Explosion d'Halifax

explosion à Halifax en 1917 From Wikipedia, the free encyclopedia

L'explosion d'Halifax est l'une des plus puissantes explosions non nucléaires de l'Histoire, survenue par accident suite à la collision de deux navires (dont l'un transportant de grosses quantités d'explosifs) le dans le port de la ville canadienne d'Halifax, en Nouvelle-Écosse.

Faits en bref Type, Pays ...
Explosion d'Halifax
Photo noir et blanc d'un immense nuage d'explosion dans le ciel
Photographie du nuage de l'explosion d'Halifax, prise entre 15 et 20 secondes après la détonation. Le photographe inconnu se trouve probablement à 2 kilomètres de là, dans le bassin de Bedford, et regarde vers le sud, en direction du port d'Halifax. La hauteur maximale du nuage a été mesurée à 12 000 pieds (3 660 mètres) par un capitaine marchand canadien équipé d'un sextant et situé à 24 km de l'explosion.

Type Explosion
Pays Drapeau du Canada Canada
Localisation Halifax (Nouvelle-Écosse)
Coordonnées 44° 40′ 09″ nord, 63° 35′ 47″ ouest
Date
Bilan
Blessés environ 9 000
Morts environ 2 000, 1 946 selon l'évaluation de 2004

Géolocalisation sur la carte : Canada
(Voir situation sur carte : Canada)
Explosion d'Halifax
Géolocalisation sur la carte : Nouvelle-Écosse
(Voir situation sur carte : Nouvelle-Écosse)
Explosion d'Halifax
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Le cargo français SS Mont-Blanc avait reçu l'ordre du gouvernement français de transporter sa cargaison d'explosifs de New York à Bordeaux via Halifax, pour alimenter l'effort du pays dans la Première Guerre mondiale. En effet, Halifax est l'un des principaux ports nord-américains depuis lesquels appareillent les convois alliés à destination de l'Europe. Vers 8 h 45 le , le Mont-Blanc entre en collision à faible vitesse (environ un nœud, soit 1,9 km/h) avec le SS Imo, un navire vide affrété par la Commission de secours en Belgique pour aller chercher une cargaison de ravitaillement à New York. Sur le Mont-Blanc, l'impact endommage les barils de benzol stockés sur le pont, provoquant une fuite de vapeurs qui s'enflamment ensuite, déclenchant un incendie à bord qui devint rapidement incontrôlable.

Environ 20 minutes plus tard, à 9 h 4 min 35 s, le Mont-Blanc explose. Presque toutes les structures situées dans un rayon de 800 mètres sont pulvérisées instantanément, tuant 1 600 personnes dans le quartier de Richmond, adjacent au lieu de l'explosion. L'onde de choc brise des arbres, tord des rails de chemin de fer, démolit des bâtiments, échoue des navires (y compris l'Imo, qui est rejeté sur le rivage par le tsunami causé par la détonation) et disperse des débris du Mont-Blanc sur des kilomètres. De l'autre côté du port, à Dartmouth, les dégâts sont également considérables. Le tsunami anéantit une communauté d'autochtones Mi'kmaq présente à proximité.

Les secours commencent presque immédiatement leur travail mais les hôpitaux sont rapidement saturés. Des trains de secours arrivent le jour même depuis toute la Nouvelle-Écosse et du Nouveau-Brunswick, tandis que d'autres trains en provenance du centre du Canada et du nord-est des États-Unis sont bloqués par des tempêtes de neige, qui ralentissent également l'aide aux survivants dans Halifax. L'enquête judiciaire initiale conclut que le Mont-Blanc est responsable de la catastrophe, mais des jugements ultérieurs établissent une responsabilité partagée des deux navires, et aucune partie n'est condamnée pour les actes ayant conduit à la catastrophe.

L'explosion d'Halifax est encore bien présente aujourd'hui dans la mémoire collective de la ville et du Canada, avec de nombreux monuments et cérémonies. En outre, la puissance de l'explosion en a fait un point de référence pendant l'entre-deux-guerres et la Seconde Guerre mondiale : lors des bombardements atomiques sur le Japon, c'est l'explosion d'Halifax qui sert de point de comparaison pour juger la puissance des bombes nucléaires.

Contexte

Paysage urbain traversé par des voies ferrées centrales, avec des bâtiments denses à gauche et le front portuaire à droite
Vue vers le nord depuis un élévateur à grains en direction de la raffinerie de sucre Acadia, vers 1900, montrant le secteur dévasté par l’explosion de 1917.

Le port d'Halifax est bordé par deux zones urbanisées : Dartmouth sur la rive est et Halifax sur la rive ouest. Historiquement, le port prospère en temps de guerre : il a constitué l’une des bases les plus importantes de la Royal Navy en Amérique du Nord, un centre de commerce et un port d’attache pour les corsaires qui harcelaient les ennemis de l’Empire britannique durant la révolution américaine, les guerres napoléoniennes et la guerre de 1812[1],[2].

L’achèvement du chemin de fer Intercolonial et de son terminal en eau profonde à Halifax en 1880 permet une nouvelle augmentation du commerce par navires à vapeur et entraîne un développement accéléré de la zone portuaire[3]. Toutefois, Halifax connaît un ralentissement économique dans les années 1890, lorsque les usines locales peinent à concurrencer les entreprises du centre du Canada. La garnison britannique quitte également la ville entre la fin de l’année et le début de [4],[5]. Le gouvernement canadien reprend alors le contrôle de l’arsenal naval d’Halifax (aujourd’hui CFB Halifax) à la Royal Navy[6]. Cet arsenal devient par la suite le centre de commandement de la Marine royale canadienne lors de sa fondation en [7].

Peu avant la Première Guerre mondiale, le gouvernement canadien entreprend un effort coûteux pour développer le port et les installations voisines[8]. Le déclenchement de la guerre redonne à Halifax une importance majeure. Son port s'étire sur km de long pour une largeur pouvant atteindre 1,5 km[9]. La Marine royale canadienne ne disposant que de peu de moyens modernes, la Royal Navy assume la responsabilité du maintien des routes commerciales atlantiques en réadoptant Halifax comme base nord-américaine pour ses opérations[10]. En , la gestion du port passe sous le contrôle de la Marine canadienne ; si bien qu'en 1917, le port abrite une flotte assez développée, comprenant des navires de patrouille, des remorqueurs et des dragueurs de mines[11].

