Ninurta
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Ninurta est une divinité de la mythologie mésopotamienne. Fils du roi des dieu Enlil, c'est un dieu guerrier, associé au triomphe militaire contre les forces malfaisantes, ce que relatent plusieurs mythes, et aussi une divinité agraire garantissant la fertilité et la prospérité, plus largement un défenseur de l'ordre du monde. Son principal lieu de culte en Basse Mésopotamie est situé dans la cité de Nippur. Il est également populaire en Assyrie, où il sert de modèle pour les rois.

Relations avec les autres divinités
Le fils aîné d'Enlil
Ninurta est le fils aîné du dieu Enlil, le roi des dieux. C'est un élément essentiel de la puissance de Ninurta, qui porte des épithètes telles que « Soutien de son père », « Celui qui accomplit le souhait d’Enlil », et « Main droite du Grand Mont [Enlil] », qui renvoient au fait qu'il a pour devoir de combattre pour son père[1],[2]. Il est en quelque sorte le prince héritier de la société divine mésopotamienne, doté par son père de pouvoirs de souveraineté[3].
Ce lien est constamment rappelé dans les hymnes et prières qui lui sont consacrés :
« Ninurta, seigneur des dieux, gloire d'E-shumesha, s'exprime avec une générosité sans bornes : « Mon père Enlil ! » Ninurta, (…) tel un lion, déclare : « Je suis le héros d'Enlil, celui qui règne sur Nippur (…), et ne laisse aucun oiseau s'échapper. Je suis un homme digne de mon père Enlil, le héros aimé de ma mère Ninlil. Né dans les montagnes, je puise ma force dans les montagnes. » »
— Hymne sumérien à Ninurta (Ninurta C, l. 49-57)[4].
Fils héritier puissant, Fils d'Enlil,
Très grand, parfait, rejeton de l'Esharra (temple d'Enlil),
Revêtu de caractère redoutable, plein d'aspect qui inspire l'effroi,
Ut(a)-ulu (« Démon-tempête »?, épithète de Ninurta), dont la mêlée est irrésistible,
Dont la place est resplendissante parmi les grands dieux,
Dans l'Ekur (autre nom du temple d'Enlil), la maison de faste, haute est ta tête ;
Enlil ton père t'a donné
L'autorité de tous les dieux , (désormais) détenue en ta main.
— Prière akkadienne à Ninurta (Ninurta 1), traduction de M.-J. Seux[5].
En Assyrie, il est présenté comme le fils du dieu national Assur, qui est assimilé à Enlil[1],[2].
L'identité de sa mère n'est pas fixée dans la tradition mésopotamienne. Elle est choisie parmi le groupe des « déesse-mères » sumériennes, qui sont souvent confondues les unes aux autres, qu'il s'agisse de Ninmah, de Ninlil, de Nintu ou encore de Ninhursag[6],[2].
Cercle divin
L'épouse de Ninurta est la déesse Nin-Nibru, la « Dame de Nippur », qui est par la suite assimilée à la principale déesse guérisseuse mésopotamienne, Gula. On leur connaît des filles, Nin-niggena et Nin-nig-erim. Le ministre/vizir de Ninurta est le dieu nommé Inimani-zi[7],[2].
Ninurta et Ningirsu
Ninurta est couramment confondu dans la littérature sumérienne avec le dieu Ningirsu, le « Seigneur de Girsu », qui est la divinité tutélaire du pays de Lagash. Ils partagent les mêmes traits et on leur prête les mêmes exploits guerriers. Le mythe d'Anzû est d'ailleurs connu sous deux versions : une, plus ancienne, avec Ningirsu pour héros ; une autre, plus récente, avec Ninurta pour héros. Les spécialistes de la religion sumérienne discutent quant à savoir s'il s'agit à l'origine d'un même dieu qui aurait porté deux noms différents en raison de son implantation dans deux lieux de culte distincts, Nippur et Girsu, ou bien s'il s'agissait de deux divinités distinctes qui ont été rapprochées puis assimilées en raison de leurs points communs. Dans les sources les plus anciennes en tout cas, ils sont bien séparés[8]. Mais au IIe millénaire av. J.-C., avec le déclin de Lagash et de Girsu, Ninurta reste le seul dieu vénéré en Mésopotamie.
Autres divinités similaires
Les listes divines mettent Ninurta en relation avec d'autres divinités agraires, notamment Urash (la « Terre »), qui est parfois confondu avec lui[9],[10].
