Civilisation hellénistique
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La civilisation hellénistique désigne l'état de la civilisation grecque antique qui s'est épanouie et diffusée à grande échelle durant l'époque hellénistique, de la mort d'Alexandre le Grand en 323 av. J.-C., jusqu'à la conquête romaine de l'Égypte ptolémaïque en 30 av. J.-C.

Inscrite dans la continuité de l'époque classique, elle profite de la dynamique initiée par les conquêtes d'Alexandre et la constitution des grands royaumes hellénistiques en Macédoine, en Égypte et au Proche-Orient. Ces royaumes mettent au premier plan le modèle politique monarchique, jusqu'alors d'une influence limitée dans le monde grec, même si les cités restent les institutions de base et se multiplient avec de nouvelles fondations.
La domination politique et économique des Grecs permet l'expansion considérable de la culture grecque jusqu'aux confins du monde connu. La culture grecque devient la culture de référence et jouit d'une influence jusqu'alors inégalée. Ce phénomène, désigné sous le nom d'« hellénisation », contribue à la diffusion de formes artistiques et architecturales grecques, de bâtiments et de pratiques telles que le théâtre et le gymnase, du culte des divinités grecques, de la langue grecque (la koinè). Les Grecs s'ouvrent également davantage aux influences extérieures en s'implantant dans de nouveaux territoires.
Cette période est particulièrement dynamique dans les domaines littéraires, philosophiques, scientifiques et techniques, grâce notamment à l'activité de nouveaux centres royaux, comme Alexandrie.
Structures et pratiques politiques
Rois et royauté hellénistiques

Du point de vue politique, la principale rupture introduite par l'époque hellénistique est la domination des monarchies grecques. Les rois (basileus) deviennent les personnages les plus importants des événements politiques et militaires de l'époque, en lieu et place des cités. La conquête d'Alexandre puis la constitution des royaumes hellénistiques accouchent en revanche de l'apparition de royautés de type personnel, dans lesquelles le pouvoir royal est de type patrimonial (l’État est vu comme la propriété personnelle du roi). Peu restreint, il tend vers une forme d'absolutisme, sans toutefois l'atteindre. C'est une conséquence du caractère conquérant de la figure royale qui s'instaure à la suite des conquêtes, justifiant la domination de ses sujets, qui sont un ensemble hétérogène[1],[2],[3].

En effet, la légitimité de ces rois repose en premier lieu sur le fait qu'ils sont des chefs de guerre, et les rois hellénistiques partent régulièrement au combat, sont célébrés pour leurs victoires et leurs qualités martiales (Démétrios Ier Poliorcète le « Preneur de ville » ; Séleucos Ier Nicator le « Victorieux », etc.), tandis que plusieurs d'entre eux meurent sur le champ de bataille. Est donc roi celui qui parvient à s'imposer par les armes, ce qui explique que des généraux victorieux prennent régulièrement le titre de roi, leur capacité à pérenniser cela dépendant de leurs accomplissements militaires. Il en résulte que le territoire sur lequel l'autorité du roi s'étend est simplement celui où il est en mesure de s'imposer (doriktètos, « conquis par la lance »), et pas celui où famille domine de manière coutumière comme cela se fait ailleurs[1],[2],[4].
Le roi dirige avec son entourage proche, ses « Amis » (philoi), sur les fidélités acquises auprès des élites gréco-macédoniennes (et dans une moindre mesure des autochtones hellénisés). La royauté macédonienne garde en revanche un caractère plus « national » (moins de distance entre élite et dominés, pas de culte dynastique). Le roi doit aussi faire preuve de qualités dans l'exercice de la justice, et de générosité envers ses sujets par ses bienfaits (l'évergétisme royal), et plus largement refléter la richesse et la prospérité, notions recouvertes par le terme tryphé[1],[2].
Les femmes de la famille royale jouent souvent un rôle important dans la vie politique, qu'il s'agisse des reines, des reines-mères, des sœurs ou filles de rois. La polygamie est pratiquée dans certaines dynasties, mais pas par toutes. Le titre de « reine » (basilissa) est une innovation de la période, qui consacre leur rôle public. Celui-ci est dans plusieurs cas conforté par un culte divin, une fondation de cité à leur nom, et de nombreuses représentations, une stature modelée sur celles des déesses (notamment Aphrodite). Elles sont amenées à jouer un rôle dans la vie politique, la représentation diplomatique, le soutien au culte, l'évergétisme envers les cités, etc. Dans une certaine mesure, leur action est donc calquée sur celle des rois[5]. La période hellénistique donne une bonne place à plusieurs reines aux personnalités et aux destins hors du commun, à commencer par Olympias la mère d'Alexandre, Apama l'épouse perse de Séleucos, Arsinoé Ire, figure fondatrice divinisée de la dynastie lagide, Laodicé Ire qui donne son nom à la « guerre laodicéenne » (troisième guerre de Syrie), Bérénice II de Cyrénaïque devenue reine d’Égypte, et pour finir Cléopâtre VII, dernière reine hellénistique et figure la plus connue de la période[6].
Les rois disposent d'une cour (aulè) qui, comme souvent dans les monarchies antiques est constituée par l'ensemble de personnes qui sont régulièrement proches de lui, donc leur famille (reines et princes), leurs proches, leur garde rapprochée, leurs domestiques. Concrètement, la cour se trouve donc où le roi se trouve, et elle le suit dans ses déplacements, qui sont nombreux (notamment dans l'immense empire séleucide). Plusieurs palais royaux existent dans chaque royaume, la Macédoine et l'empire séleucide ayant au surplus plusieurs villes royales[7]. Ils forment de véritables secteurs palatiaux, même un quartier à part entière à Alexandrie, isolé du reste de la ville. Ils servent à la fois de résidence pour la famille royale et les hauts dignitaires, de lieu de réception avec de grandes salles de banquets (ces réunions jouant un rôle important pour la cohésion du groupe dirigeant), luxueusement meublés, et ils abritent aussi des secteurs administratifs et militaires, parfois également des petits lieux de culte. Lors de leurs déplacements la cour occupe des tentes qui peuvent être très luxueuses, aussi des bateaux royaux qui sont de véritables palais flottants, comme ceux de Ptolémée IV et du tyran Hiéron de Syracuse. Les bibliothèques et collections d'objets d'art concourent aussi à l'apparat royal hellénistique[8].
L'art et l'architecture servent à exalter la puissance royale, par la diffusion de l'image des monarques, et leur ancrage dans le paysage des villes. Les principaux marqueurs de la royauté sont le diadème et le manteau de couleur pourpre. Les souverains hellénistiques doivent en permanence donner de leur personne : au combat, lors de parades militaires, de négociations et rencontres diplomatiques, lors des apparitions auprès de leurs sujets. Plusieurs d'entre eux font montre d'un sens de la mise en scène et de la théâtralité très prononcé (Démétrios Poliorcète, Antiochos IV, Cléopâtre VII), de manière à marquer les esprits de leurs interlocuteurs, si besoin en les dupant, de manière à manipuler leurs émotions et à servir leurs objectifs politiques[9].
Le caractère personnel du pouvoir le rend instable, d'autant plus qu'aucune règle successorale n'a été précisée, au-delà d'un principe héréditaire, ce qui explique les nombreux coups d’État et conflits pour le pouvoir. Une des caractéristiques premières de la vie politique hellénistique est son caractère très houleux et chaotique, émaillée d'intrigues, de conspirations, de trahisons et d'assassinats. Les familles royales hellénistiques sont particulièrement dysfonctionnelles (même au regard des standards antiques), ce qui est renforcé par les alliances matrimoniales, notamment celles nouées entre Lagides et Séleucides[6]. Avec le temps les monarchies qui se consolident prennent néanmoins un aspect dynastique plus prononcé. Des cultes royaux dynastiques sont mis en place chez les Séleucides et les Lagides, qui permet de renforcer les lignées régnantes, et sont marqués par des fêtes en l'honneur des rois, comme les Ptolémaia à Alexandrie. Cela donne un aspect divin et sacré aux rois hellénistiques, qui conforte leur autorité[1],[10].
Administration des territoires et des populations

Les deux piliers sur lesquels s'appuient les rois hellénistiques pour gouverner sont les « Amis » (philoi) et l'armée[11],[12]. Cela renvoie à la fois au caractère personnel et au caractère militaire de ces monarchies.
Les Amis sont des proches du monarque, parmi lesquels sont choisis les cadres de l'administration centrale et provinciale (gouverneurs) et de l'armée. Pour l'essentiel, la classe dirigeante hellénistique est issue de grandes familles d'origine macédonienne et grecque, ou alors dans quelques cas des indigènes hellénisés. Ces hommes assistent et conseillent le roi dans son Conseil (symboulon ou synédrion), se voient confier les missions les plus délicates, accompagnent le roi lors de ses chasses et des banquets. Cette position tend à se transmettre des parents aux enfants, puisque les princes sont éduqués avec les fils des Amis de leur père, ce qui conduit progressivement au développement d'une aristocratie hellénistique[7],[13].
L'armée est le second pilier des royautés hellénistiques. Le roi est entouré d'un corps de troupes d'élite, tandis que des garnisons et des colonies militaires quadrillent les territoires contrôlés par les rois, qui les confient à leurs représentants provinciaux[14]. L'éducation des princes et de l'aristocratie comprend notamment une formation militaire avec des cours d'équitation et des chasses, voire la stratégie. L'institution monarchique repose sur la victoire militaire, et les revers mettent en péril la stabilité et l'intégrité des royaumes, justifiant notamment à plusieurs reprises des sécessions[4].
Les institutions des régions dominées par les royaumes hellénistiques sont hétérogènes, de même que les modalités de leur contrôle par le pouvoir central. Il existe une organisation provinciale, qui est souvent reprise des entités politiques antérieures (satrapies perses chez les Séleucides, nomes égyptiens chez les Lagides). Le rôle de leurs gouverneurs est d'y assurer la sécurité (dont l'entretien de garnisons), les cultes, et les prélèvements de richesses[15]. L'économie royale repose sur des terres agricoles, qui fournissaient des revenus considérables d'autant plus que leurs exploitants payaient souvent de lourdes redevances. Le roi pouvait concéder les revenus de domaines royaux à des membres de son entourage. Les mines et forêts sont également contrôlées par les rois[16],[17].
Au niveau local, certains territoires sont placés sous le contrôle direct du pouvoir, tandis que d'autres disposent d'organismes de pouvoir servant d'interlocuteurs aux rois : des cités grecques, des royaumes et principautés restés indépendants, des communautés locales organisées notamment autour de sanctuaires ou de chefs coutumiers. Des représentants royaux sont installés auprès de ces institutions afin de les superviser et de faciliter le dialogue, voire des garnisons pour les groupes les plus récalcitrants ou ceux qui occupent une position stratégique. Une place particulière est accordée aux cités grecques, qui sont souvent un instrument de contrôle des territoires privilégié, comme l'illustre le fait que les rois en fondent beaucoup en Asie lorsqu'ils souhaitent afin de mieux tenir certaines régions ; en revanche leur rôle est très limité en Égypte. Selon les situations et les périodes, elles sont plus ou moins autonomes, le roi pouvant accorder des libertés et les enlever. Dans les régions où se trouvent au moment de l'arrivée des Grecs de nombreuses cités et des pouvoirs locaux influents, il est généralement nécessaire de composer avec eux. Les sanctuaires babyloniens et égyptiens ont ainsi été des interlocuteurs privilégiés des rois séleucides et lagides au moment de leur installation, avant de voir leur place progressivement marginalisée ou perdre en autonomie. Les élites indigènes peuvent alors chercher à intégrer des communautés civiques grecques pour conserver de l'influence. Les relations entre les rois et ces différents interlocuteurs sont marquées aussi bien par la négociation, les concessions et les gratifications (l'évergétisme royal), que la contrainte, qui va de la pression à la violence. La communication entre le souverain et ces différentes institutions se fait par des lettres et des décrets, surtout connus pour les cités car les inscriptions étaient exposées en public. Ces groupes peuvent aussi dépêcher des ambassades auprès des rois pour formuler leurs demandes[7],[13],[18].
Cités et ligues grecques

De la comparaison avec la période classique de la Grèce antique, il est fréquent de conclure au déclin de la cité (polis) lors de la période hellénistique. Il est sans doute plus prudent de rester nuancé. Ainsi Sparte, Athènes et Thèbes sont des cas assez isolés de cités impérialistes à l'époque classique, mais l’immense majorité des cités grecques aux Ve – IVe siècle av. J.-C. doit composer avec elles et se soumettre à leur autorité ou à celle des rois achéménides. Cette situation est identique à l’époque hellénistique, si ce n’est que le pouvoir des cités impérialistes n’existe plus. Un certain nombre de cités s'organisent en puissantes fédérations, surtout en Grèce, comme la Ligue achéenne ou la Ligue étolienne. D’autres réussissent à conserver leur indépendance au moins un temps, telles Rhodes et Sparte. Nombreuses sont les cités qui jouent des conflits entre les souverains pour préserver, même provisoirement, une indépendance à laquelle elles sont farouchement attachées. Le caractère toujours incontournable des cités pour les Grecs se voit par le fait que leur nombre a considérablement augmenté durant cette période (malgré la disparition de certaines d'entre elles), grâce aux fondations de cités initiées par les rois hellénistiques, notamment en Asie Mineure et au Proche-Orient, et jusqu'en Bactriane. Le modèle civique grec connaît donc une expansion en bonne partie liée à l'essor des monarchies hellénistique, qui ne concourent donc pas à son déclin. Cela se voit par le fait que nombre de ces cités doivent leur nom à un roi (outre les nombreuses Alexandries, les Séleucies, Cassandréia, Démétrias) ou à des reines (Thessalonique, Apamée, Bérénice)[19],[20],[21].
Le modèle civique connaît donc une vitalité toujours plus affirmée. Les rois fondent de manière privilégiée des poleis sur le modèle grec classique. Le modèle civique va s'étendre sur les communautés qui s'hellénisent, ainsi en Asie Centrale et en Phénicie. La vie civique, connue par une documentation épigraphique plus importante que pour la période antérieure, est riche. L'idéal de vie en cité reste la norme chez les Grecs, avec un urbanisme caractéristique, qui est en particulier marqué par le plan régulier en damier (hippodamien), des monuments et des lieux de sociabilités que sont l'agora, le gymnase et le théâtre, un art typiquement grec exposé dans les espaces publics, des inscriptions publiques en grec, une religion civique faisant la part belle aux divinités grecques. Les cités disposent souvent d'une armée, servant au moins à défendre leur territoire (ce que démontre aussi la présence de murailles), voire dans certains cas à l'étendre. Les conflits entre cités sont courants dans la Grèce égéenne et en Asie Mineure. Les cités concluent aussi des accords renforçant les liens avec d'autres cités, à des degrés divers. L'isopolitie voit ainsi deux cités s'accorder pour que les citoyens de l'une puissent jouir d'une droit de cité dans l'autre, tandis que la sympolitie voit deux cités s'associer pour ne faire plus qu'une, souvent au profit d'une plus puissante. Il est également courant qu'une cité fasse appel à des juges étrangers pour rétablir la concorde en son sein, la vie politique des cités restant potentiellement agitée et marquée par des périodes de discordes voire des conflits internes. Il semble que le régime oligarchique soit en perte de vitesse et que la démocratie, selon les critères de l’époque, devienne la norme la plus répandue dans le monde hellénistique. Elle reprend généralement les organes politiques du modèle athénien : une assemblée de citoyens (ekklésia), un conseil (boulè) et des magistratures annuelles dont les membres sont recrutés parmi le corps de citoyens, qui comprennent également des charges militaires telles que celle de stratège. Mais le modèle démocratique hellénistique est sans doute moins radical que celui de l'Athènes classique. Du reste les institutions varient souvent selon les endroits, et les rapports de force changent dans le temps au sein d'une même cité et font infléchir la nature des régimes politiques, ce qui rend toute généralisation difficile[22],[23]. Au niveau infra-civique, divers types d'associations existent et servent de cercles de sociabilité pour les citoyens, souvent autour du culte d'une divinité. Elles ont une forme d'organisation calquée sur celle des cités et organisent des réunions accompagnées de banquets qui permettent de tisser et d'entretenir des liens sociaux. C'est notamment dans ce cadre que peuvent s'organiser les étrangers résidents qui ne sont pas citoyens (comme les métèques athéniens, et d'une manière générale les marchands implantés dans des cités dont ils ne sont pas originaires) et que s'implantent des cultes de divinités étrangères (par exemple les synagogues pour les Juifs)[24].
La principale évolution dans les rapports au sein du corps citoyen sont la prise en importance des plus riches d'entre eux. Ils contribuent pour beaucoup au financement des diverses dépenses de la cité, ils les font profiter de leurs relations avec d'autres cités ou des rois, particulièrement utiles lors des négociations diplomatiques, et également de leur prestige acquis lors de concours sportifs ou au combat. En échange, ces élites reçoivent des honneurs publics matérialisés par des inscriptions honorifiques, des statues les commémorant placées dans les lieux publics, parfois des cultes. Les historiens modernes ont désigné ce phénomène par le terme « évergétisme », du grec euergetos « bienfaiteur ». Cela a donné sans conteste plus de place aux membres des familles riches dans la prise de décision politique, donc accentué certaines tendances oligarchiques voire ploutocratiques. Une particularité de la période est d'ailleurs le fait que des femmes de familles riches ayant hérité d'une grande fortune ont pu obtenir des honneurs importants pour leurs bienfaits (par exemple Archippè de Kymé), sans pour autant avoir accès au statut de citoyen et aux magistratures[25],[26]. Les « hommes politiques » de la période les plus en vue mettent donc en avant leur richesse, leur renommée, leurs liens avec les rois, aussi leurs talents d'orateurs pour conforter leur position, quitte à ce que leur pouvoir personnel éloigne les cités de l'idéal démocratique. Il n'est pas inhabituel que certaines de ces situations dérivent vers des accusations de démagogie et de tyrannie, en tout cas des régimes dans lesquels un seul homme exerce l'essentiel du pouvoir (comme Lycurgue et Démétrios de Phalère à Athènes)[27].
Le degré d'indépendance des cités vis-à-vis du pouvoir royal varie selon les configurations. Celles qui sont situées à l'intérieur de territoires royaux ont une indépendance souvent plus limitées, même si là encore il existe des différences, souvent difficiles à percevoir : les historiens modernes distinguent couramment entre cités « libres » et cités « sujettes », mais les variations sont nombreuses. Les relations avec les rois sont marquées par la négociation et la recherche de réciprocité, ce qui laisse une marge de manœuvre aux cités. Pour les contrôler, les rois y installent des représentants (épistates), des garnisons, et imposent de manière plus ou moins frontale certaines lois qui les avantagent et des changements dans le corps dirigeant et les institutions. Certaines cités qui ont une situation stratégique vont être ménagées par les souverains qui veulent préserver leur allégeance. Ils peuvent leur reconnaître officiellement leur « liberté », alléger ou supprimer leur tribut, les exempter de garnisons, et leur offrir diverses gratifications par le biais de l'évergétisme royal (financement de murailles, de monuments civiques, de troupes et de navires, de cérémonies religieuses, d'huile pour le gymnase, etc.). Les cités font souvent appel aux rois lorsqu'elles ont des litiges à régler avec d'autres cités ou d'autres problèmes. En retour, les citoyens accordent des honneurs aux rois, implantent leur culte et répondent à leurs demandes[28],[29].
Les États fédéraux ou ligues sont une forme d'organisation politique supra-civique qui prend son essor dans le monde égéen hellénistique. Ces entités sont désignées par le terme koinon, « commun », qui désigne divers types d'associations. Il ne s'agit pas d'une forme d'organisation nouvelle, puisque des organisations de cités et d'ethnè (des communautés moins urbanisées mais disposant d'institutions propres) existent en Grèce depuis l'époque archaïque. Mais certaines parviennent à jouer un rôle de premier plan à l'époque hellénistique, rivalisant avec les grands royaumes, unifiant temporairement des territoires importants, et créant une forme d'identité régionale. Les plus puissantes de ces fédérations sont celles d'Étolie (ligue étolienne) et d'Achaïe (ligue achéenne), mais il en existe d'autres en Béotie (confédération béotienne), en Arcadie, en Crète, dans les Cyclades (ligue nésiotique), en Troade, en Ionie (confédération ionienne), en Lycie, etc. Leurs modalités d'organisation sont variées, mais présentent quelques caractéristiques répandues. Elles disposent d'institutions communes, visant notamment à regrouper les forces militaires des membres et à les doter d'un commandement et d'une diplomatie unifiés. Des assemblées, réunies dans les principaux sanctuaires des régions concernées, lors de leurs fêtes majeures, y prennent les décisions les plus importantes, chaque membre ayant un nombre de voix lié à son poids dans l'organisation. Certaines créent même une citoyenneté fédérale qui se surimpose aux citoyennetés des cités membres. Elles peuvent aussi frapper de la monnaie pour financer leurs besoins[33],[34],[35].
Armées et déprédations