Photo aérienne noir et blanc d'un grand nombre de navires "stationné" sur un vaste plan d'eau.
Convoi assemblé dans le bassin de Bedford, en 1943. Le même endroit servait déjà à assembler des convois durant la Première Guerre mondiale.

La population de l’agglomération Halifax–Dartmouth atteint entre 60 000 et 65 000 habitants en 1917. Les convois qui y passent transportent des hommes, des animaux et du matériel vers le front de l'Ouest. Les deux principaux points de départ vers l'Europe se situent tous les deux en Nouvelle-Écosse : à Sydney, sur l’île du Cap-Breton, et à Halifax. Les navires hôpitaux ramènent en outre des blessés dans la ville, ce qui conduit à la construction d’un nouvel hôpital militaire durant le conflit[12].

Le succès des attaques des sous-marins allemands contre les navires traversant l’océan Atlantique pousse les Alliés à instaurer un système de convois afin de réduire les pertes lors du transport de marchandises et de soldats vers l’Europe[13]. Les navires marchands partant d'Halifax se rassemblent donc dans le bassin de Bedford à l’extrémité nord-ouest du port, protégé par deux ensembles de filets anti-sous-marins et surveillé par des navires de patrouille de la Marine royale canadienne[14]. Les convois quittent ensuite le port sous la protection de croiseurs et de destroyers britanniques[15]. Une importante garnison protège la ville à l’aide de forts, de batteries d’artillerie et des filets anti-sous-marins. Ces facteurs entraînent donc une expansion majeure des infrastructures militaires, industrielles et résidentielles de la ville[5], tandis que le volume de marchandises transitant par le port est multiplié par neuf par rapport à l'avant-guerre[16].

Déroulement

Prélude

Photo noir et blanc d'un navire
Le SS Imo vers 1915.

Le navire norvégien SS Imo appareille des Pays-Bas à destination de New York afin d’y embarquer des secours destinés à la Belgique, sous le commandement de Haakon From[17]. Il arrive à Halifax le pour inspection en tant que navire neutre (tous les navires neutres arrivant en Amérique du Nord doivent être inspectés là) et passe donc deux jours dans le bassin de Bedford en attente de ravitaillement en carburant. Bien qu’il ait reçu l’autorisation de quitter le port le , le départ de l’Imo est retardé, sa cargaison de charbon n’arrivant que tard dans l’après-midi. Le chargement du combustible ne s’achève qu’après la mise en place nocturne des filets anti-sous-marins et le navire ne peut donc appareiller que le lendemain matin[17],[18].

Photo noir et blanc d'un navire dans un port
Le SS Mont-Blanc en 1899.
Photo noir et blanc d'un homme en uniforme
Aimé Le Médec, le capitaine du Mont-Blanc.

Le cargo français SS Mont-Blanc, lui, arrive de New York tard dans la journée du , sous le commandement d’Aimé Le Médec[17]. Le navire est entièrement chargé d’explosifs : 226 tonnes de TNT, 2 146 tonnes d'acide picrique (un explosif plus puissant et instable que le TNT), 56 tonnes de nitrocellulose et 223 tonnes de benzol (un carburant destiné à être employé par les avions alliés et stocké en fûts directement sur le pont du navire)[19],[20]. Il doit ensuite rejoindre un convoi rassemblé dans le bassin de Bedford en vue d’un départ pour l’Europe, mais arrive trop tard pour entrer dans le port avant la levée des filets[17].

La navigation vers ou depuis le bassin impose le passage par un détroit appelé the Narrows (le Goulet), large de 750 mètres[9]. Les navires sont tenus de rester près du côté du chenal situé à tribord (sur leur droite) et de croiser les bâtiments venant en sens inverse « bâbord contre bâbord », c’est-à-dire en les laissant sur leur gauche[21]. Dans le port, la vitesse des navires est limitée à 5 nœuds, soit un peu plus de 9 km/h[22].

Collision et incendie

Carte de l'explosion d'Halifax du  :
Débris du SS Mont-Blanc :
  • A : Point de chute d'un canon du SS Mont-Blanc.
  • B : Point de chute d'un fragment de 540 kg de l'ancre du Mont-Blanc, projeté à près de 4 kilomètres.
Déroulement :
  • 1 : Dans la soirée du , le SS Mont-Blanc s'ancre près de l'île McNabs, pour pouvoir entrer dans le port d'Halifax le lendemain matin.
  • 2 : À 17 h 30, l'Imo est informé que son ravitaillement de combustible arrivera avec deux heures de retard, ce qui va l'empêcher de sortir du port le .
  • 3 : À 7 h 30 le , le SS Mont-Blanc, piloté par Francis Mackey, amorce son entrée dans le port d'Halifax en franchissant les deux filets anti-sous-marins.
  • 4 : Après avoir reçu l'autorisation de sortir du bassin de Bedford, l'Imo s'engage lui aussi dans le port d'Halifax, à une vitesse dépassant largement la limite autorisée pour compenser le retard de la veille.
  • 5 : Plusieurs rencontres imprévues poussent l'Imo du mauvais côté du port : le navire rencontre d'abord le SS Clara qui remonte le port du mauvais côté, puis doit encore se déporter vers Dartmouth pour doubler le Stella Maris. Ces deux manœuvres le placent sur la trajectoire du Mont-Blanc, qu'il va percuter à 8 h 45.

L’Imo reçoit l’autorisation de quitter le bassin de Bedford par signaux émis par le navire de garde NCMS Acadia vers 7 h 30, le matin du , avec le pilote William Hayes à bord. Le navire s’engage dans les Narrows à une vitesse largement supérieure à la limite autorisée dans le port, afin de compenser le retard pris lors du chargement de son charbon. L’Imo rencontre alors le tramp steamer SS Clara, qui remonte le port du mauvais côté, à l’ouest[23]. Les pilotes conviennent donc de se croiser tribord contre tribord[24]. Peu après, l’Imo est contraint de se rapprocher encore davantage de la rive de Dartmouth après avoir dépassé le remorqueur Stella Maris, qui remonte le port vers le bassin près du milieu du chenal. Horatio Brannen, capitaine du Stella Maris, aperçoit l’Imo approchant à une vitesse excessive et ordonne à son navire de se rapprocher de la rive ouest afin d’éviter un accident[25],[26],[27].