Ninurta en tant que dieu guerrier présente plus particulièrement des points communs avec Zababa, le dieu tutélaire de Kish, qui semble également se confondre avec lui par moments[11]. Il est comme lui un fils d'Enlil, également célébré comme un « briseur de pierres », même si aucun mythe dont il serait le protagoniste n'est connu[12].
Le mythe Lugal-e dont Ninurta est le héros présente des points communs avec Inana et Ebih, mythe dans lequel la déesse guerrière Inana (Ishtar) affronte la montagne Ebih, qui rappelle par bien des aspects le démon Asag et son armée de pierres, les antagonistes de Lugal-e[13].
Ninurta et Marduk
Les traits héroïques et guerriers de Ninurta sont transférés à partir de la fin du IIe millénaire av. J.-C. au dieu Marduk de Babylone, qui assimile également la position souveraine du dieu Enlil. Le mythe Enūma eliš, qui consacre ce transfert de pouvoir des dieux de Nippur vers le dieu de Babylone, s'inspire en grande partie des mythes de victoire de Ninurta, notamment Lugal-e, en reprenant le même schéma de combat divin suivi d'une mise en ordre du monde[14],[15].
Nabû, le fils de Marduk, reprend également des aspects de Ninurta lorsque son père remplace Enlil en tant que roi des dieux. La relation Marduk/Nabû prolonge alors celle Enlil/Ninurta[16].
Pouvoirs et fonctions
Un dieu agraire : le « fermier d'Enlil »
Ninurta est une divinité agraire, liée en particulier aux activités paysannes, aux travaux des champs, notamment les labours et l'irrigation, et plus généralement à l'abondance des plantes et des animaux et à la fertilité (son pouvoir s'étendrait même à la procréation humaine selon un hymne en sumérien)[17],[2]. Cela pourrait être son aspect originel, si on admet que son nom signifie originellement « Seigneur de la terre »[18].
Un texte en sumérien surnommé « Almanach du fermier », contenant des instructions pour les travaux agricoles, est réputé avoir été dicté par le dieu lui-même, qui y est appelé « fermier loyal/véritable d'Enlil », engar zid en-lil-la[9],[19]. Le terme engar pouvant aussi se traduire par « agriculteur » ou « paysan »[20]. Une prière en akkadien au dieu sous son aspect astral (Sirius), le loue en ces termes : « fermier loyal/véritable (ikkaru kēnu), qui sans faute amasse les meules d'orge, qui stocke le grain (et) sauve l'humanité entière ![9],[21] »
Ninurta est lié à plusieurs reprises aux bœufs de labour, essentiels pour les travaux des champs. Un chant en sumérien consacré à ces animaux se présente ainsi comme un chant de Ninurta[9],[22]. Elle est chantée lors de la grande fête consacrée au dieu à Nippur, gusisu, qui a lieu juste avant le début des labours et marque donc le moment de préparation des bœufs de labour et des instruments aratoires. Les premières graines des semailles sont versées symboliquement sur le sol, peut-être par le roi en personne incarnant le dieu[23]. Le dieu est également lié à l'outillage agricole. Un autre chant sumérien récité lors de cette fête, le Chant de la houe, évoque le dieu en relation avec cet outil, l'un des plus importants dans les travaux des champs[24]. La charrue est un des symboles du dieu sur les stèles de donation babyloniennes (kudurru)[25].
Un dieu guerrier : le « champion d'Enlil »
Quand bien même il serait à l'origine un dieu agraire, Ninurta présente plus souvent un aspect guerrier et héroïque, aussi bien dans les mythes que dans les inscriptions royales[26],[2]. Une de ses épithètes les plus courantes dans les textes littéraires en sumérien est celle de « champion d'Enlil », ur-sag en-lil-la. Le terme ur-sag pouvant se traduire aussi par « guerrier », « brave », « preux » ou « héros »[27].
L'aspect guerrier du dieu est mis en avant dans les mythes qui le concernent, en premier lieu le Lugal-e et le mythe d'Anzû, où il est celui qui sauve les dieux face au chaos, incarné dans le premier par l'armée de pierres dirigée par le dieu Asag/Asakku, dans le second par le rapace monstrueux qui a dérobé les tablettes du destin[28],[29]. L'agressivité de Ninurta est alors dirigée vers les menaces extérieures, incarnées notamment par les pays montagneux, hostiles ou rebelles à la plaine mésopotamienne, dont il assure la protection et la mise en ordre après sa victoire[26]. Il agit plus largement comme le défenseur de l'ordre divin du monde[3].
