Multiplicateur keynésien

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Le multiplicateur keynésien est, en économie, l'effet par lequel une dépense publique provoque une augmentation de la dépense privée plus importante encore au sein du système économique, et génère ainsi une augmentation de la croissance économique. En d'autres termes, la variation finale (celle de l'output) est plus que proportionnelle à l'augmentation de la variation initiale (celle de l'input). Cela est dû à un effet d’entraînements successifs. Le multiplicateur keynésien, qui concerne les dépenses publiques, a pour équivalent fiscal le multiplicateur fiscal.

Le multiplicateur keynésien a été découvert par John Maynard Keynes à partir d'un mécanisme d'augmentation de la richesse due à une hausse du niveau d'emploi formalisé par Richard Kahn (multiplicateur de Kahn). La logique et la portée de cet effet multiplicateur, simples dans leur principe élémentaire, restent cependant un sujet de débat entre les diverses écoles de pensée économique quant à ses répercussions réelles.

Concept

Le multiplicateur keynésien prend le contre-pied des positions de l'école classique selon laquelle l’État devrait équilibrer son budget en permanence. En réalité, cela conduirait, en cas de mauvaise conjoncture à pousser davantage l’économie vers la dépression. Afin de fonder l'utilité d'une politique budgétaire expansive en temps de crise, Keynes crée le multiplicateur keynésien.

Selon lui, si les circonstances l’exigent, la puissance publique doit faire exactement l’inverse de ce que font les agents économiques. S'ils ne dépensent pas, cela enraie la croissance ; l’État doit se substituer et soutenir la demande en injectant des dépenses supplémentaires. Cette injection soutient la demande effective qui influe à son tour le niveau de production, et par voie de conséquence, l'emploi. La dépense initiale dans l'économie va permettre aux agents de dépenser à leur tour, créer une demande supplémentaire, dont de l'investissement, qui améliore les anticipations des acteurs, et ainsi redresser l'économie.

L'effet multiplicateur diffère selon les caractéristiques de l'économie, la propension à consommer des agents, ainsi que ce qui est financé par la puissance publique. Il peut s'agir d'une augmentation des investissements (construction d’infrastructures, conformément aux préconisations ultérieures du modèle de Barro), soit par des versements monétaires à certains agents économiques (classe moyenne, bénéficiaires de minima sociaux…).

Dans le cas où l'économie fonctionne déjà à plein régime (la croissance potentielle est égale à la croissance effective), le multiplicateur keynésien est de zéro : la hausse des dépenses publiques capte les revenus que le secteur privé auraient utilisé, et aucune croissance supplémentaire n'a lieu[1].

Principe

Explication

L’État dispose, dans le cadre de sa politique budgétaire, de la possibilité de dépenser de l'argent public. 100 euros dépensés par l’État donnent lieu à une commande du même montant, qui va accroître le revenu du bénéficiaire. Revenu qui sera à son tour utilisé en dépense ou en épargne. Si le taux d’épargne des bénéficiaires est de 20 %, ces 100 euros vont générer une nouvelle dépense de (100 - 20) = 80 euros. Cette somme est aussi utilisée par son bénéficiaire, qui peut aussi — après avoir épargné 20 % — dépenser (80 - 16) = 64 euros. Il y a à ce stade, 20 euros d’épargne pour le premier bénéficiaire, 16 euros d’épargne et 64 euros dépensés pour le second, soit une somme totale de 100 euros. Et ainsi de suite jusqu’à épuisement de l’effet : les sommes redistribuées à chaque stade s’amenuisent pour tendre vers zéro.

À la quatrième itération, la somme est ainsi répartie : 20 euros de placements pour le premier bénéficiaire, 16 pour le second, 12,8 pour le troisième et 10,24 pour le quatrième, plus une dépense du quatrième de 40,96 euros. La somme totale est toujours 100.

Le total des sommes reçues est de 100 (1er bénéficiaire) + 80 (2e) + 64 (3e) + 51,2 (4e) + 40,96 (correspondant à la dépense du 4e bénéficiaire, mais non utilisée pour le moment), soit une somme de 336,16 euros.

