Grand Châtelet

château fort, siège du prévôt de Paris From Wikipedia, the free encyclopedia

Le Grand Châtelet de Paris était une forteresse construite par Louis VI sur la rive droite de la Seine, au débouché de la rue Saint-Denis, dans l'actuel 1er arrondissement de Paris. Dès le IXe siècle, les accès aux deux ponts qui reliaient l'île de la Cité de Paris aux berges de la Seine étaient protégés par deux châtelets, d'abord en bois puis en pierre : le Grand Châtelet, au nord, pour défendre l'accès au Grand Pont (devenu le pont au Change) et le Petit Châtelet, au sud, pour protéger l'accès au Petit-Pont[1].

Typeforteresse
Destination actuelledémoli au début du XIXe siècle
Faits en bref Type, Destination actuelle ...
Le Grand Châtelet
Image illustrative de l’article Grand Châtelet
Le Grand Châtelet, vu depuis la rue Saint-Denis (1800).
Type forteresse
Destination actuelle démoli au début du XIXe siècle
Coordonnées 48° 51′ 27″ nord, 2° 20′ 50″ est
Pays Drapeau de la France France
Région Île-de-France
Localité Paris
Géolocalisation sur la carte : Paris
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Le Grand Châtelet
Géolocalisation sur la carte : 1er arrondissement de Paris
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Le Grand Châtelet
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Le Grand Châtelet
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La défense des ponts n'ayant plus d’utilité grâce aux solides murailles protégeant Paris, la forteresse fut transformée en siège du prévôt de Paris et de ses lieutenants, avec des cachots et des salles de torture, jusqu'à la Révolution française. Sa basse geôle servit de première morgue de la capitale. Le Grand Châtelet fut démoli au début du XIXe siècle siècle pour laisser place à l'actuelle place du Châtelet.

« Le Grand-Châtelet fut, après le gibet de Montfaucon, l'édifice le plus sinistre de Paris, tant par sa physionomie et sa destination que par son voisinage qui faisait de ce quartier l'endroit le plus fétide[N 1] de la capitale[2]. »

À Paris, lorsqu'on utilise le nom « Châtelet » sans autre précision, c'est toujours du Grand Châtelet dont il s'agit.

Situation

Le Grand Châtelet formait un îlot entouré par l'Apport-Paris et les rues de la Triperie, de la Joaillerie, Trop-Va-Qui-Dure et Pierre-à-Poisson. Il était séparé par la rue Saint-Leufroy en deux parties de superficies approximativement égales.

Historique

Le Grand Châtelet de Paris.
Le Grand Châtelet de Paris vers 1800.

Moyen Âge

Au IVe siècle, Paris se concentrait sur l'île de la Cité et était défendue par des fortifications datant de la fin de l'époque romaine, avec un mur de 2,50 m d'épaisseur. Aucun ouvrage ne protégeait apparemment les accès aux ponts de bois, qui pouvaient être rapidement détruits ou incendiés en cas d'attaque[3]. En 877, Charles le Chauve fit renforcer les défenses de la ville contre les incursions normandes qui se multipliaient. Les remparts romains furent restaurés, les ponts fortifiés et leurs piles resserrées pour bloquer le passage des barques. Il fit aussi construire des tours de bois formant châtelets pour garder les extrémités des ponts.

Ainsi, lorsque les envahisseurs normands remontèrent la Seine en , ils se retrouvèrent à une forteresse imprenable. Les premières attaques féroces ayant été repoussées avec acharnement par les défenseurs, un long siège de Paris (885-887) s'ensuivit pour tenter d'affamer les habitants et les forcer à se rendre. En , une crue importante de la Seine emporta le Petit-Pont, coupant du reste de la ville les douze défenseurs retranchés dans la tour de ce qui deviendra plus tard le petit Châtelet. Ils se battirent farouchement jusqu'au bout avant d'être tous massacrés. Charles le Gros arriva finalement avec ses troupes et acheta le départ des Normands qui allèrent ensuite ravager la Bourgogne[4],[5].

Vers 1130, Louis VI le Gros fit remplacer les tours en bois par des constructions en pierre. Le Grand Châtelet devint alors une imposante et solide forteresse presque carrée, avec une cour centrale et portes détournées, entourée de profonds fossés alimentés en eau vive par la Seine. Deux tours se dressaient aux angles côté faubourg[1]. L'édifice avait pour mission de protéger l'accès nord du Grand-Pont[6].

À partir de 1190, la construction de l'enceinte de Paris par Philippe-Auguste rendit cette forteresse inutile pour défendre la ville. On y installa alors le siège de la prévôté de Paris chargée de la police et de la justice criminelle, avec ses prisons et salles de torture où l'on appliquait la « question »[6]. La prévôté se composait de quatre sections : l'« audience du parc civil », le « présidial », la « chambre du conseil » et la « chambre criminelle ». Une fois réunies en un seul corps, ces juridictions prirent le nom de « Cour du Châtelet ». Les travaux de Philippe-Auguste se limitèrent à une reconstruction partielle du bâtiment entre 1205 et 1210, avec un mur d'enceinte de faible épaisseur[7].