Francis Mackey, pilote portuaire expérimenté, monte à bord du Mont-Blanc dans la soirée du . Compte tenu de la cargaison du navire, il demande aux autorités portuaires des « protections spéciales », telles qu’un navire de garde, mais aucune mesure de ce type n’est mise en place. Le Mont-Blanc commence donc à se déplacer à 7 h 30 le et est le deuxième navire à entrer dans le port lorsque le filet anti-sous-marin entre l'île Georges et le Quai 21 est ouvert pour la matinée[28]. Le Mont-Blanc se dirige vers le bassin de Bedford en longeant le côté de Dartmouth du port[29],[30],[31]. Mackey surveille attentivement le trafic des traversiers entre Halifax et Dartmouth, ainsi que les petites embarcations présentes dans la zone[32]. Il aperçoit l’Imo pour la première fois alors qu’il se trouve à environ 1,2 km de sa position et s’inquiète de sa trajectoire, qui semble se diriger vers le flanc tribord de son navire, comme pour lui couper la route. Mackey émet un bref coup de sifflet pour signaler qu’il a la priorité, mais reçoit en réponse deux coups brefs de l’Imo, indiquant que le navire approchant ne cédera pas sa position[25],[28]. Le capitaine ordonne alors l’arrêt des machines du Mont-Blanc et incline légèrement le navire à tribord, plus près du côté de Dartmouth des Narrows. Il émet un nouveau coup de sifflet unique, espérant que l’autre bâtiment se déporte également à tribord, mais reçoit de nouveau une réponse de deux coups[33].

Les marins des navires voisins entendent la série de signaux et, comprenant qu’une collision est imminente, se rassemblent pour observer l’Imo foncer sur le Mont-Blanc[34]. Les deux navires ont alors coupé leurs moteurs, mais leur inertie les entraîne l’un vers l’autre à faible vitesse. Incapable d’échouer son navire par crainte d’un choc susceptible de faire sauter sa cargaison, Mackey ordonne au Mont-Blanc de virer franchement à bâbord et de croiser l’étrave de l’Imo dans une tentative de dernière seconde pour éviter la collision. Les deux bâtiments sont presque parallèles lorsque l’Imo émet soudain trois coups de sifflet, indiquant que ses machines passent en marche arrière. La combinaison du faible tirant d’eau du navire à vide et de la poussée transversale de son hélice tournant vers la droite fait pivoter l’étrave du navire vers le Mont-Blanc. Elle pénètre dans la cale no 1 du Mont-Blanc, sur son flanc tribord, à 8 h 45[35],[36].

Les dommages subis par le Mont-Blanc ne sont pas considérables, mais des barils de benzol stockés sur le pont se renversent et se brisent. Le carburant se répand et s’écoule rapidement dans la cale. Lorsque les machines de l’Imo se remettent en marche et que le navire tente de se dégager, des étincelles se produisent à l’intérieur de la coque du Mont-Blanc, enflammant les vapeurs de benzol. Un incendie se déclare au niveau de la ligne de flottaison et se propage rapidement le long du flanc du navire. Une sirène est alors déclenchée sur le quai 8 qui était la destination initiale du Mont-Blanc et auquel est amarré un autre transport de munitions anglais, le Pictou, dont l'équipage s'enfuit aussitôt[9]. Entouré d’une épaisse fumée noire et craignant une explosion imminente, le capitaine du Mont-Blanc ordonne à l’équipage d’abandonner le navire[36],[37]. Un nombre croissant d’habitants d’Halifax se rassemblent à ce moment dans les rues ou se tiennent aux fenêtres de leurs habitations et commerces pour observer l’incendie spectaculaire[38]. Sur le quai 8, le superintendant de la Marine J. W. Harrison monte à bord du Pictou, ouvre les vannes pour le saborder et le laisse dériver, le navire coulant après quelque minutes[9]. L’équipage affolé du Mont-Blanc crie depuis ses deux canots de sauvetage à destination des autres navires que leur bâtiment est sur le point d’exploser, mais leurs avertissements ne sont pas entendus en raison du bruit et de la confusion[39]. Tandis que les canots traversent le port vers la rive de Dartmouth, le navire abandonné continue de dériver et s’échoue au quai 6, près de l’extrémité de Richmond Street[40].

Au moment de la collision, le Stella Maris remorque deux allèges[26]. Il réagit immédiatement à l’incendie et se dirige à toute vapeur vers le quai 6 afin d’arroser le navire en flammes à l’aide de sa lance à incendie[41]. Horatio Brannen et son équipage constatent toutefois rapidement que l’incendie est trop intense pour leur unique lance et se retirent du Mont-Blanc en feu. Ils sont rejoints par une baleinière du HMS Highflyer, puis par une chaloupe à vapeur appartenant au NCSM Niobe. Le capitaine Brannen et Albert Mattison, du Niobe, conviennent d’amarrer une remorque à la poupe du navire français afin de l’éloigner du quai et d’éviter que celui-ci ne prenne feu. Le câble de 5 pouces (127 mm) initialement fourni est jugé trop léger et une demande est faite pour un câble de 10 pouces (254 mm). C’est à ce moment précis que le Mont-Blanc explose[42].

Explosion

Photo couleur d'un quartier résidentiel vu de haut. Les maisons présentent toute une forme ou une autre de dégât.
Photo d'un quartier d'Halifax, le jour de l'explosion. Les fenêtres des maisons ont toutes été soufflées, et la plupart des toits ou des murs ont été arrachés ou très gravement endommagés, rendant les bâtiments inhabitables.

À 9 h 4 min 35 s, l’incendie devenu incontrôlable à bord du Mont-Blanc fait sauter sa cargaison de puissants explosifs[43]. Le navire est entièrement pulvérisé et une puissante onde de choc se propage depuis le point d’explosion à une vitesse initiale supérieure à 1 000 mètres par seconde. Des températures atteignant 5 000 degrés Celsius et des pressions de plusieurs milliers d’atmosphères accompagnent le moment de la détonation au centre de l’explosion[44]. Des fragments de fer chauffés à blanc et des débris du cargo français retombent partout dans Halifax et Dartmouth[45]. L'énergie libérée est estimée à 2,9 kilotonnes de TNT[46] (en comparaison, Little Boy, larguée sur Hiroshima, a libéré une énergie équivalente à 13 kilotonnes de TNT).