Ninurta semble de plus avoir une fonction de protecteur des frontières et des limites, qui ressort dans des stèles de donation de terres (kudurru) d'époque kassite[26]. En Assyrie, dans les inscriptions royales, il prend également un aspect de dieu de la chasse[26].
Ses armes les plus importantes sont Šar-rur et Šar-gaz, qui sont considérés comme des jumeaux et sont divinisés. Dans le Lugal-e, le premier fournit des conseils de stratégie à Ninurta[30]. Dans les images (sur sceaux-cylindres et kudurrus), le dieu a pour attributs et symboles les armes couramment associées à d'autres divinités guerrières (notamment Nergal, Zababa, aussi Inana/Ishtar) : une massue à tête de lion et un cimeterre[31].
L'aspect victorieux du dieu lui confère aussi dans une certaine mesure un aspect souverain et en fait un modèle pour la royauté, notamment en Assyrie, aussi bien pour les rois que les princes héritiers, en tant que défenseur de l'ordre divin[32],[33]. Il conjugue les aspects de dieu guerrier et de dieu de la fertilité et de la prospérité, qui sont également des aspects majeurs de la fonction royale[34]. L'élévation de la figure de Ninurta en tant que dieu victorieux et modèle des rois, visible dans les mythes le concernant et également des hymnes et prières, a pu être vue comme le reflet d'une tendance hénothéiste (la prédominance du culte d'une divinité par rapport à ceux des autres) le concernant. Cela n'est cependant pas allé jusqu'à le porter au rang de roi des dieux. Ce devait être le destin de Marduk, à qui il sert de modèle, le dieu de Babylone, parce que cette cité est devenue le principal centre politique de la Basse Mésopotamie et que son dieu a été élevé au statut suprême (alors que Nippur n'a jamais été un centre politique)[35].
Autres aspects

Le lien de Ninurta avec les sphères de la guerre et de l'agriculture/fertilité font qu'il a pu être rapproché des dieux de l'Orage proche-orientaux, qui conjuguent également ces différents aspects. Ninurta semble en particulier lié aux tempêtes et à la pluie, peut-être plus précisément au vent du sud (selon T. Jacobsen). Mais dans son cas l'aspect tempétueux du dieu semble lié à ses prouesses martiales, sa capacité à dévaster ses adversaires, plus qu'à sa capacité à apporter la fertilité[26],[36].
En tant que dieu combattant le mal, l'appui de Ninurta est aussi sollicité dans des rituels de magie et d'exorcisme, pour conjurer des maux, et notamment guérir de maladies. Un rite pour guérir un homme malade reprend ainsi le motif du combat de Ninurta contre le démon Asag/Asakku, qui incarne la maladie. Plusieurs prières conjuratoires (des incantations accompagnant des gestes rituels) adressées à lui sont connues. Le dieu intervient parfois aux côtés de son épouse, la déesse guérisseuse Gula[37].
Ninurta a un aspect astral, puisqu'il est aussi l'étoile Sirius (Kak-si-sa/Šukūdu). Plusieurs prières conjuratoires et une prière sacrificielle sont adressées à la manifestation astrale du dieu[38].
Par son rôle créateur et ordonnateur dans la mythologie, il peut aussi être vu comme un dieu de la sagesse[3].
Mythes
Lugal-e
Lugal-e (« Roi ! » ou « Ô roi ! », les premiers mots du texte qui sont son titre antique ; on parle aussi des « Exploits de Ninurta »), est le plus long des mythes en sumérien connus. Il relate la victoire de Ninurta (peut-être Ningirsu à l'origine) contre le démon Asag (Asakku en akkadien), qui dirige une armée de pierres vivant dans les montagnes voisines du pays de Sumer se révoltant contre les dieux de ce dernier. C'est peut-être une transposition mythologique des combats entre les royaumes sumériens et ceux des montagnes qui étaient courants à la fin du IIIe millénaire av. J.-C. et au début du IIe millénaire av. J.-C.. Ninurta parvient à vaincre Asag et à soumettre les pierres, puis met en ordre les vaincus : les pierres qui se sont révoltées sont maudites et condamnées à des usages ingrats, tandis que celles qui sont restées fidèles sont vouées à des usages nobles. Le dieu organise également l'agriculture des régions vaincues, réminiscence de son rôle agraire. Ninurta est donc ici non seulement un dieu triomphant mais aussi un organisateur, rempart contre le chaos. Ce mythe est par la suite traduit en akkadien[39],[40].
