Modern girl
mode du XXe siècle au Japon
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Le terme Modern girl (モダンガール, modan gāru, aussi abrégé en moga) qualifie un courant de mode du XXe siècle qui s'est manifesté pendant les années 1920 au Japon.

Au-delà d'un style propre aux années 1920, le phénomène Modern girl renvoie à une figure féminine associée, dans la presse et les productions culturelles de l'époque, à la modernité urbaine et à l'occidentalisation des modes de vie. Elle se distingue des représentations féminines traditionnelles, notamment celles liées au port du kimono et des getas.
Origine
Étymologie
L'ouverture du Japon aux influences occidentales, amorcée à partir de 1853, a entraîné un enrichissement du vocabulaire japonais, notamment par l'intégration de nombreux emprunts à l'anglais, appelés gairaigo (外来語). Le terme moga (モガ) est l’abréviation de modan gāru (モダンガール), transcription japonaise de l'expression anglais modern girl.
Ce terme fut popularisé par l’écrivain Junichiro Tanizaki (1886-1965), dont l'œuvre est marquée par l'évocation de l'occidentalisation du Japon moderne. Il l'introduit dans son roman Un amour insensé, publié en 1924. Tanizaki y dépeint l'héroïne, Naomi, une serveuse de quinze ans aux allures de Mary Pickford, dont la vie frivole à Tokyo est dominée par le désir d'être « terriblement moderne ». Cette jeune femme libérée se révèle au fil du récit de plus en plus indépendante, capricieuse et indolente. À sa publication, la critique la qualifia de « monstre de vulgarité », mais de « monstre fascinant »[1].

Contexte historique
Sous l'ère Taisho (1912-1926), les intérêts nationaux du Japon ont considérablement augmenté, en particulier pendant la Première Guerre mondiale, dans laquelle le Japon s'est engagé aux côtés de la Triple-Entente. En effet, le Japon n'ayant pas eu de combats sur son sol (en Asie, les combats eurent lieu principalement dans les territoires allemands de Chine), le pays a vu croître fortement ses exportations et relations avec certains pays occidentaux, tels que les États-Unis, qui voient le Japon comme un allié face au communisme russe et au nationalisme chinois.
Par cette influence américaine, l’ère du jazz et le consumérisme font leur entrée au Japon. Ce nouveau mode de vie transparaît également à travers le cinéma et les magazines. À cette époque, les femmes représentées en tête d'affiche au cinéma sont des « garçonnes ». La variante japonaise de la garçonne est alors la Modan Gāru ou Moga. Elle est souvent accompagnée de son Modan Boy ou Mobo. Elle se distingue non seulement par une tenue aux inspirations occidentales, jugée bien plus provocante que la tenue traditionnelle japonaise, mais aussi par des idées nouvelles, influencées par le monde occidental.
Un autre changement important est celui de la condition féminine. Les femmes japonaises ont très tôt commencé à travailler dans les manufactures : dans l'industrie du textile, dans les années 1900, les femmes étaient par exemple plus nombreuses que les hommes (260 000 contre 160 000) mais étaient jusqu'alors considérées par le Code civil japonais au même niveau que des mineures[2]. Ayant besoin d'une reconnaissance de service, de plus en plus de femmes réclamèrent une égalité des droits au travail et également dans la vie civique (voir le mouvement des suffragettes, ayant eu lieu à la même époque).
La situation intérieure ayant été soutenue par une économie en plein essor, la société de consommation et l'importation par voie maritime de plus en plus de produits à la mode ont stimulé des activités de consommation vigoureuses. Le développement industriel mécanisé et rationalisé a favorisé la promotion sociale des femmes en tant qu'ouvrières, qui ont assimilé certaines des modes et coutumes en vogue chez les pays occidentaux, notamment le Royaume-Uni et les États-Unis.
Les vêtements occidentaux traditionnels, jusqu'à présent coûteux et limités à des vêtements formels pour les classes supérieures, ont commencé à se répandre chez les jeunes, ainsi que chez les femmes disposant d'un travail et donc d'un plus grand pouvoir d'achat.
Au cours de cette période, suivant la tendance de la « démocratie Taisho », le suffrage universel (limité aux hommes) a été mis en œuvre. Dans le domaine de l’éducation, le Mouvement pour l’éducation libre Taisho a vu le jour. De plus, l’enseignement supérieur, qui n’était auparavant accessible que pour certains lycéens plus aisés, s’est progressivement étendu aux gens ordinaires. Cet enseignement supérieur prône d'avantage la liberté individuelle et la poursuite d'une carrière, l'apport de la culture occidentale l'ayant dépeint, depuis l'époque Meiji, comme une culture entreprenante.
Sous l'influence de cette éducation nouvelle, les jeunes femmes et les jeunes hommes se tournent davantage vers le modernisme que vers les cadres traditionnels japonais jugés trop archaïques par eux.
Caractéristiques
Attitude
Dans les représentations médiatiques et littéraires des années 1920, la moga est souvent décrite comme une jeune femme urbaine adoptant des comportements et des loisirs associés à la modernité. Les descriptions mentionnent notamment la fréquentation de lieux de sociabilité (cafés, salles de danse), la pratique de loisirs sportifs comme le tennis, ou la conduite automobile. Elle est aussi associée à des pratiques jugées transgressives par une partie de l'opinion publique de l'époque, telles que le tabagisme ou la consommation d'alcool.
Tenue vestimentaire