Un nuage de fumée blanche s’élève à au moins 3,6 km d'altitude. Le souffle est ressenti jusqu’à l’île du Cap-Breton207 km) et à l’Île-du-Prince-Édouard (180 km)[47]. Une zone urbaine de plus de 1,6 km2 est instantanément rasée par l’explosion[48], qui fait directement 1 600 morts et environ 9 000 blessés, dont plus de 300 succombent ultérieurement. La détonation est tellement violente que le fond du port se retrouve momentanément à découvert sous l’effet du déplacement massif de l’eau. Un tsunami se forme lorsque l’eau reflue pour combler le vide[49] : il atteint jusqu’à 18 m au-dessus du niveau de la mer à marée haute du côté d’Halifax[50]. L’Imo est projeté à terre à Dartmouth par la vague[51]. Le souffle de la détonation tue tous les hommes sauf un à bord de la baleinière du HMS Highflyer, ainsi que l’ensemble de l’équipage de la chaloupe à vapeur et 21 des 26 hommes du Stella Maris. Le remorqueur s’échoue sur la rive de Dartmouth, gravement endommagé. Le fils du capitaine, le second Walter Brannen, projeté dans la cale par l’explosion, survit, tout comme quatre autres hommes[52]. L’équipage du Mont-Blanc ne déplore par contre qu'un seul tué[53].

Photo noir et blanc d'un port avec beaucoup de navires et en fond, un immense panache de fumée.
Photographie de l'incendie du Mont-Blanc prise par le lieutenant Victor Magnus, de la Royal Navy.

L'explosion détruit ou endommage gravement tous les bâtiments situés dans un rayon de 2,6 km, soit plus de 12 000 édifices[49]. Sur les 550 enfants présents dans les écoles de la zone de Halifax, seuls sept survivent[9]. Des centaines de personnes qui observent l’incendie depuis leur domicile sont rendues totalement ou partiellement aveugles lorsque l’onde de choc fracasse les vitres devant lesquelles elles se tiennent[54]. Des lampes et des poêles renversés déclenchent des incendies dans toute la ville[55], en particulier dans le quartier de North End, où des pâtés de maisons entiers brûlent, piégeant les habitants à l’intérieur de leurs logements. Le pompier Billy Wells, projeté loin de l’explosion et dont les vêtements sont arrachés par le souffle, décrit la dévastation à laquelle sont confrontés les survivants : « La vision est horrible, avec des personnes pendantes aux fenêtres, mortes. Certaines sans tête, d’autres projetées sur les fils télégraphiques aériens. ». Wells est le seul survivant de l’équipage de huit hommes de la pompe à incendie Patricia[56].

Le quai 6 près duquel se trouvait le Mont-Blanc était bordé avant l'explosion de grandes usines et d'une raffinerie de sucre construites en briques et en pierre. Toutes ces structures disparaissent dans l'explosion avec la majorité de leurs ouvriers[57]. La filature de coton de Nouvelle-Écosse, située à 1,5 km de l’explosion, est détruite par l’incendie et l’effondrement de ses étages en béton[58]. Le bâtiment du Royal Naval College of Canada est gravement endommagé et plusieurs élèves-officiers et instructeurs sont mutilés. La gare de triage est détruite, causant la mort de 55 cheminots et la destruction ou l’endommagement de plus de 500 wagons. La gare de North Street, l’une des plus fréquentées du Canada, est lourdement endommagée[58].

Vue panoramique au-dessus de voies ferrées vers un paysage urbain détruit
Vue prise depuis le front de mer en direction de l’ouest, depuis les ruines de la raffinerie de sucre, à travers le district de Richmond anéanti, quelques jours après l’explosion. Les vestiges du quai 6, lieu de l’explosion, se trouvent à l’extrême droite.
Portrait noir et blanc d'un homme en costume
Vince Coleman.

Le bilan humain aurait peut-être été plus lourd encore sans le sacrifice d’un aiguilleur du chemin de fer Intercolonial, Patrick Vincent (« Vince ») Coleman, en poste dans le triage à environ 220 m du quai 6. Lui et son collègue William Lovett apprennent par un marin la nature dangereuse de la cargaison du Mont-Blanc en feu et commencent à fuir. Coleman se souvient cependant qu’un train de voyageurs en provenance de Saint-Jean doit arriver au triage dans les minutes suivantes. Il retourne seul à son poste et continue d’envoyer des messages télégraphiques urgents afin de faire arrêter le train. Plusieurs versions de son message sont rapportées, dont celle conservée par le Musée maritime de l'Atlantique d'Halifax : « Arrêtez le train. Navire de munitions en feu dans le port se dirigeant vers le quai 6 et va exploser. Je pense que ce sera mon dernier message. Adieu les gars. ». Le message de Coleman entraîne l’arrêt de tous les trains entrant dans la région d’Halifax et est relayé par les stations le long du chemin de fer intercolonial, permettant aux responsables ferroviaires de réagir immédiatement. Il n'est cependant pas certain que cet avertissement ait été le seul facteur ayant permis d’arrêter le train de nuit en provenance de Saint-Jean à une distance suffisante de l’explosion (à Rockingham, à km du centre d'Halifax), sauvant ainsi la vie d’environ 300 passagers. En effet, le train était de toute façon en retard et aurait pu ne pas atteindre sa destination avant l'explosion. Le message de Coleman accélère toutefois sans conteste l’acheminement des secours vers le site de la catastrophe. Après cela, l'aiguilleur meurt à son poste dans la détonation[59],[60].

Efforts de secours

Photo noir et blanc d'un bureau avec une table autour de laquelle quelques personnes sont en train de travailler.
Bureau du centre d'urgence d'Halifax après l'explosion.

Les premiers secours proviennent des survivants eux-mêmes, qui extraient les victimes des bâtiments en fouillant et en déblayant les décombres. Cette réaction informelle initiale est rapidement organisée et renforcée par les policiers, pompiers et militaires ayant survécu, qui commencent à affluer, ainsi que par toute personne disposant d’un véhicule en état de marche : automobiles, camions et chariots de livraison de toutes sortes sont réquisitionnés pour transporter les blessés[61]. Un flot de victimes arrive bientôt dans les hôpitaux d'Halifax, rapidement débordés[62]. Le nouvel hôpital militaire de Camp Hill admet environ 1 400 victimes le [63].

Les pompiers figurent parmi les premiers intervenants, se précipitant vers le Mont-Blanc pour tenter d’éteindre l’incendie avant même l’explosion[64]. Ils jouent également un rôle majeur après la déflagration : des compagnies affluent de tout Halifax et, à la fin de la journée, d'aussi loin que Amherst (200 km) et Moncton (260 km) à bord de trains de secours. Les pompiers de la caserne No 2 d'Halifax sont les premiers à arriver sur place avec Patricia, la première pompe à incendie motorisée du Canada. Toutefois, ils commencent seulement à dérouler les lances lorsque le Mont-Blanc explose, ne laissant qu'un survivant dans l'équipage et détruisant le matériel[65].

