Ken Khouri
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Ken Khouri, de son nom complet Kenneth Lloyd Khouri, est un entrepreneur jamaïcain d'ascendance libanaise, né le à Kingston et mort le , pionnier de l'industrie du disque en Jamaïque.
Fondateur de la Federal Record Manufacturing Company, il contribue de façon décisive à l'émergence d'une infrastructure d'enregistrement locale, du mento au ska, et rend possible l'essor des grands studios de l'île au cours des années 1960. Il reçoit en 2003 la médaille Musgrave d'argent de l’Institute of Jamaica pour sa contribution à l'industrie du disque.
Biographie
Origines et formation
Kenneth Lloyd Khouri naît le à Kingston[1]. Son père, Adib Alfred Khouri, commerçant d'ascendance libanaise, était arrivé en Jamaïque à l'âge de douze ans[2]. Sa mère s'appelait Alista, née Hilton[1]. La fiche biographique de la National Library of Jamaica indique que la mère de Khouri était née en Jamaïque de parents cubains, ascendance non confirmée par d'autres sources[3]. Ken Khouri grandit dans la région de Richmond et Highgate, dans la paroisse de Saint Mary, où il fait ses études à la Glenlee High School[1]. Il épouse Gloria Baracat, fille du commerçant Augustus Baracat, le 6 janvier 1943 à Kingston[1].
Jeune homme, il se rend à Kingston et entre au service de la firme E. A. Issa and Brothers Limited, où il accède à un poste de direction chargé des marchandises entrantes[2]. Cette association l'amène à s'intéresser aux jukeboxes, dont la firme Issa assurait l'exploitation dans toute l'île[3]. Il quitte ensuite ce poste pour diriger Paramount Furnishing, une entreprise de mobilier qu'il détient de 1948 à 1954[1].
Son entrée dans l'industrie du disque est le fruit d'une rencontre fortuite. Alors qu'il accompagne son père malade à Miami pour une opération à l'hôpital Jackson Memorial (des démarches auprès de Norman Manley lui ayant permis d'obtenir en urgence les documents de voyage nécessaires[2]), il tombe alors par hasard sur un vendeur ambulant qui grave des disques à partir du son d'une radio. Khouri achète l'appareil pour 350 dollars et repart en Jamaïque avec cent disques vierges[3]. Il commence par graver des enregistrements vocaux, et comprend rapidement le potentiel commercial de la machine pour l'enregistrement de musique[3]. Son fils Paul situe ces premières expériences à la fin des années 1940, évoquant des sessions d'enregistrement sur la véranda familiale de Vineyard Town, à Kingston[4].
Les premiers enregistrements commerciaux sont réalisés dans un club de Red Gal Ring et au domicile de Khouri. La première chanson enregistrée dans ces conditions est Naughty Little Flea de Lord Flea[2]. Fort de ce premier succès commercial, Khouri contacte Decca Records à Londres pour mettre en place un circuit de pressage et de distribution. Les disques sont gravés sur place, puis envoyés à Decca sous forme de matrices. Decca fabrique les disques, puis les renvoie en Jamaïque, où ils sont vendus sous l'étiquette Times Records, label fondé avec Alec Durie, propriétaire de la Times Variety Store sur King Street à Kingston[2]. Le premier tirage est écoulé en moins de deux semaines[2]. Ce circuit est notamment utilisé pour des productions comme The Jamaican Calypsonians – Calypsos From Jamaica, enregistré localement, pressé au Royaume-Uni et distribué exclusivement en Jamaïque.
Le chanteur Laurel Aitken exprime bien l'état d'esprit de l'époque : « l'enregistrement n'était pas une affaire commerciale, c'était la musique vivante »[5].
Records Limited et le contrat Mercury (1954)
Khouri installe son premier atelier de pressage au 129 King Street, à Kingston, sous l'enseigne Records Limited, où des groupes de mento et des musiciens de jazz locaux se réunissent le soir pour enregistrer avec un microphone unique[3]. Il se lance également dans l'enregistrement hôtelier. Graeme Goodall, ingénieur du son australien, raconte un voyage qu'il a effectué avec lui à l'hôtel Tower Isle, sur la côte nord de la Jamaïque. Khouri avait obtenu un contrat pour enregistrer le groupe de mento d'Abe Issa, propriétaire de l'hôtel et de l'une des discothèques les plus réputées de Kingston[6]. Ces enregistrements sont ensuite envoyés à Miami pour le mastering et la fabrication des matrices, puis pressés localement en disques 78 tours et revendus dans la boutique de l'hôtel[6].