Le kimono traditionnel est partiellement supplanté, dans certains milieux urbains, par des robes et des jupes d'inspiration occidentale. Dans les discours conservateurs de l'époque, cette évolution vestimentaire peut être perçue comme transgressive ou moralement contestable. Les longueurs varient selon les contextes et les usages, certaines tenues pouvant descendre jusqu'à la cheville, en particulier pour des occasions spécifiques. Cette dernière longueur apporte beaucoup d'aisance lorsque les jeunes femmes vont danser.
En dessous, elles portent des bas couleur chair. Le corset rigide et dur, fort apprécié dans l’ère victorienne, est remplacé par un corset flexible, lequel aplatit la poitrine et crée ainsi l’illusion d’une silhouette garçonne.
Les sources décrivent ces vêtements comme offrant une plus grande liberté de mouvement, en cohérence avec l'évolution des pratiques urbaines et des activités de loisir.
Le chapeau en forme de cloche est l’accessoire typique de cette époque qui se porte avec un long manteau de fourrure.
À la plage, les « mogas » portent des maillots de bain, vêtement considéré comme choquant dans les années 1920.
Maquillage et coiffure
Une « Modan Gāru » est reconnaissable à sa chevelure courte. La coupe au carré, avec sa raie sur le côté et ses boucles en forme de vagues, est la coiffure la plus à la mode.
Pour les occasions plus festives, on coiffe la chevelure avec un bandeau autour de la tête garni de plumes ou de pierres précieuses. Le visage est recouvert d’un fond de teint très clair qui contraste avec les lèvres très rouges. Les sourcils sont finement épilés puis redessinés en ligne descendante vers les tempes. Un tout nouveau produit agrandit le regard et allonge les cils : le mascara.
Les « mogas » les plus audacieuses utilisent un crayon khôl pour intensifier le regard et le rendre plus mystérieux.
Philosophie
Féminisme
Les « moga » sont fréquemment associées, dans les discours contemporains comme dans certaines analyses ultérieures, aux transformations des normes féminines au Japon durant l'entre-deux-guerres. Toutefois, les historiens et historiennes s'accordent généralement pour considérer qu'elles ne constituent pas un mouvement féministe organisé au sens politique du terme[3].
Les mouvements féministes japonais de l'époque, influencés par des courants réformistes et socialistes, se concentrent principalement sur des revendications juridiques, civiques et sociales, telles que l'amélioration des conditions de travail, l'accès à l'éducation et la reconnaissance des droits politiques des femmes, notamment le droit de vote des femmes[4]. Dans ce contexte, certaines militantes et observateurs contemporains perçoivent la figure de la moga comme représentative d'une modernité culturelle et consumériste, éloignée de leurs objectifs politiques.
Plusieurs travaux académiques soulignent néanmoins que, sans s'inscrire dans une démarche militante structurée, la moga participe à une reconfiguration des normes de genre par ses pratiques culturelles et sociales. Par sa visibilité médiatique, son autonomie économique relative et son appropriation de styles de vie urbains modernisés, elle contribue à élargir les représentations possibles de la féminité au Japon au début du XXe siècle[5],[3].
L'écrivaine Chiyo Uno est parfois citée comme une figure emblématique de cette modernité féminine. Par sa trajectoire personnelle et son influence dans les domaines de la littérature, du cinéma et de la mode, elle incarne, aux yeux de certains contemporains et analystes, une forme d'autonomie et de liberté associée à l'image de la jeune femme moderne de l'époque.
Réaction de la société
La figure de la « Modan Gāru » suscite de nombreuses réactions dans la société japonaise des années 1920 et 1930. Les perceptions varient selon les milieux sociaux, les territoires et les sensibilités culturelles, oscillant entre fascination pour la modernité, inquiétude morale et rejet des influences occidentales.
Dans certains discours conservateurs, en particulier au sein de groupes attachés aux normes culturelles traditionnelles, la moga est perçue comme une figure transgressive. Son apparence vestimentaire d'inspiration occidentale et ses pratiques sociales sont parfois interprétées comme des signes d'élitisme urbain ou de rupture avec les valeurs familiales et sociales établies. Ces critiques s'expriment notamment dans une partie de la presse et des débats publics de l'époque.
À l'inverse, dans les classes moyennes urbaines ayant bénéficié d'une éducation influencée par les modèles européens ou américains, la moga est parfois accueillie de manière plus favorable. Elle peut alors être perçue comme une incarnation de la modernité, de l'émancipation individuelle et d'une forme d'égalité symbolique avec l'Occident. Dans ces milieux, elle représente un modèle féminin capable de concilier pratiques culturelles modernes et traditions japonaises, telles que la cérémonie du thé.
Toutefois, cette réception positive reste limitée géographiquement et socialement. Dans les zones rurales et auprès de groupes plus conservateurs, la moga demeure associée à la frivolité ou à une occidentalisation jugée excessive. Ces critiques s'accentuent au cours des années 1930, dans un contexte marqué par la montée du nationalisme et le durcissement du discours moral et politique.
Zone d’influence
La diffusion des pratiques et des styles associés à la « moga » concerne principalement les grands centres urbains japonais, où se concentrent les industries culturelles, les médias et les espaces de sociabilité moderne. Les sources soulignent que ce phénomène touche en priorité des femmes jeunes, instruites et insérées dans des milieux urbains disposant d'un certain capital économique et culturel.
Fin de la période « moga »
Selon plusieurs analyses historiques, la visibilité des pratiques culturelles associées à la « moga » décline au cours des années 1930, dans un contexte marqué par la Grande Dépression et par un durcissement progressif du climat politique et idéologique, notamment après l’incident du 26 février 1936.
Les discours institutionnels et médiatiques valorisent alors davantage des modèles féminins centrés sur la domesticité, la conformité sociale et le rôle familial, au détriment des figures associées à la modernité urbaine et à l'occidentalisation des modes de vie.