Cauchemar
rêve négatif
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Un cauchemar est selon le DSM-4 un rêve long, élaboré et effrayant provoquant un réveil complet et une détresse marquée. Le réveil est accompagné d'une forte émotion négative (Horreur, peur ou anxiété, et parfois tristesse voire désespoir. Il contient souvent une situations de grand danger, source de terreur et de mal-être psychologiques ou physiques. Le rêveur peut avoir du mal à retrouver le sommeil durant un certain temps[1]. Dans le DSM-5 (2013), le cauchemar est redéfini dans la section “Nightmare Disorder” comme « un rêve prolongé, intensément dysphorique et bien mémorisé, survenant en sommeil paradoxal et provoquant un réveil complet accompagné d'une détresse notable » (American Psychiatric Association, DSM‑5, 2013)[2]. Le cauchemar affecte de manière handicapante 2 % à 5 % de la population générale, mais environ 30 % des patients psychiatriques suivis en ambulatoire.
| Causes | Inguma ou Mara |
|---|
| CIM-10 | F51.5 |
|---|---|
| MedlinePlus | 003209 |

La médecine parle aussi de trouble du cauchemar quand la fréquence et l'intensité des cauchemars altère le bien-être général et le fonctionnement diurne ; il concerne surtout les enfants : 3 à 6 % d'entre eux dans la population générale, et 10 à 12 % dans les échantillons cliniques.
Étymologie
Française
« Cauchemar » dérive de cauquemaire, utilisé au XVe siècle. Il est formé de caucher et de mare[3]. Caucher dérive de cauchier (« presser »), qui est un probable croisement entre l'ancien français chauchier (« fouler », « presser ») XIIe siècle, le latin calcare (« talonner », « fouler aux pieds »), et la forme picarde cauquer[4]. Mare provient du mot picard mare, emprunté au moyen néerlandais mare (« fantôme »), avec le même sens en allemand et en anglais[3],[4]. La mara ou mare est un type de spectre femelle malveillant dans le folklore scandinave[5].
« Cauchemar » a eu une orthographe différente en fonction des localités et des époques : « cochemare » 1694, « cochemar » 1718, « cauchemare », « cauquemare » (Picardie), cauquevieille (Lyon), « chauchi-vieilli » (Isère), « chauche-vieille » (Rhône), « chaouche-vielio » (Languedoc), « cauquemare », « quauquemaire » (sorcière), « cochemar »[4].
Mare pourrait également signifier « jument ». Cette autre signification possible de mare est renforcée par l'association du cheval dans la mythologie populaire des cauchemars[6]. Cauchemar, en anglais Nightmare, est souvent traduit « cavalcade » ou « jument de la nuit »[7]. De plus, le mot allemand moderne Mähre signifie jument et est très proche du mot Mahr qui signifie cauchemar[7]. L'étymologie du mot cauchemar n'est donc pas simple. L'explication de la jument est compatible avec l'analyse de la racine indo-européenne MAR selon Ernest Jones[7].
Selon Louis Dubosquet (1815), le mot allemand nachtmaar signifie cheval de nuit ; le mot anglais night-mare signifie vieille cavale de nuit ; en hollandais et en flamand nacht-merrie signifie vieille cavale de nuit; en polonais mara signifie la cavale. Selon Dubosquet, le mot cauchemar lui-même vient des mots calca (basse latinité, pour calcatio = action de fouler) et mar, adouci du celtique march (cheval)[8].
La définition et les caractéristiques communes du cauchemar, en fonction des sources et des époques sont celle d'une oppression sur la poitrine ou l'estomac, pendant le sommeil, et parfois, par extension, un rêve effrayant. Les caractères divergents et l'attribution des causes du cauchemar sont étudiés plus bas.
Incubus
En latin, il n'existe pas de terme pour désigner le cauchemar. Par contre, il existe le terme incubus qui se traduit par « couché sur ». Le mot « incube » apparaît vers 1372[9].