Photo noir et blanc d'hommes et de femmes bandés ou tenant des béquilles
Des blessés dans un hôpital d'Halifax.

Les croiseurs de la Royal Navy présents dans le port envoient les premières équipes de secours organisées à terre juste après l'explosion[55]. Le HMS Highflyer, ainsi que les croiseurs auxiliaires HMS Changuinola, HMS Knight Templar et HMS Calgarian, dépêchent des embarcations transportant secouristes et personnel médical, et commencent rapidement à embarquer les blessés[55]. Un cotre de l’US Coast Guard, le USRC Morrill, envoie lui aussi une équipe de secours à terre[66]. En mer, le croiseur américain USS Tacoma et le croiseur auxiliaire USS Von Steuben (anciennement le SS Kronprinz Wilhelm) longent Halifax en route vers les États-Unis. Le Tacoma est si violemment secoué par l’onde de choc que son équipage se met aux postes de combat. Apercevant l’immense colonne de fumée, le Tacoma change de cap et arrive pour porter secours à 14 h, suivi une demi-heure plus tard par le Von Steuben[67]. Le vapeur américain Old Colony, amarré à Halifax pour réparations, subit peu de dégâts et est rapidement transformé en navire-hôpital, doté de médecins et d’infirmiers provenant des bâtiments britanniques et américains présents dans le port[68].

Les survivants, encore sous le choc, craignent immédiatement que l’explosion ne soit due à une attaque allemande[67]. Les troupes des batteries d'artillerie et des casernes se mobilisent aussitôt, pensant la ville attaquée, mais passent en moins d’une heure de la défense aux secours lorsque la cause et l’emplacement de l’explosion sont établis. Toutes les troupes disponibles des fortifications portuaires et des casernes sont envoyées dans le quartier de North End afin de secourir les survivants et de les transporter vers les hôpitaux de la ville, y compris les deux hôpitaux militaires[69].

La confusion qui règne est aggravée par la crainte d’une seconde explosion. Un nuage de vapeur jaillit des aérations du dépôt de munitions des casernes de Wellington, situé dans la ville, lorsque des marins éteignent un incendie à proximité. Bien que le feu soit rapidement maîtrisé, le nuage, visible à plusieurs pâtés de maisons, alimente la rumeur d'une deuxième explosion imminente[70] et des officiers ordonnent l’évacuation du secteur[71]. La rumeur se répand dans toute la ville, poussant de nombreuses familles à fuir leur domicile. Cette confusion entrave les secours pendant plus de deux heures, jusqu’à ce que les craintes soient dissipées vers midi[72]. De nombreux secouristes ignorent néanmoins l’ordre d’évacuation, et les équipes navales poursuivent sans interruption leur travail dans le port[73].

Photo noir et blanc d'un grand bâtiment complètement éventré.
Ruines du bâtiment des expositions d'Halifax. C'est de là qu'est retiré le dernier corps identifié de la catastrophe, en 1919.

Les cheminots ayant survécu à la destruction des triages, au cœur de l'explosion, participent eux aussi activement aux secours, retirant des personnes du port et des décombres. Le train de nuit en provenance de Saint-Jean (peut-être sauvé par Vince Coleman) est légèrement endommagé par l'onde de choc lors de son approche de la ville mais poursuit sa route jusqu’à Richmond, où la voie est bloquée par les débris. Les passagers et les soldats utilisent les outils de secours du train pour dégager des habitants des maisons et les soigner à l’aide de draps provenant des wagons-lits. Le train repart à 13 h 30 avec de nombreux blessés et un médecin à bord pour les évacuer vers Truro[74].

Sous la direction du lieutenant-gouverneur de Nouvelle-Écosse MacCallum Grant, des notables fondent vers midi la « Commission de secours d’Halifax ». Celle-ci organise l’aide médicale pour Halifax et Dartmouth, assure le transport, l’approvisionnement en nourriture et en abris, et prend en charge les frais médicaux et funéraires des victimes[75]. La commission poursuivra ses activités jusqu’en 1976, en participant à la reconstruction et en versant des pensions aux survivants[76]. Hommes et femmes se mobilisent pour aider les hôpitaux ou mettre en place des refuges, tandis que les enfants contribuent en transportant des messages entre les différents sites[77]. Des installations communautaires, telles que le Young Men’s Christian Association (YMCA), sont rapidement transformées en hôpitaux d’urgence, avec des étudiants en médecine pour assurer les soins[78].

Des trains de secours sont dépêchés depuis toute la façade atlantique du Canada ainsi que du Nord-Est des États-Unis. Le premier quitte Truro vers 10 h avec du personnel médical et des fournitures, arrive à Halifax à midi, puis repart à 15 h avec des blessés et des sans-abris. La voie ferrée étant devenue impraticable après Rockingham, à l’extrémité ouest du bassin de Bedford, les secouristes doivent alors traverser à pied des secteurs dévastés jusqu’aux zones où l’armée commence à dégager les rues[79]. À la tombée de la nuit, une douzaine de trains ont atteint Halifax en provenance de Truro, Kentville, Amherst, Stellarton, Pictou, Sydney et du Nouveau-Brunswick, notamment Sackville, Moncton et Saint-Jean[80].

Les secours sont entravés le lendemain par une tempête de neige qui recouvre Halifax de 40 cm de neige. Les trains venant d’autres régions du Canada et des États-Unis restent bloqués dans les congères, et les lignes télégraphiques, réparées à la hâte après l’explosion, sont de nouveau arrachées. Halifax se retrouve coupée du monde et la recherche de survivants devient impossible. Cependant, la tempête contribue à éteindre les incendies qui ravagent encore la ville[81].

Ampleur de la destruction et bilan humain

Photo noir et blanc d'une foule massée d'un côté d'une clôture en bois. De l'autre côté de la clôture, une vingtaine de cercueils (dont beaucoup adaptés à des corps d'enfants) reposent sur le sol.
Funérailles de victimes de l'explosion.

Le nombre exact de morts causés par l'explosion reste encore inconnu au XXIe siècle. Le Halifax Explosion Remembrance Book, une base de données officielle des archives de Nouvelle-Écosse, identifie 1 782 victimes[82]. Jusqu’à 1 600 personnes sont directement tuées par l'explosion, le tsunami et l’effondrement des bâtiments. Le dernier corps, celui d’un gardien tué sur le site du bâtiment des expositions, n’est retrouvé qu’à l’été 1919[83]. Environ 9 000 personnes supplémentaires sont blessées[84]. Au total, 1 630 habitations sont entièrement détruites par l’explosion et les incendies, et 12 000 autres endommagées ; près de 6 000 personnes se retrouvent sans abri et 25 000 disposent d’un logement inadéquat[85],[86]. Le secteur industriel de la ville est en grande partie anéanti, de nombreux ouvriers figurant parmi les victimes, et l’arsenal naval est gravement endommagé[87].

