Bataille de Badr

1ere bataille musulmane opposant ces derniers aux Quraychites From Wikipedia, the free encyclopedia

La bataille de Badr est un affrontement que la tradition islamique situe entre les villes de La Mecque et de Médine vers 624 (an 2 de l'Hégire) à la suite de l'Hégire, et qui oppose la tribu des Quraysh à Mahomet et ses compagnons (muhâjirûn, ansâr). Selon la tradition, Mahomet et trois cents de ses hommes, ayant décidé d'attaquer une riche caravane, se retrouvent face à une armée d'un millier de Quraysh qu'ils dominent, y voyant le signe d'une intervention divine. La bataille marque le début de l'expansion des premières communautés musulmanes. Cette bataille est la seule explicitement nommée dans le Coran.

Date / 17 Ramadan 2 AH
Lieu Badr (en), Arabie
Issue Victoire musulmane
Faits en bref Date, Lieu ...
Bataille de Badr
Description de cette image, également commentée ci-après
La bataille de Badr, enluminure du Siyar-i Nabi, vers 1595. Musée impérial de Topkapi d'Istanbul.
Informations générales
Date / 17 Ramadan 2 AH
Lieu Badr (en), Arabie
Issue Victoire musulmane
Belligérants
muhâjirûn et ansâr Quraychites de La Mecque
Commandants
Mahomet
Hamza
Abou Bakr
Omar
Ali
Mousab ibn Oumayr
Sa'd ibn Mu'adh
Quais Ibn Abi Saasa'a
Abu Jahl
Utbah ibn Rabi'ah
Umayya ibn Khalaf
Forces en présence
313 fantassins
72 cavaliers (montés sur 70 chameaux et 2 chevaux)
900 fantassins
270 cavaliers (montés sur 170 chameaux et 100 chevaux)
Pertes
14 morts (6 Mouhadjiroune et 8 Ansâr) 70 morts[1]
70 prisonniers[1]

Guerres entre musulmans et Quraychites

Coordonnées 23° 44′ 00″ nord, 38° 46′ 00″ est
Géolocalisation sur la carte : Arabie saoudite
(Voir situation sur carte : Arabie saoudite)
Bataille de Badr
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Récit traditionnel de la bataille

Contexte

Vers 622, Mahomet et plusieurs de ses compagnons (muhâjirûn) quittent la ville de La Mecque à la suite des violences qu'ils commencent à y subir de la part de la tribu des Quraysh, et s'installent à Yathrib (actuellement Médine), au cours de l'épisode de l'Hégire[2]. Malgré les accords conclus dans la constitution de Médine, les muhâjirûn restent en marge de la vie socioéconomique locale et commencent à s'attaquer aux caravanes faisant du commerce à La Mecque[2].

Au printemps 624, une caravane quraychite quitte La Mecque pour rejoindre la Syrie comme chaque année, à laquelle s'associe également un convoi à destination de l'Irak[3]. La caravane qui voyage en ce milieu de mois de ramadan est donc particulièrement riche, transportant une grande partie des revenus mecquois[2],[3]. Elle est dirigée par un ennemi de Mahomet, le Quraychite Abû Sufyân.

Mouvements avant la bataille

Les événements commencent lorsque Mahomet ordonne de prendre pour cible la caravane, après qu’il a reçu des informations selon lesquelles Kurz ibn Jabir al-Fihri a volé quelques troupeaux en pâture appartenant aux musulmans. Mahomet prend alors la tête d'un groupe de 70 compagnons, qui poursuivent Kurz ibn Jabir al-Fihri jusqu'à Safouan, dans la banlieue de Badr. Mais celui-ci parvient à leur échapper[4],[5],[6].

Mahomet rassemble alors une force d'environ 300 hommes issus de La Mecque (muhâjirûn) et de Médine (ansâr)[2],[note 1]. Abû Sufyân réussit à éviter l'affrontement pendant plusieurs jours. Pendant ce temps, Abu Jahl rassemble à La Mecque une force de 600 à 800 hommes pour défendre la caravane et éliminer Mahomet qui faisait obstacle au commerce mecquois. De leur côté, les hommes de Mahomet remplissent de sable les puits situés sur la route de la caravane, de façon à attirer l'armée adverse vers la localité de Badr pour combattre[2].