Le terme incube est à l'origine utilisé spécialement par le monde ecclésiastique. Il désigne un démon de sexe masculin qui a des relations sexuelles avec les femmes endormies[10]. Cette notion est en rapport direct avec Genèse VI, 1-14, dont saint Augustin a fait un commentaire dans La Cité de Dieu. Ce commentaire a d'ailleurs été repris pendant l'inquisition par Henri Institoris et Jacques Sprenger dans le Malleus Maleficarum, traité d'Inquisition en 1486[11]. Ce thème de l'enfantement à partir des anges ou des démons n'est pas le seul : il en est question dans Le livre d'Enoch - chapître 7, dans l'ouvrage de Balthazar Bekker en 1694[12]. L'incube a une connotation sexuelle très forte. Mais le produit de ces unions est tout aussi important[13].
Des considérations théologiques, le terme incube est passé dans le domaine médical progressivement, pour désigner le cauchemar : « que donne le peuple à une certaine maladie ou oppression d'estomac, qui fait croire à ceux qui dorment que quelqu'un est couché sur eux : ce que les ignorants croient est causé par l'Esprit malin. En Latin Incubus, Ephialtis en Grec. » (Dictionnaire de Furetière, édition 1690). En italien, le même mot souvent employé au pluriel — incubi — désigne les cauchemars dans le langage quotidien.
Et encore Martín Antonio Delrío au XVe siècle, en parlant des incubes, succubes et démons : « l'oppression toutefois, et quasi-suffocation ne provient pas toujours de la part de ces démons, aussi bien souvent d'une espèce de maladie mélancolique que les Flamands appellent Mare, les Français Coquemare et les Grecs Ephialtes, lorsque le malade a opinion d'un pesant fardeau sur la poitrine, ou d'un Démon qui veut faire force à sa pudicité. » De même pour Ambroise Paré[14]. C'est Louis Dubosquet en 1815 qui va s'attacher, dans sa thèse de médecine, à faire remplacer le terme incubus par cauchemar, et à sa suite, les dictionnaires de médecine utiliseront cauchemar[15].
- En Côte d'Ivoire, il existe une croyance en des femmes de nuit ou maris de nuit. Selon cette croyance, une de ces entités peut hanter les rêves d'une personne jusqu'à l'empêcher de ressentir des sentiments pour des personnes de chair et d'os. Cette croyance est notamment évoquée dans le cadre d'un couple pour justifier la perte d'intérêt d'un conjoint pour l'autre.
Éphialtès

Hippocrate employait le terme ἐφιάλτης / éphiáltes pour désigner le cauchemar. C'est lui qui décrit le premier les manifestations du cauchemar. Ce terme est désigné dans le sens d'une description médicale plutôt que dans celle d'une superstition. Il sera repris par Oribase (IVe siècle), Macrobe (400), Caelius Aurélianus, Aétius (Ve siècle) et Paul d'Égine. Les descriptions du cauchemar par les Grecs correspondent à ce qui a été décrit sous le terme d'éphialtès. Celui-ci sera abandonné en France au Moyen Âge, bien que, curieusement, le médecin et botaniste français François Boissier de Sauvages de Lacroix (1706-1767) l'utilise à nouveau. En revanche, le terme en question restera dans la littérature médicale en langue allemande jusqu'à la fin du XIXe siècle[15].
L'étymologie d'éphialtès est donc « se jeter, sur », mais à la différence d'incubus, elle exprime plus l'agression violente. Ceci est d'ailleurs conforme à la mythologie grecque. Il existe deux Géants du nom d'Éphialtès : celui de première génération : Éphialtès fils de Gaïa. Robert Graves[16] raconte que, pour venir à bout des Géants, il existe une plante nommée ephialtion (qu'aucun mythographe ne cite) qui est « un spécifique des cauchemars ». Dans la légende de la mort de Porphyrion et de Pallas, deux autres Géants de première génération, c'est toujours Héraclès, qui donne le coup fatal. Selon Graves, c'est donc Héraclès qu'on invoque « lorsqu'on est en proie aux cauchemars érotiques qui vous surprennent à n'importe quelle heure de la journée » et celui appartenant aux Géants tardifs : Éphialtès fils de Poséidon, frère jumeau et aîné d'Otos. Toujours pour Robert Graves, les frères jumeaux, « fils de « l'aire à battre le blé » par « celle qui donne la vigueur aux organes sexuels », personnifient les Incubes ou cauchemars érotiques qui étouffent les femmes et leur font outrage pendant leur sommeil ».