Roi ! Lumière resplendissante et souveraine !
Ninurta ! Le premier ! Doté d’une énergie sans pareille !
Toi qui, seul, saccageas la Montagne !
Ô Cataclysme ! “Python ” tenace Qui te jettes sur la contrée rebelle !
Champion toujours prêt à en découdre avec vigueur !
Seigneur au bras puissant,
Propre à brandir l’Arme fatale
Qui fauche comme épis les têtes des mutins !
Ô Ninurta ! Ô roi ! Fils qui, par ta prestance, Enchantes ton père !
— Lugal-e, début (l. 1 à 7), traduction de J. Bottéro[41]
Le retour à Nippur
An-gim dim-ma, « Créé à l'image du dieu An », ou le Retour de Ninurta à Nippur, est un autre récit en sumérien faisant partie du cycle héroïque de Ninurta. Il s'agit plus d'une louange consacrée au dieu, bien qu'elle s'inscrive dans la continuité du Lugal-e puisqu'elle rapporte le triomphe de Ninurta lorsqu'il revient à Nippur après avoir vaincu Asag et ses troupes, tout en rapportant ses autres exploits guerriers. Ce texte a également été traduit en akkadien[42],[43].
Anzû
Un récit, connu par deux variantes en akkadien datées l'une de l'époque paléo-babylonienne (début IIe millénaire av. J.-C.) et l'autre de l'époque néo-assyrienne (VIIIe – VIIe sièclee av. J.-C.), rapporte la victoire de Ninurta sur le démon Imdugud/Anzû, un rapace monstrueux qui menace l'ordre divin en dérobant les tablettes du destin du dieu Enlil. Il s'en sert pour altérer le destin des choses, dont les flèches que décoche contre lui Ninurta, qui retournent à l'état originel des matériaux qui les constituent. Grâce aux conseils du dieu Enki/Ea, Ninurta élabore un stratagème qui consiste à neutraliser les ailes du démon, avant de le tuer. La dernière partie du récit n'est connue que de manière lacunaire. Dans un premier temps, Ninurta semble ne pas vouloir restituer les tablettes du destin à son père, mais il semble le faire, et est célébré triomphalement par les autres dieux[44],[45].
Les autres victoires
Ninurta était le héros de plusieurs autres mythes relatant ses victoires contre plusieurs créatures fantastiques, collectivement désignés comme des « héros tués » ou des « braves abattus », qui ne sont pas tous connus par des récits développés : ils ont peut-être fait l'objet de récits littéraires, mais ils ne sont pas connus. Ces exploits sont énumérés dans le récit du Retour de Ninurta à Nippur et incluent notamment, en plus d'Anzû, le Mouflon à six têtes, le Serpent à sept têtes, le Roi palmier, le Seigneur Samana, le Bison, le Cuivre, etc.[46],[14].
Par son courage et sa force, le vaillant Ninurta
A assouvi sa vengeance (?).
Sur son Char étincelant, qui diffuse un effroi terrifique,
Aux essieux, il a suspendu ses Aurochs capturés ;
Et au timon, ses Vaches prises en butin ;
Au garde-boue (?), le Mouflon-à-six-têtes ;
Au siège, le Dragon belliqueux ;
À la flèche, le (bateau) Magilum ;
Aux brancards, le Bison géant ;
Au marchepied, le Kulianna (Sirène ?) ;
À la pointe du timon, le Gypse (?) ;
À la traverse du timon, le Cuivre résistant ;
À l’avant de la caisse, l’Anzû
Et à la brillante ceinture-de-la-caisse (?),
Le Serpent-à-sept-têtes !
— Le Retour de Ninurta à Nippur, traduction de J. Bottéro[47]
Ninurta et la tortue
Le dieu-héros Ninurta est également tourné en dérision dans un mythe en sumérien venant en contrepoint des précédents, Ninurta et la tortue. Alors qu'il est devenu arrogant après son triomphe contre Imdugud/Anzû et qu'il souhaite conserver pour lui les tablettes du destin, le dieu Enki/Ea, figure de la sagesse et de la ruse, confectionne une tortue en argile qui parvient à mettre Ninurta en défaut et à lui faire regagner son humilité[48].
