Image mentale

représentation cérébrale mémorisée ou imaginée d’un objet physique, d'un concept, d’une idée, ou d'une situation From Wikipedia, the free encyclopedia

Les termes image mentale et imagerie mentale sont utilisés en philosophie, en psychologie cognitive ou encore dans le domaine de la communication pour décrire la représentation cérébrale mémorisée ou imaginée d'un objet physique, d'un concept, d'une idée, ou d'une situation. La capacité (supposée particulièrement développée des êtres humains) à former, mémoriser et utiliser des images mentales, éventuellement à forte charge symbolique, pour appréhender l'environnement et communiquer avec les autres, serait intimement liée à l'intelligence. Les biologistes et anthropologues sont partagés sur l'existence ou le degré de ce type de capacité chez les autres espèces[1], pourtant, l'intelligence adaptative, qu'elle soit humaine ou animale, semble être fortement liée à la capacité à stocker, traiter et faire évoluer un capital d'images et de représentations mentales[2],[3].

Gravure d'une idée mentale.

3 à 4 % de la population générale sont incapables d'avoir volontairement des images mentales ; elles sont dites aphantasiques[4]. D'autres, inversement, visualisent des images beaucoup plus précises et vives (par rapport à la moyenne), on parle alors d'hyperphantasie.

Naissance, contenus et évolution des images mentales

Durant toute notre vie, nos expériences vécues font naître une multitude d'éléments de représentation mentale qui viennent construire dans notre esprit des images nouvelles, ou modifier, enrichir des images existantes[5]. Un réseau d'images est ainsi maintenu, chacune d'entre elles pouvant faire appel à d'autres. Certains enchaînements privilégiés forment de véritables méta-images dynamiques, à l'instar des chemins neuronaux à la base du fonctionnement cérébral de plus bas niveau.

Trois types d'expériences participent à ce processus :

  1. les perceptions par l'un, ou plusieurs, de nos cinq sens. La vision est le sens dominant et le plus évoqué, mais il n'est pas le seul impliqué comme générateur d'images mentales[6]. Ainsi, une étude sous IRMf s'est intéressée à l’activation des cortex sensoriels spécifiques lors de la génération d’images mentales dans différentes modalités sensorielles : après avoir répondu au Questionnaire Upon Mental Imagery (QMI, qui évaluee la vivacité de leur imagerie), les participants devaient créer une image mentale à partir de phrases entendues, chaque modalité étant comparée à une condition abstraite) ; L'étude a montré que ceux ayant une imagerie vive montraient une activation accrue dans les régions sensorielles correspondantes : cortex occipital pour l’imagerie visuelle, insula antérieure pour le goût, cortex prémoteur pour la kinesthésie, et cortex pariétal post-central pour les sensations tactiles et somatiques[6]. Ces données soutiennent l’hypothèse voulant que la vivacité de l’imagerie mentale soit liée à la nature analogique des représentations, mobilisant les mêmes substrats neuronaux que la perception réelle. Ces résultats évoquent une simulation mentale, où l’imagerie mentale réactive les circuits sensoriels impliqués dans l’expérience perceptive[6].
    Certaines de ces perceptions et sensations sont subies, d'autres recherchées,
  2. l'imagination et la réflexion, sur lesquelles nous avons une certaine emprise,
  3. le rêve, les visions éveillées et hallucinations qui échappent à notre contrôle conscient et font émerger spontanément des images inédites.

Dans chacun de ces cas, le cerveau manipule des représentations mentales, les évalue, les compare, les associe, les combine, avec ou sans stimuli externes. Dans son fonctionnement normal (vs. pathologique), le cerveau cherche à maintenir un stock d'images qui lui permet de trouver des solutions efficaces aux situations présentes et anticipées. Ainsi, les stratégies cognitives, plus ou moins conscientes, privilégient l'évolution de nos représentations vers ce que nous croyons être la réalité et, dans les domaines artistiques et de l'imaginaire, les images sources de plaisir et de satisfaction, souvent volontairement dissociées de la réalité. Dans une boucle incessante, ces images, ainsi que leurs séquences, sont évaluées en fonction de leur efficacité à réaliser nos besoins et objectifs de toute nature, puis modifiées en conséquence. La psychologie cognitive s'intéresse aux opérations que peuvent subir les images mentales.

Aphantasie

Certaines personnes ne sont pas capables d'avoir des images mentales, elles sont dites aphantasiques (Dance et al., 2021)[4].