En 1954, Khouri signe un accord de licence avec Mercury Records aux États-Unis, qui l'autorise à fabriquer et distribuer localement une sélection du catalogue de ce label[7]. Le premier disque étranger pressé en Jamaïque sous cette licence est Little Shoe Maker, interprété par les Gaylords (Mercury Records, n° 70403, 1954)[7]. L'historien Daniel Neely souligne la nécessité d'accueillir avec prudence certaines revendications de Khouri en matière de primauté dans l'industrie[4].
Ce contrat établit une relation commerciale étroite avec Coxsone Dodd. Dodd se rend régulièrement dans les bureaux de Khouri et reçoit des exemplaires des nouvelles sorties Mercury avant leur commercialisation en Jamaïque, qu'il fait jouer lors de ses séances de sound system[8]. En retour, il informe Khouri des titres les mieux accueillis par son public, ce qui permet à Khouri de sélectionner les disques à presser en priorité[8]. Selon Lloyd Bradley, Khouri fréquente activement les dancehalls pour démarcher les opérateurs de sound system et leur proposer des tarifs abordables[9].
Federal Records (1959)
Vers 1958, Khouri entreprend la construction d'un nouveau studio d'enregistrement appelé Federal Records, qui ouvre ses portes en 1959[10]. Cette usine de pressage répondait également à une logique économique : en produisant localement ses propres copies de musique étrangère, Khouri évitait les droits de douane et les frais d'expédition liés à l'importation de disques[11]. L'ingénieur Gene Finzi assure le câblage et l'installation initiale. L'ingénieur du son Graeme Goodall, alors employé par la Radio Jamaica Rediffusion, conseille Khouri sur l'acoustique des salles[12]. Il préconise des dimensions selon un rapport de 4:3:2, la plus grande dimension atteignant environ cinq mètres et demi, afin de garantir une séparation instrumentale satisfaisante pour un ensemble de musique populaire[12]. Le studio, dit Federal One, est équipé d'un magnétophone Ampex 351 mono, d'une table de mixage Altec quatre canaux et d'un tour de découpe Neumann AM131[12].
En mai 1961, Khouri réalise une mise à niveau majeure du studio et recrute Goodall comme ingénieur en chef[12]. Goodall fait construire une chambre de réverbération, une première en Jamaïque, et modifie la table de mixage pour la porter à sept canaux d'entrée[12]. Pour le mastering, Khouri acquiert un limiteur Fairchild 660 mono et un égaliseur Pultec EQP-1A, qui sont alors considérés comme les équipements les plus sophistiqués disponibles[13].
Federal propose aux opérateurs de sound system parmi lesquels figurent Dodd, Duke Reid et King Edwards, des tarifs préférentiels, un système de réservation en blocs hebdomadaires et des facilités de paiement adaptées à leurs ressources[14]. Chaque matin, des musiciens se rassemblent à l'ombre du quenettier planté à côté du studio dans l'espoir d'être engagés pour une session[14]. Selon Goodall, les opérateurs de sound system représentaient environ 90 % de la clientèle du studio au début des années 1960[15].
Federal assume également le pressage de disques pour des labels indépendants et exploite plusieurs sous-labels maison. Les pochettes génériques de la société portent le slogan « artistry in sound », le logo FR, formé des lettres F et R réunies par une épée et la mention « Federal Record Mfg. Co. Ltd., Kingston, Jamaica ». Sur les pressages plus tardifs, la raison sociale complète apparaît en bas de la pochette : « Federal Record Manufacturing Company Ltd., 220 Marcus Garvey Drive, Kingston 11, Jamaica W.I. », parfois complétée par la formule « The Fully Air-Conditioned Recording & Television Studio ».
