Bolsonarisme

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Le bolsonarisme est un mouvement politique brésilien apparu dans les années 2010, associé à la figure de Jair Bolsonaro, président du Brésil de 2019 à 2023.

Jair Bolsonaro rencontrant ses partisans au palais du Planalto.

Il émerge dans un contexte de crise de la démocratie brésilienne marqué par les scandales de corruption révélés par l'opération Lava Jato, la destitution de la présidente Dilma Rousseff en 2016 et une profonde défiance envers la classe politique traditionnelle.

Il articule un discours antisystème et antipétiste, un conservatisme chrétien adossé aux grandes églises évangéliques, et un programme économique néolibéral incarné par le ministre de l'Économie Paulo Guedes. Le mouvement entretient par ailleurs des liens avec le néointégralisme, héritier de l'Action intégraliste brésilienne des années 1930.

Définitions

La sociologue Esther Solano définit le bolsonarisme comme une « matrice idéologique profondément ancrée dans la société » irréductible à la seule personnalité de Jair Bolsonaro[1]. La politiste Alketa Peci le définit comme une forme de populisme « antisystème, anti-PT (Parti des travailleurs), antigauche et néoconservateur » dont la logique de gouvernement entretient des conflits permanents au sein même de la coalition au pouvoir et produit des bureaucraties divisées[2].

Pour le politiste Fernando Brancoli, le bolsonarisme est une « convergence diffuse de groupes et de tendances conservateurs au sein de la société brésilienne » formant un agencement politique hétérogène plutôt qu'une organisation cohérente aux pratiques uniformes. Ainsi, selon Brancoli, Bolsonaro lui-même est un sous-ensemble du bolsonarisme, lequel ne dépend pas de sa personne ni de son bilan politique[3].

Contexte d'émergence

Des manifestants dans les rues de Rio de Janeiro en 2013.

Après le retour à la démocratie en 1985, le Brésil connaît plusieurs décennies de gouvernements démocratiques, dont plus d'une décennie sous la direction du Parti des travailleurs (PT)[2]. Durant les années 2010, cette stabilité s'effrite avec le mouvement protestataire de 2013, les scandales de corruption révélés par l'opération Lava Jato, la destitution de Dilma Rousseff en 2016 et l'emprisonnement de l'ancien président Lula, qui polarisent l'opinion publique et alimentent la défiance envers le système politique[2],[1].

Selon l'Institut brésilien de géographie et de statistique, en 2018, le nombre de travailleurs informels atteint 38,3 millions et le chômage touche 13,2 millions de personnes. Les inégalités de revenus sont par ailleurs très marquées, les 10 % les plus riches concentrant 43,1 % des revenus tandis que les 10 % les plus pauvres n'en détiennent que 0,8 %[1].

Dans ce contexte, Jair Bolsonaro remporte l'élection présidentielle de 2018 avec 55 % des suffrages[2]. Il parvient à ce résultat malgré un accès très limité aux médias télévisés — seulement huit secondes de temps d'antenne — et en s'appuyant sur un parti jusqu'alors insignifiant, le Parti social-libéral (PSL). Son fils Eduardo Bolsonaro obtient lors de ces mêmes élections le plus grand nombre de voix jamais enregistré pour un candidat au Congrès national[1].

Idéologie et rhétorique

Antisystème

L'un des traits principaux du bolsonarisme est son discours de rupture avec le système politique traditionnel. Dans les enquêtes de terrain menées par la sociologue Esther Solano, les électeurs de Bolsonaro le décrivent comme « différent », comme un outsider capable d'affronter une classe politique perçue comme corrompue. Le mot « espoir » et le mot « changement » lui sont systématiquement associés. Cette rhétorique antisystème est alimentée par l'opération Lava Jato, dont le juge Sergio Moro est présenté comme un « héros » ou un « sauveur » chargé de « nettoyer » le Brésil de ses élites corrompues. Le discours bolsonariste substitue ainsi, d'après Solano, la notion de « nettoyage » à celle de « rendre la justice »[4].

Cette défiance envers le système politique s'étend aux partis traditionnels sans distinction. Une enquête menée lors d'une manifestation antigouvernementale en août 2015 révèle une forte méfiance envers les partis et les élus. Bien que le discours bolsonariste cible principalement le PT, c'est son rival historique, le Parti de la social-démocratie brésilienne (PSDB), qui subit la plus lourde perte électorale, son score passant de 34,8 millions de voix au premier tour de l'élection présidentielle de 2014 à seulement 5 millions en 2018[5].

Antipétisme

L'antipétisme (l'hostilité au Parti des travailleurs) constitue un autre pilier rhétorique du mouvement. La chercheuse Mara Telles, à partir d'une enquête menée au sein d'une manifestation antigouvernementale de mars 2015 à Belo Horizonte, montre que ce rejet du PT repose sur l'appartenance de classe et sur l'opposition à l'égalitarisme, une majorité des manifestants interrogés estimant que les pauvres prennent de mauvaises décisions politiques, déclarant leur opposition aux quotas raciaux à l'université, et considérant que les minorités disposent de trop de droits[6].