Netteté, vivacité des images mentales

La netteté d'une image mentale (objet, visage, animal, paysage...) varie d'un individu à l'autre. On parle aussi de « vivacité » de l'image mentale[7] (notion définie par Marks en 1973 comme « la clarté et la netteté des images mentales suscitées chez l'individu, de façon similaire à une perception réelle »[8]. Selon une revue de la littérature publiée par Clara Bled et Lucie Bouvet en 2023 sur le thème de la pensée visuelle et de l'imagerie mentale dans l'autisme, citant (page 6) Dijkstra et al. (2017)[9]:

  • la force (vivacité) d'une image mentale est « positivement corrélée au degré de chevauchement neuronal avec la perception visuelle » (autrement dit : plus l'imagerie mentale visuelle et la perception se recoupent, plus la vivacité de l'imagerie mentale sera importante)[9] ;
  • « la force et la richesse subjectives d'une image mentalement visualisée dépendent du degré de similarité des structures représentationnelles »[9] ;
  • « les modèles récents de génération d'images visuelles mettent donc en évidence un réseau étendu de zones cérébrales partagées avec la perception visuelle, y compris des zones impliquées dans les fonctions visuelles, attentionnelles et exécutives, notamment les cortex occipital, pariétal et frontal »[9]. Une méta-analyse publiée en 2018 a fait le point sur les corrélats neuronaux de l'aphantasie (c'est-à-dire les zones spécifiques du cerveau directement associées à l’apparition d’une image mentale)[10].

Chez certains, les images mentales sont presque aussi vivaces dans l'esprit que celles directement issues de la perception du monde réel (phénomène par exemple décrit par Temple Grandin[11]. À l'opposé, d'autres personnes ont des images mentales très floue et ténues, voire congénitalement inexistantes (et alors pour toute leur vie)[12] ; on parle alors d'aphantasie[13]. Par ailleurs, des études basées sur des questionnaires au sein d'échantillons de populations chez des aphantasiques, autistes ou neurotypique ont montré que le degré de vivacité des images mentales est souvent corrélée au degré de sensibilité ou d'hyper-sensibilité sensorielle, comme l'ont montré Dance, Ward, et al. en 2021[14], un lien ensuite confirmé par des tests comportementaux évaluant la réactivité sensorielle (ex : pattern glare task) chez des personnes aphantasiques[15].

Approches philosophiques

Dans la tradition occidentale, le concept d'images mentales intéresse la philosophie classique et moderne, car indissociable de l'étude de la connaissance, et faisant un pont entre la matière et l'esprit, entre l'extérieur et l'intérieur, pont rarement évoqué avant Platon par la philosophie occidentale[16].

Dans son Livre VII de La République, Platon utilise la métaphore de prisonniers dans une caverne, enchaînés et immobilisés, qui tournent le dos à l'entrée et ne voient sur le mur qui leur font face que leurs ombres et celles projetées d'hommes et d'objets se déplaçant ou placés loin derrière eux. Cette métaphore évoque le difficile cheminement des hommes vers la connaissance de la réalité réduite dans l'esprit des êtres humains à des représentations construites à partir d'images simplifiées et déformées perçues par nos sens (cf. allégorie de la caverne). Platon évoque également la non moins difficile transmission des connaissances qui se heurte à l'aveuglement et à la laborieuse confrontation des représentations mentales issues d'expériences différentes. Platon est le premier à proposer une approche véritablement philosophique de l'imagination, mais qui ne reste selon lui qu'une fonction inférieure (les images mentales n'étant que des copies de copies, éloignées des formes divines éternelles [République 509 d]). Il fait peu de distinction entre les images « physiques » réelles et naturelles et les images fabriquées (images mentales dirait-on aujourd'hui, mais , dans le Théétète, il évoque néanmoins par une métaphore, un modèle cognitif de la mémoire et de l’imagination, en comparant la mémoire à une cire où s’impriment les perceptions, et l’imagination[16]. Il fait dire à Socrate, dans le Philèbe, qu'il existe une « sorte de peintre dans l'âme ». qui « dessine dans l'esprit les images des choses dites » (en ne faisant toutefois que suivre le scribe responsable du fil conducteur discursif de la pensée, le logos (Platon, 1997, 39b) à un peintre intérieur suivant le scribe du discours rationnel[16].

Aristote à partir de ces modèles esquisse une théorie psychologique organique fondée sur l'hylomorphisme, selon laquelle tout objet est composé de matière et de forme[17]. Pour Aristote, raisonner, c'est manipuler des idées et la perception résulte de l’émission de formes sensibles par les objets, qui impriment leur trace dans les organes sensoriels, puis dans le cœur, siège du sens commun. L’imagination (phantasia) intervient quand ces impressions, en l’absence de l’objet, sont réactivées sous forme de phantasmata — des dérivés sensoriels similaires à la perception initiale. Selon Aristote, seuls les humains peuvent volontairement mentalement évoquer ces images, mais cette faculté reste tournée vers la planification et non vers la création de possibles fictifs. Les phantasmata jouent un rôle central dans la pensée, la mémoire, le désir et la communication, et elles semblent trouver un écho dans les recherches contemporaines sur la cognition[16].