Incidence dans la population
Le cauchemar touche de manière handicapante 2 % à 5 % de la population générale[17], mais de manière disproportionnée environ 30 % des patients psychiatriques traités en ambulatoires[18].
Intensité d'un cauchemar (psychométrie)
Chez les personnes avec un syndrome de stress post-traumatique (SSPT), l’un des symptômes les plus courants de troubles du sommeil est le cauchemar récidivant, qui a dans ces cas une prévalence auto-déclarée allant de 52 à 96 %, les taux les plus élevés étant trouvés chez ceux qui présentent conjointement un trouble panique[19],[20]. En outre, selon Miles et al. (2022), l'intensité des cauchemars semble associé à la gravité des symptômes du SSPT[21].
En 1999, Agargun et ses collègues ont proposé une échelle d'anxiété de rêve (Van Dream Anxiety Scale), afin de fournir des mesures subjectives de l'anxiété onirique chez les personnes souffrant de cauchemars.
Une autre échelle (Nightmare Disorder Index), plus récente et reliée aux critères du DSM-5 de 2013 existe. Elle a notamment été testée au sein d'un panel de 460 infirmières (un métier à haut risque de cauchemars, en raison notamment d'une proximité avec les blessures, la mort et la souffrance, comme chez les anciens combattants) ; cette étude a confirmé la validité de l'échelle, ainsi que des taux élevés de cauchemars et une prévalence accrue de troubles associés (syndrome de stress post-traumatique (SSPT) ;et autres formes de stress ; dépression ; anxiété), affectant négativement le fonctionnement psychosocial chez les infirmières les plus touchées. Les auteurs ont à cette occasion recommandé un dépistage accru des troubles liés aux cauchemars dans les populations à haut risque professionnels[17].
Le Disturbing Dream and Nightmare Severity Index (DDNSI) repose sur un facteur unique et constitue une mesure valide de la fréquence et de la détresse liées aux cauchemars, en restant stable selon le sexe et l'origine ethnique ou culturelle, fournissant ainsi une base psychométrique solide pour son utilisation en recherche et en clinique. Ses cinq items mesurent tous la même dimension psychologique (sévérité des cauchemars évaluée par la fréquence et l'intensité de la détresse au réveil)[22].
Une autre échelle (Insomnia Severity Index), complémentaire porte sur le degré de sévérité des insomnies (qui peuvent faire suite aux cauchemars, mais ont aussi de nombreuses autres causes possibles). Les qualités psychométriques de cette échelle ont été validées en 2021 par Boysan et al. [23] et par une méta-analyse basée sur 33 études (totalisant 29 688 participants)[24].
Des chercheurs se sont aussi intéressé à la détresse dans cauchemard, un concept distinct de la simple fréquence des cauchemars bien qu'il y soit très corrélé. Une hypothèse est que certaines personnes — notamment celles présentant un névrosisme élevé (c'est-à-dire une tendance stable à éprouver, plus que la moyenne, des émotions négatives comme l’anxiété, la tristesse, l’irritabilité ou l’inquiétude, et à être plus sensible au stress) vivraient plus intensément, ou surestimeraient la détresse provoquée par leurs cauchemars indépendamment de leur fréquence. Cette hypothèse n’a pas été confirmée : si le névrosisme apparaît effectivement corrélé à la fréquence des cauchemars, il ne l'est pas à l’intensité ni à la quantité de détresse associée à un cauchemar isolé[25].
En 2011, Michael Schredl et Iris Reinhard signalaient qu'ils n'avaient trouvé aucune étude ayant examiné si les différences entre genres observées dans la fréquence des cauchemars se retrouvent aussi dans la détresse qu’ils suscitent[25].
Symptomatologie générale et conséquences
Au début du XIXe siècle, Louis Dubosquet écrit : « Le caractère principal de cette affection [le cauchemar] consiste dans le sentiment d'une forte pression que le malade attribue à un poids quelconque »,[8]. Une des spécificités du cauchemar est que le réveil est habituellement rapide, sans confusion ni désorientation, mais peut s'accompagner, au moins brièvement, d'un sentiment d'angoisse.