Bolsonaro articule cet antipétisme avec un discours anticommuniste, présentant le PT comme lié au Forum de São Paulo, qu'il décrit comme « un groupe politique avec une idéologie communiste de gauche, mené par Lula et Fidel Castro ». Il agite également la menace d'un basculement du Brésil vers le modèle vénézuélien[2],[6].

Conservatisme chrétien

Les mouvements féministes, LGBT et antiracistes sont présentés par le bolsonarisme comme responsables du « chaos moral » de la société brésilienne. Face à cette crise morale, le bolsonarisme articule une réponse fondée sur la défense de la famille traditionnelle et des valeurs chrétiennes[7]. Cette rhétorique s'articule avec la théologie de la prospérité évangélique, qui associe réussite économique et mérite individuel, et légitime ainsi le discours néolibéral du mouvement[1].

catholique, Bolsonaro est baptisé en 2016 dans le Jourdain par le pasteur pentecôtiste Everaldo Dias Pereira (pt), également président du Parti social-chrétien. Plusieurs grandes églises évangéliques se prononcent publiquement en faveur de Bolsonaro en amont de l'élection présidentielle de 2018. Il recueille ainsi 21,7 % des suffrages parmi les chrétiens évangéliques, contre 9,7 % pour son adversaire du PT Fernando Haddad[2],[7].

Néolibéralisme

Jair Bolsonaro et Paulo Guedes en 2020.

Sur le plan économique, le bolsonarisme prône un État minimal, la privatisation des entreprises publiques et la déréglementation du marché du travail[2],[1]. Cette orientation est incarnée par le ministre de l'Économie Paulo Guedes, économiste formé à l'université de Chicago ayant travaillé sous la dictature de Pinochet au Chili[2],[8].

L'application de ces politiques néolibérales trouve un appui dans la rhétorique anticorruption du mouvement, qui présente l'État comme intrinsèquement corrompu et inefficace pour mieux légitimer le recours à l'initiative privée[1].

Le politiste Fernando Brancoli analyse l'articulation de la logique entrepreneuriale néolibérale et du conservatisme moral faite par le bolsonarisme sous l'angle de la méritocratie autoritaire, qui présente la réussite individuelle comme le seul critère légitime de hiérarchie sociale et masque les conditions structurelles (héritage familial, capital social) qui déterminent les trajectoires individuelles[8].

Gouvernance

Une coalition instable

La stratégie gouvernementale de Bolsonaro repose sur une coalition combinant néo-conservatisme, néolibéralisme et forte présence militaire. Ceci rend la coalition instable, l'orientation interventionniste et corporatiste des militaires entrant en contradiction avec l'agenda libéral du ministre de l'Économie Paulo Guedes[2].

Loyalisme et mise à l'écart de l'expertise

Cérémonie d'investiture d'Eduardo Pazuello.

Face à une bureaucratie fédérale traditionnellement forte et recrutée sur concours, le gouvernement Bolsonaro place des loyalistes aux postes de nomination discrétionnaire, au détriment de l'expertise professionnelle. Les profils idéologiques des fonctionnaires en poste sont passés au crible de leurs comptes sur les réseaux sociaux. Les militaires et les représentants de la droite ultraconservatrice liée au philosophe autodidacte Olavo de Carvalho dominent ces nominations. Eduardo Bolsonaro sert d'interlocuteur pour ce second groupe. Durant la pandémie de Covid-19, Jair Bolsonaro remplace deux ministres de la Santé par le général Eduardo Pazuello, désigné pour ses compétences en « logistique », tandis que l'expertise sanitaire professionnelle est mise à l'écart[2].

Le bolsonarisme suscite des réponses variées au sein de la bureaucratie fédérale. Les militaires et les forces de l'ordre forment un soutien structurel au gouvernement, tandis que les secteurs économiques libéraux constituent une alliance plus conjoncturelle et fragile. Des résistances se manifestent également : les professionnels des politiques sociales maintiennent des dispositifs comme le Bolsa Família, et l'Agence nationale de vigilance sanitaire (pt) approuve des vaccins que Bolsonaro souhaitait voir rejetés, au terme d'une procédure transparente retransmise à la télévision nationale[2].

Militarisme

Jair Bolsonaro et Hamilton Mourão en 2019.