Au Moyen Âge, la philosophie aristotélicienne domine dans l'Occident chrétien, influençant la conception de l’imagination, et Thomas d’Aquin, qui développe sa théorie de l’âme à partir de celle d’Aristote en distinguant quatre sens intérieurs : le sensus communis (coordination des perceptions), l’imaginativa (stockage et recomposition des formes), la memorativa (mémoire des formes passées) et la cogitativa (interprétation des contenus). Aristote voyait le cerveau comme un simple régulateur thermique du sang et imaginait que les images étaient sockés dans la paroi du coeur, Aquin, lui reconnaît le rôle actif du cerveau dans la sensation et l’imagination, qu’il considère comme une activité corporelle essentielle à la compréhension[16]. L’intellect reste cependant selon lui dépourvu d’organe, dépendant des phantasmata (images mentales issues des sens — pour fonctionner)[16]. Pour Aquin, toute compréhension passe par la formation d’exemples imagés, et une imagination altérée peut empêcher même la réactivation de savoirs déjà acquis. En soulignant l’ancrage biologique de l’imagination et son rôle épistémologique, il contribue à l’histoire de la pensée sur les facultés mentales[16].

Au XVIIIe siècle, George Berkeley, dans sa théorie de l'idéalisme, postule que la réalité n'existe qu'au travers nos images mentales, celles-ci n'étant pas des représentations de réalité matérielle, mais la réalité elle-même. Mais Berkeley, lui, distingué les images relatives à la connaissance du monde extérieur, des images issues de l'imagination individuelle, ces dernières ne faisant selon lui pas partie de l'« imagerie mentale » au sens contemporain de cette expression[18],[19].

Toujours au XVIIIe siècle, l'écrivain britannique et docteur Samuel Johnson à qui, au cours d'une promenade en Écosse, on demanda son avis sur l'idéalisme, fit la réponse suivante : « voyez comme je le réfute ! » tout en donnant un coup de pied contre un rocher, assez violent pour faire rebondir sa jambe ; une façon pour lui de montrer que faire tenir l'existence du rocher à une pure image mentale, dépourvue de support matériel à proprement parler, serait une bien piètre explication pour la douleur qu'il venait d'éprouver[réf. nécessaire][20].

Les tenants du réalisme scientifique se demandent comment se produit réellement la perception intérieure des images mentales. On s'est autrefois parfois référé à l'« hypothèse de l'homoncule » ou « à l'œil de l'esprit ». Ce problème reviendrait à se demander sous quelles formes les images affichées par un écran d'ordinateur existent dans la mémoire de ce dernier[réf. souhaitée].

Selon les tenants du matérialisme scientifique, les images mentales et leur perception ne peuvent être issues que d'états mentaux. Selon ces philosophes, les réalistes scientifiques ne peuvent pas trouver la localisation des images et de leurs percepteurs dans le cerveau. Ces critiques[Qui ?] avancent[Quand ?] que les neurosciences n'ont pas réussi à identifier dans le cerveau de composants, processus ou mémoire qui traiteraient et stockeraient des images de la même façon que le font, dans un ordinateur, une carte graphique et sa mémoire[réf. souhaitée].

Utilisation dans l'apprentissage

Les théoriciens de l'éducation considèrent généralement qu'il existe des « styles d'apprentissage », largement déterminés par des capacités de représentation et de mémorisation qui privilégient, selon les cas, et selon les personnes, des caractéristiques visuelles, auditives, ou kinesthésique (se rapportant au sens ou aux sensations du mouvement ou de la posture corporellel d'une expérience[21]. L'acquisition optimale des connaissances serait donc facilitée par la mise en œuvre simultanée de plusieurs domaines sensoriels (visuels, auditifs, ou kinesthésiques). Les méthodes d'enseignement mettant en œuvre la parole, des gestes et l'affichage/animation de représentations graphiques et textuelles répondent à ce besoin.

L'utilisation d'images mentales (susceptibles d'exister sans perception sensorielle ni action physique) contribue au raisonnement et à l'apprentissage[22]. Ainsi, répéter un exercice de piano, sans piano (en visualisant mentalement le clavier) améliore l'exécution ultérieure (bien que moins efficacement que la pratique physique). Selon les auteurs d'une étude (1995) associée à cette expérience, « la seule pratique mentale semble être suffisante pour favoriser la modulation des circuits neuronaux impliqués dans les premières phases d'acquisition des automatismes moteurs »[23],[24].