L'objet de cette section n'est pas de recenser l'ensemble des conceptions du cauchemar au cours de l'histoire, mais au contraire d'en dégager les points communs et les principales divergences[15]. Et il existe bien un point commun à travers toutes les descriptions du cauchemar. Il s'agit des notions de « suffocation », « état lourd », « poids lourd », « serrement », « oppression », « forte pression ». L'endroit du corps d'où originent ces sensations sont la poitrine et l'estomac. Les auteurs sont : Thémison de Laodicée[26], Soranos[26], Oribase IVe siècle, Aétius Ve siècle, Paul d'Egine[26], des médecins Arabes, Ambroise Paré, Schenck 1665, François Boissier de Sauvages de Lacroix fin XVIIIe siècle, Dubosquet Louis 1815, Macario 1857, Ernest Jones 1931, Guy Hanon 1987. Des notions assez souvent retrouvées sont la perte de la parole, de la voix, « impossibilité d'émettre un son ». Mais aussi l'inverse, « pousse des cris de terreurs », « vocalisation ».
Parmi les notions divergentes, deux sont à retenir, encore en discussion : les notions de « paralysie » et « immobilité du corps » (Aétius), « sentiments d'impuissance » (Macario), Ernest Jones et les notions inverses : « mouvements convulsifs » (Boissier de Sauvages), « somnambulisme » avec Cullen 1712-1790, « agitation » avec Dubosquet, « participation motrice » avec Guy Hanon. Des descriptions plus rares sont données comme : « asthme nocturne » (Galien), « dyspnée » (Boissier de Sauvages), « hallucinations » avec Fodéré 1817, « rêve pénible » (Baillarger Jules).
Selon une étude récente (2025), peu après un traumatisme, même sans psychopathie préexistante, les patients qui présentent à la fois des cauchemars cliniquement significatifs et des symptômes d'insomnie présentent, deux mois plus tard, les taux les plus élevés d'idéation suicidaire ; et l'insomnie ne prédit une augmentation du risque de suicide que quand elle est associée à des cauchemars intenses. Ceci suggère que la conjonction des deux troubles renforce fortement le lien entre sommeil perturbé et suicidalité, « probablement en partie à cause des cauchemars aggravant l'insomnie concomitante[27],[28],[29],[30]. Les cauchemars et l'insomnie étant des conséquences courantes et modifiables d'un traumatisme aigu[31],[32], cette association pourrait contribuer au risque précoce de suicide chez les populations gravement traumatisées ». Les interventions précoces ciblant simultanément cauchemars et insomnie est donc recommandé chez les personnes à risque[33].
Parmi les groupes surexposés à ce risque figurent :
- les militaires et les victimes de guerre, les réfugiés, les personnes ayant été torturé ;
- les membres de minorités sexuelles et de genre (SGM), qui ont parfois du fuir leur domicile ou leur pays pour chercher et peut-être trouver un espace alternatif permettant l’expression de leur identité, souvent pendant ou après l'adolescence, dans un contexte qui les exposait à l'isolement social et à des systèmes oppressifs, à la fois macro et micro‑sociaux (parfois, dans certains pays à la peine de mort ou à l'opprobre)[34] ;
- un sous‑groupe de personnes autistes (ceux qui présentent à la fois un TSA et un SSPT, un syndrome statistiquement plus fréquent chez les autistes que chez les patients non autistes ; ils présentent généralement aussi plus d'hyperéveil et d'irritabilité) ; les personnes autistes sont 1 à 1,5 % de la population générale ...mais peut-être jusqu'à 20 % des patients traités en psychiatrie ambulatoire, surtout s'ils sont en outre porteur d'un syndrome de stress post-traumatique (SSPT, qui, statistiquement, survient à un moment donné de la vie chez 4 % de la population générale, mais chez 14 à 20 % des patients psychiatriques ambulatoires, généralement non diagnostiqués autistes pour les adultes et personnes âgées)[35]. A titre d'exemple, selon deux études suédoises publiées en 2022, environ 19 à 20 % des accueils externes en milieu psychiatrique adulte pourraient avoir un TSA)[36],[37].