Les monarchies hellénistiques ont un aspect militaire très prononcé. Le roi tire une bonne partie de sa légitimité de son triomphe au combat, de sa capacité à mener ses troupes au combat en personne, ses Amis forment les cadres de l'appareil militaire. Les princes reçoivent une éducation militaire et accompagnent leur père au combat pour apprendre la conduite des forces armées[4].

En permanence au combat ou sur le pied de guerre, les royaumes disposent d'armées permanentes, dont le cœur est constitué de Grecs. Ils recourent également au mercenariat. Les rois tentent de stabiliser et de fidéliser ce groupe par essence volatile par la création de colonies militaires dans lesquelles un soldat reçoit une terre en échange d'une obligation de service[14]. Une grande partie des ressources du royaume et de son administration sont consacrées à l'équipement et à l'entretien des forces militaires. Les armées sont très spécialisées, comprenant les phalanges de piquiers porteurs de longues sarisses (des lances), des troupes plus légères et mobiles équipées de petits boucliers (thuréophore, thorakitès), des archers et des frondeurs, des engins de sièges sophistiqués tels que des balistes et des tours d'assaut. La cavalerie joue un rôle déterminant depuis la fin de l'époque classique, et une cavalerie plus lourde se développe (cataphractaire). Les armées hellénistiques intègrent aussi des éléphants. Les grands royaumes peuvent mobiliser plusieurs dizaines de milliers d'hommes. Néanmoins dans la seconde moitié de la période ces armées s'avèrent incapables de faire face aux légions romaines[36],[37],[38].


Les flottes de guerre développent des navires de plus en plus grands (comme les hexarèmes), les rois se lançant dans une course au gigantisme et consacrant d'importants moyens dans leurs chantiers et bases navals afin d'assurer leur suprématie sur les mers. Les principales puissances maritimes hellénistiques sont la Macédoine, les Lagides et Rhodes, mais aucune ne parvient à assurer sa domination de manière durable. À partir du IIe siècle av. J.-C., ce sont les Romains qui deviennent les maîtres de la Méditerranée grâce à la flotte qu'ils se sont constituée durant les trois guerres puniques[39].
La période hellénistique est également une époque durant laquelle la piraterie sévit de façon endémique en Méditerranée orientale, et aussi dans la mer Noire. Comme souvent la limite entre les pirates et les armées régulières sont floues. Certains coups de force s'apparentent à de la guerre de course, recevant un soutien plus ou moins assumé d'une puissance politique telle que la Macédoine ou la Ligue étolienne, et dans bien des cas une attaque de pillards est justifiée par des représailles à la suite d'un autre outrage. Les pirates disposent de navires rapides, s'organisent sous la direction d'un chef qui dirige des raids contre des cités et des sanctuaires, dans le but de faire du butin, dont des esclaves et des otages contre lesquels on espère recevoir une rançon. Les principales régions d'où viennent les pirates sont la Crète et la Cilicie. Ils sévissent surtout dans le monde égéen, et mobilisent les efforts successifs de différents « gendarmes des mers » tels que les Lagides, Rhodes puis Rome. Cette dernière entreprend une grande campagne de lutte contre les pirates en 67 sous la direction de Pompée, avec un certain succès en Cilicie, mais la piraterie reste un problème au début de l'ère impériale[40],[41]. Sur les terres, le brigandage est également attesté, en dehors des espaces urbanisés les mieux contrôlés. Il est notamment pratiqué en Grèce centrale par les Étoliens qui en font le même usage quasi-institutionnalisé que la piraterie[42]. En Anatolie, ce sont les Galates qui font peser les menaces de raids sur les pays voisins[43].
Face aux risques d'attaques militaires ou de pillages, les cités organisent leurs défenses en entretenant des forces militaires et des ouvrages défensifs. La présence d'une armée civique ne concerne donc pas que des cités plus puissantes militairement telles que Rhodes et Sparte ou celles faisant partie d'une ligue. Diverses inscriptions relatent les déprédations subies, les enlèvements, et les actions et mesures qui sont prises pour y faire face. Certaines cités s'allient pour faire face à ces risques. D'autres sources rapportent des conflits territoriaux entre cités voisines. Les citoyens fournissent le gros des troupes, comprenant des fantassins, des cavaliers, des navires, financées par leurs propres moyens voire le concours d'un roi allié, surtout si celui-ci entend faire de l'armée de la cité une partie de son dispositif militaire. Les rois financent aussi la construction de murailles. Une véritable culture militaire s'est développée dans les cités hellénistiques, mettant en valeur les exploits militaires et divers actes de bravoure au combat[44].
- Dessin des ruines de la forteresse hellénistique de Kydna (Pydnae), près de Xanthe en Lycie, par Charles Fellows (1841).
- La tour de Dracanon, sur l'île d'Icarie, ouvrage défensif de l'époque hellénistique, permettant notamment la surveillance de la mer.
Dans l'ensemble, l'époque hellénistique semblerait voir une baisse des violences par rapport à l'époque classique, quoi que certains épisodes violents sont attestés et qu'un basculement s'opère dans la seconde partie de la période. Les victoires militaires, en particulier les prises de cités, s'accompagnent de pillages et de réductions en esclavage. En particulier, les conquêtes romaines entraînent d'importantes destructions et de nombreux asservissements dans le monde grec[45],[46]
Domination romaine

La seconde partie de la période hellénistique, ou « basse époque hellénistique », se caractérise à partir de 220 par la mise en place progressive de la domination de la République romaine sur le monde hellénistique. Celle-ci se fait au départ par des interventions militaires visant à assurer la sécurité de Rome et de ses alliés (notamment les guerres d'Illyrie). Puis la puissance latine est progressivement entraînée dans les conflits de Grèce et d'Asie Mineure et en devient un acteur à part entière. La mise en place de provinces romaines, qui commence en 241 en Sicile, puis débute surtout dans la seconde moitié du IIe siècle av. J.-C. dans le monde hellénistique, implique plus directement Rome dans les affaires grecques et la fait rentrer dans des conflits dont le caractère défensif pour elle est de moins en moins évident. Les provinces, comme celles de Macédoine et d'Achaïe ou encore d'Asie et de Syrie, sont placées sous la direction de gouverneurs romains. Les domaines royaux et civiques confisqués deviennent la terre publique romaine (ager publicus). Le système d'imposition romain est mis en place, ce qui entraîne la venue d'agents du pouvoir romain, issus des élites sénatoriales et équestres, notamment les publicains. Viennent aussi de nombreux autres citoyens romains et des Italiens qui bénéficient d'exemptions fiscales, notamment des marchands. Les lourds prélèvements auxquels sont soumises les provinces entraînent de considérables profits captés par Rome et l'Italie, alors que les abus des publicains, mal contrôlés, engendrent mécontentement et révoltes dans le monde grec. Les cités qui sont considérées comme traîtresses ou non loyales aux Romains subissent les confiscations et les exploitations les plus fortes. La constitution d'une domination de type impérial dirigée depuis Rome a donc des conséquences considérables qui font progressivement basculer le monde hellénistique dans une nouvelle ère[47],[48],[49].
Pour les Grecs, plusieurs conséquences de la conquête romaine ont été mises en avant :
- Les rois doivent apprendre à négocier avec un nouvel acteur qui est rapidement en position de force, ce à quoi ils n'étaient pas habitués. Les Romains interviennent en tant qu'arbitre dans leurs litiges avec les cités et fédérations, dans les querelles dynastiques, ils s'appuient sur des royaumes amis et clients comme Pergame et bousculent les rapports de force. Ils laissent d'une manière générale peu de marge de manœuvre aux rois dans les négociations[50].
- Les cités doivent aussi composer avec un pouvoir qui ne se comporte pas exactement comme les rois hellénistiques. Les Romains octroient et retirent les faveurs au gré des alliances, punissant même ceux qui ont une attitude trop tiède envers eux, ce qui entraîne divers revers de fortune pour des cités comme Rhodes, Athènes et Délos[51]. Les dirigeants romains, habitués à leur propre système oligarchique, ont tendance à favoriser la mise en place de tels régimes dans les cités. Cela renforce la tendance déjà perceptible auparavant à la montée en puissance des élites civiques disposant des plus importantes richesses[52],[53].
- Les généraux romains (imperatores) reprennent dans une certaine mesure à leur compte les comportements des rois. Ils peuvent se poser en philhellènes et garants de la liberté des cités à l'image de Flaminius et des Scipions, également consacrer d'importantes offrandes aux sanctuaires grecs. Certains d'entre eux utilisent également les temples comme espaces de propagande : Mummius, qui a conduit le sac de Corinthe, a été commémoré à Olympie pour les nombreuses donations qu'il y a effectuées[54]. Le culte dynastique royal n'est pas remplacé par un culte à ces personnages, mais par celui de la déesse Roma, personnification divine de Rome, dont le culte se diffuse dans les cités grecques dès le début du IIe siècle av. J.-C.[55].
- Les guerres de conquête romaine, puis les guerres mithridatiques et les guerres civiles de la fin de la République ont un coût humain et matériel considérable pour le monde grec. Certaines régions et cités sont ravagées, avec une part importante de leur population mise en esclavage, comme l'Épire en 167, Corinthe en 146, l'Anatolie au Ier siècle av. J.-C.[56] Ces conquêtes s'accompagnent aussi de pillages d'œuvres d'art grecques qui sont emportées à Rome, et des artistes et érudits Grecs font le même trajet sous la contrainte[57],[58].
Expansion grecque et hellénisation
L'élargissement de l'horizon grec
Les Grecs des époques archaïque et classique n'étaient pas ignorants du monde extérieur, comme le prouvent les implantations « coloniales » et commerciales archaïques autour de la Méditerranée et de la mer Noire, les mercenaires grecs vendant leurs services à des non-grecs, ou encore les écrits d'Hérodote sur les pays non-grecs et leurs coutumes. Mais les conquêtes d'Alexandre le Grand et la constitution des royaumes hellénistiques ouvrent une nouvelle ère d'expansion et de découverte du monde.
Le conquérant aurait selon Plutarque fondé plus de 70 villes nouvelles, qui sont souvent des garnisons militaires plutôt que des cités. Cela lance un grand mouvement de colonisation/diaspora grecque, non moins important que celui de l'époque archaïque (colonisation grecque), qui est pour l'essentiel une ruée vers l'est. Les nouvelles fondations sont dotées de terres à exploiter de façon à faciliter l'installation des immigrés. Les Grecs n'envisageant pas d'autre mode de vie que civique, leurs implantations se dotent progressivement des traits des cités grecques, quand bien même elles n'ont pas de statut civique à l'origine, devenant ainsi des avant-postes de l'hellénisation. Les rois séleucides organisent des mouvements de migrations : quand il fonde Antioche de Perside (probablement près de Bouchehr sur les rives du golfe Persique), Antiochos Ier sollicite Magnésie du Méandre pour qu'elle envoie un contingent de colons[59]. Comme souvent pour les périodes antiques il est très difficile d'estimer le nombre de personnes impliquées dans ces migrations, et leur impact démographique sur les régions de départ et d'arrivée. Les fondations de nouvelles villes sont en fait souvent des refondations ou des regroupements à partir d'agglomérations déjà existantes, donc elles n'impliquent pas forcément des déplacements importants. Même pour une fondation nouvelle comme Antioche, Séleucos n'aurait eu besoin que de 5 300 Athéniens et Macédoniens . Dans l'ensemble le nombre de colons militaires installés en Orient n'aurait concerné que quelques dizaines de milliers d'hommes (peut-être un maximum de 20 000 colons en Bactriane et en Sogdiane)[60].
L'époque hellénistique est aussi une période d'explorations qui mettent les Grecs en contact avec des mondes inconnus. Vers 325, le massaliote Pythéas voyage vers le nord, dépassant les îles britanniques, jusqu'au pays de Thulé (Islande ? Norvège ?) et dans la Baltique. Les conquêtes d'Alexandre sont l'occasion de découvertes frappantes et dépaysantes, notamment lors de l'entrée en contact avec le monde indien. Alexandre confie vers 327/325 à son amiral Néarque le soin d'explorer le golfe Persique, et l'océan Indien commence à être mieux connu, le commerce sur cet espace se développant pour prendre son essor à l'époque romaine. Dans les dernières décennies du IIe siècle av. J.-C., Eudoxe de Cyzique voyage en Inde pour le compte de Ptolémée VIII, et explore les côtes africaines dans l'espoir de parvenir à contourner ce continent et rejoindre la Méditerranée (circumnavigation). Après avoir échoué à l'est, il tente sa chance par l'ouest. On n'a plus jamais entendu parler de lui[61],[62].
Cette phase historique correspond plus largement à la constitution d'un monde interconnecté, avec un accroissement des échanges humains et commerciaux de l'Atlantique à l'Inde, compensant au moins en partie sa division politique. Cela concerne d’abord les soldats qui se déplacent sur des milliers de kilomètres. Cette époque correspond aussi à un fort développement du mercenariat. Ainsi les habitants de Sagalassos, en Pisidie, fournissent pendant longtemps des mercenaires réputés, surtout aux Lagides. Les artistes aussi se déplacent sur de longues distances, tout comme les philosophes. Les enfants des familles de notables sont fréquemment envoyés dans de grandes cités (Athènes, Delphes, etc.) pour y poursuivre un enseignement réputé en rhétorique, laquelle est indispensable pour entamer une carrière politique ou diplomatique. Ainsi, le personnage de Moschiôn, citoyen de Priène, représente sa cité aux concours organisés dans les villes situées à proximité puis devient ambassadeur auprès des Séleucides, puis en Égypte et enfin à Rome. Il semble être allé jusqu'à Pétra en Arabie. Ces mobilités concernent aussi d'autres spécialistes tels que les médecins, les artistes ou parfois des magistrats. Quels que soient les motifs de la présence d'un Grec dans une cité autre que la sienne, en cas de succès la ville d'accueil honore par un décret cette présence. Ces décrets sont aussi transmis à la cité d’origine par une ambassade, ce qui resserre encore plus les liens. Souvent ces relations diplomatiques sont renforcées par une parenté mythique. Chaque cité prétendant descendre d’un héros mythologique il est relativement facile, du fait de la complexité de la mythologie grecque et de l’extrême diversité des légendes et des traditions, de trouver des ancêtres communs. Ainsi, quand la modeste cité de Kyténion (en Doride) envoie une ambassade à la principale cité de Lycie, Xanthe, elle prend soin de démontrer une parenté commune (Apollon serait né à Xanthos et se trouve être l’ancêtre mythique des Kyténiens)[63],[64].