Parmi les sous-labels exploités par Federal figure Starline avec le slogan « Follow the Stars on Starline », dont les références portent le préfixe FWR. L'un de ses 45 tours, référence 45/BB 20, est Baby What You Done Me Wrong par Bobby Kingdom and the Blue Beats, composé par Laurel Aitken et Bobby Muir. Les sillons des pressages Federal portent généralement le préfixe de matrice FRM ou F.R.M., les éditions les plus anciennes gravant à la place les lettres F et R réunies par une dague dans la zone de sortie. Sur certains pressages anciens, le préfixe se limite à la lettre F suivie des initiales du producteur, par exemple FPB pour un pressage produit par Prince Buster. Parmi les albums édités directement sur le label Federal figure Boss Reggae du guitariste Ernest Ranglin, sous le nom de scène Sounds-Ranglin (Federal Records, référence E8), dont la pochette porte le logo fRM stylisé caractéristique de la maison. Un exemple représentatif de l'activité de sous-traitance est le 45 tours Bat Man de Lyn Taitt and the Jets, pressé par Federal pour le label Merritone et crédité à l'ingénieur du son Louis Davidson, à l'arrangeur Keith Scott et au producteur Sam Mitchell.
Productions notables
Parmi les albums enregistrés à Federal figure Boothe Unlimited de Ken Boothe (Federal Records, 1972), produit par Lloyd Charmers et édité sous le label Federal. Ce disque, qui alterne versions vocales et instrumentales dépouillées, est parfois cité comme l'une des premières expériences de dub jamaïcain sur support album. La pochette originale porte la mention « Made By — Federal Record Mfg. Co. Ltd. » et le sillon le préfixe FRM.
L'album Peace and Love de Dadawah (Federal Recording Co. Ltd., 1974, référence XYZ-004) est enregistré au studio de Marcus Garvey Drive sous la production de Lloyd Charmers pour la X Y Z Production Corporation. La pochette crédite au mixage les ingénieurs George Raymond et B. Davidson, et au mastérisage Paul Khouri, fils de Ken Khouri. Les musiciens sont Lloyd Parks à la basse, Paul Williams à la batterie, Willie Lindo à la guitare, Lloyd Charmers à l'orgue et aux percussions, et les Federal Soul Givers aux cuivres. La photo de couverture est signée Richard Khouri, autre fils de Ken. L'album réunit l'ensemble Nyahbinghi de Ras Michael et les musiciens de studio de Federal pour une rencontre entre chants rasta, reggae, jazz et funk. La matrice gravée dans le sillon (FRM 251 A/B) confirme le pressage à l'usine de Marcus Garvey Drive.
Le disque à étiquette blanche
Au début des années 1960, Khouri intègre à ses activités le mastering et la fabrication de matrices vinyle, deux procédés qui relevaient jusqu'alors exclusivement de prestataires étrangers[16]. Il met au point un pressage de 45 tours proposé en séries de cinquante ou cent exemplaires, sans impression sur l'étiquette, ce qui réduit les coûts au minimum[16]. Ce produit, baptisé blank-label disc, est conçu pour remplacer les disques acétate à usage unique utilisés par les sound systems. Le mastering joue un rôle décisif dans le transfert des basses fréquences accentuées caractéristiques du son des sound systems vers la production enregistrée, grâce notamment à l'emploi du limiteur Fairchild et de l'égaliseur Pultec[17].
Federal Two et Tuff Gong
Au milieu des années 1960, Khouri fait construire un second studio, Federal Two, sur la Foreshore Road (aujourd'hui Marcus Garvey Drive), dans une structure bien plus grande que Federal One[10]. Conçu comme une salle de production régionale susceptible d'accueillir de grands orchestres, Federal Two est destiné à servir les industries du disque, de la publicité et du cinéma dans toute la région des Caraïbes[18].
Formation des ingénieurs du son
Federal sert de terrain de formation pour une génération d'ingénieurs du son jamaïcains. Byron Smith et Sylvan Morris, formés sous la direction de Goodall, deviennent respectivement ingénieurs principaux de Federal One et de Studio One de Coxsone Dodd[19]. Selon Morris, c'est Goodall qui l'introduit au travail en studio en lui faisant découvrir la console et le matériel d'enregistrement[20].
La bande originale du film de James Bond Dr. No (United Artists, 1962) est en partie enregistrée dans Federal One[10].
En 2001, Khouri est l'une des vingt-cinq personnalités caribéennes intronisées au Hall of Fame of the Caribbean Development for the Arts and Culture[21].