En 2025, une revue systématique (ayant porté sur 29 études, « encore préliminaires ») a fait un point sur la fréquence et l'intensité des cauchemars chez les enfants et adolescents avec TSA. Moins de 5 % des participants avaient des cauchemars très fréquents ; et la prévalence générale des cauchemars était proche de celle observée chez les enfants neurotypique. Cependant, une association marquée entre cauchemars et autres troubles du sommeil (très répandus dans le TSA) est signalée, suggérant que ces comorbidités pourraient influencer la fréquence des cauchemars. Les auteurs eux-mêmes alertent sur le fait que les difficultés de communication et d'introspection propres aux personnes autistes (parfois non-verbales et souvent alexithymiques, c'est-à-dire ayant une difficulté à percevoir les émotions) peuvent limiter la capacité à rapporter les cauchemars, et que la littérature sur le sujet souffre de nombreuses limites méthodologiques. Selon ce travail, les cauchemars ne semblent pas centraux dans le TSA, mais des études plus robustes sont nécessaire pour mieux cerner le sujet[38].
Descriptions attribuées
Certaines descriptions ont été attribuées par plusieurs philosophes et médecins. Pour Oribase et certains médecins arabes[15], le cauchemar est une forme nocturne d'épilepsie.
Pour Galien, il s'agit d'un asthme nocturne. Selon Boissier de Sauvages, l'angoisse du cauchemar n'est que la conséquence d'un obstacle à la respiration, ceci générant « l'idée d'un démon malfaisant ». Il recense six types de cauchemars : éphialte pléthorique, éphialte stomachique (ou épilepsie nocturne dans lesquelles les craintes du jour reviennent la nuit), causés par l'hydrocéphale, éphialte vermineux, éphialte tertianaria (tient de l'incube et de l'épilepsie) et éphialte hypocondriaque.
Pour Dubosquet, il s'agit d'une maladie nerveuse. Pour Auguste Motet (1867), il existe deux types de cauchemar : l'un en rapport avec la traduction des sensations corporelles de l'organisme pendant le sommeil en idées, l'autre en rapport avec « l'exercice de la mémoire et de l'imagination ». Ernest Jones pense que le cauchemar exprime un conflit psychique relatif à un désir incestueux. Pour Michel Collée (1987), le cauchemar est en rapport avec une « souffrance innommable d'une altérité que le désir suscite, une image qui signe l'inaccessibilité de la parole à en rendre compte ». Pour Guy Hanon (1987), le cauchemar est une attaque d'angoisse massive avec vocalisation.
Types
Dans le langage populaire, le cauchemar est parfois qualifié de mauvais rêve[39],[40]. Il en est de même au sein de la psychiatrie, selon Jean-Michel Gaillard, docteur en médecine, spécialiste en psychiatrie, à Genève. Les cauchemars provoquent généralement un réveil, contrairement aux mauvais rêves qui sont pénibles sans entraîner d’éveil. Pour Levin et Nielsen (2007), la question de savoir s'il s’agit de deux phénomènes distincts ou d’un même phénomène dont l’intensité varie reste ouverte[41]
Dans le DSM-IV, la classification des troubles du sommeil différentie les terreurs nocturnes et le cauchemar (qui perd au passage une partie de ses anciens descripteurs (suffocation, état lourd, poids lourd, serrement, oppression, forte pression) :
- la terreur nocturne n'est pas un cauchemar ; elle survient généralement dans une autre phase du sommeil, et son contenu n'est pas « nommable » (car le rêveur ne s'en souvient pas lors de son réveil). Elle ne semble pas s'intégrer dans une histoire rêvée. Elle semble plutôt faite d'éléments physiologiques (transpiration, tachycardie, difficultés à respirer, sensation de poids sur la poitrine, obnubilation, agitation, cris). Son retour à la conscience est plus long que pour le cauchemar et parfois le dormeur se rendort spontanément, comme si rien ne c'était passé ;
Les terreurs nocturnes surviennent essentiellement dans l’enfance[42] ; elles peuvent donc être prises pour des cauchemars (surtout lorsque ces derniers sont mesurés par rapport parental), ce qui peut biaiser certaines études sur le cauchemar[38].