D'autres voyageurs assurent le dialogue entre les différentes cultures de l'époque. Cléarque de Soles, originaire de Chypre, disciple d'Aristote, prête un intérêt marqué pour les sagesses orientales des Mages et des Indiens. Or une personne du même nom a laissé une inscription à Aï Khanoum en Afghanistan, une copie d'une épigramme accompagné de maximes delphiques. L. Robert a proposé qu'il s'agisse du même homme, qui aurait profité de l'opportunité offerte par les conquêtes d'Alexandre pour se rendre directement auprès de l'objet de ses études[66],[67]. Mégasthène, ambassadeur de Séleucos Ier auprès du roi Chandragupta des Maurya entre 302 et 298, a rédigé une description de l'Inde (Indica) qui constitue une source de connaissances essentielle sur ce pays à cette période[68]. Il ne faut toutefois par surévaluer l'influence de ces « passeurs de culture », qui sont restés rares parce que la curiosité pour les cultures des autres semble avoir été limitée[69].
L'hellénisme et son adoption
L'expansion grecque de l'époque hellénistique, marquée par la constitution de royaumes dirigés par des Gréco-macédoniens et la fondation de cités grecques, le tout dans un contexte culturel non grec, se traduit par un développement de l'influence culturelle grecque sur les régions dominées. C'est un phénomène qui se résume généralement en un mot : hellénisation[70],[71]. D'abord interprétée par Droysen comme une « fusion » des cultures, longtemps considérée comme coulant de source en raison de la supposée supériorité culturelle grecque (et, par extension, occidentale), les visions actuelles sont bien plus nuancées[72],[73]. L'hellénisme peut être vu comme la culture « mondiale » de l'époque, la culture de référence sur un espace allant du Maroc à l'Afghanistan, adoptée et adaptée suivant des degrés et modalités divers par les populations se trouvant sur cet espace, jusqu'aux Romains[74]. L'« hellénisation » constituerait alors une forme antique de « globalisation » culturelle, comprenant des références et une esthétique communes, reprises par des nombreuses populations sans forcément renier leurs origines et qu'ils se considèrent comme Grecs[75]. Le monde hellénistique est plus envisagé dans sa dimension multi-culturelle et ses mixités. Les spécificités régionales et locales non grecques se sont souvent maintenues et n'ont pas forcément perdu de leur vitalité malgré la domination politique et culturelle grecque. Les motivations des différents acteurs du phénomène sont envisagées par les historiens sous des jours plus complexes, parfois en refusant le terme d'« hellénisation » qui manquerait de nuances. Les modalités et les subtilités de ces phénomènes peuvent être abordées sous l'angle de concepts tels que l'acculturation ou l'hybridation, les métissages, la créolisation, la négociation, ou encore celui de transfert culturel, et plus récemment le « middle ground »[76],[77].
Cela pose aussi la question de savoir qu'est-ce qu'« être grec » selon les mentalités de cette période. Isocrate a donné à la fin de la période classique une définition de l'hellénité qui se veut ouverte : « [On emploie] le nom de Grec non plus comme celui de la race mais comme celui de la culture, et on appelle Grecs plutôt les gens qui participent à notre éducation que ceux qui ont la même origine de nous. » C'est donc plus une affaire de culture (la paideia), de vivre « à la grecque », que de généalogie et de naissance[78]. Des approches encore plus ouvertes et éthiques de l'hellénité sont développées durant l'époque hellénistique d'abord par Ératosthène, plus tard chez Polybe, Posidonios, Denys d'Halicarnasse et Strabon. Sont alors potentiellement pris en compte ceux qui connaissent le grec et adoptent sa culture (avec aussi la vie urbaine, l'organisation monarchique), qui ont une bonne conduite morale, sans forcément revendiquer une identité hellène (ce qui concerne par exemple les Romains et les Juifs)[79],[80].
Maurice Sartre résume ainsi les caractéristiques de l'hellénité à cette période et sa variabilité :
« Par culture grecque, il faut entendre au premier rang la langue, car on ne peut se prétendre Grec sans parler le grec. Mais, à partir de là, les individus adoptent une part plus ou moins grande de ce qui constitue l'identité grecque : parfois (rarement) les dieux, les modes alimentaires (vin et huile d'olive), le vêtement, la nudité sportive, les noms propres, le goût pour les loisirs grecs (théâtre, concours), les modes de pensée, les institutions politiques, etc. Dans ces conditions, l'hellénisation des populations varie à l'infini, en fonction des choix des individus et des communautés. Car un barbare n'est pas considéré comme Grec à titre individuel : pour les Grecs, on devient Grec parce que l'on est citoyen d'une communauté reconnue comme grecque[81]. »
Le processus d'hellénisation est donc fondamentalement culturel et subjectif, plus que politico-juridique et objectif (à la différence de la « romanisation »)[82]. Il ne s'agit pas du résultat d'une volonté politique, les rois hellénistiques ne cherchant pas à imposer la culture grecque à leurs sujets, même s'ils l'ont favorisée et ont fortement contribué à en faire la culture de référence de leur temps[83]. En particulier, la création de cités grecques joue un rôle important dans l'expansion de l'hellénisme, puisqu'elles en sont le cadre de vie par excellence. Dans les pays où la composante non grecque est majoritaire, elles jouent le rôle d'avant-postes de l'hellénisation et même de « vitrines » de la culture grecque[84].
Les spécialistes s'appuient souvent sur le fait qu'une personne ait un nom en grec et s'exprime en grec dans un contexte public (connu par des inscriptions) pour dire qu'elle est grecque. Mais le processus d'hellénisation a brouillé les situations dans bien des cas puisqu'en plusieurs endroits des individus non grecs ont pris des noms grecs (et dans certains cas un second nom grec en plus de leur nom indigène), appris le grec et commandité des inscriptions en grec (parfois bilingues) et des objets d'art de style grec. À tout le moins, ces éléments permettent de déterminer l'identité culturelle affichée des personnes, à défaut de pouvoir déterminer leur véritable profil culturel[85],[86].
L'hellénisation est un processus qui concerne avant tout les élites sociales. Elles peuvent être motivées par l'attractivité de la culture grecque comme par la volonté de se mettre du côté des vainqueurs. Mais cela ne suppose pas l'abandon des éléments culturels indigènes[87]. Les cultures locales soumises à l'influence grecque ne sont pas passives, loin de là, disposent souvent de leur propre vitalité, ce qui explique que l'hellénisation prenne des profils bien différents selon les régions. Les récepteurs sélectionnent les éléments de la culture grecque qu'ils adoptent et les remodèlent souvent, en fonction de leurs objectifs personnels. Au surplus, les transferts culturels se font dans les deux sens, potentiellement suivant une logique de compréhension et d'accommodation mutuelles. Les mentalités grecques sont déjà habituées depuis les époques antérieures à intégrer des éléments venus des autres cultures et des personnes d'origine gréco-macédonienne peuvent adopter des éléments de la culture de leur pays d'implantation. Il résulte de tout cela que l'opposition binaire entre « Grec » et « Indigène », qui sert souvent de grille de lecture pour la période, masque la diversité et la complexité des situations, même au niveau local, bien qu'elle soit toujours employée par commodité[88]. Rien n'oblige à être exclusivement grec : on peut être grec et babylonien, grec et phénicien, etc.[87].
Du reste, dans certains cas l'hellénisme semblerait susciter des résistances, sous différentes formes (contre-acculturation, révoltes), dont les illustrations seraient des résistances dans les milieux sacerdotaux égyptiens et la révolte des Maccabées de Judée[89]. D'autres études ont souligné les limites de l'analyse de ces phénomènes par le prisme de logiques tranchées (telles que le choix entre l'assimilation ou la résistance), qui insisterait trop sur l'idée d'un rapport dominant/dominé, et que l'hellénisme ne semble pas avoir suscité de rejet marqué[90].
Il est donc difficile de généraliser sur la réalité et la profondeur de l'« hellénisation » et des échanges culturels. Les situations sont variées selon les royaumes, les provinces et même selon les individus. Très souvent, de fortes poches hellénisées (surtout des villes) côtoient des zones où le phénomène reste superficiel. La grande diversité dans les sources disponibles, et leur hétérogénéité, oblige à beaucoup de prudence lorsqu'on parle d'hellénisation. Il n'en demeure pas moins que la culture dominante est la culture grecque et que cet aspect va durer bien au-delà de la conquête romaine.
La rayonnement de l'hellénisme au-delà du monde hellénistique

Aux franges du monde hellénistique et au-delà, plusieurs régions reçoivent une influence hellénistique, signe du pouvoir d'attraction considérable qu'a pris la culture grecque. Néanmoins l'emploi de la notion d'« hellénisation » pour ces cas est discuté.
L'influence hellénistique sur Rome est un phénomène d'une importance capitale dans l'histoire culturelle européenne. La cité du Latium est ouverte aux influences grecques depuis plusieurs siècles par le biais des cités grecques d'Italie et de Sicile, ainsi que des Étrusques qui ont accueilli des éléments culturels grecs. La conquête du monde grec à partir du début du IIe siècle av. J.-C. accélère et amplifie le phénomène. Les objets d'arts ainsi que les livres pris en butin, le contact direct entre des généraux amateurs de culturs grecque et les foyers culturels grecs ouvrent une partie de l'élite romaine à l'hellénisme. Plus largement, la mise en place de la domination politique et militaire de Rome sur le monde méditerranéen où la culture dominante est grecque entraîne l'adoption de nombreux éléments culturels grecs. Ces transferts culturels sont sélectifs et motivés politiquement. Ils servent en particulier à légitimer l'emprise romaine sur cet espace, comme l'illustrent les travaux historiques de l'historien grec Polybe servant à présenter l'inéluctabilité de la suprématie romaine. Comme ce dernier, des érudits et des artistes grecs viennent de gré ou de force à Rome, la religion et l'art romains prennent des accents grecs de plus en plus prononcés, les jeunes aristocrates sont nombreux à recevoir une éducation grecque, qui implique des voyages d'apprentissage dans des centres intellectuels tels qu'Athènes et Rhodes. Les cités de Pompéi et d'Herculanum témoignent de l'hellénisme romain de la fin de la République et du début de l'Empire, notamment la villa des Papyrus qui comprenait de nombreuses sculptures grecques et des manuscrits philosophiques et littéraires grecs. Cela ne va pas sans résistances, dont la plus fameuse est celle de Caton l'Ancien, qui voient dans l'hellénisme un facteur de déclin moral et d’amollissement des mœurs romaines[91],[92],[93],[94]. Malgré cela, l'hellénisme est une partie constitutive de la culture romaine à l'époque impériale, contribuant à ce que certains désignent comme une culture si ce n'est une civilisation « gréco-romaine ». Néanmoins la culture romaine conserve divers aspects originaux (droit, religion, guerre) qui font obstacle à une vision selon laquelle la civilisation romaine ne serait qu'une variante latine de la civilisation hellénistique[95]. En tout cas la pérennité de l'hellénisme après l'Antiquité se fait en partie par le biais de sa réception romaine. En important la culture grecque à Rome, en la reconstituant puis en la diffusant dans les provinces romaines (dans le cadre de la « romanisation », concept également très discuté par les historiens), en particulier dans la partie occidentale de leur empire, les nouveaux maîtres du monde méditerranéen ont par bien des aspects servi de relais à l'héritage hellénistique[96].
L'hellénisme romain s'inscrit plus largement dans un contexte culturel qui voit la Méditerranée occidentale s'ouvrir à des degrés divers aux influences grecques, déjà perceptibles durant les périodes antérieures. Carthage notamment adopte des éléments grecs, même si l'emploi du concept d'hellénisation pour ce cas est discuté[97],[98].

Dans la partie orientale du monde hellénistique, l'influence grecque est en particulier visible chez les Parthes, qui dominent l'Iran et la Mésopotamie après en avoir chassé les Séleucides. Plutôt que de tourner le dos à la culture de leurs prédécesseurs, les premiers rois parthes en adoptent certains traits. Plusieurs d'entre eux se présentent comme des « Philhellènes » sur leurs monnaies, emploient des artistes grecs, car on trouve encore des cités de culture grecque dans leur empire, au moins dans la première moitié de son existence. Les dieux iraniens sont souvent représentés à la manière grecque, par exemple Mithra représenté sous l'apparence d'Apollon. Avec le temps néanmoins cet hellénisme s'estompe et les traits culturels iraniens sont de plus en plus prononcés[99].
Plus loin encore vers l'est, la culture grecque reste vivante dans certaines parties des anciens domaines gréco-bactrien et indo-grec jusqu'aux débuts de notre ère, signe du succès de l'implantation hellène dans ces contrées pourtant très éloignées des grands centres culturels grecs. Lorsque ces régions passent sous la domination des Kouchans au premier siècle de notre ère, ceux-ci patronnent un art d'inspiration grecque. Leur principal roi, Kanishka, passé à la postérité comme un grand roi bouddhiste, a un monnayage éclectique faisant aussi figurer des divinités grecques Hélios et Séléné, ainsi que des divinités iraniennes telles que Mithra. Ce contexte donne naissance à un art « gréco-bouddhique » dont le foyer principal est le Gandhara (sites de Begram, Hadda, vallée de Swat). Il représente des thèmes bouddhistes et indiens, notamment Bouddha, les grands épisodes de sa vie et d'autres figures du bouddhisme et du folklore indiens, suivant les canons de l'art grec[100],[101].
La culture hellénistique
Langues et écritures