Fin de carrière et transmission (années 1970–1981)
Un incendie survenu à la fin des années 1960 endommage une partie des installations de Federal. Le studio est reconstruit et modernisé à cette occasion[3]. Dans les années précédant le départ de Ken, ses fils Paul et Richard Khouri occupent des fonctions techniques chez Federal. Paul s'occupe du mastering. Il est crédité à ce titre sur l'album ‘’Peace and Love’’ de Dadawah (1974). Son frère, Richard, s'occupe notamment de la photographie pour les pochettes. À partir de 1977, dans le contexte de la politique économique socialiste du gouvernement Manley, Khouri et son épouse émigrent à Miami, laissant leurs fils à la tête de l'entreprise[2]. Il rentre à Kingston en 1980 pour tenter de redresser la situation financière de la société, mais son état de santé ne lui permet pas de mener à bien cette tâche[2]. La société est cédée en 1981 à Bob Marley, et l'ensemble du site de Marcus Garvey Drive prend le nom de Tuff Gong[3].
Khouri entretient des liens avec d'autres pionniers de l'industrie musicale jamaïcaine. Il fabrique et distribue les disques de la société West Indies Records Limited (WIRL), fondée par Edward Seaga avec la franchise Columbia Records, et contribue à sa cession à Byron Lee, qui rebaptise le studio Dynamic Sounds[3]. David Katz rapporte que Chris Blackwell invite Khouri à le rejoindre à Londres au moment de la création d'Island Records, invitation que Khouri décline[22].
Contexte ethnique et social
La présence de Khouri à la tête de l'industrie du disque jamaïcaine s'inscrit dans une dynamique ethnique et de classe caractéristique de la Jamaïque tant coloniale que post-coloniale. Son ascendance libanaise le place dans une position intermédiaire dans la hiérarchie sociale de l'île. Ni reconnu comme blanc, ni assimilé aux Jamaïcains noirs soumis aux discriminations les plus sévères, il dispose d'un accès au capital commercial et à des réseaux d'affaires internationaux que les Jamaïcains noirs se voient le plus souvent refuser[23]. Ce positionnement ethnique atypique, combiné à une moindre adhésion aux codes de respectabilité coloniale qui rejetaient la musique populaire comme déshonorante, explique en partie la surreprésentation des Jamaïcains d'ascendance libanaise, chinoise et séfarade dans les premières strates de l'industrie musicale[24].
Stanley Motta, fondateur des studios MRS, était issu de la communauté juive séfarade de Jamaïque. La famille Chin, d'origine chinoise, a donné son nom au Chin's Calypso Sextet, groupe de mento populaire dans les années 1950, et se retrouve à la tête de deux des enseignes jamaïcaines les plus influentes de la distribution de disques, Randy's Records et VP Records[24]. Ray Hitchins rappelle de son côté que le secteur de la production enregistrée à la fin des années 1950 rassemblait des musiciens de nombreuses origines ethniques, contredisant les lectures réductrices qui opposeraient un milieu d'affaires « blanc en haut » à une créativité noire en bas[25].
Place dans l'historiographie
Les jugements portés sur Ken Khouri par les historiens de la musique jamaïcaine convergent quant à son importance, tout en divergeant dans leur interprétation de son rôle. Daniel Neely, ethnomusicologue spécialiste du mento, estime qu'il « mérite une reconnaissance plus large ». Toutefois, il considère Khouri comme faisant partie de « l’ancienne garde des hommes d’affaires jamaïcains », dont l’importance aurait été remise en question après les transformations politiques et culturelles liées à l’indépendance[21]. Cependant, s’est précisément après l’indépendance que se consolide sa fortune[21]. L’ingénieur du son Graeme Goodall adopte une position plus tranchée en qualifiant Khouri de « clé de voûte » de la transition de la musique jamaïcaine du mento vers la musique populaire[21][26]. De son côté, David Katz rapporte que Khouri se présentait lui-même comme « le pionnier par excellence »[27]. Enfin, Ray Hitchins, musicien et historien des musiques populaires jamaïcaines, considère que la contribution essentielle de Khouri réside moins dans son rôle de producteur que dans sa capacité à créer un environnement d’enregistrement professionnel ayant permis à Dodd, Reid et Edwards d’émerger comme producteurs[4].