La présence militaire dans le gouvernement Bolsonaro dépasse en nombre celle de toute autre administration brésilienne, y compris celle de la dictature militaire[9]. Le général Hamilton Mourão en est le vice-président et onze ministères sont occupés par des officiers militaires. Selon un rapport de la Cour des comptes brésilienne, plus de 8 000 militaires sont présents dans l'appareil fédéral[2]. Pour le politiste Fernando Brancoli, cette militarisation s'inscrit dans une logique historique de longue durée de « pacification », qu'il définit comme une tactique violente de gestion des populations jugées indésirables ou insoumises à l'autorité centrale[10]. Il fait remonter cette logique à la période coloniale, et la fait traverser des guerres contre les peuples autochtones (en) aux opérations policières dans les favelas, en passant par la dictature militaire de 1964-1985[11].

Un élément particulièrement documenté par Brancoli est la continuation entre les opérations militaires brésiliennes en Haïti dans le cadre de la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti (dont le Brésil assure le commandement entre 2004 et 2017), l'Unité de police pacificatrice (UPP) déployée dans les favelas de Rio de Janeiro (pt) à partir de 2008 et le gouvernement Bolsonaro[12]. Les bataillons qui opèrent en Haïti sont ensuite déployés dans les favelas de Rio, puis six de leurs commandants sur neuf encore en vie en 2021 occupent des postes importants dans le gouvernement Bolsonaro[13].

Brancoli mobilise également le concept de milicianismo — le gouvernement par les milices — comme mode de gouvernance parallèle caractéristique du bolsonarisme. Les milices de Rio de Janeiro, organisations paramilitaires liées aux forces de sécurité, entretiennent des liens documentés avec Bolsonaro depuis les années 1990, et étendent leur contrôle territorial sous son gouvernement[14]. La convergence entre militarisme institutionnel et milicianismo se manifeste notamment dans la région amazonienne, où des militaires et des orpailleurs illégaux coordonnent leurs activités au détriment des communautés autochtones[15].

Liens avec le néointégralisme

Le bolsonarisme entretient des liens avec le néointégralisme, courant héritier de l'Action intégraliste brésilienne (AIB) des années 1930. Des membres du Frente Integralista Brasileira (FIB) participent activement aux manifestations antigouvernementales de 2015 et 2016, dont Jair Bolsonaro est l'une des figures de proue. Lors de la campagne électorale de 2018, Victor Barbuy, président du FIB, prend la parole lors de rassemblements de soutien à Bolsonaro en appelant à voter pour lui. Le FIB entretient également des liens avec le Parti rénovateur travailliste brésilien (PRTB), dont le général Mourão est le candidat à la vice-présidence de Bolsonaro[16].

Après l'élection de Bolsonaro, Paulo Fernando Melo da Costa (pt), figure importante du néointégralisme et membre du FIB, est nommé en février 2019 au ministère des Femmes, de la Famille et des Droits de l'Homme, dirigé par la pasteure évangélique Damares Alves. Il y reste jusqu'en mai 2021, et y promeut des positions conservatrices comme l'abstinence sexuelle[16].

La devise intégraliste « Dieu, patrie et famille » est par ailleurs reprise par plusieurs alliés de Bolsonaro. Lors de la campagne de 2018, plusieurs figures du PRTB l'utilisent. L'Alliance pour le Brésil, formation politique créée par la famille Bolsonaro, la reprend dès le lancement de ses réseaux sociaux en novembre 2019. Bolsonaro lui-même clôt une lettre publique en septembre 2021 par cette devise, dans son rôle officiel de président de la République[16].

Dimensions transnationales

Eduardo Bolsonaro (à gauche) et Santiago Abascal (à droite) en 2023.

Le bolsonarisme fait partie d'un réseau conservateur transnational dont Eduardo Bolsonaro, fils du président et député fédéral, est le principal interlocuteur. Il entretient des liens étroits avec Steve Bannon, l'ancien directeur de campagne de Donald Trump, qui le désigne comme ambassadeur sud-américain du Movement, une organisation réunissant Marine Le Pen, Matteo Salvini et Viktor Orbán. Eduardo Bolsonaro décrit Bannon comme « une icône dans la lutte contre le marxisme culturel » et participe à des rencontres entre responsables européens et latino-américains organisées sous son égide[17].

Ces liens s'étendent à d'autres partis d'extrême droite européens. En juillet 2021, Beatrix von Storch, députée de l'Alternative pour l'Allemagne, rencontre des membres du gouvernement brésilien. La congressiste bolsonariste Bia Kicis déclare à cette occasion que « les conservateurs du monde entier s'unissent pour protéger les valeurs chrétiennes et la famille ». Eduardo Bolsonaro rencontre également Santiago Abascal, dirigeant du parti espagnol Vox, et Viktor Orbán en Hongrie. Le Forum de Madrid (es), codirigé par Eduardo Bolsonaro et Abascal, est selon le politiste Fernando Brancoli l'une des tentatives les plus structurées de fédérer un réseau conservateur mondial, explicitement présenté comme une réponse au « danger du communisme des deux côtés de l'Atlantique »[17].

Références

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