La période hellénistique voit la diffusion d'une forme de langue grecque, la koinè, un langage « commun » ou « partagé » reposant sur les dialectes attique (celui des Athéniens) et ionien (en Anatolie), qui sont apparentés. Elle s'est formée durant la fin de l'époque classique et avec l'expansion hellénistique elle se diffuse dans le monde méditerranéen et au Moyen-Orient, jusque dans la partie occidentale du monde indien. Elle devient également la langue littéraire du monde hellénistique[102]. Les communautés où la langue grecque est native, dans le monde égéen et les implantations coloniales de la Méditerranée et de la mer Noire, parlent des dialectes propres (comme les dialectes doriens) et n'adoptent que lentement la koinè comme langue écrite, ce qui reflète des particularismes culturels. Les Macédoniens parlent eux une langue dont le statut est débattu, certains y voyant un dialecte grec, d'autres une langue autonome apparentée au grec. Dans les régions d'expansion grecque de l'Anatolie, de la partie orientale de la Méditerranée et du Moyen-Orient, la koinè est la langue écrite de l'administration des royaumes gréco-macédoniens et hellénisés, des cités grecques, et aussi des élites indigènes qui s'hellénisent ou du moins souhaitent communiquer avec les nouveaux détenteurs du pouvoir[103].
Dans les régions conquises par les Grecs, le bilinguisme est de mise, voire un plurilinguisme dans les lieux les plus multiculturels. La diffusion du grec ne supplante pas les différentes langues parlées auparavant, même si par endroit il devient clairement prépondérant dans la documentation écrite. Le Moyen-Orient est dominé par les langues araméennes, d'autant plus que cette langue, écrite au moyen d'un alphabet, était la langue administrative des Achéménides (sous sa variante dite d'« empire »). Les Phéniciens ont leur propre alphabet, utilisé conjointement au grec, même s'il tend à perdre du terrain. La documentation babylonienne est trompeuse : si les textes cunéiformes sont les plus répandus, c'est parce qu'ils sont écrits sur des tablettes d'argile qui survivent bien aux injures du temps, alors qu'en réalité la pratique de cette écriture est confinée au milieu clérical et très peu diffusée dans la population, qui écrit en alphabet araméen, mais sur des supports périssables (peaux et papyrus) qui ont disparu. En Égypte, le bilinguisme grec-égyptien est de mise, la spécificité étant le fait que la langue locale s'écrit sous plusieurs formes : les hiéroglyphes et le hiératique employés pour les inscriptions par les clercs, l'usage du second se raréfiant, et le démotique employé pour les textes quotidiens sur papyrus, donc plus courant. En Anatolie la situation est plus complexe, car cette région est une mosaïque linguistique, où les langues non grecques (carien, phrygien, lycien, etc.) sont peu écrites donc mal documentées. Étant donné que plusieurs d'entre elles sont attestées à l'époque romaine, il faut supposer qu'elles sont restées vivaces durant l'époque hellénistique, malgré l'essor incontestable du grec parlé et surtout écrit[104],[105].
- Papyrus de Médinet Ghoran (oasis du Fayoum) faisant partie d'un ensemble constituant la plus ancienne copie connue de passages de l'Odyssée, exemplaire d'étude dans une écriture peu soignée. IIIe siècle av. J.-C. Institut de Papyrologie de la Sorbonne.
- Brique estampée au nom d'Adad-nadin-ahhe, potentat régnant sur une partie de la Babylonie au IIe siècle av. J.-C., inscrit en alphabet araméen et en grec. Tello (Irak), Musée du Louvre.
- Inscription de la base de la statue offerte à l'Oxus par Atrosokès. Takht-I-Sangin (Tadjikistan), IIe siècle av. J.-C. Musée national du Tadjikistan.
Éducation
Sur les bases de l'époque classique (surtout athéniennes), le système scolaire se développe dans les cités hellénistiques. Ces activités sont documentées par des inscriptions sur le financement d'institutions éducatives ainsi que des traités d'éducation et des papyrus contenant des exercices scolaires. L'éducation concerne surtout le garçons des familles de citoyens, amenés à devenir citoyens à leur tour, et beaucoup moins les filles. La formation de base dispensée aux enfants et adolescents, paideia, combine exercices physiques, enseignements artistiques (musique), mathématiques, astronomiques et littéraires, reposant sur les ouvrages les plus renommés. La base est l'apprentissage de la lecture et de l'écriture du grec, fondée sur un corpus de textes vus comme des classiques (notamment Homère), avec l'emploi d'anthologies compilant les passages d’œuvres jugées essentielles. Cela contribue à forger et à diffuser une culture grecque de référence, elle aussi nommée paideia, vue comme indispensable pour qui prétend à l'hellénité. Une partie de l'enseignement se fait dans un cadre privé, avec un financement familial, mais des écoles publiques se développent aussi grâce à des dons d'évergètes. Le gymnase, qui sert pour l'éducation physique, est en particulier une institution qui prend de l'importance, parce qu'il est vu comme un élément caractéristique de l'hellénité (voir ci-dessous). Il n'est plus exclusivement consacré aux activités physiques, mais tend à concentrer d'autres activités éducatives. L'éphébie, institution d'origine athénienne servant principalement à l'entraînement physique et militaire des jeunes adultes (18-20 ans, souvent moins), se répand dans d'autres cités, et se dote aussi d'une formation intellectuelle par endroits, afin d'éduquer à la rhétorique, à la poésie ou à la philosophie. Les magistrats chargés de superviser l'éducation des futurs citoyens (pédonomes et gymnasiarques) sélectionnent les enseignants : grammatistes pour le niveau élémentaire, grammairiens pour le niveau secondaire, rhéteurs et sophistes pour le niveau suivant. Les professeurs les plus réputés bénéficient d'honneurs publics. Une forme d'éducation supérieure est également développée pour les élites, autour de centres intellectuels spécialisés tels qu'Athènes et Rhodes pour la philosophie, Cos pour la médecine, Alexandrie pour un peu tout[106],[107]. Le niveau d'éducation de la population masculine a donc pu être relativement élevé au regard des standards antiques, au moins dans certaines cités disposant d'un réseau éducatif dense et bien financé comme Rhodes. Selon les estimations hautes, un maximum de 20 à 30 % de la population de certaines des cités hellénistiques pourrait avoir été alphabétisée[108].
Arts
L'art de la période hellénistique reflète plusieurs des tendances de la période. Il s'ancre d'abord dans l'art de l'époque classique (Phidias, Praxitèle, Scopas, etc.), qui est érigé en modèle. La mise en place des monarchies s'accompagne de l'essor de l'art royal, dès le règne d'Alexandre le Grand qui emploie des artistes tels que Lysippe et Apelle qui réalisent ses portraits. Les rois et reines hellénistiques font diffuser leur image sur des statues, des monnaies, aussi des vases peints en Égypte. La recherche de réalisme et d'individualisme est poussée plus en avant, avec l'idéal de la mimesis qui cherche à imiter au mieux ce qui est représenté. Cette personnalisation de l'art se retrouve dans la réalisation de portraits de personnages mémorables tels que des poètes, des philosophes ou des orateurs du passé (par exemple Homère), et aussi d'archétypes tels que la vieille femme ou le vieux pêcheur. À la différence des époques antérieures, cet art n'est plus réservé aux sanctuaires ou aux espaces publics mais il se diffuse aussi dans les espaces privés. Les rois et les riches personnages décorent leurs résidences avec des statues, des mosaïques, des peintures murales. On distingue différentes tendances dans l'art, qu'il s'agisse du « baroque » représenté par la sculpture de Pergame, mettant notamment en avant la représentation de la douleur, du pathos et plus généralement des émotions et le tragique (comme le type du « Gaulois mourant/blessé » célébrant les défaites infligées aux Galates), tandis que d'autres se tournent vers le passé en s'inspirant soit des modèles archaïques (style « archaïsant ») ou athéniens classiques (style « néo-attique »). Les conquêtes romaines sont marquées par le fort intérêt des conquérants pour l'art grec : ils emportent en butin de nombreuses œuvres, parmi lesquelles se trouvent plusieurs pièces majeures de l'art classique, ou bien en font réaliser des copies, et emmènent des artistes grecs en Italie pour les mettre à leur service[109],[110].
La sculpture hellénistique repose en bonne partie sur la tradition classique finissante. Les sculpteurs sont employés par les royaumes et les cités, et peuvent exercer leurs talents dans une grande diversité de situations, comme l'illustrent les œuvres les plus connues de la période. À Alexandrie les portraits royaux dégagent une impression de sérénité supra-humaine, alors que les stèles funéraires sont de type attique. À Pergame se développe un art réaliste, autour d'Épigone qui réalise des œuvres célébrant les exploits guerriers du royaume. La Victoire de Samothrace (v. ) a un style baroque et témoigne d'une volonté de mise en scène dramatique. Le Faune Barberini (v. 230-200) témoigne du développement d'une statuaire plus fantaisiste, prisée par les élites dans un cadre privé. La Vénus de Milo (v. ) est de style néoclassique, renvoyant aux modèles de Praxitèle. Durant la basse époque hellénistique est aussi réalisé le grand autel de Pergame, dont les frises aux accents baroques représentent une gigantomachie et la fondation mythique de la cité. La sculpture privée est attestée dans les riches demeures de Délos[111],[112].
- Buste du poète comique Ménandre. Copie romaine d'un original grec du IVe siècle av. J.-C. Musée de l'Ermitage.
- Faune Barberini. Copie d'après un original vers 200. Glyptothèque de Munich.
- Sculpture d'un Gaulois mourant, v. 230- Musées du Capitole.
- Statue de bronze d'un cheval et de son jeune jockey, épave du Cap Artémision, v. 150 av. J.-C. Musée national archéologique d'Athènes.
- Groupe du Laocoon. Atelier rhodien à Rome, v. Musée Pio-Clementino.
- Statuette d'Héraclès en bronze, provenant du temple principal d'Aï Khanoum (Afghanistan), IIe siècle av. J.-C.
- Statue de vieux pêcheur, copie romaine d'un modèle hellénistique du IIIe siècle av. J.-C. Musée Pio-Clementino.
- Statue honorifique d'une femme du IIe siècle av. J.-C., remployée pour une femme romaine nommée Baebia au siècle suivant. Magnésie du Méandre. Musée archéologique d'Istanbul.
Les arts hellénistiques sont également marqués par des réalisations de petits objets précieux décoratifs et de bijoux en or, notamment des diadèmes et des ornements pour cheveux, également des bracelets allant par paire comme cela se faisait en Perse. Il est courant que les artistes réalisent des pièces assorties. Leurs réalisations sont parfois agrémentées d'incrustations en pierre dures. Bien que certains de ces objets aient été retrouvés dans des tombes, il semble que l'habitude ait plutôt été de les transmettre à la génération suivante, faisant des plus beaux bijoux des éléments du patrimoine familial[113].
- Filet à cheveux en or avec un buste d'Artémis. IIIe siècle av. J.-C. Musée national archéologique d'Athènes.
- Paire de bracelets en or avec extrémités en forme de dragon des mers. IIIe – IIe siècle av. J.-C. Musée national archéologique d'Athènes.
- Collier et boucles d'oreilles assorties, en or et cabochons de grenat. Ier siècle av. J.-C. Metropolitan Museum.
Une des formes d'art qui se développe durant la période est celle de la gravure de camées sur des pierres dures (notamment de l'onyx) jouant sur le contraste entre celles-ci. Ces objets proviennent en particulier de l’Égypte ptolémaïque, où ils servent notamment à diffuser l'imagerie royale. D'autres représentent des divinités et servent à la dévotion personnelle. Ce type d'objet d'art connaît une grande popularité dans le monde romain de l'époque impériale[114].
- Camée des Gonzague, en onyx, représentant Ptolémée II Philadelphe et Arsinoé II. IIIe siècle av. J.-C. Musée de l'Ermitage.
- Tasse Farnèse, camée en onyx de l’Égypte lagide. IIe siècle av. J.-C. Musée archéologique national de Naples.
- Camée représentant Ptolémée II en Alexandre le Grand. IIIe siècle av. J.-C., monture ajoutée au XVIIe siècle. Cabinet des médailles.
Les arts de la peinture et de la mosaïque hellénistique connaissent aussi un important développement. Il est en partie connu par des copies d'époque romaine, notamment à Pompéi et Herculanum, y compris sur mosaïque puisqu'il est estimé que la fameuse « mosaïque d'Alexandre » de Pompéi est une copie d'une peinture hellénistique renommée. Au début de la période, l'école de Sicyone s'illustre dans les portraits individuels et l'expression des sentiments (la peinture devant rapporter les traits physiques et moraux du sujet), notamment avec Apelle de Cos qui travaille pour Alexandre. Les peintures de Vergina, réalisées vers la même époque, représentent des thèmes mythologiques (rapt de Perséphone par Hadès) et de chasse. Par la suite, la peinture murale est employée dans un cadre privé, représentant des thèmes floraux et naturalistes (bucoliques), des scènes de genre, des représentations architecturales, parfois des thèmes grotesques ou érotiques. Les jeux d'ombre et de lumière font l'objet de nombreuses recherches, et d'une manière générale les compositions sont de plus en plus complexes[115],[116]. Les Romains font venir des peintres grecs en Italie pour satisfaire leur demande, comme Métrodore d'Athènes ou encore Iaia de Cyzique, une des rares femmes peintres de la Grèce antique dont le nom soit connu[117].[118].
L'art de la mosaïque connaît un essor important. Les mosaïques des sols des maisons riches de Pella, dans la seconde moitié du IVe siècle av. J.-C., témoignent du développement de cet art, avec une extension du répertoire chromatique et iconographique, aboutissant à la réalisation de scènes de grande qualité, s'inspirant sans doute des peintures. La période est marquée par le développement des mosaïques en tesselles, petites pièces de marbre ou autre pierre, technique peut-être originaire de Sicile, où elle est attestée en premier. Cela conduit à un perfectionnement de l'art de la mosaïque, qui rivalise avec la peinture par l'inventivité de ses compositions, constituées d'un panneau central encadré par des motifs végétaux ou géométriques. Il s'en trouve sur les sols des maisons riches, et également des bâtiments publics, notamment à Alexandrie, Pergame, Rhodes et Délos[119],[120].
- Salle non balayée, par Sôsos de Pergame, copie romaine d'un original du IIe siècle av. J.-C.. Musées du Vatican.
- Mosaïque d'une panthère, Délos, v. Musée archéologique de Délos.

Musée archéologique national de Naples.
La céramique peinte hellénistique renouvelle son répertoire et parfois avec des couleurs très vives mais fragiles. La coroplathie, la production de figurines moulées en terre cuite, représente un versant plus populaire de la sculpture. Le principal centre de production connu est Tanagra en Béotie, et on désigne souvent ces figurines comme des « tanagras », mais il n'était pas le seul, loin de là, puisque des centres de production importants ont été identifiés en Asie Mineure (Myrina, Smyrne, Tarse). Ces figurines ont avant tout pour but d'être offertes à des divinités ou des défunts, mais elles peuvent avoir une fonction décorative. Elles représentent souvent des jeunes filles, des éphèbes, des enfants, des divinités (Éros, Aphrodite, la Victoire), s'inspirant couramment du style de sculpteurs renommés[121].
- Jeune femme drapée appuyée contre un pilier, production de Tanagra, fin IIIe siècle av. J.-C. ou début IIe siècle av. J.-C. Musée du Louvre.
- Personnage féminin et Nikè jouant de l'ephedrismos. Myrina, IIe siècle av. J.-C. Musée national archéologique d'Athènes.