Bataille

Mouvement des troupes quraychite et musulmane.

Les deux armées se retrouvent vers la localité de Badr (en), située entre Médine et La Mecque. Comme cela est la tradition, un combat opposant trois membres de chaque armée a lieu avant l'affrontement[2].

La bataille tourne à l'avantage de l'armée de Mahomet, malgré leur infériorité numérique face au millier de combattants Quraysh[2]. Elle aurait fait 70 morts du côté mecquois (dont Abu Jahl) et seulement 14 de l'autre, qui aurait en outre capturé 70 prisonniers[1]. Ce succès fit beaucoup pour la réputation de Mahomet comme chef de guerre, grâce au butin qu'il rapporta.

Conséquences humaines

Morts

Lorsque la bataille s’acheva, les corps des Quraychites furent enterrés dans une fosse commune[7].

Prisonniers

Le sort des prisonniers "polythéistes" (selon une définition coranique) fit l'objet de divergences entre les sahaba. Abou Bakr suggéra de les épargner, Omar de les tuer et Abdullah ibn Rawaha de les brûler vifs. Mahomet loua ces trois propositions, voyant dans celle d'Abou Bakr les qualités d'Ibrahim et de ʿĪsā, dans celle d'Omar les qualités de Moussa, et dans celle d'Abdullah ibn Rawaha, les qualités de Nûh. À chaque fois, il cita des passages du Coran pour justifier ces dires[8]. Finalement il décida de favoriser la position d'Abou Bakr : les prisonniers furent traités humainement[9],[10], et libérés après le paiement d'une rançon ou, pour certains d'entre-eux, à condition d'apprendre à dix personnes comment lire et écrire[11],[12] ; mais il regretta son choix[1],[note 2].

Exécution de Oqba ibn Abi Mouait et Nadr ibn al-Harith

Deux des prisonniers capturés à Badr, à savoir Oqba ibn Abi Mouait (en) et le médecin arabe païen Nadr ibn al-Harith (en), auraient été exécutés sur ordre de Mahomet.

Selon de nombreux témoignages jugés fiables par les musulmans sunnites[note 3], Oqba ibn Abi Mouait n’a pas été exécuté, mais a été tué lors des combats sur le champ de bataille à Badr et faisait partie des chefs qurayshites dont les cadavres ont été enterrés dans la fosse commune[13],[14],[15].

L'exécution de Nadr ibn al-Harith est également débattue, bien que retenue par Ibn Kathir dans son interprétation (tafsir) du verset 31 de la sourate 8. Des récits mentionnent l'exécution de Nadr par Ali, mais sans chaîne de transmission[note 4]. D'autres textes font état de l’exécution de Nadr ibn al-Harith[note 5], mais sont mis en doute car leur chaîne de transmission est « mursal », c'est-à-dire qu'elle ne remonte pas jusqu'à Mahomet ou à ses compagnons[note 6]. D'autres versions[note 7] qui évoquent l'exécution de Nadr ibn al-Harith ont des chaînes de transmissions qui remontent jusqu'aux compagnons du prophète (ibn Abbas, Ali), mais sont parfois considérées inauthentiques par la présence de narrateurs inconnus, ou non fiables. Enfin, certains d'entre eux diffèrent quant à l'identité du bourreau de Nadr ibn al-Harith[note 8]. À l'opposé des précédents récits, Ibn Sallâm al-Jumahî[note 9] affirme que Nadr ibn al-Harith est mort naturellement, par refus de se nourrir en prison.

À la suite de la mort de Nadr ibn al-Harith, la tradition attribue à sa sœur Qutayla ukht al-Nadr (en), poétesse arabe du VIIe siècle, un poème évoquant la douleur qu'elle éprouve à la mort de son frère et les liens qu'il a pu avoir avec Mahomet[16].

Historicité

Depuis les années 1970, un certain nombre de sources jusque là considérées comme historiquement fiables (e.g. hadîths, compilation d'Othman ibn Affan, etc.) sont fortement remises en doute[17].

