A. Dirk Moses
historien australien
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Anthony Dirk Moses (né en 1967) est un chercheur australien spécialiste du génocide. Ses travaux portent sur le concept lui-même, ses implications politiques et la manière dont des génocides se sont produit au cours de ce qu'il dénomme le « siècle racial » à partir de 1850, en contexte colonial ou en Europe. En 2022, il devient professeur au City College de New York pour la chaire Anne et Bernard Spitzer de sciences politiques après avoir occupé la chaire Frank Porter Graham d'histoire des droits de l'homme à l'Université de Caroline du Nord à Chapel Hill. Il est rédacteur en chef du Journal of Genocide Research.
Jeunesse et éducation
A. Dirk Moses est le fils d'Ingrid Moses, ancienne chancelière de l'Université de Canberra, et de l'historien John A. Moses[1].
Moses obtient son Bachelor of Arts en histoire, gouvernement et droit à l'Université du Queensland en 1987 puis un Master of Philosophy en histoire moderne européenne à l'Université de St Andrews en 1989 suivi d'une Master of Arts en histoire moderne et contemporaine à l'Université de Notre Dame en 1994 et un doctorat à l'Université de Californie à Berkeley en 2000[2]. Sa thèse porte sur la façon dont les intellectuels ouest-allemands ont débattu du passé nazi et de l'avenir démocratique de leur pays.
Carrière
De 2000 à 2010 et de 2016 à 2020, il enseigne à l'Université de Sydney, où il est devient professeur d'histoire titulaire en 2016[3]. Entre 2011 et 2015, il est détaché à l'Institut universitaire européen en tant que titulaire de la chaire d'histoire mondiale et coloniale[4]. En , Moses est nommé professeur émérite Frank Porter Graham d'histoire mondiale des droits de l'homme à l'Université de Caroline du Nord à Chapel Hill[5],[6].
En 2004-2005, il effectue un séjour de recherche à la Fondation Charles H. Revson, au Centre d'études avancées sur l'Holocauste du Musée mémorial de l'Holocauste des États-Unis, pour un projet intitulé « Racial Century: Biopolitics and Genocide in Europe and Its Colonies, 1850-1950 ». En 2007, il est boursier de la Fondation Alexander von Humboldt au Centre de recherche historique contemporaine de Potsdam, et en 2010, boursier du Centre international Woodrow Wilson pour les chercheurs à Washington, D.C. Il a été chercheur invité au Centre de sciences sociales WZB de Berlin pour le constitutionnalisme mondial en septembre-, et chercheur principal au Lichtenberg-Kolleg de Göttingen durant l'hiver 2019-2020.
Il est rédacteur en chef du Journal of Genocide Research depuis 2011 et co-directeur de la collection « War and Genocide » aux éditions Berghahn Books[7]. Il est membre des comités de rédaction du Journal of African Military History, du Journal of Perpetrator Research, de Patterns of Prejudice, de Memory Studies, du Journal of Mass Violence Research, de Borderland e-journal et de Monitor: Global Intelligence of Racism. Il siège également aux conseils consultatifs de l’Institut viennois Wiesenthal d'études sur la Shoah, du Centre d’études de la guerre de l’University College Dublin, de la Memory Studies Association et du projet RePast. Il est par ailleurs membre de l’International State Crime Initiative[réf. nécessaire].
Recherches
L'œuvre de Moses, prise dans son ensemble, propose une histoire critique de l'époque contemporaine autour des violences de masse qu'elle a connu. En 2002, il place son programme de recherche dans une analyse reliant « la construction nationale, la compétition impériale et les luttes raciales internationales et intranationales aux catastrophes idéologiques du xxe siècle ». Il définit ainsi ce qu'il nomme le « siècle racial (en) » débutant vers les années 1850 et caractérisé par la rivalité entre projets de construction nationale et la « fabrique de peuples » dans une recherche d'homogénéité ethnique nationale jusqu'à l'extermination des Juifs d'Europe et autres minorités « raciales » dans les années 1940[8].
Approche critique
Depuis le milieu des années 2000, il développe une réflexion critique sur la notion de génocide prenant notamment en compte des objections historiographiques considérant que c'est un concept chargé de valeurs morales, politisé, qui déformerait la compréhension des réalités historiques[9]. En 2008, il désigne son approche comme « Théorie critique du génocide ou études critiques du génocide » dans la lignée de l'école de Francfort avec une perspective globale en lien avec les conceptions de système-monde de Immanuel Wallerstein et les analyses de Mark Levene sur le rapport entre l'émergence du modèle de l'État-nation en Europe et le développement d'actes génocidaires[10]. En intégrant les génocides dans le mouvement même d'une histoire moderne occidentale marquée par le libéralisme, il se place ainsi en contre-point de ce qu'il nomme une « théorie libérale des génocides » qui renverrait ceux-ci à des idéologies ou régimes totalitaires et verraient une solution dans la diffusion du modèle des démocraties libérales notamment celui des États-unis[10].