Les rencontres entre l'art grec et ceux des pays non grecs soumis aux royaumes hellénistiques amènent à divers changements. La situation est d'autant plus complexe que les périodes antérieures ont déjà vu des phénomènes semblables, notamment l'« orientalisme » artistique grec du VIIe siècle av. J.-C. et des débuts d'influence de l'art grec en Anatolie, en Phénicie et en Perse. Cela fait que ces différentes régions partagent déjà des traits artistiques communs. L'art grec devient en tout cas la référence de la période dans l'espace méditerranéen et en Orient. Les terres cuites grecques servent ainsi de modèle à une production retrouvée en grande quantité en Égypte, diffusant une imagerie grecque dans ce pays, notamment les représentations de divinités grecques ou de divinités égyptiennes sous un aspect hellénisé, comme le dieu Harpocrate (Horus enfant), dont les représentations se diffusent dans le monde méditerranéen. La sphère culturelle phénicienne, déjà très ouverte aux traditions artistiques extérieures (en particulier celle de l’Égypte), intègre des éléments grecs à son répertoire artistique dès le IVe siècle av. J.-C., quand elle transparaît dans l'art funéraire avec la réalisation de sarcophages à la manière grecque, probablement en partie par des artistes grecs. Mais pour autant l'art grec ne submerge pas les arts locaux, dont des éléments sont conservés, donnant des arts hybrides qui permettent manifestement à leurs commanditaires de continuer à affirmer une identité singulière qui n'est pas grecque[122]. La rencontre de l'art grec avec celui de la Babylonie donne de son côté naissance à un art « gréco-babylonien », qui se prolonge durant l'époque parthe. Il est notamment caractérisé par des figurines de femmes nues en albâtre et en marbre avec des incrustations, debout avec des bras mobiles ou allongées, qui suivent le modelé grec mais l'emploient pour représenter un idéal religieux mésopotamien[123].
Urbanisme et architecture
L'urbanisme des cités grecques hellénistiques repose sur un ensemble de traits mis en place durant les époques archaïque et classique, développés et adaptés pour les nouvelles fondations de la période ou les modifications des centres urbains anciens. Le plan de ces cités a une base orthonormée, le « plan hippodamien » et s'articule autour de divers lieux importants, en premier lieu l'agora et l'acropole. Les cités royales et celles bénéficiant de l'évergétisme royal ont de moyens plus importants qui se traduisent par une monumentalité plus prononcée qu'ailleurs ainsi que des aménagements plus grandioses et ambitieux qu'auparavant[124]. Les planificateurs intègrent une réflexion paysagère, et mobilisent différentes techniques, jouant avec les reliefs et la verticalité, notamment en érigeant des terrasses comme à Pergame pour renforcer l'effet spectaculaire tout en étant fonctionnel, aussi en employant les arches et les dômes, ainsi que les façades sculptées, les colonnades, les jardins, les fontaines, les places, afin de créer une scénographie qui peut être complexe par endroits[125].
Les cités hellénistiques ont tendance à se doter de murailles puissantes, y compris les plus petites, avec des aménagements complexes répondant au fait que les engins de siège sont plus élaborés, aussi à une volonté d'ostentation, qui se marque en particulier au niveau des portes monumentales. Une autre habitude de la période veut que les espaces publics (agoras, sanctuaires) ont tendance à être fermés avec des portiques. D'une manière générale les dispositifs architecturaux se complexifient. Les matériaux employés sont la brique d'argile, le bois d’œuvre, et la pierre est plus employée que par le passé, alors qu'elle était surtout employée pour les temples. Du point de vue des ordres architecturaux l'éclectisme se développe, le dorique surtout et le ionique restent courants, le chapiteau de type corinthien se répand (il est en particulier prisé dans le domaine séleucide) et des formes nouvelles apparaissent comme le chapiteau à palmes employé à Pergame. Les architectes mettent au point des plans-types pour les édifices majeurs de la vie civique, qui se diffusent dans l'espace hellénistique. Les gymnases sont construits en dur, dotés d'installations sportives en plein air et de bâtiments, pouvant atteindre de très grandes tailles. Les bâtiments qui accueillent du public, les théâtres et stades, ont une structure semblable à celle de l'époque antérieure, disposent de structures en dur, de passages voûtés, en revanche il semble que les hippodromes restent des constructions rudimentaires. Concernant les édifices politiques, la période hellénistique voit la mise au point des bouleuteria (lieux de réunion des conseils des cités) en gradin, comme à Priène et Milet. Dans le domaine sacré, les temples gardent des plans similaires aux phases antérieures, notamment lors qu'ils prennent la suite d'un édifice plus ancien, mais leurs dimensions sont bien plus importantes. Il y a des tentatives originales comme le sanctuaire oraculaire de Claros avec ses des cryptes ou celui de Didymes qui est à ciel ouvert. Ce sont surtout les autels qui font l'objet d'innovations en mêlant architecture et sculpture, l'exemple le plus renommé étant le Grand autel de Pergame. Le gigantisme se retrouve aussi dans les « merveilles du monde » disparues que sont le phare d'Alexandrie et le colosse de Rhodes[126],[127],[128].
- Vestiges des murailles de la terrasse de l'agora de l'acropole de Pergame.
- Le bouleutérion à gradins de Priène.
- Ekklesiasterion (lieu de réunion) de Messène.
- Théâtre de Cassope.
L'émergence de la royauté conduit au développement d'une architecture palatiale grecque, où l'influence orientale n'est pas franchement visible contrairement à ce à quoi on pourrait d'attendre. Elle se développe à partir de la Macédoine, comme le documentent les palais d'Aigai-Vergina et de Pella qui ont fait l'objet de fouilles. Il s'agit de complexes organisés autour de grandes cours à portiques avec des colonnes sur tous leurs côtés (péristyles), avec des espaces de réception, de résidence, aussi d'autres aménagements tels que des bains et des palestres. Le palais de Pella du IIIe siècle av. J.-C. pourrait s'être étendu sur 60 000 m². Le palais des rois de Pergame est moins impressionnant, consistant en plusieurs unités ressemblant à des résidences à cour accolées les unes aux autres. Il a livré des restes de peinture et de mosaïques de grande qualité. Celui de la famille des Tobiades à Iraq al-Amir en Jordanie, de dimension également modestes, comprenait un étage servant pour la réception, et avait des façades richement décorées[129]. Le palais d'Aï Khanoum du IIe siècle av. J.-C., mêlant éléments grecs et orientaux, couvre environ 87 000 m2, avec une grande cour à portiques comprenant un porche monumental ouvrant sur l'intérieur de l'édifice, divisé en plusieurs unités comprenant des espaces de réception, d'administration et de résidence, comprenant notamment des salles de bains décorées avec des mosaïques, une bibliothèque et des magasins[130].
- Photographie aérienne du complexe palatial de Pella.
- Plan du « Palais du gouverneur » de Jebel Khalid (Syrie séleucide, IIIe siècle av. J.-C.), organisé autour d'une cour péristyle centrale ; celle-ci est bordée au nord et au sud par deux corridors qui semblent être un emprunt à l'architecture orientale[131].
- Façade principale du palais d'Iraq al-Amir.
Les maisons de l'élite sont caractérisées par leur grande taille et la qualité de leur décors, ainsi que l'illustrent les grandes demeures de Pella comme celle dite de Dionysos mesurant 3 160 m2, organisée autour de deux cours à péristyle, avec des salles de réception comportant de remarquables mosaïques[132]. Les maisons de Délos à l'époque romaine sont de type grec malgré la présence de nombreux Italiens sur place, avec elles aussi des cours à péristyle, des décors élaborés de mosaïques et de sculptures quand leur occupant est riche[133]. Bien que les riches familles hellénistiques semblent privilégier les maisons à cour à colonnes, il n'y a pas vraiment de modèle dominant à cette période. Au contraire, le plan des résidences mises au jour pour cette période est bien moins homogène que durant l'époque classique, et cela est plus prononcé chez les familles modestes, dont les résidences de petite taille ont des plans très variés. Cela reflète sans doute au moins en partie un accroissement des inégalités et une plus grande différenciation sociale qu'à l'époque classique[134].
- Plan schématique d'une maison de Délos.
Le gymnase et le théâtre
Deux lieux des cités hellénistiques sont essentiels pour la formation des citoyens, le gymnase et le théâtre, au point qu'ils ont pu être désignés comme des « bastions de l'hellénisme »[135]. Les archéologues en ont identifié dans toutes les régions de l'espace hellénistique, jusqu'à Aï Khanoum en Bactriane.

Le gymnase (le lieu où on s'entraîne nu, gymnos) devient un marqueur des cités hellénistiques, de plus en plus de cités s'en dotant sur la période afin d'affirmer leur appartenance à la culture hellénique. Durant les époques antérieures ces édifices sont généralement faits dans des matériaux légers, puis ils sont construits de manière pérenne à partir du début de l'époque hellénistique. Ils sont organisés autour d'une grande cour servant pour les exercices athlétiques, bordées par des portiques et différentes pièces, qui peuvent comprendre des bains, des pistes couvertes, des lieux de culte (ils sont placés sous le patronage d'Hermès et d'Héraclès), de réunion et d'enseignement. En effet, même si leur rôle principal reste l'instruction physique et militaire, ils servent plus généralement de lieu de sociabilité pour la jeunesse civique, avec des fonctions éducatives, en faisant des lieux majeurs de la vie civique, y compris dans le domaine politique (L. Robert y voyait une « seconde agora »). De ce fait, s'ils sont souvent privés et semi-privés au début de la période, progressivement les cités en prennent le contrôle. Le magistrat chargé de cet édifice, le gymnasiarque, occupe une place importante dans la cité, et les évergètes lui procurent de l'huile pour le corps, une dépense importante[136],[137],[138].

Le théâtre (le lieu où l'on regarde) est fondamentalement un lieu destiné à accueillir du public pour assister à un spectacle. Également construit principalement en matériaux précaires avant l'époque hellénistique, depuis la fin de l'époque classique ils sont de plus en plus construits en dur (pierre ou brique d'argile) et deviennent des monuments symbolisant la culture hellénique dont se dote toute cité grecque digne de ce nom. Certains comprennent plusieurs milliers de places, jusqu'à la dizaine de milliers et même 17 000 à Athènes, et servent aussi à des assemblées politiques. Les pièces comiques et tragiques du répertoire classique athénien font partie de la culture commune grecque de l'époque, mais de nouvelles créations sont aussi jouées. Les grandes fêtes consacrées à Dionysos, patron des arts de la scène, donnent lieu à des concours dramatiques courus. Ils fonctionnent comme des « lieux de formation permanente des citoyens » selon B. Le Guen, diffusant les valeurs grecques aux citoyens et aussi à des non-Grecs qui peuvent être attirés par leur aspect visuel, qui en font de véritables spectacles de masse antiques. Le financement de leur construction, de leur entretien et des spectacles est une lourde charge financière pour les communautés, à laquelle les évergètes mettent un point d'honneur à contribuer afin de se faire bien voir. Ils servent aussi de lieux à la propagande royale. L'époque hellénistique voit la mise en place de compagnies théâtrales, les technites dionysiaques, organisées dans leur cadre propre, hors de la cité, qui leur garantit en principe une inviolabilité[139],[140],[141].
- Figurine en bronze d'un acteur tenant un masque, v. - Walters Art Museum.
- Figurine en terre cuite d'un masque de théâtre représentant Dionysos. Myrina, IIe – Ier siècle av. J.-C. Musée du Louvre.
- Chorèges et acteurs. Mosaïque de la Maison du Poète tragique de Pompéi, v. , à partir d'un original du IIIe siècle av. J.-C. Musée archéologique de Naples.
Religion

La religion de l'époque hellénistique s'inscrit largement dans la continuité de celle de l'époque précédente, reposant en bonne partie sur la cité en tant que cadre des cultes majeurs. La question de savoir dans quelle mesure on pouvait caractériser une religion propre à l'époque hellénistique a donc été posée. Il apparaît que plusieurs évolutions sont visibles dans les cultes, dont plusieurs renvoient aux tendances marquantes de la période comme l'essor de la royauté et la plus grande interaction entre les Grecs et d'autres cultures[142],[143],[144].

Les cultes grecs sont toujours dirigés principalement vers le groupe des divinités majeures connues depuis l'époque archaïque, organisé autour de la figure de Zeus et de sa famille (Héra, Poséidon, Déméter, Athéna, Apollon, Artémis, Dionysos, etc.). Les cultes héroïques continuent également de jouer un rôle important au niveau local. Quelques recompositions ont lieu parmi ce groupe : le culte du dieu guérisseur Asclépios connaît une importante diffusion, de même que ceux des abstractions divinisées telles que Tyché, la Fortune ou Nikè la Victoire[145],[146]. De nouvelles divinités sont également introduites dans les panthéons des cités grecques depuis l'étranger. Ce n'est pas un phénomène nouveau, puisque par exemple le culte de la déesse anatolienne Cybèle s'est déjà diffusé en Grèce avant l'époque hellénistique. Il concerne notamment les divinités grecques Isis et Sérapis (ou Sarapis). Ce dernier est une divinité syncrétique créée dans l’Égypte lagide à partir d'une divinité du cercle du dieu égyptien Osiris, qui prend une apparence grecque, combinant des attributs de Zeus et d'Asclépios. Quand ils sont pratiqués par des Grecs, ces cultes reprennent des caractéristiques des cultes grecs, même s'ils conservent des traits exotiques qui rappellent leurs origines et qui constituent sans doute une partie de leur attrait. Un autre culte qui se développe dans les cités grecques est celui de la déesse syrienne Atargatis, assimilée à Aphrodite[147],[148],[149].
Il y a certes bien des phénomènes d'appropriation de cultes étrangers par les Grecs (et vice versa), mais d'une manière générale le syncrétisme religieux doit être nuancé : assez souvent les Grecs identifient une divinité étrangère qu'ils rencontrent à une de leur propre panthéon qui lui ressemble (par exemple Melqart avec Héraclès, Anahita avec Artémis), ce qu'on appelle interpretatio graeca. Les cultes locaux non grecs résistent en général à l'hellénisation, même si les dieux peuvent prendre un nom et une apparence grecque. La religion constitue souvent un cas limite de l'hellénisation[150]. Dans un contexte culturel étranger, les Grecs importent leurs propres divinités, sans forcément ignorer les divinités autochtones. La pluralité de choix se développe après plusieurs générations, avec l'essor de la mixité et les recompositions du paysage divin[151]. L'exemple d'Aï Khanoum en Bactriane montre que les divinités grecques peuvent rester vénérées longtemps après l'implantation des colons grecs, sans pour autant évincer les cultes des divinités locales qui restent vivaces. Une dédicace mise au jour à Takht-I-Sangin montre bien cette mixité : un individu au nom iranien, Atrosokès, honore un dieu local, la personnification de la rivière Oxus, mais en langue grecque. Dans la culture matérielle, l'architecture religieuse reste de type oriental, même si les images divines sont de style grec[152].
- La terrasse des temples des dieux étrangers à Délos.
- Stèle avec une inscription de dédicace à Sérapis et à Isis. L'oreille symbolise le fait que les dieux sont à l'écoute du fidèle. Ier siècle av. J.-C. Musée archéologique de Thessalonique.
- Autel dédié à l'Oxus par Atrosokès, avec Marsyas jouant de l'aulos, Takht-I-Sangin IIe siècle av. J.-C. Musée national des antiquités du Tadjikistan.
Plusieurs des cultes qui se développent sont plus personnels que ceux qui dominent dans les cultes officiels, ou du moins ils font appel à l'aspect salvateur de la divinité pour les humains. La popularité d'Asclépios, de Dionysos, d'Isis, d'Atargatis reposerait en bonne partie sur ce phénomène. En tout cas la peur de la punition divine et la recherche de la protection d'un dieu en particulier sont des traits religieux qui se développent durant l'époque hellénistique, et encore plus à l'époque romaine, ce qu'illustre notamment le développement des récits miraculeux (arétalogie)[153]. Ces divinités sont souvent vénérées dans des associations ayant un caractère religieux (koinon, tiasos), un autre phénomène qui se répand à l'époque hellénistique. Elles servent notamment à réunir des étrangers, comme les Poséidoniastes de Délos ou les communautés juives vénérant Yhwh, ainsi que les tiases dionysiaques[154],[24]. Les cultes à mystères restent populaires, notamment ceux d'Éleusis, qui attirent les élites romaines. Ceux de Samothrace jouissent également d'une large audience, de même que ceux qui apparaissent à Andania en Messénie, les mystères de Dionysos connaissent une expansion, et les cultes des divinités égyptiennes ont aussi des aspects mystérieux[155],[156]. Les oracles d'Apollon d'Asie Mineure, Didymes et Claros, gagnent aussi en popularité durant ces périodes[157].
L'apparition d'un pouvoir royal dominant celui des cités apporte d'autres changements. Les rois consacrent une partie de leurs ressources pour financer des cultes majeurs, notamment des fêtes religieuses, ainsi que la reconstruction de lieux de culte, comme celui de Zeus Olympios d'Athènes finalisé grâce à l'aide d'Antiochos IV[158]. Les rois (et aussi des reines) deviennent eux-mêmes des figures divines avec le développement de leur culte, qui est adopté dans les cités sous leur domination, et survit parfois à leur mort. Cela participe plus largement d'un phénomène de développement des cultes à des humains, y compris de leur vivant, qui concerne aussi les bienfaiteurs qui ont le plus contribué à aider leurs cités, et reprennent des aspects des cultes héroïques[159].
Les cités continuent d'être le cadre essentiel de la religion. En pratique elles peuvent accueillir de nouveaux cultes, mais il semble que d'une manière générale les cités égéennes connaissent peu de changements dans leur paysage divin et cultuel (si on excepte des cas particuliers comme la très multiculturelle Délos)[160], au point qu'il a pu être dit que des Athéniens de l'époque classique qui auraient été transportés dans l'Athènes hellénistique n'auraient pas été dépaysés par les pratiques religieuses qu'ils rencontreraient[161]. Les cités financent les principaux cultes, organisent les grandes fêtes, nomment les prêtres des cultes officiels. Elles instituent à l'occasion de nouveaux cultes et de nouvelles fêtes, notamment pour commémorer des victoires majeures (les Soteira de Delphes célébrant la victoire contre les Galates) et souder la communauté autour de la commémoration de son passé. En raison des difficultés financières qu'elles rencontrent souvent l'évergétisme royal ou privé devient essentiel pour le bon déroulement du culte. Plusieurs cités cherchent durant cette période à développer des cultes et de fêtes ayant un caractère panhellénique (avec des concours, sur le modèle de ceux de Zeus d'Olympie ou d'Apollon de Delphes), plus ambitieuses et spectaculaires que par le passé, de manière à augmenter leur renommée et à attirer des fidèles. Elles en profitent aussi souvent pour demander des autres cités une immunité, asylie, pour leur territoire, statut qui se diffuse à cette période[162],[163],[164]. Les fédérations ont également un caractère religieux important, puisqu'elles se réunissent en général dans les principaux sanctuaires de leur région (comme celui d'Apollon de Thermos pour les Étoliens et de Zeus Homarios pour les Achéens avant 189), lors de leurs grandes fêtes[165].
Compétitions

