente le risque de mort prématurée : les scores les plus élevés à l'échelle de Toronto (TAS) doublaient le risque de décès toutes causes confondues ; et le risque de décès par accident, blessure ou violence était multiplié par trois dans les cinq années suivant l'évaluation. Ces associations se maintenaient même après ajustement pour les facteurs comportementaux (tabac, alcool, activité physique), biologiques (cholestérol, IMC, hypertension), psychosociaux (état civil, réseau social, antécédents médicaux, symptômes dépressifs), suggérant que les difficultés à identifier et exprimer ses émotions pourraient avoir un impact direct sur la santé somatique et la survie. Les auteurs notent que l'effet était encore plus marqué dans le sous-groupe des participants en bonne santé au départ, ce qui plaide encore plus pour l'hypothèse d'un lien autonome entre alexithymie et vulnérabilité biologique ou comportementale face aux événements de vie[52].
Ce handicap invisible, étant associé à une régulation émotionnelle déficiente, peut favoriser des conduites à risque et des comportements impulsifs et dangereux[53]. Des études ont montré que les patients très alexithymiques tendent à éviter les soins psychologiques, tout en consultant fréquemment pour des plaintes somatiques non expliquées organiquement. L'invisibilité du handicap et ces caractéristiques peuvent contribuer à faire sous-estimer sa prévalence et ses impacts, et aboutir à une mauvaise gestion de symptômes graves, en augmentant le risque de complications médicales.
Traitements, accompagnements
À la fin des années 2010, la psychothérapie est encore très souvent en échec face à l'alexithymie[54],[55], et Ogrodniczuk, Piper et Joyce, en 2004 la considèrent comme préidictrice de symptômes résiduels post-traitement[56] et ce, quel que soit le type de traitement testé selon McCallum et al. en 2003[57], probablement en raison de la difficulté même des patients à identifier et traiter leurs émotions, et à s'engager dans des tâches émotionnelles, alors qu'on voudrait arriver à augmenter le niveau de conscience émotionnelle, de différenciation des émotions et de régulation des émotions chez les candidats à la thérapie[54].
En 2018, la possibilité que l'alexithymie soit significativement modifiée par la psychothérapie reste débattue, faute d'études statistiquement significatives et/ou de long terme[54].
L'alexithymie n'étant pas une maladie, son traitement consiste à apprendre à mieux vivre avec, par exemple grâce à des thérapies améliorant la capacité des individus à identifier, comprendre et exprimer leurs émotions. Peu d'études ont évalué leur efficacité[58].
La littérature scientifique sur l'alexithymie identifie trois grandes orientations thérapeutiques : 1) les approches psychodynamiques, 2) les thérapies cognitivo-comportementales et basées sur les compétences, et 3) les thérapies expérientielles qui, toutes, s'intéressent à tout ou partie des domaines suivants[59] : l'exploration du lien entre alexithymie et histoire familiale, l'identification des émotions, et leur expression verbale et comportementale[59] :
- explorer la relation entre l'alexithymie et les expériences de la petite enfance (notamment liées aux règles familiales d'expression des émotions) ;
- apprendre à identifier, et étiqueter ses sentiments et émotions, et comprendre pourquoi elles surviennent dans certaines situations. C'est aussi l'occasion de valider les expériences émotionnelles du patient ;
- apprendre à exprimer ses sentiments et émotions (ce qui implique de valider le droit du patient à exprimer ses émotions).
1. Thérapies psychodynamiques
Déja proposée et testées par Sifneos en 1983[60], par Krystal en 1988[61] et avec un point de vue psychoanalytique par McDougall en 1982[62], ces thérapies d'inspiration psychanalytique explorent les mécanismes de défense, et les expériences développementales précoces du patient, souvent traumatiques, qui peuvent entraver la compréhension et l'expression émotionnelles.
2. Thérapies cognitivo-comportementales et basées sur les compétences (émotionnelles)
Notamment été proposées par Levant[63], Linehan[64] et Donaldson-Pressman[65] ; elles enseignent des habiletés spécifiques telles que nommer et verbaliser les émotions, en soulignant le rôle de la socialisation et du contexte familial.
3. Les thérapies expérientielles
Par exemple proposées par Greenberg et Shear en 1996 dans un livre visant la facilitation, étape par étape, du contrôle des émotions[66], elles privilégient la stimulation du traitement des réactions émotionnelles dans le présent ; sans nécessairement chercher à modifie directement les processus de cognition, ni recourir à l'analyse des expériences passées ou des contenus inconscients[66]. Shear, Cloitre et Heckelman (1995) décrivent un traitement centré sur les émotions, visant à aider les personnes souffrant de troubles paniques à identifier, comprendre et exprimer leurs réactions émotionnelles, une compétence qui peut aussi aider les alexithymiques[67].
Fusion des 3 types de thérapies ?
En 2002, Kennedy et Franklin proposent une intervention qui fusionnerait ces trois dimensions, en combinant notamment les techniques de Levant, Linehan et Donaldson-Pressman. Cette suggestion a été évaluée au travers de trois études de cas pour mieux comprendre la réceptivité de l'alexithymie au traitement, en particulier via une approche fondée sur les compétences émotionnelles[59]. Les premiers résultats (encore à confirmer) suggèrent que le traitement améliore l'attention portée aux états émotionnels internes, mais peu la reconnaissance des émotions chez autrui. Selon Kennedy et Franklin (2002), les alexithymiques présentent souvent des niveaux élevés d'émotions négatives et faibles d'émotions positives, rendant difficile la régulation affective. Les auteurs appellent à des recherches complémentaires sur des échantillons plus larges, incluant d'autres profils cliniques et formats thérapeutiques (ex. : thérapie de groupe et usage de supports pédagogiques)[59].
Tout ou partie de ces thérapies peuvent prendre la forme de psychothérapie individuelle[68], ou de groupe, de séances d'art-thérapie et/ou de musicothérapie, à adapter aux besoins des patients selon qu'il s'agisse d'Alexithymie primaire ou secondaire[69], et avec une prise en charge des comorbidité, le cas échéant.
La sensibilisation de l'entourage à l'alexithymie peut également permettre d'améliorer les relations interpersonnelles[1].
Concernant la musicothérapie : une étude (2010) conclut que les adultes avec autisme à haut niveau de fonctionnement semblent avoir une gamme de réponse à la musique similaire à celle des individus neurotypiques, ce qui inclut l'utilisation délibérée de musique pour la gestion de l'humeur.
Le traitement clinique des alexithymies pourrait impliquer l'utilisation d'un simple processus d'apprentissage associatif entre les émotions musicalement induites et leurs corrélats cognitifs[70].
La thérapie comportementale dialectique est aussi utilisée pour apprendre aux personnes autistes à identifier les émotions[71].