- la paralysie du sommeil, est définie comme un éveil (réel ou halluciné) pendant la période physiologique de paralysie du sommeil. Elle génère des symptômes d'angoisse, de peurs, du même ordre que ceux des terreurs nocturnes,
- Il existe d'autres phénomènes hallucinatoires connexes non décrits dans les terreurs nocturnes (du fait de l'amnésie de ces dernières). Ces deux entités ont un rapport certain avec le cauchemar, mais, chacune séparément ne peut définir le cauchemar dans son intégralité. Amédée Dechambre (médecin français, 1812-1886) a écrit : on donne une valeur nosologique à un symptôme arbitrairement distrait d'un ensemble fort variable de phénomènes morbides en parlant du cauchemar.
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Causes
Plusieurs causes de cauchemars sont connues :
Le Trouble de stress post-traumatique fait régulièrement revivre l'événement traumatisant (reviviscences).
Le sevrage ou la réduction de la consommation d'alcool[43] ou de benzodiazépines[44] peuvent aussi être à l'origine des cauchemars, de même que les hypnotiques, les bêta-bloquants peuvent également y contribuer.
Généralement, les cauchemars sont le résultat de pensées (souvent néfastes) qui ont été imaginées par l'individu récemment, et qui « sortent » de la mémoire lors du sommeil sous forme de cauchemar. Ce sont des passages qui traumatiseront l'individu, et sont souvent des moments violents, imaginés ou même visualisés dans la vie courante et toujours durs à supporter pour la personne[réf. nécessaire].
Certains cauchemars n'ont pas de cause apparente et/ou ne s'expliquent pas pour le rêveur. Ils sont probablement l'expression de conflits internes importants qui ont été refoulés, comme des désirs et besoins individuels et les obligations et devoirs imposés ou encore, les conflits entre des buts contradictoires entre lesquels l'individu n'arrive pas à choisir[45].
Le cauchemar chez l'enfant
Prévalence, et fréquence du cauchemar chez les enfants
Les définitions et outils de mesure du taux et de l'intensité des cauchemars chez les enfants varient, même si la standardisation des méthodes d'évaluation des cauchemars progresse[46]. On peut par erreur confondre chez l'enfant le cauchemar et la terreur nocturne (qui est un épisode de panique intense survenant en sommeil profond, avec éveil partiel, confusion et amnésie fréquente, alors que le cauchemar a lieu en sommeil paradoxal et se conclut par un réveil avec l'esprit plus clair).
Une revue narrative récente (2023) a exploré la littérature scientifique publiée en 20 ans (2001-2021) sur les cauchemars chez les enfants et adolescents d'âge scolaire. Elle a examiné la prévalence des cauchemars (et du trouble du cauchemar) dans 69 études, faites dans 23 pays[46].
Elle montre que la prévalence des cauchemars varie selon les caractéristiques des échantillons et les méthodes d'évaluation utilisées[46] :
- dans la population générale des enfants, les cauchemars concernent environ 1 à 11 % des enfants au cours pour la semaine écoulée, et 25 à 35 % pour le mois précédent ;
- dans les échantillons psychiatriques ces taux s'élèvent respectivement à 27–57 % et 18–22 %.
Le « trouble du cauchemar » toucherait quant à lui environ 3 à 6 % des enfants dans la population générale ; et 10 à 12 % dans les échantillons cliniques[46].
La fréquence des cauchemars atteint un pic entre 10 et 14 ans, puis diminue avec l'âge. Les filles en rapportent généralement plus que les garçons (avec une divergence de genre apparaissant autour de 14 ans selon une étude)[46].
Les parents sous-estiment le nombre de cauchemars faits par leur(s) enfant(s) (d'après les auto‑rapports des enfants), sauf dans les échantillons présentant des comorbidités psychiatriques, où l'accord parent‑enfant est plus important[46] (de même que, y compris chez l'adulte, les études basées sur le journal intime rapportent des taux de prévalences beaucoup plus élevés que les études basées sur les questionnaires rétrospectifs[25] (La tenue régulière d’un journal de rêves est connue pour augmenter la fréquence de rappel des rêves, en particulier chez les personnes qui s’en souviennent naturellement peu)[25].