Le total des sommes dépensées est de 80 (1er) + 64 (2e) + 51,2 (3e) + 40,96 (4e), soit 236,16 euros. La différence provient des 100 euros initialement versés par l’État.

Au bout du compte, on constate que 100 euros de dépense publique provoquent un accroissement du revenu national plus important (d’où l’idée de multiplication) que la dépense initiale. Le montant de cet accroissement, sur une période infinie, est donné par la formule :

Le multiplicateur n’est autre qu’un effet de second tour sur le circuit économique engendré par la dépense. Avec un taux d’épargne tendant vers 0 %, le dénominateur tend vers 0 et le revenu national tend vers l’infini.

Parallèlement, la dépense nationale augmente selon la formule :

En généralisant le propos, on peut dire que, dans une économie, la variation de l’une des composantes de la demande (initiée par une variation de la dépense publique, de l’investissement, de l’octroi du crédit, des salaires, etc.) provoque une variation plus élevée du revenu national.

Démonstration

Avant toute chose il est primordial de poser les hypothèses suivantes :

- Nous nous situons dans une économie fermée. - Nous nous situons au Royaume-Uni à l'époque de Keynes dans les années 30 dans une économie de sous-emploi. - Absence de goulots d'étranglements. Une quelconque variation de l'investissement entraîne :

⇔ Δ1 Y = Δ I

⇔ Δ1 R = Δ1 Y = Δ I

⇔ Δ1 C = aΔ1 R = aΔ I

⇔ Δ2 Y = Δ1 C = aΔ I

⇔ Δ2 R = aΔ I

⇔ Δ2 C = aΔ2 R = a²Δ I

Et ainsi de suite...

Nous conjecturons alors que :

ΔY = ΔI + aΔI + a²ΔI + ... + ΔI pour i allant de 1 à n

ΔY = ΔI(1 + a + a² + ... + )

Nous avons ici la somme d'une suite géométrique de raison "a" et de premier terme "1" :

ΔY = ΔI

Or, Quand n tend vers plus l'infini.

Donc : ΔY = ΔI ()

Avec, I = investissement

Y = le niveau de production

R = les revenus distribués

C = la consommation des ménages

a = la propension marginale à consommer (environ 80% en France)

Par exemple une hausse de l'investissement de 1 milliard d'euros entraîne une hausse de la production de 5 milliards d'euros. Cette formule du multiplicateur dépend de la propension marginale à consommer des ménages et plus celle-ci est faible moins le multiplicateur sera efficace. C'est pour cela, entre autres, que Keynes parlait de "l'euthanasie des rentiers", en effet les rentiers tirent leurs revenus de leur épargne et donc augmentent la propension marginale à épargner ce qui diminue l'effet du multiplicateur.

Formule théorique

Cas d’une économie fermée

Pour une économie fermée, soit ΔY la croissance économique, ΔI la variation de l’investissement, ΔT la variation de l’imposition, k1 le multiplicateur d’investissement et k2 le multiplicateur de l’imposition. On a :

Cas d’une économie ouverte

Dans une économie ouverte, il faut tenir compte de l’augmentation des importations provoquée par l’augmentation de la demande ; avec ΔM la variation des imports :

L’effet multiplicateur induit par la baisse des impôts

La théorie keynésienne pose que la consommation est fonction du revenu disponible. Donc, C(Y-T) où Y est le revenu total et T représente les impôts. Chaque variation du revenu disponible va se traduire par une variation de la consommation de[2] :

 Propension marginale à consommer×∆Revenu disponible

Donc, dans le cas d’une variation du revenu disponible induite par la diminution des impôts de ∆T, la consommation va s’accroître de :

 Propension marginale à consommer×∆T

Cette variation de la consommation va avoir une répercussion plus que proportionnelle sur la production de par l’effet multiplicateur dont voici la formule :

 ∆T×PmC[3] / (1-PmC)

Estimations

Méthodologie d'estimation

Le niveau du multiplicateur n'est pas observable dans une économie. Il peut toutefois être estimé par le biais de tests économétriques. Des erreurs dans l'estimation du niveau du multiplicateur peut conduire à des décisions de politique budgétaire sous-optimale. Alors chef économiste du Fonds monétaire international, Olivier Blanchard (2013) a montré que le Fonds avait systématiquement sous-estimé le niveau du multiplicateur durant la décennie précédente[4].