Importance historique

La bataille de Badr marque le passage d'une posture défensive à une posture d'expansion de la part des premières communautés musulmanes[2]. Croyant à l'intervention divine lors de la bataille, les musulmans n'hésitèrent plus à contester la domination Quraysh, jusqu'à la reddition de La Mecque en 630 après des années de conflits[2].

Un événement fondateur dans la construction du récit historique islamique

L’importance historique du récit de Badr réside autant dans la manière dont il est raconté que dans l’événement lui‑même. Les récits de Badr s’inscrivent dans la culture du khabar : ils combinent exemplarité religieuse, mémoire communautaire et narration, faisant de la bataille un épisode paradigmatique où la victoire est lue comme signe divin et modèle politique plutôt qu’un simple fait militaire. La place de Badr dans les sīra et les maghāzī illustre ainsi la façon dont l’historiographie arabe classique articule histoire, théologie et édification, en mobilisant l’isnād autant comme dispositif d’autorité que comme structuration du récit[18].

Dans cette historiographie, le récit de Badr occupe une place centrale en tant qu’événement fondateur des débuts de l’islam. Les historiens arabes classiques n’écrivent pas l’histoire comme une simple chronique factuelle, mais comme un récit porteur de sens, destiné à expliquer l’émergence d’une communauté, d’une autorité et d’un ordre moral. Dans cette perspective, Badr est fréquemment présentée comme le premier moment où la communauté musulmane apparaît comme un acteur historique autonome[19].

Signification politique et communautaire

Les récits de Badr jouent un rôle majeur dans la représentation de la consolidation politique de la première communauté musulmane. Les historiens classiques interprètent cette bataille comme un tournant marquant le passage d’un groupe religieux marginal à une entité collective dotée d’une légitimité politique et militaire. Tarif Khalidi montre que l’historiographie arabe classique accorde une importance particulière aux événements qui expliquent la naissance et la légitimation du pouvoir, ce qui permet d’inscrire Badr dans une logique narrative de montée en puissance progressive du Prophète et de ses compagnons[19].

Dimension religieuse et symbolique

Dans la tradition historiographique musulmane, la bataille de Badr est également investie d’une forte dimension religieuse. Les récits classiques associent cet événement à l’idée d’une intervention divine dans l’histoire humaine, en écho aux passages coraniques qui présentent la victoire comme un secours accordé aux croyants[20],[21]. Cette interprétation confère à Badr un statut exemplaire dans la mémoire musulmane : la bataille n’est pas seulement un succès militaire, mais une démonstration de la validité du message religieux et de la faveur divine accordée à la communauté croyante, en particulier aux combattants de Badr souvent distingués dans les œuvres biographiques[22].

Badr comme modèle historiographique

L’historiographie arabe classique tend à organiser le passé autour de moments fondateurs qui servent de points de référence pour les événements ultérieurs. Dans cette perspective, on peut considérer que la tradition relative à Badr illustre ce schéma : la bataille devient un modèle narratif récurrent, mobilisé pour interpréter d’autres conflits ou crises à la lumière des débuts de l’islam. Cette fonction explicative contribue à renforcer l’importance historique de Badr au‑delà de ses conséquences immédiates[19].

Que dit la recherche moderne ?

Plusieurs historiens modernes distinguent entre les conséquences historiques directes de la bataille de Badr et son rôle dans la construction de la mémoire et du récit historique islamique. Tarif Khalidi met en évidence la fonction exemplaire de tels événements dans l’historiographie arabe classique, tandis que Fred M. Donner souligne leur importance symbolique dans la formation de la première communauté des « croyants »[23]. Dans cette optique, l’importance historique de Badr réside autant dans son rôle dans la formation de la mémoire collective et de l’identité islamique que dans ses effets militaires ou politiques immédiats.

Dans les sources coraniques

Dans le Coran

La bataille de Badr est l'une des rares batailles explicitement décrites dans le Coran[note 10].

Elle est la seule bataille qui y est mentionnée nommément[2], dans la sourate 3 « Al-Imran », dans le cadre d'une comparaison avec la bataille d'Uhud : « 123. Allah vous a donné la victoire, à Badr, alors que vous étiez humiliés. [...] »[24].