Cauchemar et genre : les cauchemars sont plus fréquents chez les adolescentes et les jeunes femmes, dans trois groupes d'âge de populations en bonne santé que sont : l'adolescence, le jeune adulte et l'adulte d'âge moyen ; alors qu'aucune différence notable n'est constatée chez les enfants, ni chez les personnes âgées ; c'est le constat dressé par une méta‑analyse (basée sur 111 études), publié en 2011. Cela restait vrai, quelle que soit la définition du cauchemar.
Ces différences pourraient peut-être s'expliquer par une fréquence accrue de rappel des rêves, de dépression et de traumas infantiles et par des insomnies également plus fréquentes chez les femmes et adolescentes. Aucune étude systématique n'a cependant encore clairement expliqué ces différences[25].
Des variations selon les études semblent liées à la source des données — auto‑rapport de l'enfant ou rapport parental.
Les auteurs suggèrent que comprendre les causes de ces différences pourrait aider à mieux comprendre l'étiologie des cauchemars et certaines divergences de genre observées dans d'autres troubles psychologiques (ex : dépression, trouble de stress post‑traumatique).
Interprétations
Selon le psychologue français Michel Zlotowicz (1938-1976), chercheur au Laboratoire de Psychobiologie de l’Enfant, associé au C.N.R.S. et auteur de plusieurs ouvrages consacrés aux peurs et aux rêves de l’enfant, dont « Les cauchemars de l’enfant » publié en 1978, dans les rêves et cauchemars d'enfants[47] :
- le schéma narratif est très stable : un agresseur exerce une série d’actions de plus en plus menaçantes envers une victime ;
- la sensation de risque, de danger et la détresse augmentent au fur et à mesure du rêve ;
- les événements forment souvent des cycles, où la menace se répète et/ou s’amplifie ; et la victime échoue généralement à échapper au danger.
Le cauchemar typiques suscite chez le jeune rêveur de la détresse, et il semble souvent exprimer la peur de la séparation, de l’étrange et de la destruction, et parfois de la culpabilité.
- les personnages — agresseurs, victimes, auxiliaires — sont peu nombreux. On les retrouve dans le récit, d'un cauchemar à l’autre : ils peuvent être classés selon leur identité, mais aussi, et de manière plus intéressante, en fonction de leur rôle dans l'histoire cauchemardesque rêvée, c'est-à-dire en fonction des actions qu'ils y accomplissent[47].
Zlotowicz distingue 3 personnages archétypiquesname=PlerseeTurbiaux1979/> :
- L'agresseur : Celui qui attaque, poursuit, menace ou effraie l'enfant ; il peut s'agir d'un humain, d'un animal, d'un monstre ou même d'un objet animé ;
- La victime : le personnage qui subit l'agression (l'enfant lui‑même a souvent ce rôle, mais il peut aussi s'agir d'un parent, d'un proche ou d'un inconnu ;
- L'auxiliaire : il aide, protège ou soutient l'enfant (ce sont souvent les parents, même s'ils peuvent - rarement - parfois être victimes… ou exceptionnellement agresseurs.
Selon l’analyse « morphologique » de Zlotowicz, les personnages peuvent appartenir simultanément à deux ou trois de ces archétypes et cette labilité des éléments du cauchemar enfantin — changements de rôles, actions contradictoires ou opposées — peut être associée à la nature de l'angoisse, et à son expression dans le cauchemar. Elle témoignerait d'un monde mouvant et peu sûr, où différents éléments peuvent prendre des valeurs opposées. L'analyse du cauchemar peut mettre en évidence des éléments sur lesquels appuyer l'interprétation du contenu ; et la typologie des personnages petu suggérer une classification des récits en fonction des types actualisés par chacun d'eux. Les animaux, objets, membres de la famille ou inconnus peuvent ainsi apparaître dans le cauchemar d'un enfant.