Cultes
Nippur
Ninurta a pour principal lieu de culte la ville de Nippur, où se trouve son grand temple, l'E-shumesha (é-šu-me-ša4, sens indéterminé). Cette cité comprend également le sanctuaire de son père Enlil, ce qui en fait le principal lieu de culte de la Basse Mésopotamie au IIIe millénaire av. J.-C. et au IIe millénaire av. J.-C. Bien que la place d'Enlil surpasse celle de son fils, comme l'indique le fait que la ville est parfois désignée comme la « Ville d'Enlil » (enlílki) il est possible que Ninurta soit la divinité tutélaire de Nippur, son père ayant un rôle plus large, qui excède les limites de la cité. D. Charpin a relevé plusieurs indices en ce sens : le fait que sa parèdre soit la déesse appelée « Dame de Nippur » (Nin-Nibru) et non celle de son père, que ce soit en son nom à lui que soient prêtés les serments dans la cité (en particulier à l'époque Sargonique) et que les religieuses-nadītum de la ville à l'époque paléo-babylonienne lui soient vouées et non pas à Enlil, alors qu'en général elles sont consacrées à la divinité tutélaire de la ville. Ce point reste débattu, W. Sallaberger considérant qu'en général Enlil est bien le dieu tutélaire de Nippur, même si Ninurta a pu l'être par moments[49],[16],[50].
Quoi qu'il en soit, il est incontestable que le sanctuaire de Ninurta est l'un des principaux de Nippur. Les textes sur la topographie sacrée de Nippur le placent toujours en troisième position après ceux de ses parents Enlil et Ninlil. Il n'a pas été dégagé lors des fouilles, même si des textes rituels qui en proviennent sont connus[51]. Sa localisation reste donc incertaine ; il pourrait se situer à proximité du temple identifié pour les phases récentes comme étant celui de Gula, sa parèdre (assimilée à Nin-Nibru), et que les anciens mésopotamiens avaient l'habitude d'associer les couples divins dans les sanctuaires (le temple de Gula dans sa cité d'Isin comprend d'ailleurs une chapelle de Ninurta). Un texte métrologique cite en tout cas le temple de Ninurta et celui de la Dame de Nippur côte à côte, et leurs principales composantes architecturales sont comme pour les autres temples une grande cour et des bâtiments servant aux desservants du temple et pour le stockage[52],[53].
Les documents d'archive de l'époque paléo-babylonienne permettent de connaître le clergé rattaché au temple de Ninurta : une grande prêtresse, des officiants (purificateurs, chantres, lamentateurs, musiciens, etc.), des femmes consacrées au dieu (lukur/nadītum). Des tablettes de distributions d'offrandes de l'époque paléo-babylonienne informent sur le culte quotidien, en particulier les offrandes alimentaires appelées sá-dug/satukku(m), redistribuées aux desservants du temple (agneaux, farine, pain, huile, vin, bière, etc.)[51].
La grande fête dédiée à Ninurta, documentée pour les époques d'Ur III et paléo-babylonienne, était la fête gusisu (gu4-si-su), qui se déroulait durant le second mois de l'année (en principe avril-mai). Cette fête agraire devait son nom aux bœufs de labour (gu4) et ouvrait la période de préparation du matériel aratoire en vue des semailles (qui se déroulent à l'automne) ; elle donnait lieu à des offrandes aux principaux dieux de Nippur, et à une grande offrande à Ninurta le dernier jour, marquée par la récitation de textes religieux et le plantage symbolique des premières semailles. Les rites comprennent aussi des processions et un grand banquet. Le dieu y était également vénéré sous son aspect martial, avec peut-être la récitation des chants concernant ses victoires[23],[54],[55].
Assyrie
Les rois assyriens apprécient particulièrement Ninurta pour son aspect guerrier et victorieux, à partir du moment où leur royaume s'affirme comme une puissance militaire de premier plan, à l'époque médio-assyrienne (v. 1360-1000 av. J.-C.). Le dieu y est considéré comme le fils du dieu souverain national, Assur, qui est assimilé à Enlil et dont le roi assyrien est considéré comme le représentant terrestre. Il se voit doté d'une chapelle dans le sanctuaire de ce dieu dans la cité d'Assur, l'Esharra ou Ekur[32].