Estimations internationales

La plupart des travaux menés sur l'estimation du multiplicateur keynésien utilisent des données américaines. Sur cette base, Ramey (2011) estime que le multiplicateur keynésien américain a évolué entre 0,6 au minimum et 1,2 au maximum dans les décennies précédentes[5].

Une étude de 2018 a estimé le multiplicateur keynésien pour différents pays depuis les années 1960[6].

Davantage d’informations Pays ...
Pays 1960 1970 1980 1990 2000 2010
France 1,97 1,78 1,68 1,61 1,41 1,39
Allemagne 1,75 1,68 1,66 1,54 1,44 1,23
Pays-Bas 1,41 1,33 1,29 1,15 0,95 0,84
Royaume-Uni 1,77 1,65 1,63 1,63 1,56 1,5
Suisse 1,69 1,52 1,42 1,23 1,1 1,01
États-Unis 2,3 2,27 2,28 2,23 2,04 2,1
Japon 2,55 2,07 2,1 1,9 1,84 1,83
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Critiques et limites

Fuites macroéconomiques à l'étranger

Le multiplicateur keynésien peut être atténué par le biais de l'augmentation de l'importation de biens étrangers. Alors, une partie de la hausse de la demande se porte sur des biens produits en-dehors du système économique cible ; cela stimule la production étrangère, mais pas la production nationale. Le recours aux importations a un impact négatif sur la balance commerciale et ainsi réduit l’effet multiplicateur. Cet effet modérateur est d’autant plus important que l’économie est ouverte, ce qui est de plus en plus fortement le cas, avec l’augmentation du taux d’ouverture des économies.

Effet d'éviction

L'effet d'éviction la demande ajoutée peut venir en substitution, plutôt qu’en complément, de la demande normale ; on essaye de l’éviter en concentrant l’effort sur des biens spécifiques (routes, grandes infrastructures...), mais même ainsi, les ressources mobilisées par la demande nouvelle (notamment en capital et main-d’œuvre rare) sont autant de retranchées à l’offre actuelle, ce qui la renchérit et peut faire baisser la demande ultérieure.

Importance de la confiance

L'effet multiplicateur est, au-delà de son aspect strictement mathématique, lié à l'importance de la confiance qui est accordée par les agents économiques. En effet, si les agents économiques ne croient pas à la politique menée, ils vont anticiper son échec et agir en conséquence. C’est-à-dire épargner, réduire leur demande, exporter leur capital, etc. avec des conséquences économiques négatives importantes, qui seront elles aussi multipliées (le multiplicateur s’applique aussi à la demande privée, mais dans ce cas, en moins).

Absence de prise en compte des anticipations

Le multiplicateur keynésien est critiqué sur une base épistémologique : il repose sur un modèle statique, qui ne prend donc pas en compte l'intertemporalité. En d'autres termes, la théorie keynésienne du multiplicateur ne prend pas en compte la possibilité pour les agents économiques de réagir à l'annonce d'une relance budgétaire et de prendre des décisions susceptibles d'en réduire l'efficacité (critique de Lucas). Ainsi, par exemple, une relance qui se fonde sur des transferts monétaires à des agents économiques pourrait voir ses effets être atténués si ces agents épargnent les sommes reçues au lieu de les dépenses. La théorie de l'équivalence ricardienne soutient ainsi que les agents économiques anticipent une hausse future des impôts, lorsqu'une relance budgétaire a lieu, et ont ainsi tendance à épargner en prévision d’une hausse future de l’imposition[1].

Critique monétariste

L’effet pourrait être positif à court terme, mais ensuite s’estomper rapidement voire devenir négatif à moyen terme. Des écoles de pensée économique (école monétariste, école autrichienne…) estiment que même l’effet à court terme est négatif. Une intervention supplémentaire de la sphère publique dans l’économie perturbe les acteurs et décourage la prise de risque et l’investissement privé. Milton Friedman, se fondant sur un travail empirique, conclut que les dépenses privées demeurent inchangées, voire diminuent en termes réels en raison de l'impact sur l'évolution des prix[7].

Notes et références

Voir aussi

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