En psychologie expérimentale

Les psychologues cognitifs et, plus tard, les neurologues ont étudié empiriquement comment le cerveau humain utilise l'image mentale dans la construction et la mobilisation des connaissances.

Une métaphore des années 1970 tentait de rapprocher le fonctionnement du cerveau de celui de l'ordinateur en tant que processeur séquentiel de l'information. Le psychologue Zenon Pylyshyn[25] présentait ainsi la cognition comme une forme de calcul et soutenait que le contenu sémantique des états mentaux était codé comme celui des représentations d'ordinateur - État d'un réseau formé par l'ensemble des états des neurones et interconnexions y participant. Pylyshyn a développé une théorie selon laquelle l'esprit humain traite des images mentales en les décomposant en propositions mathématique fondamentale[26].

Roger Shepard et Jacqueline Metzler (1971) se sont opposés à cette affirmation en présentant à des personnes une figure composée de lignes représentant un objet en trois dimensions et en leur demandant de déterminer si d'autres figures étaient la représentation du même objet après rotation dans l'espace. Shepard et Metzler ont supposé que si nous décomposions, puis recomposions mentalement les objets en propositions mathématiques de base - comme le suggérait la pensée dominante de l'époque par analogie au traitement d'un ordinateur - le temps pour déterminer si l'objet était identique ou pas aurait alors été indépendant du degré de rotation de l'objet. Or, cette expérience montrait, au contraire, que ce temps était proportionnel au degré de rotation qu'avait subi l'objet sur la figure. Shepard et Metzler en ont conclu que le cerveau humain maintient et manipule les images mentales en tant qu'entités topographiques et topologiques globales[27].

En 1995, l'imagerie cérébrale (par tomographie par émission de positons ou TEP) confirme que le cortex visuel primaire est localement activé chez les sujets fermant les yeux pour visualiser mentalement des objets, et plus l'objet imaginé est grand, plus l'activité cérébrale change de place, ce qui correspond à l'organisation interne du cerveau[28]. L'imagination visuelle est un processus qui est effectivement basé sur des images mentales, ,mais on se demande encore si imaginer une image active le cortex visuel précoce (principalement responsable du traitement initial des stimuli visuels), et si élaborer une image mentale implique des représentations « représentatives », et pas uniquement des descriptions semblables à celles faites par les mots. On remarque que les informations visuelles stockées peuvent affecter le traitement même dans les zones visuelles les plus anciennes, ce qui suggère que la connaissance peut fondamentalement biaiser ce que l’on voit.

Parsons (2003) observe que le cerveau est plus lent à orienter mentalement des représentations de membres tels que des mains dans des directions incompatibles avec la rotation des articulations du corps humain[29], et que les patients dont un bras est blessé et douloureux sont plus lents à tourner mentalement un dessin de la main du côté du bras blessé (Schwoebel 2001). Des psychologues comme Stephen Kosslyn[30],[31], expliquent ce phénomène par une interférence entre les zones du cerveau traitant les représentations visuelles et celles qui gèrent les représentations motrices. Kosslyn (1995 & 1994) conforte cette hypothèse, dans une série d'imageries cérébrales, en montrant où des objets tels que la lettre « F » sont maintenus et manipulés, en tant qu'images globales, dans le cortex visuel.

Les sciences cognitives ont abouti à un relatif consensus sur le statut neural des images mentales. La plupart des chercheurs en psychologie et neurologie conviennent qu'il n'y a aucun homoncule (un système central qui gouvernerait l'ensemble ou une partie du cerveau) ni processus qui structurait la vision des images mentales. La façon dont ces images sont stockées et traitées, en particulier en lien avec le langage, la communication et en relation avec notre environnement physique, demeure un domaine d'étude fertile (Rohrer 2006), à la croisée de plusieurs domaines : psychologie, neuroscience, philosophie[32],[33].

En préparation mentale sportive

En préparation mentale, l'imagerie mentale est utilisée pour améliorer la confiance en soi en aidant à visualiser les images de succès passés et de résultats obtenus lors de rencontres particulièrement réussies (différent de la répétition mentale). La technique d'imagerie commence par un état de détente (respirations, relaxation…), puis par la visualisation du déroulement d'actions de réussites sélectionnées pour leur caractère stimulant et leur capacité à ancrer un comportement gagnant[réf. souhaitée]. Un inconvénient à cette technique est qu'en général, plus la confiance est forte et intense, plus elle risquerait de provoquer un désarroi en cas d'échec ; cette technique devrait donc n'être utilisée que quand le doute s'installe chez l'athlète[réf. souhaitée].

Notes et références

Voir aussi

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