Cette popularité dans la famille royale se voit en particulier dans le fait que plusieurs rois ont des noms composés à partir de celui du dieu ou de ses épithètes Apil-Esharra « l'héritier de l'Esharra » ou Apil-Ekur « l'héritier de l'Ekur » : Tukulti-Ninurta « Ninurta est mon secours », Tukulti-apil-Esharra (Tiglath-Phalazar) « L'héritier de l'Esharra est mon secours », Ninurta-apil-Ekur « Ninurta est l'héritier de l'Ekur », etc.[56],[32],[57] Le dieu est invoqué dans les inscriptions des rois assyriens : Tukulti-Ninurta Ier proclame qu'il entreprend une chasse sous l'ordre du dieu, et Adad-nerari II qu'il a vaincu ses ennemis grâce à l'appui conjugué d'Assur et de Ninurta[57]. Des textes semblent également indiquer que le roi s'identifie au dieu lors de certains rituels[32].
Ninurta se voit doté d'un temple propre lors du déplacement de la capitale d'Assur à Kalkhu (Nimrud) par Assurnasirpal II (883-859 av. J.-C.), qui devient le principal temple de cette cité. Il est notamment décoré de bas-reliefs représentant la victoire du dieu sur le démon Anzû. Les inscriptions du roi indiquent qu'il l'a décoré avec matériaux de qualité, y a consacré du butin pris lors de ses campagnes militaires, et que la chapelle du dieu était décorée d'or et de lapis-lazuli, notamment deux dragons en or placé aux pieds du trône du dieu. Le sanctuaire est voisiné par une ziggurat, parachevée par le roi suivant, Salmanazar III. Shamshi-Adad V entrepose dans le temple une stèle monumentale le représentant et relatant plusieurs des victoires qu'il a remportées grâce à l'appui du dieu[57],[58].
La popularité du dieu décline au cours du VIIIe siècle av. J.-C., les derniers rois ne portant plus de nom l'honorant après Tiglath-Phalazar III (745-727). Sargon II lui érige une chapelle dans sa nouvelle capitale Dur-Sharrukin (Khorsabad), mais semble lui préférer Nabû. Le dieu reste tout de même considéré comme un des principaux protecteurs de l'empire, et il apparaît parmi les divinités conférant des bénédictions et malédictions[57]. Son temple de Kalkhu reste actif jusqu'à la fin de l'empire en 614-612 et le dieu continue d'occuper une place importante dans la vie des habitants de la ville. Les documents juridiques prévoient souvent que ceux qui rompent des contrats doivent payer une amende au dieu[57].
Autres attestations
Le culte de Ninurta est attesté dans d'autres villes de Mésopotamie, qu'il s'agisse de temples ou de chapelles : Ur, Larsa, Uruk, Umma, Dur-Kurigalzu, Babylone[16],[29].
Un dieu est désigné par le nom de Ninurta dans des tablettes cunéiformes provenant de Syrie et du Levant, notamment Emar et les lettres d'Amarna. Ce nom a sans doute ici une valeur de logogramme et sert à désigner un dieu levantin dont l'identité reste inconnue[16].
Dans l'Anatolie hittite, Ninurta est assimilé à des divinités liées à la fertilité et la végétation, Télépinu et Shuwaliyat[16].
Postérité
Bien que Ninurta ne soit pas explicitement attesté dans les sources bibliques et grecques, il est possible de déceler des cas où il aurait pu servir de modèle, sous ses aspects guerriers et héroïque.
Le roi-chasseur biblique Nimrod (Genèse 10:8-12), qui aurait dominé la Mésopotamie, est souvent vu comme une réinterprétation de Ninurta par les auteurs bibliques[59]. Mais il s'agit d'un humain et non d'un dieu, et la proximité philologique des deux noms a été contestée[60].
Le nom du dieu Nisroch, dans le temple duquel est assassiné le roi assyrien Sennachérib selon le Second livre des rois (19:37) et le livre d'Isaïe (37:38), est semble-t-il une déformation de celui de Ninurta[61],[62].
Les douze travaux d'Héraclès/Hercule ont également été mis en parallèle avec les exploits guerriers de Ninurta[61].
Ninurta en tant que défenseur et sauveur de l'ordre du monde a pu également être rapprochée d'autres figures des traditions juive et chrétienne, comme le Messie biblique ou l'archange Michel[63].