Les compétitions (agones) athlétiques et artistiques jouent un rôle important dans le monde grec depuis l'époque archaïque, les plus célèbres étant celles des grands sanctuaires d'Olympie, de Delphes, de Némée et d'Isthmia (ce que l'on dénomme de manière anachronique comme les jeux olympiques, jeux delphiques, jeux néméens, jeux isthmiques). Elles se tiennent dans le cadre des principales fêtes religieuses (comme les Panathénées à Athènes), attirent un public nombreux (elles sont aussi l'occasion de foires) et leurs vainqueurs sont auréolés d'un grand prestige. La période hellénistique voit le nombre de concours croître de manière exponentielle, accompagnant la création de nouvelles fêtes religieuses, et ce phénomène se prolonge à l'époque romaine. C'est un moyen de consacrer ou d'augmenter la popularité et le prestige d'un culte en plein essor, comme celui d'Asclépios à Cos, ou bien d'un nouveau culte, notamment dans les nouvelles cités et royaumes, comme l'illustrent les concours des Ptolémaia à Alexandrie, fêtes commémorant la mémoire de Ptolémée Ier, qui se voient reconnaître un rang isolympique qui en font les égaux des compétitions d'Olympie et confortent la position de la cité en tant que nouveau bastion de l'hellénisme. Les principales compétitions sont athlétiques, réservées aux hommes regroupés dans différentes classes d'âge, plus rarement ouvertes aux femmes. On trouve aussi des compétitions équestres, musicales et poétiques. Les compétiteurs sont généralement issus de bonnes familles, recevant une éducation poussée dans le cadre du gymnase, et participent à des compétitions dès leur plus jeune âge. Leur victoire donnent du prestige à leur famille et à leur cité, qui récompensent les vainqueurs par des honneurs publics. Les plus accomplis sont spécialisés dans une discipline qui devient leur moyen de gagner leur vie, participent à divers concours, ce qui contribue à la plus grande mobilité des individus à l'époque hellénistique[166],[167]. La participation aux concours est aussi un vecteur d'hellénisation. En principe ces événements ne sont ouverts qu'aux Grecs, et on note la participation d'individus venant de nouvelles cités à des concours traditionnels, à l'image de Diotimos de Sidon (v. ) qui a laissé une inscription commémorant sa victoire à la course de char à Némée[168].
Aspects économiques
En raison de l'immensité géographique du monde hellénistique et de sa fragmentation politique, il est sans doute plus approprié de parler d'économies hellénistiques au pluriel. Les historiens, partagés comme souvent sur les modèles à appliquer à l'étude de l'économie antique (en particulier les approches modernistes/formalistes, substantivistes et plus récemment néo-institutionnalistes), ont néanmoins dégagé quelques tendances et innovations marquantes de l'époque hellénistique[169],[170],[171],[172].
Principaux acteurs économiques
L'économie royale est un aspect majeur des économies de la période. Dans la continuité des monarchies antérieures, les rois hellénistiques disposent de grands domaines agricoles, qu'ils peuvent faire exploiter directement par leurs esclaves et dépendants, céder ou bien concéder à des tenanciers, disposant d'une parcelle de terre (kléros) en échange d'un service militaire (clérouquie), ou encore attribuer en don (dôrea) les revenus d'une terre à des serviteurs de la couronne. Les propriétés royales comprennent aussi des mines, des carrières et des forêts. L'aspect économique du pouvoir concerne également le prélèvement des richesses des individus, des cités et des sanctuaires, par le biais de taxes, servant à financer l'armée, la cour, l'administration, également les dons faits à des serviteurs, et aux cités dans le cadre de l'évergétisme royal[173].

Les cités doivent composer avec les demandes financières des rois, qui peuvent peser sur leurs ressources. Leurs autres besoins majeurs sont leur sécurité militaire (troupes, murailles) et leur sécurité alimentaire (surtout en céréales). Elles disposent de leurs propres prélèvements fiscaux (taxes indirectes sur les échanges, impôt exceptionnel sur les patrimoines appelé eisphora, etc.). Elles peuvent aussi souscrire des emprunts et bénéficier de l’évergétisme des rois ou de leurs riches citoyens (pour leur approvisionnement en grain, la construction et l’entretien d’édifices, des fêtes religieuses, etc.), voire dans certains cas de l’aide de leurs sanctuaires, car les plus importants d’entre eux disposent d’un patrimoine et de moyens financiers importants (comme ceux d’Apollon à Delphes et à Délos). Les institutions civiques jouent également un rôle économique par leurs propres domaines fonciers (mis en location) et leur activité réglementaire, notamment pour le commerce. Certaines mettent en place des banques privées. Les conquêtes de territoires sur les voisins, ou bien les unions de cités (sympolities) permettent aussi d’accroître les ressources civiques. La cité de Rhodes est celle qui a joué le rôle le plus important dans l'économie, par son rôle de premier plan dans les échanges maritimes[174],[175].
Le principal poste de dépense, pour les rois comme les cités, est la guerre, activité omniprésente dans le monde hellénistique, qui a plus largement un impact non négligeable sur l'économie. Il faut équiper, entretenir et rémunérer des troupes de soldats réguliers et de mercenaires, dont les effectifs explosent pour atteindre des dizaines de milliers d'hommes dans les grands royaumes. À cela s'ajoutent des chevaux voire des éléphants de guerre, des navires et des engins de siège de plus en plus grands et nombreux, ainsi que des infrastructures militaires (murailles, fortins, ports). Tout cela entraîne une explosion des coûts militaires. Les émissions monétaires servent souvent à couvrir les frais de campagne, qui peuvent être considérables (300 000 pièces d'or auraient été distribuées après la bataille de Raphia). Par le droit de conquête, les vainqueurs obtiennent tribut et butin, et de nouvelles terres sur lesquelles les rois peuvent prélever les revenus nécessaires aux nouveaux coûts ou bien installer leurs soldats[176].
En dehors des pays grecs, les sanctuaires sont souvent des acteurs économiques importants. Ils sont aux mains d’un patrimoine foncier important, exploité par des dépendants souvent de statut servile, dirigé par des prêtres qui en retirent une position sociale élevée dans les communautés indigènes. Leurs activités sont particulièrement documentées par les sources non grecques provenant d’Égypte et de Babylonie. Les témoignages des auteurs grecs indiquent qu’il en existe aussi en Anatolie intérieure, en revanche les sanctuaires du monde iranien sont très mal connus. Les rois font souvent en sorte de contrôler leurs activités, sans pour autant chercher à les rabaisser et peuvent aussi les soutenir, car ils ont besoin de leur appui pour leur légitimité[177].
Un changement majeur de la seconde partie de l'époque hellénistique est le développement de la puissance économique romaine, qui accompagne celui de sa puissance politique. Les conquêtes romaines entraînent d'importantes dévastations, l'emport de grandes quantités de butin et d'esclaves vers l’Italie, qui s’enrichit considérablement. Bien que certains riches romains se fassent évergètes à leur tour, dans l’ensemble les cités vaincues se voient imposer de lourds prélèvements, pris en charge par les publicains dont le comportement est très décrié, d’autant plus qu’ils prêtent aussi de l’argent aux cités en difficulté, entraînant leur endettement. Des marchands romains et italiens s’implantent dans les ports de la Méditerranée orientale, et Rome redessine les réseaux d’échanges lorsqu'elle fait de Délos un port franc, au détriment de Rhodes. Sur le long terme l'essor de Rome se traduit aussi par une plus forte demande pour les biens de luxe de type grec et les céréales des régions de la Méditerranée orientale (en premier lieu l'Égypte), l'époque impériale parachevant la constitution d'un espace économique méditerranéen intégré[178],[179],[180].
Innovations agricoles
Du point de vue agricole, les territoires dominés par les royaumes hellénistiques sont très hétérogènes, conduisant à une grande diversité de situations. Dans le domaine agricole, les Grecs ont mis la main sur deux des régions les plus productives du monde antique, la vallée du Nil et la Basse Mésopotamie (la Babylonie), et du point de vue de l'élevage sur de vastes zones de pâtures situées dans les steppes et les régions hautes de l'Anatolie[173].
Les pouvoirs royaux agissent pour la mise en valeur de terres agricoles, parfois à l'échelle de régions comme le Fayoum en Égypte et la vallée du Tigre en Mésopotamie, pour les besoins des nouvelles capitales, Alexandrie et Séleucie du Tigre. Les rois semblent aussi avoir agi pour le développement des expériences et savoirs agronomiques, même si cela semble avoir eu un impact limité en dehors des cercles savants[181]. La période voit en tout cas l'invention ou du moins la diffusion de nouvelles techniques pour l'agriculture ou la transformation des produits agricoles : les meules verticales, pressoirs à treuil puis à vis employés pour fabriquer du vin et de l'huile ; des meules à grain plus performantes, notamment la meule tournante, le moulin à sang (actionné par la force animale, introduit depuis l'Italie) puis à la fin de la période le moulin actionné par une roue à eau verticale ; des engins servant à élever l'eau comme la vis d'Archimède et les roues à godets[182].
La conquête grecque entraîne des modifications des pratiques culturales déterminées par les goûts des conquérants. Pour ce qui concerne les céréales, la culture du blé se développe en Égypte, où prédomine l'engrain[183], et en Babylonie, où prédomine l'orge[184]. Il en va de même pour une autre culture caractéristique du mode de vie grec, la vigne, qui se développe par exemple dans la vallée de la Diyala, proche de Séleucie du Tigre, et la Maréotide au sud d'Alexandrie[185]. L'implantation de populations grecques dans de nouvelles régions y stimule les importations de produits agricoles depuis le monde égéen, comme les vins réputés, l'huile d'olive, le miel, les salaisons, des fromages[184].
Monnaie et finances

Les conquêtes d’Alexandre s’accompagnent de la frappe de grandes quantités de monnaie pour financer et récompenser son armée. La capture des trésors achéménides, fondus et convertis en pièces de monnaie, contribue à l’essor de la masse monétaire. Le développement des royaumes hellénistiques et de leurs besoins financiers importants entretient le mouvement d’émissions monétaires, comme le montre l’importante activité de l’atelier monétaire d’Alexandrie[186]. Les monnaies frappées sont surtout en argent, aussi en or et en bronze. Pour les poids, l’étalon attique (celui d’Athènes) est le plus employé. Seuls les royaumes, les ligues et les cités les plus riches (Rhodes, Athènes, Thasos) frappent régulièrement, les autres le font de façon plus épisodique. Les motivations de ces frappes sont avant tout le financement de guerres et de constructions importantes. Elles sont aussi un support de la propagande royale, en diffusant les images des souverains[187].
Les historiens débattent sur le degré de monétisation de l’économie à cette période. La situation semble varier géographiquement et socialement. Incontestablement, les pièces de monnaie hellénistiques circulent sur de plus grandes zones, notamment en Orient où dominent traditionnellement des formes de monnaies pesées et où les pièces sont peu utilisées. Pour les besoins économiques, il y a bien des indices plaidant en faveur d’un développement de l'usage de la monnaie au moins dans certaines régions : l'essor de la monnaie de bronze dans le monde égéen pourrait indiquer un usage accru de la monnaie dans les échanges quotidiens (mais cela pourrait aussi résulter de la demande accrue en argent des rois hellénistiques), les pièces hellénistiques (notamment celles d’Alexandre) font l’objet de nombreuses imitations dans les régions où on n’en frappait pas auparavant, le royaume lagide accroît sa demande de taxes payées en monnaie et non plus en nature (plus que ne le font les Séleucides). Mais il n'empêche que les paiements en nature restent importants, notamment pour les prélèvements fonciers, et qu’on ne repère pas non plus de développement important des ventes de terres ou d’un salariat qui seraient payés en monnaie[188],[189],[190]
Les activités de change et de banque se développent dans la continuité de la période précédente. Elles sont la spécialité des banquiers/changeurs (trapezitai), surtout attestés dans le monde égéen, en Anatolie et en Égypte. Les sources égyptiennes attestent l'existence de systèmes de paiement élaborés, à savoir le giro, une forme de virement bancaire, et la lettre de change, et ce royaume avait vu le développement d'un réseau de banques complexes, publiques et privées. Les banquiers font aussi des prêts, généralement garantis sur leurs propres capitaux, mais parfois aussi sur les dépôts. Il s'agit pour l’essentiel de prêts de consommation, mais il semble aussi y avoir des prêts de production[191],[192].
Échanges et marchands
L'élargissement du monde grec et de l'urbanisation ont manifestement joué un rôle moteur dans cet essor des échanges, mais il concerne avant tout certaines régions, surtout les grandes villes, et laisse de côté d'autres espaces plus isolés. La majorité de la population, paysanne, se repose comme durant la période précédente surtout sur l'autoconsommation complétée par des échanges au niveau local[193]. Le commerce méditerranéen connaît un essor marqué dans la continuité des périodes précédentes, les autres routes commerciales majeures se développant étant celles vers l'Arabie et l'Inde, connectant les réseaux de la Méditerranée et de l'océan Indien, par la mer Rouge où les Lagides construisent des ports, le golfe Persique où s'étendent les Séleucides, et la péninsule arabique où se développe le commerce caravanier[194].
Les échanges à longue distance concernent l'approvisionnement du monde égéen en céréales égyptiennes, le commerce du bétail et des esclaves provenant de la mer Noire, et les produits de luxe comme les épices et pierres précieuses venues du monde indien. Les principaux centres commerciaux développés durant la première partie de la période sont Alexandrie et Rhodes, plus tard l'expansion romaine favorise le développement de Délos et le rôle central de Rome dans le commerce méditerranéen ; l'essor du commerce caravanier accompagne aussi celui de Pétra. Les villes sont d'une manière générale d'importants centres de consommation, et de production de biens de luxe. La tendance est probablement à la croissance des échanges à longue distance, comme l'illustre le fait qu'on connaît plus d'épaves de bateaux de cette période que des précédentes (par exemple l'épave de Kyrénia et l'épave de Mahdia), également le développement des institutions bancaires et financières, et celui des installations portuaires (dont les phares)[173]. Les amphores sont le contenant par excellence employé dans les échanges, et l'étude de leurs timbres (servant pour leur taxation) permet de mieux comprendre les circuits commerciaux, en particulier celui de Rhodes, qui exporte beaucoup de vin et d'huile de basse qualité[195].
- Amphores rhodiennes mises au jour dans l'épave de Kyrénia, naufragée au large de Chypre vers Musée de l'épave de Kyrénia.
Les réseaux commerciaux sont tissés par des hommes d'affaires implantés dans les principaux lieux commerciaux, surtout des ports. Il s'agit d'armateurs (naukleroi), de marchands (emporoi), d'entrepositaires/distributeurs (ekdocheis) et de banquiers/changeurs (trapezitai)[197]. Les marchands aventureux peuvent s'enrichir : Sophytos, originaire d'Alexandrie d'Arachosie, l'actuelle Kandahar en Afghanistan, a laissé une inscription rapportant comment, alors que sa famille était ruinée, il a quitté sa patrie et s'est enrichi dans le commerce maritime, sans doute sur l'océan Indien et le golfe Persique, revenant chez lui pour rebâtir la demeure de ses ancêtres[198]. Les commerçants phéniciens sont en particulier actifs et implantés dans des cités grecques[199], plus tard ceux d'Italie étendent leur influence en profitant de l'hégémonie romaine[180]. Lors qu'ils s'implantent durablement dans un lieu, ils s'organisent en associations en fonction de leur lieu d'origine, comme cela est attesté à Délos. Les archives égyptiennes de Zénon de Caunos documentent aussi l'existence de réseaux d'affaires potentiellement étendus (il commerce notamment avec la Judée), bien que surtout organisés dans un cadre local/régional[200].
Niveaux et inégalités économiques
La question de savoir s'il y a eu une croissance économique lors de la période hellénistique est complexe à résoudre, mais divers indices plaident en ce sens. La croissance de la population dans plusieurs régions ainsi que des progrès dans les conditions matérielles quotidiennes semblent indiquer qu'au moins une partie de la population a vu ses conditions s’améliorer. Les échanges de biens connaissent aussi un essor. Cela concerne en particulier les régions centrales des nouveaux royaumes, l'émergence d’une métropole telle qu'Alexandrie, nécessitant un approvisionnement régulier et important, ne pouvant se faire que par l’existence de ressources plus importantes. A contrario, la prospérité qu’avaient connu de nombreuses cités du monde égéen durant l'époque classique s'étiole progressivement durant la basse époque hellénistique[201],[202]
En tout état de cause, la richesse est inégalement distribuée, et elle l'est peut-être même de moins en moins bien, puisque l’idéologie égalitariste des cités grecques semble en berne. La prospérité des plus riches est étalée dans des résidences au luxe ostentatoire (sans doute plus grandes que celles des élites des époques antérieures), des mausolées funéraires imposants, et leurs démonstrations de générosité dans le cadre de l'évergétisme, tout cela contribuant à leur prestige et à leur position dans la société, comme cela est visible par les honneurs publics reçus par certains grands évergètes. D'une manière générale la vie politique des cités hellénistiques est de plus en plus aux mains des plus riches[203],[204].
Savoirs et sciences hellénistiques
Lieux de savoir et érudits
Au IVe siècle av. J.-C. la vie intellectuelle est dominée par Athènes, avec notamment ses écoles philosophiques fondées par Platon, Aristote, Épicure et Zénon de Kition, dont les centres d'intérêt sont très larges et touchent largement aux disciplines scientifiques, et ses poètes tragiques et comiques. La formation des royaumes hellénistiques aboutit à l'émergence de nouveaux centres intellectuels soutenus par les rois : Pella en Macédoine, Alexandrie en Égypte et plus tard Pergame en Anatolie. Lorsque la domination politique passe à Rome, celle-ci devient progressivement un centre intellectuel, avec des savants grecs. Il faut y ajouter des cités qui sont particulièrement actives dans certaines activités, en plus d'Athènes et ses écoles de philosophie, notamment Syracuse la patrie d'Archimède et Rhodes où a notamment été actif Posidonios[205]. Ces principaux foyers intellectuels disposent de vastes bibliothèques, possédées par des personnes privées mais surtout par les rois, qui organisent les collections les plus importantes. Elles sont manifestement calquées sur le modèle de celle du Lycée d'Aristote (de possibles influences égyptienne et babylonienne ont été proposées, sans éléments probants) et connaissent leur expression la plus éloquente avec la fameuse « Bibliothèque d'Alexandrie », même si d'importantes collections sont constituées à Pella et à Pergame, et plus tard dans le monde romain, grâce au pillage, à l'achat ou à la copie d’œuvres grecques (comme la villa des Papyrus mise au jour à Herculanum). On trouve de plus petites bibliothèques dans bien d'autres cités hellénistiques, souvent dans leur gymnase[206].
Parmi tous ces lieux de savoir, c'est Alexandrie qui occupe la place la plus importante. L'installation du pouvoir ptolémaïque à la fin du IVe siècle av. J.-C. s'accompagne d'une politique active dans le domaine savant, qui doit être largement au service du pouvoir, les érudits étant appelés à célébrer la gloire de la famille royale, faire des inventions qui lui seraient utiles, et plus généralement contribuer à son prestige en faisant de la cité le phare de l'hellénisme. Ptolémée Ier fait venir Démétrios de Phalère, disciple d'Aristote et oligarque chassé d'Athènes, pour lui faire créer une vaste bibliothèque sur le modèle aristotélicien. La Bibliothèque d'Alexandrie aurait compris jusqu'à 500 000 rouleaux de papyrus à son apogée. Ce chiffre est sans doute exagéré, mais il fait peu de doute qu'elle est rapidement devenue la plus grande collection de textes du monde méditerranéen, et de loin. Pour soutenir les activités savantes, le pouvoir royal entretient des érudits, qui sont rattachés au Mouséion (le « Musée »), le temple des Muses, déesses des disciplines savantes. Il n'est donc pas étonnant qu'Alexandrie ait rapidement attiré les plus grands esprits du monde grec dès le règne de Ptolémée II, attirés par sa bibliothèque et des conditions de travail sans pareilles, et soit devenue le principal lieu de création intellectuel, donnant naissance à sa propre tradition savante dans la poésie, les techniques, les mathématiques, la médecine, la géographie, etc. La liste des érudits de premier plan qui ont fait au moins une partie de leur carrière à Alexandrie est longue : les poètes Callimaque de Cyrène, Théocrite, Apollonios de Rhodes, Lycophron, les critiques et grammairiens Aristophane de Byzance et Aristarque de Samothrace, les ingénieurs Ctésibios et Philon de Byzance, les médecins Hérophile et Érasistrate, le mathématicien Euclide, le mathématicien-astronome Apollonios de Perga, des savants polyvalents comme Ératosthène, et sans doute d'autres grands esprits dont le passage à Alexandrie n'est pas confirmé mais plausible. Cela s'accompagne aussi d'un vaste travail de critique littéraire et de classification des œuvres en fonction de leur genre (canon alexandrin), contexte auquel on doit aussi les habitudes de groupements ce qui est plus remarquable par sept, comme les « Pléiades » d'auteurs ou les Sept merveilles du monde. Cela s'accompagne aussi d'éditions critiques de textes, à commencer par celles des épopées homériques, réalisées à partir des différentes versions en circulation[208],[209],[210],[211].