Sous le règne de Saint Louis, entre 1250 et 1257, le Grand Châtelet fut réparé et considérablement agrandi[N 2]. En 1261, Louis nomma une forte personnalité, Étienne Boileau, comme prévôt royal. On conserve de lui un document exceptionnel, le Livre des métiers, rédigé vers 1268, qui s’inscrit dans le grand mouvement de mise par écrit des coutumes[8].
En contribuant à son organisation, Louis IX a placé la municipalité parisienne sous contrôle royal. Le prévôt royal au Châtelet peut alors revoir les décisions du prévôt des marchands de Paris. Vers la fin des années 1260, ceux-ci sollicitent son aide contre des marchands étrangers et, en 1269, à leur demande, il confirme leurs privilèges, consolidant ainsi l'autorité du pouvoir royal sur les institutions municipales[9],[10].

Par une ordonnance royale de janvier 1318, le roi de France Philippe V le Long ordonne au greffier du Châtelet de veiller « à ce qu'une chandelle fut entretenue pendant la nuit à la porte, du palais de ce tribunal, afin de déjouer les entreprises des malfaiteurs qui se perpétuaient jusque sur la place, alors la plus fréquentée de la capitale. »

Le , pendant la guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons, grâce à la trahison d'un certain Perrinet Leclerc et avec l'appui des artisans et des universitaires, Paris fut livré à Jean de Villiers de L'Isle-Adam, capitaine d'une troupe de fidèle du duc de Bourgogne. Le , la faction bourguignonne qui assiégea le grand et le petit Châtelet et y massacra tous les prisonniers armagnacs ; leurs corps, précipités du haut des tours, étaient reçus à la pointe des piques[11].

Époque moderne

Par son édit de 1684, Louis XIV réunit au Châtelet les seize anciennes justices féodales et des six anciennes justices ecclésiastiques. Le Grand Châtelet fut reconstruit. Pendant les travaux, il était prévu que la cour siège aux Grands-Augustins, mais les moines refusèrent de céder leur couvent. On décida alors de l'assiéger et de s’en emparer par la force. S'ensuivirent de violents combats et assauts acharnés, causant la mort de nombreux religieux. La victoire revint au parti de la cour, qui s’y installa provisoirement[12].

Après ces reconstructions, il ne restait de l'ancienne forteresse que quelques tours sombres et inoffensives. En 1756, on pouvait encore voir, au-dessus de l'entrée d'un bureau, sous l'arcade du Grand Châtelet, une table de marbre portant les mots « Tributum Cæsaris ». C’était sans doute là que se centralisaient jadis tous les impôts des Gaules, une pratique qui semblait perdurer, puisque l'arrêt du conseil de 1586 mentionne les « droits domaniaux accoutumés à être payés aux treilles du Châtelet. »

Massacre de septembre 1792

Massacre des prisonniers du Grand Châtelet et de Bicêtre le 2 septembre 1792.

Au moment de la Révolution, les détenus du Châtelet avaient la réputation d’être de dangereux criminels. Ainsi, lorsque les émeutiers ouvrirent les portes des prisons pour libérer les prisonniers le , ils évitèrent soigneusement de s'attaquer au Châtelet. On comptait trois cent cinq détenus en et trois cent cinquante en . Après avoir jugé les premiers accusés de crime de lèse-nation, la cour de justice du Châtelet fut supprimée par la loi votée le . Ses fonctions cessèrent le , mais la prison resta en activité. Lors des massacres des prisons, le 2 septembre 1792, sur les deux cent soixante-neuf détenus alors incarcérés au Châtelet, deux cent seize furent sabrés ou égorgés par les émeutiers.

« Ces prisonniers entendant dire la veille que les prisons seraient bientôt vidées, croyant trouver leur liberté dans la confusion publique, pensant qu'à l'approche de l'ennemi les royalistes pourraient bien leur ouvrir la porte, avaient, le 1er septembre, fait leurs préparatifs de départ ; plusieurs, la paquet sous le bras, se promenaient dans les cours. Ils sortirent mais autrement. Une trombe effroyable arrive à 7 heures du soir de l'Abbaye au Châtelet ; un massacre indistinct commence à coups de sabres, à coups de fusils. Nulle part ils ne furent plus impitoyables[13]. »

Ils étaient tous de dangereux criminels, mais aucun n’avait été impliqué dans des intrigues aristocratiques. Après le massacre, les corps furent empilés près du pont au Change pour être acheminés vers les carrières de Montrouge, aux abords de Paris.

Geôles

Damiens questionné par ses juges au Châtelet.