Michel Zlotowicz sur la base de l'étude de cauchemars décrits par plus de 300 enfants de 5 à 11 ans, estime que la structure et le contenu des cauchemars infantiles sont peu compatibles avec la doctrine et les hypothèses freudiennes classiques sur le rêve et l’angoisse. Selon lui le cauchemar de l'enfant ne révèle pas de symbolisme latent où les personnages et objets représenteraient autre chose qu’eux‑mêmes ; le symbolisme est ici surtout un symbolisme de l’action, et non des figures. L’angoisse exprimée ne renvoie pas à des conflits inconscients refoulés, mais plutôt à des peurs immédiates et concrètes : séparation, perte, destruction.
Cauchemars et apnée du sommeil
Une étude a montré que plus l'apnée du sommeil est sévère, moins les patients rapportent de cauchemars, ce qui suggère que l'OSA importante pourrait dans ce cas réduire la capacité à se souvenir des cauchemars au réveil, et/ou réduire les cauchemars eux-mêmes (probablement en raison de la diminution du sommeil paradoxal observée dans ces formes sévères)[48].
Traitements
Une technique psychothérapeutique (un variant de la thérapie cognitivo-comportementale ou TCC) vise spécifiquement les cauchemars récurrents. Dite « IRT » pour Imagery rehearsal therapy, elle consiste, avec un thérapeute, à modifier volontairement le scénario d’un cauchemar récurrent, pour le transformer en un autre scénario, non-éprouvant, que le patient va répéter mentalement, afin de réduire réduire la fréquence, l'intensité de la détresse et des comportements nocturnes perturbateurs liés aux cauchemars post‑traumatiques[49].
Selon une revue Cochrane de quatre essais contrôlés randomisés, l'IRT peut être efficace, mais avec des résultats inconstants selon les études[50] ;
Cette thérapie pourrait moins fonctionne moins chez les patients moins motivés ou à moindres capacités cognitives (ainsi, une analyse secondaire a porté sur un essai contrôlé randomisé mené auprès de 62 réfugiés traumatisés, qui ont tous reçu une IRT en complément du traitement habituel). Elle a conclu que l’amélioration des cauchemars, de la qualité du sommeil et des symptômes de stress post‑traumatique était principalement prédite par une symptomatologie initiale plus sévère, et par une forte motivation pour la psychothérapie. Inversement, un faible fonctionnement cognitif et le recours à un interprète étaient associés à une moindre réponse au traitement[51].
Pour les personnes souffrant chroniquement de cauchemars intenses, des psychologues comme Celia Green, Stephen LaBerge ou Antonio Zadra, recommandent l'apprentissage du rêve lucide pour apprendre à reconnaître l'état de rêve et se débarrasser de sa peur[52],[53]. Toutefois, selon une étude de Barngrovern et al. (2021), le rêve lucide est associé à une détresse accrue liée aux cauchemars et à une moins bonne qualité de sommeil chez les personnes ayant une faible ou moyenne pleine conscience, tandis que chez celles présentant un haut niveau de mindfulness, il tend au contraire à réduire la détresse et à améliorer le sommeil, suggérant que ses effets bénéfiques ne se manifestent que lorsque des compétences élevées de pleine conscience sont présentes [54].
Peretz Lavie (en), psychologue et physiologiste du sommeil et de ses désordres, mentionne, sans plus de références, qu'il existe des techniques pour ne plus se souvenir de ses rêves, ce qui aiderait les personnes souffrant de cauchemars[55].
Mythes
Deux grands motifs se retrouvent fréquemment dans les descriptions de cauchemars : celui de la mort, et celui d'une poursuite ou d'une pression oppressante, souvent associés à une sensation de poids sur la poitrine et à une expérience subjective d'angoisse intense et d'impuissance.
Selon des croyances antiques (Pline l'Ancien, Histoire naturelle ; Ovide, Les Métamorphoses), joindre les mains ou serrer les poings est un moyen efficace pour se prémunir contre la magie[26]. Caelius Aurelianus rapporte des traditions populaires selon lesquelles attraper l'Alp (créature réputée causer les cauchemars) par les doigts le fait fuir, conceptions retrouvées aussi en Allemagne et chez les Slaves, selon Wuttke[26],[56] et Laistner[57].
Selon Wilhelm Rosher « toutes ces suppositions sont bien entendu basées sur l'expérience que le cauchemar disparaît aussitôt que le dormeur récupère, par un petit mouvement des extrémités (doigts et orteils), sa capacité de bouger »[26].