Les savants de l'époque hellénistique ne se limitent en général pas à un seul domaine, les qualifications modernes telles que « mathématicien », « physicien » ou « ingénieur » étant souvent réductrices au regard de la diversité de leurs accomplissements. Les gens de l'époque employaient le terme de « philologue », un amoureux de la connaissance, pour désigner un érudit polyvalent. Un cas particulièrement prononcé est Ératosthène (v. 285-194), originaire de Cyrène et devenu directeur de la Bibliothèque d'Alexandrie, surtout connu pour son travail de géographe mathématicien lui ayant permis de calculer avec une approximation remarquable la circonférence de la Terre. Mais il a aussi rédigé un ouvrage fondateur de la géographie et de la cartographie, mis au point la première chronologie « rationnelle » (sans référence à des événements mythiques) reposant sur les vainqueurs des courses d'un stade aux concours d'Olympie qui devait servir de modèle, divers travaux de mathématiques, des ouvrages de philosophie, des poèmes épiques, un ouvrage de critique littéraire concernant la comédie. Comme souvent pour les érudits hellénistiques, l'essentiel de son œuvre est perdue et n'est connue que par des fragments et des mentions faites par d'autres. Mais son importance dans ces divers champs peut être mesurée par son surnom, « Bêta », la seconde lettre de l'alphabet grec, qui signifie qu'à défaut d'avoir été le meilleur dans un des nombreux domaines où il s'est aventuré, il avait les qualités pour être le second dans plusieurs d'entre eux si ce n'est tous[212],[213].
Poésie et belles-lettres
Le début de la période hellénistique voit Alexandrie devenir le principal foyer littéraire du monde grec, qu'il s'agisse des études ou de la création. L'effort de collecte, de compilation, de classification et de critique littéraires portant sur les textes grecs des époques archaïque et classique donne de nouveaux outils aux poètes alexandrins. Ils vont créer un style marqué par le raffinement et l'érudition, truffé d'allusions aux œuvres antérieures, puisant dans celles-ci pour y trouver une langue, des expressions, des métriques, des thèmes qui vont être réassemblés pour produire des œuvres novatrices, qui se veulent subtiles voire espiègles. Ils emploient différentes formes de poésie, notamment l'épigramme ou l'idylle, qui sont en général de courtes œuvres, de même que l'épyllion, récit mythologique bref. Leurs travaux sont souvent seulement connus par des fragments, et de nombreux auteurs ne sont que des noms sans œuvres qu'on puisse leur rattacher, bien que la découverte de papyrus littéraires fasse encore progresser la connaissance de cette littérature (comme les épigrammes de Posidippe de Pella mis au jour en 2001). Malgré ces lacunes il est évident que cet « alexandrinisme » littéraire, qui rejoint souvent les travaux scientifiques réalisés dans le même milieu, exerce une influence considérable dans l'histoire de la littérature grecque, et également pour la formation de la littérature latine classique. La littérature hellénistique ne peut néanmoins pas être cantonnée à Alexandrie : Athènes produit encore des auteurs de talent (Ménandre), les cours de Macédoine et de Pergame sont des foyers actifs, et les concours poétiques qui florissent dans le monde hellénistique diffusent la création poétique et sa représentations dans de nouvelles régions. Cela ressort aussi du fait que les hommes de lettres de la période soient originaires de lieux dispersés (dont Cyrène, Syracuse, Rhodes, Kos, l’Égypte, l'Anatolie, etc.), quand bien même ils font l'essentiel de leur carrière à Alexandrie ou y passent à un moment[214].
Un des plus illustres représentants de la poésie alexandrine du IIIe siècle av. J.-C. est Callimaque, originaire de Cyrène, venu à Alexandrie pour se mettre au service de Ptolémée II. Il pratique la critique littéraire en écrivant notamment le premier catalogue raisonné monumental (120 livres) des auteurs grecs, les Pinakes, qui fait référence à l'époque hellénistique. Il emploie sa connaissance profonde de la poésie ancienne pour créer de nombreux poèmes, notamment des épigrammes et élégies dans lesquelles il excelle, des hymnes aux divinités, des louanges à la famille royale, aussi un récit mythologique plus long comme l’Hécalé[216]. L'autre grande figure poétique de son temps est Théocrite, originaire de Syracuse, surtout célébré pour ses idylles, des poèmes bucoliques qui inspirent fortement les générations postérieures. Apollonios de Rhodes est quant à lui connu et célébré dans l'Antiquité pour un long poème épique, les Argonautiques, qui relate les aventures des Argonautes dirigés par Jason et leur quête mouvementée pour obtenir la Toison d'or. S'inspirant des épopées homériques, il renouvelle le genre épique pour réaliser la première grande épopée littéraire depuis Homère et Hésiode. D'autres grands poètes de l'époque sont connus, faisant partie avec les précédents de la « Pléiade poétique », groupe de sept poètes dont la composition peut varier, notamment Aratos de Soles (qui a surtout exercé à la cour macédonienne), Lycophron, Nicandre de Colophon ou encore Philétas[217].
Les liens entre poésie et sciences ressortent dans quelques œuvres qui mettent en poèmes les connaissances scientifiques de leur temps : Aratos a composé les Phénomènes, long poème évoquant les connaissances astronomiques de l'époque ; le Problème des bœufs d'Hélios d’Archimède prend la forme d'une élégie ; Ératosthène a composé une épigramme pour conclure un de ses traités mathématiques. Cela prouve à tout le moins qu'il n'y a pas de coupure radicale entre sciences et poésie, et pourrait aussi indiquer que la forme poétique est une manière de diffuser les connaissances scientifiques de manière récréative à une plus large audience[218],[219].


Dans le domaine du théâtre, le milieu littéraire alexandrin du IIIe siècle av. J.-C. connaît également une « Pléiade tragique » avec notamment Lycophron, Sosithée, Philiscos de Corcyre, etc. Les concours tragiques participent de la popularité du genre, incitant à de nouvelles créations. La comédie est dominée par la figure de Ménandre, poète athénien actif au tout début de la période, figure majeure de ce qui a été surnommé la « Nouvelle Comédie », développant des personnages comiques archétypaux. Vainqueur de nombreux concours, ses œuvres sont souvent jouées dans le monde hellénistique puis gréco-romain. Malgré cette popularité il n'était connu que par des fragments jusqu'au début du XXe siècle quand des papyrus de ses comédies ont été mis au jour. Après lui la Nouvelle Comédie se poursuit avec des auteurs tels que Posidippe de Cassandréia qui acquiert une grande renommée. Les représentations plus courtes (une dizaine de minutes), les mimes sont également en vogue à la période, avec notamment les œuvres d'Hérondas, également connues par papyrus, qui ont pour cadre la vie des petites gens, un brin vulgaires à l'occasion tout en recourant à des formes poétiques recherchées[217],[220],[221].
Parmi les œuvres connues seulement par fragments mais apparemment appréciées et influentes dans l'Antiquité, les Contes milésiens d'Aristide de Milet, est un recueil d'histoires courtes, avec des passages érotiques, qui aurait inspiré (après traduction) les poètes latins Apulée, Ovide et Pétrone ainsi que le poète grec Lucien de Samosate[222].
Autre genre pour l'essentiel perdu, la littérature historique hellénistique s'inscrit dans la continuité de celle de l'époque classique, notamment Hérodote. Certains des personnages historiques de premier plan ont écrit leurs mémoires, en premier lieu Ptolémée Ier. Selon ce qu'en disent des textes antiques, les historiens hellénistiques auraient surtout mis l'emphase sur les grands hommes et les récits aux accents tragiques, usant de pathos pour faire des personnages historiques des figures théâtrales, privilégiant l'émotion et la morale sur les faits. Principal critique de cette approche, Polybe (IIe siècle av. J.-C.) se démarque en privilégiant une approche rationnelle de l'histoire dans ses Histoires, en grande partie perdues mais essentielles pour connaître l'histoire de la conquête romaine de la Grèce. Diodore de Sicile (Ier siècle av. J.-C.) puise dans tout ce corpus aujourd'hui largement disparu pour sa monumentale Bibliothèque historique, dont la majeure partie est également perdue, exemple d'histoire universelle qui semble en vogue à l'époque[223].
Écoles philosophiques

La philosophie hellénistique est dominée par quatre courants, tous partis d'Athènes qui garde la primauté dans ce domaine[224]. Le IVe siècle av. J.-C. (donc en bonne partie la fin de l'époque classique) voit la constitution de grandes « écoles » philosophiques qui s'inscrivent dans la continuité d'un fondateur : Platon, Aristote, Épicure, Zénon. Elles disposent d'un centre d'enseignement attitré, situé à Athènes, qui leur donne leur nom : l'Académie pour les Platoniciens, le Lycée pour les Aristotéliciens, le Jardin pour les Épicuriens, le Portique (Stoa) pour les Stoïciens. La nature exacte de ces écoles est débattue. Leur fonctionnement a pu être rapproché de celui d'associations religieuses. Elles enseignent et diffusent la pensée de leur fondateur, célèbrent sa mémoire (Platon reçoit un culte), forment des continuateurs dont les meilleurs prennent la tête de l'école (scholarques) afin de les perpétuer. Elles sont censées proposer des interprétations de la pensée de leur fondateur, poursuivre son œuvre, plutôt que la critiquer et en diverger, mais la fidélité à leur fondateur est fluctuante. Il existe par ailleurs des divergences entre les écoles sur ce qu'il convient d'étudier, donc ce qui est central dans la connaissance : elles s'accordent toutes pour considérer que la physique, l'étude la nature, est importante, mais elles divergent sur l'intérêt accordé à d'autres disciplines (mathématiques, rhétorique, éthique, théologie, etc.). La plupart de ces écoles forment un cercle fermé réservé à des initiés, sauf le Jardin épicurien qui est ouvert au plus grand nombre[225],[226].
Le courant platonicien conserve un prestige important, d'autant plus que c'est sur son modèle que se sont formées les autres écoles. Son histoire durant l'époque hellénistique reste mal connue. Il est généralement considéré que le sixième scholarque de l'école, Arcésilas de Pitane (actif à partir des années 260), donne un tournant plus sceptique à la pensée platonicienne (Nouvelle Académie). Cette tendance prend fin sous Antiochos d'Ascalon (actif au début du Ier siècle av. J.-C.) qui adopte une posture plus éclectique, reprenant des éléments des pensées aristotélicienne et stoïcienne. L'Académie est un lieu d'enseignement important, où se forme notamment Cicéron[227].
Le courant aristotélicien (on parle aussi de « Péripatéticiens » en raison de la propension de ses membres à philosopher en déambulant) est dominé au début de la période hellénistique par la figure de Théophraste, disciple et successeur d'Aristote, qui poursuit son travail encyclopédique marqué par la collecte d'informations et d'opinions, vue comme une préparation nécessaire aux spéculations, et produit d'importants travaux de sciences naturelles[228]. Après lui l'influence aristotélicienne semble décliner, notamment parce que son successeur Straton de Lampsaque abandonne l'encyclopédisme pour se concentrer sur la physique seule, et c'est Alexandrie qui devient le principal centre de cette école[229]. Mais c'est sans doute un peu réducteur car cette école a encore une influence importante, notamment avec les travaux de Critolaos (IIe siècle av. J.-C.) dans le domaine de l'éthique[224].
L'épicurisme, qui doit son nom à Épicure (341-270), enseignant dans le « Jardin », qui recherche le bonheur par la satisfaction des seuls désirs basiques, la recherche de l'ataraxie, l'« absence de troubles », qui permet de se libérer des anxiétés. Son enseignement est ouvert à tous ceux qui souhaitent le recevoir, y compris les femmes, et est marqué par une forme de prosélytisme qui lui assure un certain succès. Les doctrines de l'épicurisme restent stables dans le temps comparées aux autres courants. Elles reposent sur l'atomisme, une approche empirique du savoir, et un hédonisme ascétique[224],[230]. L'implication politique est en principe rejetée par le fondateur, mais ses successeurs se font souvent conseillers des rois et grands personnages politiques[231].
Le stoïcisme, développé par Zénon de Kition (336-262), généralement considéré comme l'opposé du précédent bien qu'il ait également pour but l'ataraxie, professe la compréhension et l'acceptation du monde naturel sans laisser ses sentiments l'emporter. Influencé par le socratisme et le cynisme, il rejette les appartenances politiques et sociales. Après la mort de son fondateur, il est marqué par le développement d'une croyance en la Providence, d'intenses débats internes et des penseurs majeurs, en particulier le troisième scholarque Chrysippe de Soles (IIIe siècle av. J.-C.). Au IIe siècle av. J.-C. Posidonios implante un important centre stoïcien à Rhodes. Ce courant gagne ensuite une grande influence et acquiert une forme de respectabilité. Plusieurs Stoïciens servent les grands de leur monde, notamment les élites romaines qui prennent goût à cette école philosophique[224],[232],[233].
D'autres courants philosophiques sont actifs et influents durant la période. Le cynisme, avec notamment Diogène de Sinope, refuse radicalement les conventions sociales pour vivre une vie très modeste, s'imposer des douleurs physiques, plaisantant sur les sujets sérieux, avec une volonté provocatrice[234]. Le scepticisme, constitué par Pyrrhon, met l'emphase sur le doute, le savoir et la vertu, incitant au développement d'une vie intérieure pour atteindre l'ataraxie. Il ne débouche par sur la création d'une école philosophique, mais influence à des degrés divers les grandes écoles de la période[235].
Sciences
L'époque hellénistique commence au moment où meurt le philosophe Aristote, dont l’œuvre est marquante pour l'histoire des sciences. Tel que mis en avant par L. Taub, une des tendances de la période est en effet l'imbrication entre considérations philosophiques et scientifiques, les philosophes s'intéressant à la nature du monde et donc à des préoccupations qui sont scientifiques du point de vue moderne. Parmi les principaux courants, les Péripatéticiens continuent l’œuvre d'Aristote en amassant une grande quantité de données afin de procéder à des comparaisons et des réflexions, à l'image de ce que fait son successeur Théophraste, tandis que les Platoniciens, souvent inspirés également par le Pythagorisme, sont intéressés par les mathématiques qui sont vus comme une manière de comprendre l'Univers et ses principes. Les savants de la période sont souvent marqués, certes à des degrés divers, par un des courants philosophiques et cela peut imprégner leurs recherches. Un autre aspect des sciences hellénistiques sont la volonté de rendre publics les résultats des recherches, par des publications qui permettent de diffuser les découvertes, voire des sortes de travaux de vulgarisation, parmi lesquels se trouvent les poèmes scientifiques déjà évoqués. Lorsqu'un auteur tel qu'Archimède choisit de faire connaître ses travaux, c'est aussi bien pour les rendre utiles pour d'autres que pour assurer sa renommée. Les sciences et techniques de la période sont du reste en bonne partie connues par des ouvrages d'auteurs latins qui les compilent et les diffusent pour un lectorat non grec, comme Pline l'Ancien et Vitruve. La mise au point et la diffusion de dispositifs techniques et d'instruments tels que les cadrans solaires contribue également à rendre publiques les avancées scientifiques du temps. Un autre élément marquant des sciences hellénistiques est l'intérêt pour les grands nombres, et les considérations numériques, qui se voient dans de nombreux travaux visant à calculer les distances et la taille de montagnes, de la Terre, des astres, etc.[236].