Photo noir et blanc de mauvaise qualité montrant des cadavres alignés sur le sol.
Corps de victimes en attente de leur transport vers une morgue.

Un comité mortuaire, présidé par l’échevin R. B. Coldwell, est rapidement constitué à l’Hôtel de ville d'Halifax dans la matinée de la catastrophe. L’école de Chebucto Road (aujourd’hui le Conservatoire maritime des arts du spectacle) dans le quartier ouest de la ville est choisie comme morgue centrale[88]. Une compagnie du génie militaire canadien (GMC) répare et aménage le sous-sol de l’école pour en faire une morgue, tandis que les salles de classe servent de bureaux au coroner. Des camions et des chariots commencent à y acheminer des corps[89]. Arthur S. Barnstead remplace Coldwell lorsque la morgue entre en service et met en œuvre un système inspiré de celui que son père, le barrister John Henry Barnstead, avait développé pour recenser les morts à la suite du naufrage du Titanic en 1912[90],[91]. De nombreuses blessures causées par l’explosion entraînent des invalidités permanentes chez les survivants, notamment celles dues aux éclats de verre ou à l’éclair de la détonation. Des milliers de personnes observaient l’incendie du Mont-Blanc dans le port, souvent depuis l’intérieur de bâtiments, se retrouvant ainsi directement exposées aux fragments de verre projetés par les fenêtres brisées lors de la détonation[92]. Selon un article du British Journal of Ophthalmology, les ophtalmologistes intervenant après la catastrophe pratiquent 249 énucléations, dont 16 cas de personnes qui perdent les deux yeux[93].

Vidéo des secteurs détruits d'Halifax le lendemain de l'explosion, réalisée par le photographe professionnel Walter G. MacLaughlan.

Les dégâts matériels sont estimés à 35 millions de dollars canadiens (soit environ 589 millions de dollars de 2025)[86]. Environ 30 millions de dollars d’aide financière sont réunis auprès de diverses sources[94], dont 18 millions provenant du gouvernement fédéral, plus de 4 millions du gouvernement britannique et 750 000 dollars du Massachusetts[95].

Dartmouth

Dartmouth est moins densément peuplée que Halifax et séparée du point de l'explosion par la largeur du port, mais l'agglomération subit néanmoins de lourds dégâts. Près de 100 personnes meurent du côté de Dartmouth. Les vitres volent en éclats et de nombreux bâtiments sont endommagés ou détruits, notamment la brasserie Oland et des installations de la Starr Manufacturing Company[87]. L'Hôpital de Nouvelle-Écosse est le seul hôpital de Dartmouth et prend donc en charge une grande partie des victimes[96].

Communauté mi'kmaq

De petites communautés d'autochtones Mi'kmaq se trouvent dans et autour des anses du bassin de Bedford. Directement en face du quai 9, du côté d'Halifax, se situe une communauté à Tufts Cove, qui comprend le petit village de Turtle Grove. Dans les années et les mois précédant l’explosion, le Département des Affaires Indiennes tente de contraindre les Mi'kmaq à abandonner leurs terres pour rejoindre une réserve, sans y parvenir avant la catastrophe[97],[98]. Turtle Grove se trouve près de l’épicentre et les structures physiques du village sont complètement anéanties par l’explosion et le tsunami[86]. Le nombre exact de victimes mi'kmaq demeure inconnu, les registres du Département des Affaires Indiennes et les recensements étant incomplets. Neuf corps sont retrouvés à Turtle Grove et onze survivants sont identifiés[99]. Le Halifax Explosion Remembrance Book recense 16 morts dans la communauté de Tufts Cove, sans que tous soient nécessairement autochtones[82]. Turtle Grove n’est pas reconstruite après la catastrophe[100]. Les survivants sont logés avec d'autres sans-abris dans un bâtiment racialement ségrégué dans des conditions généralement médiocres, puis pour la plupart dispersés à travers la Nouvelle-Écosse[98].

Africville

Photo noir et blanc d'un groupe de femmes noires marchant dans un secteur en ruine.
Des femmes d'Africville, marchant dans la zone soufflée par l'explosion.

La communauté noire d’Africville, située sur les rives méridionales du bassin de Bedford à proximité de la péninsule d'Halifax (donc au nord de la ville), est partiellement protégée de l’onde de choc directe par le relief au sud[87],[101]. Toutefois, les habitations d’Africville sont fragiles pour la plupart et sont donc quand même lourdement endommagées par l’explosion[102]. Les familles recensent la mort de cinq habitants[103]. Malgré les dégâts, le racisme persistant et la volonté déjà bien ancrée avant la catastrophe de raser le quartier pour industrialiser la zone vont empêcher ces habitants de recevoir de l'aide. Ils doivent par exemple se passer de conduites d’eau et d’égouts malgré le paiement des taxes municipales[104]. Le quartier reçoit peu de secours et ne bénéficie pas de la reconstruction engagée après l'explosion[102],[105].

Enquête et jugement

De nombreuses personnes à Halifax pensent d’abord que l’explosion résulte d’une attaque allemande[106]. Le Halifax Herald continue pendant un certain temps à propager cette croyance, affirmant par exemple que des Allemands se moquent des victimes de l’explosion[107]. Alors que John Johansen, le timonier norvégien de l’Imo, est soigné pour de graves blessures subies lors de l’explosion, la police militaire est informée qu’il se comporte de manière suspecte. Johansen est arrêté sous le soupçon d’être un espion allemand lorsqu’une fouille révèle sur lui une lettre prétendument rédigée en allemand[85]. Il s’avère par la suite que le texte est écrit en norvégien[107]. Immédiatement après l’explosion, la plupart des ressortissants allemands présents à Halifax sont arrêtés et emprisonnés[108],[91]. La psychose collective se dissipe finalement lorsque la véritable cause de l’explosion devient connue, bien que des rumeurs d’une implication allemande persistent[109].

Portrait noir et blanc d'un homme.
Arthur Drysdale.