La bataille de Badr est également mentionnée dans la sourate 8 « Al-Anfal », qui détaille le comportement et les opérations militaires. « Al-Anfal » signifie « le butin » et fait référence à la discussion d'après-guerre au sein de l'armée musulmane sur la manière de diviser le pillage de l'armée Quraychite. Bien que la sourate ne nomme pas Badr, elle décrit la bataille, et on pense généralement que plusieurs de ces versets datent de la bataille ou peu après[réf. nécessaire].

Dans la Chronique de Tabari

Dans son Histoire des prophètes et des rois, Tabari donne un récit de la bataille de Badr :

« Pendant qu'ils parlaient ainsi, Djibril vint avec mille anges, se présenta au prophète et lui dit : « Sois content ; Dieu m'a envoyé à ton secours avec mille anges. » Puis il lui récita ce verset du Coran :

« Le jour où vous demandiez l'assistance de votre Seigneur, il vous exauça. Je vous assisterai, dit-il, de mille anges se suivant les uns les autres »[25]. Le Prophète dit : « Ô mon frère Gabriel, mille anges ! »

Gabriel dit : « Trois mille, Ô Mohammed. »

– « Trois mille ! » répéta le Prophète.

– « Oui, cinq mille », répliqua Gabriel.

Aussitôt le prophète sortit en courant de la cabane pour porter aux musulmans cette bonne nouvelle. Il cria à haute voix : « Dieu a envoyé trois mille anges à votre secours. »

Ils répétèrent dans leur joie : « Trois mille ! »

– « Oui, cinq mille », répliqua le prophète.

Ensuite Gabriel récita au prophète le verset suivant :

« Dieu vous a secourus à Badr, car vous étiez faibles… Alors tu disais aux fidèles : « Ne vous suffit-il pas que votre Seigneur vous assiste de trois mille anges ? » »[26] Le prophète récita le verset aux fidèles. Il vit comment les anges, tenant dans leurs mains des bâtons, se mettaient en ligne avec les musulmans. Dieu leur avait ordonné de se tenir dans les rangs des musulmans ; car moi, leur dit-il, j'ai jeté la crainte dans les cœurs des infidèles, et vous, frappez-les sur la tête, sur le cou et sur tout le corps. Il est dit dans le Coran :

« Ton Seigneur dit aux anges : Je suis avec vous »[27]
Représentation de cavaliers arabes[28].

Lorsque les anges se disposèrent à charger l'armée impie, le Prophète ramassa une poignée de poussière et la jeta contre les infidèles, en disant : « Que vos faces soient confondues ! » Dieu commanda au vent de porter cette poussière aux yeux des infidèles, qui en furent aveuglés. Chargés par les anges, qui étaient en avant des fidèles, ils se mirent à fuir. Les anges les poursuivirent, les frappèrent de leurs bâtons et les firent tomber. Chaque coup qu'un ange portait à un infidèle lui brisait tous les os de son corps, depuis la tête jusqu'aux pieds, et lui rompait les veines et les nerfs ; l'homme tombait et remuait convulsivement, sans qu'aucune blessure fût visible sur son corps, et sans que son sang coulât. Quand les fidèles arrivaient, ils attaquaient les hommes ainsi frappés, leur faisaient des blessures et faisaient couler leur sang. Les compagnons du Prophète ont raconté : Il y eut des hommes dont la tête fut séparée du corps et la nuque brisée avant que notre épée les eût atteints. Il y en avait d'autres qui, lorsque nous les attaquâmes, étaient étendus par terre, agonisant, mais sans blessure. Leurs corps étaient brisés, mais la vie ne les avait pas encore quittés. Nous reconnûmes que cela n'était pas de notre fait, mais l'œuvre de Dieu. Il est dit, en effet, dans le Coran :

« Ce n'est pas vous qui les avez tués, mais Dieu ; ce n'est pas toi qui as jeté la poussière, mais Dieu »[29] »

 Tabari, Op. cit., vol. II, « Mohammed, le sceau des prophètes », p. 137-176.

Dans la culture

Notes et références

Voir aussi

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