Le Grand Châtelet était une des principales prisons de Paris. Dans l'aile est, les cellules se divisaient en trois catégories : les chambres communes situées à l'étage, celles dites « au secret » et les fosses du bas-fond. Pendant l'occupation anglaise, une ordonnance d'Henri VI d'Angleterre, en date de , dressa la liste de ces cellules. Les dix premières, les moins horribles, portaient de noms comme :

  • Les Chaînes, Beauvoir, la Motte, la Salle, les Boucheries, Beaumont, la Grièche, Beauvais, Barbarie et Gloriette.

Les suivantes étaient bien plus effrayantes, avec des noms évocateurs tels que :

  • Le Puits, les Oubliettes, l'Entre-deux-huis, la Gourdaine, le Berceau.

Enfin, les deux dernières étaient particulièrement atroces :

  • La Fosse, également appelée Chausse d'hypocras, dans laquelle les prisonniers étaient descendus à l'aide d'une poulie[N 3]. Il semble qu'elle avait la forme d'un cône renversé. Les prisonniers avaient en permanence les pieds dans l'eau et ne pouvaient se tenir ni debout, ni couché. On y mourait habituellement après quinze jours de détention.
  • Fin d'aise qui était remplie d'immondices et de reptiles. En 1377, un bourgeois parisien nommé Honoré Paulard empoisonna son père, sa mère, ses deux sœurs et trois autres membres de sa famille pour hériter de leurs biens. Le crime fut aussitôt dénoncé au prévôt de Paris, qui fit arrêter le coupable et le transférer au Châtelet. Mais Paulard avait des liens avec les familles les plus respectées de la bourgeoisie parisienne : l'une de ses sœurs avait épousé Paton de la Tournette, l'un des écuyers du roi. On décida alors d'étouffer l'affaire et de faire disparaître le criminel pour éviter à une famille honorable un scandale public. Il fut jeté dans ces oubliettes, et un mois plus tard, il n'était plus de ce monde[14].

Le comble était que ces emprisonnements étaient tarifés. Les prisonniers devaient payer le geôlage par nuit pendant leur séjour et un supplément pour disposer d'un lit. Le tarif variait selon sa condition : « comte, chevalier banneret, chevalier, écuyer, lombard, juif ou autre[15]. »

Plusieurs personnages célèbres furent emprisonnés au Châtelet[16] :

Morgue

Au XVe siècle, morgue a le sens de visage, de mine. Les prisonniers amenés dans les cellules basses du Châtelet de Paris étaient « morgués » par leurs geôliers, c'est-à-dire dévisagés avec insistance et probablement avec arrogance et mépris, afin de pouvoir les identifier en cas d'évasion ou de récidive. Par extension, le nom de « morgue » fut attribué à ces cellules. Le dépôt de cadavres du Châtelet est mentionné pour la première fois par une sentence du prévôt de Paris du . Une autre sentence du prévôt de Paris, du , associe la basse geôle du Châtelet à l'identification des cadavres.

Ultérieurement, lesdites cellules ayant été transférées dans une autre partie du Châtelet, la « morgue » fut affectée, au XVIIIe siècle, à l'exposition des corps trouvés sur la voie publique ou noyés dans la Seine. Une quinzaine de corps était retrouvée chaque nuit au XVIIe siècle. Les filles hospitalières de Sainte-Catherine étaient tenues de les laver et de les faire inhumer au cimetière des Innocents[16]. Une ouverture pratiquée dans la porte permettait de les reconnaître « en se pinçant le nez »[19]. En 1804, le préfet de police Dubois fait déménager la morgue dans un bâtiment quai du Marché-Neuf.

Une autre morgue est située, à la même époque, extra-muros, dans le couvent des Visitandines de Chaillot, à côté de la prévôté[20].

Démolition

En raison de sa vétusté et des conditions de détention des prisonniers qui y étaient détenus, la démolition du Grand Châtelet avait été envisagée par l'ancien régime dès 1780. Les geôles ayant été désaffectées à la suite des massacres du 2 septembre 1792, le procureur de la commune Pierre-Louis Manuel requit sa démolition le suivant. Toutefois, celle-ci ne débuta effectivement qu'en 1802 en commençant par les cachots[21].

D'autres bâtiments, encore occupés par les tribunaux de première instance et d'appel du second arrondissement de Paris, ne furent démolis qu'entre 1808 et 1810, et la rue Trop-Va-Qui-Dure ne sera détruite qu'en 1813[22]. Quelques vestiges subsistaient encore en 1857, entre le quai de la Mégisserie, la place du Châtelet et la rue Pierre-à-Poisson (devenue rue de la Saulnerie avant de disparaitre)[21]. Sur l'emplacement du Grand Châtelet seront édifiés la place du Châtelet entre 1855 et 1858 et le théâtre du Châtelet inauguré en 1862[23].

Notes et références

Annexes

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