Une enquête publique connue sous le nom de Wreck Commissioner's Inquiry (« Enquête du commissaire aux épaves ») est mise en place afin d’examiner les causes de la collision entre l'Imo et le Mont-Blanc. Les audiences débutent au palais de justice d'Halifax le , sous la présidence du juge Arthur Drysdale[110]. Le rapport de la commission, daté du , impute la responsabilité de la collision au capitaine du Mont-Blanc, Aimé Le Médec, au pilote du navire, Francis Mackey, ainsi qu’au commandant F. Evan Wyatt, officier examinateur en chef de la Marine royale canadienne chargé du port, de la navigation et des défenses anti-sous-marins[110]. Drysdale partage l’opinion du commissaire fédéral aux épaves L. A. Demers, selon laquelle « il appartenait exclusivement au Mont-Blanc de s’assurer d’éviter toute collision à n’importe quel prix », compte tenu de sa cargaison[111]. Il est probablement influencé à la fois par l’opinion locale, fortement antifrançaise, et par le style d’argumentation agressif adopté par l’avocat de l’Imo, Charles Burchell[112]. Selon l’avocat de la Couronne W. A. Henry, cette conclusion constitue « une grande surprise pour la plupart des gens », qui s’attendent à ce que l’Imo soit tenu responsable pour avoir navigué du mauvais côté du chenal[113].

Les trois hommes sont inculpés d’homicide involontaire et de négligence criminelle lors d’une audience préliminaire présidée par le magistrat Richard A. McLeod, et renvoyés devant la justice. Un juge de la cour suprême de la Nouvelle-Écosse, Benjamin Russell, conclut toutefois à l’absence de preuves suffisantes pour étayer ces accusations. Mackey est libéré à la suite d’un writ d’habeas corpus et les charges sont abandonnées. Le pilote et le capitaine ayant été arrêtés en vertu du même mandat, les poursuites contre Le Médec sont également rejetées. Le commandant Wyatt, inculpé par un mandat distinct, est le seul des trois à être renvoyé en procès[114]. Le , il est cependant acquitté à l’issue d’un procès qui dure moins d’une journée[115].

Drysdale préside également le premier procès civil, au cours duquel les propriétaires des deux navires réclament des dommages et intérêts l’un à l’autre. Sa décision, rendue le , conclut une nouvelle fois que le Mont-Blanc est entièrement responsable de la collision et de l'explosion[110]. Des appels ultérieurs devant la Cour suprême du Canada le , puis devant le Comité judiciaire du Conseil privé à Londres le , établissent que le Mont-Blanc et l’Imo partagent à parts égales la responsabilité des erreurs de navigation ayant conduit à la collision[110],[113],[116]. Cependant, aucune partie n’est jamais condamnée pour les actes ayant conduit à la catastrophe[86].

Reconstruction

Plusieurs ouvriers se tiennent parmi des trains et des bâtiments, des pelles à la main
Des ouvriers dégagent les débris à la gare de North Street.

Les efforts afin de dégager les décombres, réparer les bâtiments et mettre en place des logements temporaires pour les survivants laissés sans abri commencent peu après l’explosion. À la fin de janvier 1918, environ 5 000 personnes sont cependant encore privées de logement[117]. Un comité de reconstruction placé sous l’autorité du colonel Robert Low fait construire 832 nouvelles habitations, meublées grâce au Massachusetts–Halifax Relief Fund (Fonds de secours Massachusetts-Halifax)[118].

Un service ferroviaire partiel reprend depuis un terminal provisoire situé dans le quartier sud de la ville le . Le service complet reprend le , lorsque les voies sont dégagées et que la gare de North Street rouvre. Les Canadian Government Railways créent une unité spéciale chargée de déblayer et réparer les triages ferroviaires, ainsi que de reconstruire les quais et l’arsenal naval. La plupart des quais reprennent leurs activités à la fin décembre et sont complètement réparés en janvier[119].

Dans le nord d'Halifax, le quartier de Richmond, avec ses nombreuses maisons en bois et ses rues étroites[9], est l'un des plus durement frappés par l’explosion[120]. En 1917, Richmond est considéré comme un quartier ouvrier et compte peu de routes pavées. Après l’explosion, la Commission de secours d’Halifax aborde la reconstruction de Richmond comme une occasion d’améliorer et de moderniser le nord de la ville. L’urbaniste britannique Thomas Adams et le cabinet d’architecture montréalais Ross et Macdonald sont recrutés pour concevoir un nouveau plan d’habitat pour Richmond. Adams, inspiré par le mouvement des cités-jardins né à la fin de l'époque victorienne, veut offrir un accès public aux espaces verts et créer un quartier urbain de faible hauteur, de faible densité et multifonctionnel[121].

Photo couleur d'une rue bordée de commerces.
Rue du quartier Hydrostone en 2006, montrant les bâtiments édifiés après l'explosion.

Les urbanistes conçoivent 326 grandes maisons, chacune donnant sur un boulevard pavé bordé d’arbres[122]. Ils précisent que les habitations doivent être construites à l’aide d’un matériau ignifuge innovant, des blocs de ciment comprimé appelés Hydrostone (qui vont donner son nom au nouveau quartier)[123]. La première de ces maisons est occupée en [123], quelques mois seulement avant la visite du prince Édouard (le ), au cours de laquelle il parcourt de nombreuses habitations et écoute des récits de survivants sur les effets de la tragédie et « la gentillesse des personnes qui sont venues rapidement à leur secours »[85]. Une fois achevé, le quartier Hydrostone se compose de logements, de commerces et de parcs, ce qui contribue à créer un nouveau sentiment de communauté dans le quartier nord d'Halifax. Il devient par la suite un quartier résidentiel et commercial aisé[124]. En revanche, le secteur tout aussi pauvre et sous-développé d’Africville est exclu des efforts de reconstruction[125].

Chaque bâtiment de l’arsenal d’Halifax nécessite un certain degré de reconstruction, tout comme le NCSM Niobe et les quais eux-mêmes ; en revanche, l’ensemble des dragueurs de mines et des patrouilleurs de la Marine royale canadienne sont intacts[126]. Le premier ministre Robert Borden, également député d'Halifax, promet que le gouvernement « coopère de toutes les manières possibles à la reconstruction du port d’Halifax : cela revêt une importance capitale pour l’Empire »[127]. Le capitaine Powers Symington de l’USS Tacoma estime juste après l'explosion que le port ne sera pas opérationnel avant l'été 1918[128], mais un nouveau convoi appareille d'Halifax vers l'Europe dès le et les activités de l’arsenal reprennent avant Noël[129].