Les mathématiques grecques semblent avoir été peu développées avant le début de l'époque hellénistique. Elles sont surtout attestées dans des travaux de philosophes comme Platon ou des Pythagoriciens, et également Aristote. Après lui s'opère une séparation entre les deux qui se traduit par l'apparition de traités qui ont pour objet de résoudre des problèmes par des démonstrations les plus convaincantes possible et d'en dégager des principes généraux, théorèmes et axiomes[237]. Euclide (v. 325-250) est la figure majeure du début de la période. Il a surtout laissé une œuvre maîtresse, les Éléments, reposant sans doute en partie sur des travaux antérieurs qui sont perdus, qui sert de socle à l'enseignement de la géométrie jusqu'à l'époque moderne (géométrie euclidienne)[238]. Archimède (v. 287-212/1) est l'autre mathématicien de premier plan de l'époque hellénistique. Il a passé l'essentiel de sa vie à Syracuse, sous la protection du roi Hiéron II, correspondant avec les principaux savants de son temps, dont Ératosthène. Il a laissé un ensemble de traités plutôt courts consacrés chacun à un problème, faisant l'objet d'une résolution avec une démonstration robuste. Il pose les bases d'une utilisation des mathématiques pour la physique, dans des travaux comme son Traité des corps flottants qui expose la « poussée d’Archimède »[239].
Concernant l'astronomie, le principal foyer d'études au début de l'époque hellénistique se trouve en Babylonie, où des prêtres ont développé une longue tradition d'observations astronomiques précises, compilées sur plusieurs siècles, et élaboré des modèles prédictifs efficaces, dont certains ont une base arithmétique. Ces pratiques se mêlent à d'autres qui relèvent de l'astrologie, notamment les horoscopes. L'astronomie-astrologie babylonienne influence fortement celle des Grecs, qui en ont au moins une vague connaissance dès l'époque classique, comme cela se voit dans les travaux de Méton d'Athènes qui reprend aux Babyloniens le cycle portant son nom, qui a pour but de faire concorder les années lunaires et solaires. Les astronomes grecs se différencient néanmoins parce qu'ils s'appuient sur des modèles explicatifs de base géométrique pour reproduire les mouvements des corps célestes, à l'image d'Eudoxe de Cnide et de Callippe de Cyzique, les deux principaux astronomes grecs du IVe siècle av. J.-C. Leurs finalités restent pratiques, notamment améliorer le calendrier et les divisions du temps, étudier le lever et le coucher des astres. Euclide s'intéresse également à l’astronomie, par une approche géométrique. Aristarque de Samos (actif v. ) propose le premier système géocentrique connu. D'autres grands scientifiques du IIIe siècle av. J.-C. tels qu'Archimède s'intéressent à l'astronomie, mais pour l'essentiel cette discipline s'en tient à l'observation et à la description des phénomènes astraux. Les recherches sont souvent numériques : sur la distance entre des astres (la Terre et la Lune, la Terre et le Soleil), leur volume, le nombre d'étoiles dans le ciel, ou encore le nombre de grains de sable qui permettraient de remplir l'Univers dans L'Arénaire d'Archimède. Hipparque (v. 185-) bouleverse l'astronomie grecque en introduisant le principe des modèles astronomiques prédictifs, repris des travaux des astronomes babyloniens dont il avait manifestement une connaissance approfondie, mais en conservant la préférence grecque pour la géométrie (notamment la trigonométrie) plutôt que l'arithmétique. Cela lui permet de développer des modèles concernant les mouvements astraux et notamment l'orbite lunaire, de découvrir le principe de précession des équinoxes, et d'élaborer un catalogue d'étoiles très détaillé. Les travaux des astronomes du reste de la période hellénistique sont très mal connus, mais ils poursuivent manifestement la voie ouverte par Hipparque[240]. Le développement de l'astronomie hellénistique se voit également dans les instruments employés pour cette discipline. Le gnomon et la cadran solaire sont d'un usage plus courant, et se retrouvent dans les espaces publics. Un autre outil visible au public est le parapegme, almanach gravé sur pierre dont un exemplaire hellénistique est connu à Milet, comprenant des trous renvoyant à des dates du calendrier, dans lesquels on peut insérer des jalons mobiles et ainsi faire correspondre approximativement à ces dates des phénomènes célestes et météorologiques. D'autres outils sont développés comme le dispositif d'Archimède élaboré pour mesurer le diamètre du Soleil, et le « mécanisme d'Anticythère », le plus complexe instrument mécanique hellénistique connu, qui sert probablement à reproduire les mouvements des astres[241],[242]. Les connaissances astronomiques sont aussi mobilisées pour l'astrologie, en particulier celle des horoscopes qui connaît un important développement à l'époque hellénistique, sur le modèle babylonien[243].

La géographie hellénistique se développe grâce à une meilleure connaissance du monde permise par l'expansion du monde grec et des explorations plus lointaines. En tant que discipline, elle vient souvent en tandem avec l'astronomie, recours aux mathématiques, comme cela ressort des travaux d’Ératosthène et d'Hipparque, et sert à réaliser des travaux cartographiques. Le premier en particulier a contribué à forger une discipline géographique autonome, avec son traité Géographie. Il débarrasse les descriptions du monde des éléments fantaisistes qui se trouvaient dans des travaux antérieurs, et y inclut des travaux mathématiques d'un nouveau type, avec l'emploie de coordonnées. Son accomplissement le plus célèbre est sa mesure de la circonférence de la Terre, remarquablement précise au regard des moyens dont il disposait. Ces travaux géographiques plus précis dans la localisation et la mesure des distances sont des instruments appréciés des administrations royales hellénistiques. D'autres savants de l'époque ont produit des travaux géographiques disparus, comme Posidonios et Polybe. Au début de l'époque romaine impériale, Strabon s'appuie sur les travaux des géographes hellénistiques pour rédiger sa monumentale Géographie[244],[245].
La médecine grecque a connu un essor à l'époque classique avec l'élaboration du corpus hippocratique, attribué à la figure quasi-mythologique d'Hippocrate, qui fait l'objet de commentaires à l'époque hellénistique, qui sont pour l'essentiel perdus, comme la majeure partie de la littérature médicale de la période. Elle développe la théorie des humeurs, qui est fondamentale pour la médecine antique et la recherche d'une origine naturelle aux maladies, en concevant le corps comme un tout. Les sanctuaires du dieu guérisseur Asclépios servent de lieux de cure (notamment par des rites d'incubation) et d'exercice de la médecine. Les médecins hellénistiques, ou du moins une partie d'entre eux, appartiennent à des « écoles », comme les dogmatiques/rationalistes qui partent de la théorie et les spéculations, et leurs adversaires empiristes qui se reposent sur l'observation et l'expérience. Aristote, lui-même fils de médecin, avait rédigé un traité de médecine perdu et mis en avant la nécessité de procéder à des études anatomiques pour faire progresser l'art médical. À Alexandrie, Érasistrate et Hérophile, dogmatistes, mettent cette pratique en œuvre et font progresser la connaissance du corps humain, même si leurs interprétations restent marquées par des conceptions erronées telles que celle qui veut que les artères transportent la pneuma, de l'air/du fluide qui a un rôle vital. Les autres principaux centres d'études médicales sont Cos et Cnide, où se trouvent d'importants sanctuaires d'Asclépios[246],[247].
Parmi les autres domaines scientifiques qui se développent durant l'époque hellénistique, peuvent être mentionnés la botanique, marquée en particulier par l’œuvre de Théophraste (v. 370-), continuateur d'Aristote dans l'accumulation de données qui lui permet de dégager des classifications entre les plantes (ce qui lui permet par exemple de distinguer entre monocotylédones et dicotylédones)[248], ou l'optique qui progresse notamment grâce à des travaux d'Euclide[249].
Parmi les disciplines savantes qui relèvent selon les critères modernes de l'irrationnel, l'alchimie, une science des matériaux, de leurs propriétés et de leur transformation, connaît un développement par des auteurs se réclamant des continuateurs de Démocrite d'Abdère, notamment un « Pseudo-Démocrite » derrière lequel on voit couramment Bolos de Mendès (v. 150-100). On y retrouve des éléments des sciences et techniques hellénistiques tels que l'explication par des spéculations philosophiques (comme la « sympathie universelle » du stoïcisme), le développement d'un savoir-faire (technè) recherchant l'imitation (mimesis) de la nature la plus parfaite possible (en particulier les substances précieuses telles que l'argent, la pourpre et les gemmes), l'étude des éléments et la recherche de leurs propriétés, pour aboutir à des transformations des matières travaillées qui rapprochent cet art de ceux de la métallurgie, de l'orfèvrerie, de la verrerie et de la teinture[250],[251].
Innovations techniques
Du point de vue de l'histoire des techniques, la période hellénistique s'inscrit plus largement dans une longue phases d'innovations qui couvre de nombreux domaines et s'appuie sur les acquis des civilisations égyptienne et mésopotamienne pour les diffuser et les améliorer. Elle se caractérise par rapport aux périodes antérieures par l'apparition de textes techniques décrivant les inventions de l'époque, aussi bien d'un point de vue théorique que pratique. Aristote est le premier à développer des considérations théoriques dans sa Physique, et à sa suite des membres de l'école péripatéticienne font de même, en particulier Straton de Lampsaque. Archimède est l'inventeur le plus célébré de cette période. C'est avant tout un mathématicien comme vu plus haut, mais il étudie les comportements des corps physiques avec des mathématiques (ce qui rejoint aussi ses travaux sur les corps astraux et leurs masses), par exemple la notion de centre de gravité. Cela l'aide à mettre au point des machines, notamment des engins de siège. Mais c'est surtout Alexandrie qui est le foyer d'inventions. Les inventeurs ont laissé peu de textes, mais leurs noms ont été transmis ainsi que les machines qu'on leur attribue. Ctésibios est reconnu comme le premier grand inventeur alexandrin, qui développe la mécanique et aussi la pneumatique, qui repose sur l'étude et la compréhension de la circulation des fluides, air et eau (ce qui rejoint les théories physiologiques des médecins alexandrins). Ses écrits ne sont pas connus, mais certains d'un autre ingénieur d'Alexandrie, Philon de Byzance, nous sont parvenus, documentant la première phase d'inventions du IIIe siècle av. J.-C. Les autres sources majeures se situent après la fin de l'époque hellénistique : le latin Vitruve qui écrit au tournant de notre ère, et l'alexandrin Héron d'Alexandrie qui écrit au Ier siècle. Parmi les machines mentionnées par ce dernier, seules un quart sont attestées dans les écrits de Philon : cela laisse supposer que les autres ont été inventées durant la période d'environ trois siècles qui les sépare, et donne une idée de l'aspect innovateur de cette époque, qui se poursuit du reste durant l'époque impériale. L'archéologie fournit d'autres informations majeures, notamment pour les applications des inventions et les emplois des machines au quotidien, pour des besoins plus pratiques que ceux évoqués par les traités des ingénieurs (hydraulique, agriculture, transport, médecine, verrerie, etc.). Elle permet aussi de connaître des mécanismes non attestés par des textes, comme la machine d'Anticythère[252],[253].
Les différentes machines mécaniques[254] et pneumatiques[255] évoquées dans les traités antiques ont souvent une finalité ludique ou du moins non pratique. Elles n'en révèlent pas moins le niveau d'ingéniosité atteint par les inventeurs de l'époque, et plus largement leur capacité à appliquer les connaissances physiques sur les masses, les mouvements, l'air et l'eau pour élaborer des dispositifs complexes. Ctésibios met ainsi au point une variante plus élaborée de la clepsydre, outil permettant de mesurer le passage du temps avec l'écoulement de l'eau, des pompes à piston, un orgue hydraulique ainsi que des automates[256]. Philon met au point différentes machines, comme la servante automatique, automate de forme humaine qui verse de manière automatisée de l'eau. Héron et Vitruve évoquent aussi des fontaines automatiques, des théâtres d'automates, des horloges à eau automatiques sonores[257]. Des machines servent aussi dans la mise en scène du pouvoir, par exemple un dispositif mis au point à Pergame pour qu'une statue vienne déposer une couronne d'or sur la tête de Mithridate VI (Plutarque, Vie de Scylla, XI, 1-2). L'emploi de mécanismes à engrenages pour ce type d'objet est documentée de manière remarquable par la machine d'Anticythère, mise au jour dans une épave du Ier siècle av. J.-C. Il s'agit d'un dispositif très complexe utilisant plusieurs roues à dents triangulaires pour rendre les mouvements d'astres, y compris des anomalies, au moyen d'une échelle divisée de manière non uniforme et d'engrenages différentiels, combinant donc les connaissances scientifiques et techniques. Ce mécanisme n'est manifestement pas le produit d'une seule tentative, mais le résultat d'une évolution impliquant la réalisation d'autres machines de même type. Du reste il est significativement plus compliqué que tout ce qui est décrit dans les traités de mécanique survivants, ce qui laisse supposer l'existence d'autres machines sophistiquées non documentées[258]. La vapeur peut être employée pour des sons. La recherche sur la fabrication de sons artificiels a pour but l'imitation de la nature, comme dans différentes formes d'art de l'époque. Ces dispositifs sonores sont notamment employés dans les sanctuaires[259].
- Reconstruction de la « servante automatique » de Philon de Byzance. Musée de la technologie grecque antique, Héraklion.
- Un des fragments de la machine d'Anticythère. Musée national archéologique d'Athènes.
Un domaine privilégié d'application des innovations techniques est la poliorcétique, l'art d'assiéger les villes[260]. Les rois qui emploient des ingénieurs sont en effet très demandeurs d'engins permettant de mener des assauts ou bien d'y résister. L'assiégeur par excellence, Démétrios Poliorcète, fait ainsi fabriquer de nouvelles machines de siège, notamment l'hélépole, une tour d'assaut haute de neuf étages. Philon de Byzance consacre un traité à la poliorcétique, et les ingénieurs alexandrins s'y illustrent, de même qu’Archimède lorsque sa cité de Syracuse est assiégée par les Romains. Les engins à projectiles, catapultes et balistes, font partie des machines améliorées durant cette période[261],[262]. Ctésibios aurait même utilisé ses découvertes en pneumatique pour fabriquer des engins tirant des projectiles avec de l'air comprimé, manifestement sans succès[263].
D'autres machines qui se diffusent à cette période, voire y apparaissent, sont les meules verticales, pressoirs à treuil puis à vis servant pour fabriquer du vin et de l'huile. Le moulin à eau à roue verticale est attesté à partir du milieu du Ier siècle av. J.-C.[264] Dans l'hydraulique, en plus des inventions évoquées précédemment concernant la pneumatique, la vis d'Archimède (ainsi nommée parce que son invention lui est attribuée par Vitruve) permet d'améliorer l'élévation de l'eau. L'art des aqueducs progresse également : celui de Pergame dispose d'une conduite forcée par siphon inversé. Ces progrès sont ensuite utilisés à Rome[265].