Génocide et « sécurité permanente »
Cette perspective critique est revue et développée dans The Problems of Genocide:Permanent Security and the Language of Transgression (2021)[11]. Motivé par la recherche d'une notion opératoire pour la prévention de violences de masse, Moses y considère que « Le concept de génocide fait partie du problème de la destruction des populations civiles plutôt que d'en être la solution »[12].
Il y rejette ce qu'il nomme le « langage de la transgression » qui dépolitiserait le sujet en le renvoyant à la morale par des notions comme « Conscience, choquant, humanité, barbarie, civilisation »[13] et critique l'« aura sacrée » donnée à la notion à partir du cas de la Shoah empêchant des reconnaissances de génocide historiques par des états n'entendant pas se renvoyer eux-mêmes au statut de nazis[14] et favorisant la normalisation d'autres types de meurtre de civils[15].
Il considère ensuite comme cause générale des massacres les attentes de « sécurité permanente » dans une attitude paranoïaque qui mèneraient à viser la destruction définitive de l'ennemi réel ou imaginaire. L'expression vient du nazi Otto Ohlendorf qui déclare lors du procès des Einsatzgruppen avoir tué des enfants juifs pour qu'ils ne puissent venger leurs parents, qu'il s'agissait d'une nécessité pour parvenir à une sécurité permanente[16]. Pour Moses « la sécurité permanente est un impératif profondément utopique et sinistre » qui n’a pas été suffisamment examiné par les études de sécurité[16] et c'est cette exigence de « sécurité permanente » qui devrait être rendue illégale, le crime de génocide se révélant trop limité pour l'objectif de faire cesser les violences de masse[17].
Génocide et colonialisme de peuplement
Moses reprend la conception large du génocide développée par Raphael Lemkin et l'applique au cas, longtemps négligé, du colonialisme de peuplement particulièrement sur les cas de l'Australie et du Canada. Ces travaux, notamment l'anthologie Empire, Colony, Genocide (2008), sont largement cités et ont contribué à définir de nouvelles orientations de recherche.
Il a notamment dirigé la publication de Genocide and Settler Society: Frontier Violence and Stolen Aboriginal Children in Australian History (2004). Cet ouvrage rassemble des illustrations du génocide australien et les replace dans un contexte universel plus large. Moses montre comment la violence coloniale se déploie en l'expliquant comme une forme extrême de contre-insurrection.
Shoah et débats en Allemagne
Dans une ligne proche de Jürgen Zimmerer, A. Dirk Moses s'efforce d'intéger le Troisième Reich et la Shoah dans un contexte plus large, global de construction impériale et de contre-insurrection.
Dans son ouvrage, German Intellectuals and the Nazi Past (2007), il analyse le processus ouest-allemand de « réconciliation avec le passé », y voyant un modèle universel d'internationalisme libéral.
En , un article de Moses dans la revue suisse Geschichte der Gegenwart cristallise une seconde querelle des historiens qui devient le « Débat du catéchisme (en) » (ou « Historikerstreit 2.0 ») concernant les liens entre la Shoah, le génocide colonial et les relations de l'Allemagne avec Israël et la Palestine[18]. Suite à des attaques contre Achille Mbembe, Michael Rothberg (en), Jürgen Zimmerer ou le BDS, Moses reproche à la société allemande une sacralisation de la mémoire de la Shoah menant à une minoration des crimes coloniaux et un support excessif à Israël[19].
Publications
Livres
- (en) A. Dirk Moses, The Problems of Genocide: Permanent Security and the Language of Transgression, Cambridge University Press, (ISBN 978-1-009-02832-5)
- (en) A. Dirk Moses, German intellectuals and the Nazi past, Cambridge University Press, (ISBN 978-0-511-51190-5, OCLC 191719860)
Direction d'ouvrages
- Decolonization, Self-Determination, and the Rise of Global Human Rights Politics (Cambridge: Cambridge University Press, 2020).
- Giōrgos Antōniou et A. Dirk Moses, The Holocaust in Greece, New York, (ISBN 978-1-108-67990-9, OCLC 1060605809)
- Postcolonial Conflict and the Question of Genocide: The Nigeria-Biafra War, 1967–1970 (Abingdon: Routledge, 2018)(avec Bart Luttikhuis).
- Colonial Counterinsurgency and Mass Violence: The Dutch Empire in Indonesia (Abingdon: Routledge, 2014).
- The Oxford Handbook of Genocide Studies (Oxford: Oxford University Press, 2010).
- Genocide: Critical Concepts in Historical Studies, six volumes. (Abingdon: Routledge, 2010).
- The Modernist Imagination: News Essays in Intellectual History and Critical Theory (New York and Oxford: Berghahn Books, 2009).
- Colonialism and Genocide (Londres: Routledge, 2007). Avec Dan Stone. (ISBN 9780415464154).
- Genocide and Settler Society: Frontier Violence and Stolen Indigenous Children in Australian History (New York: Berghahn Books, 2004).
- Empire, Colony, Genocide: Conquest, Occupation and Subaltern Resistance in World History (New York et Oxford: Berghahn Books, 2008).