Mémoire

Haute structure en béton de forme inhabituelle surmontée de cloches
Tour commémorative des cloches de l’explosion d’Halifax

L’explosion d’Halifax constitue l’une des plus puissantes explosions non nucléaires de l'Histoire. Une étude comparative de 130 explosions majeures menée en 1994 par l’historien d’Halifax Jay White conclut qu’elle « demeure inégalée en ampleur globale lorsque cinq critères sont considérés conjointement : le nombre de victimes, la puissance du souffle, le rayon de dévastation, la quantité de matière explosive et la valeur totale des biens détruits »[130],[131]. Pendant de nombreuses années, l’explosion d’Halifax sert de point de référence pour mesurer toutes les grandes déflagrations. Ainsi, dans son rapport sur le bombardement atomique d’Hiroshima, le magazine Time écrit que la puissance explosive de la bombe Little Boy est sept fois supérieure à celle de l’explosion d’Halifax[132]. Les nombreuses blessures oculaires causées par la catastrophe conduisent également à une meilleure compréhension des soins à apporter à ce type de lésion. Avec la création de l’Institut national canadien pour les aveugles, Halifax devient internationalement connue comme un centre de soins pour les personnes aveugles, selon la professeure Victoria Allen de l’Université Dalhousie[133]. L’absence de coordination dans les soins pédiatriques lors d’une telle catastrophe est relevée par William Ladd, un chirurgien de Boston venu prêter assistance à la ville canadienne. Les enseignements qu’il tire de l’explosion sont généralement considérés comme ayant inspiré son rôle de pionnier de la chirurgie pédiatrique en Amérique du Nord[133],[134]. L’explosion d’Halifax inspire également une série de réformes sanitaires mises en place lors de la reconstruction de la ville, notamment en matière d’assainissement public et de maïeutique[135].

Tige métallique montée sur une pyramide de pierre portant une inscription commémorative
Site de l’ancre du Mont-Blanc

L’événement est toutefois extrêmement traumatisant pour l’ensemble de la communauté survivante, au point que la mémoire collective est largement refoulée. Après le premier anniversaire, la ville cesse de commémorer l’explosion pendant plusieurs décennies. La deuxième commémoration officielle n’a lieu qu’à l’occasion du 50ᵉ anniversaire, en 1967, avant que les activités mémorielles ne cessent de nouveau[136]. La construction de la Halifax North Memorial Library (Bibliothèque commémorative Halifax Nord) débute en 1964 afin de commémorer les victimes de l’explosion. L’entrée de la bibliothèque accueille le premier monument érigé à la mémoire de l’événement, la Sculpture commémorative de l'explosion d'Halifax, œuvre de l’artiste Jordi Bonet[137]. Cette sculpture est démontée par la municipalité régionale d’Halifax en 2004[138].

Les cloches commémoratives de l’explosion d’Halifax sont érigées en 1985 : des cloches de carillon provenant d’une église voisine sont installées dans une grande sculpture en béton sur la colline de Fort Needham, face à la zone de l’« épicentre » de l’explosion[139]. La tour des cloches accueille chaque année, le 6 décembre, une cérémonie civique. Un mémorial situé à la caserne de pompiers n°4 d’Halifax rend hommage aux pompiers morts en intervention lors de l’explosion[140]. Des fragments du Mont-Blanc sont installés comme monuments dans plusieurs quartiers d'Halifax et de Dartmouth : le plus célèbre de ces monuments est celui réalisé à l'endroit de la chute d'un fragment de 540 kg de l'ancre du cargo français, projeté à presque km de l'explosion. Des monuments simples marquent les fosses communes des victimes au cimetière de Fairview Lawn et au cimetière de Bayers Road. Un livre du souvenir recensant les noms de toutes les victimes connues est exposé à la Halifax North Memorial Library et au Musée maritime de l'Atlantique, qui présente une vaste exposition permanente consacrée à l’explosion d’Halifax[141],[142].

Le peintre anglais Harold Gilman est chargé peu après l'explosion de réaliser une peinture commémorant l’événement ; son œuvre, Halifax Harbour at Sunset, « dit très peu de choses sur la dévastation récente, le point de vue étant suffisamment éloigné pour que le port paraisse intact »[143]. Le roman de Hugh MacLennan, Barometer Rising (1941), se déroule à Halifax au moment de l’explosion et propose une description soigneusement documentée de ses effets sur la ville[144],[145]. Dans le sillage de MacLennan, le journaliste Robert MacNeil écrit Burden of Desire (1992) et utilise l’explosion comme métaphore des transformations sociales et culturelles de l’époque[145]. L’utilisation du genre romanesque par MacLennan et MacNeil pour fictionnaliser l’explosion s’inscrit dans la continuité de la première tentative du lieutenant-colonel Frank McKelvey Bell, auteur de la nouvelle A Romance of the Halifax Disaster (1918), qui relate l’histoire d’amour entre une jeune femme et un soldat blessé[146]. Keith Ross Leckie écrit ensuite la mini-série Shattered City: The Halifax Explosion (Touchée en plein cœur) (2003), qui reprend le titre mais n’entretient aucun lien avec l’ouvrage documentaire de Janet Kitz, Shattered City: The Halifax Explosion and the Road to Recovery (1990)[147]. La série est critiquée pour ses déformations et inexactitudes[148].

L'aide apportée par Boston après la catastrophe et la reconnaissance exprimée par Halifax scellent des relations durables entre les deux villes. En 1918, Halifax envoie un sapin de Noël à Boston en signe de gratitude et de remerciement pour l’aide fournie immédiatement après la catastrophe par la Croix-Rouge américaine de Boston et le comité de sécurité publique du Massachusetts[149]. Ce geste est relancé en 1971 par l’association des producteurs de sapins de Noël du comté de Lunenburg, qui instaure un don annuel d’un grand arbre afin de promouvoir les exportations de sapins tout en rappelant le soutien de Boston après l’explosion. Le don est ensuite repris par le gouvernement de la Nouvelle-Écosse pour poursuivre ce geste de bonne volonté et promouvoir le commerce et le tourisme[150]. Le sapin donné chaque année par les Canadiens devient l’arbre de Noël officiel de Boston et est illuminé dans le Boston Common pendant toute la période des fêtes. En raison de son importance symbolique pour les deux villes, le ministère des Ressources naturelles de la Nouvelle-Écosse établit des directives spécifiques pour la sélection de l’arbre[151] et confie à un employé la supervision de ce processus[152].

Notes et références

Bibliographie

Articles connexes

Liens externes

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