Nuraghe

tour ronde en forme de cône tronqué que l'on trouve principalement en Sardaigne From Wikipedia, the free encyclopedia

Un nuraghe est une tour tronconique ou un système de tours préhistoriques sarde, développés entre le XVe siècle av. J.-C. et la fin du Xe siècle av. J.-C. dans la culture nuragique.

Nuraghe Santa Barbara à Macomer.
Nuraghe Loelle à Buddusò.

Origine du mot nuraghe

Étymologie

« Aujourd'hui, la Sardaigne fait partie de l'Espagne et des ruines antiques en forme de tour, effilées vers le sommet, recouvrent les zones rurales et montagneuses. Elles sont construites avec des rochers solides et présentent de petites ouvertures; au centre se trouvent de petites marches menant au sommet: elles ressemblent à des forteresses. Les Sardes indigènes appellent ce type de ruines Nuraghes, peut-être parce qu'elles sont ce qui reste des exploits de Norax. »

 Sigismondo Arquer, Sardiniae brevis historia et descriptio, CUEC, 2007, (voce della Cosmographia universalis, di Sebastian Münster, 1550)

Le terme nuraghe (prononciation [nuˈraɡe]) est un mot d'origine sarde (pluriel nuraghi en italien, nuraghes en sarde). En français, le terme, masculin, se prononce [nurag] ; les variantes « nouraghe » et « nourague » et les transcriptions vieillies « nurage », « noraghe » et « nurhag »[1] peuvent aussi se rencontrer. Le pluriel peut être un décalque de l'italien « nuraghi » ou être francisé en « nuraghes »[1].

Le Petit Robert donne comme étymologie de ce nom, apparu en français en 1826, les « racines hébraïques nour « lumière » et hag « toit » »[2]. Selon l'Oxford English Dictionary, l'étymologie du terme est incertaine et contestée : « le terme est peut-être lié aux toponymes sardes Nurra, Nurri, Nurri, ou au sarde nurra, tas de pierres, cavité dans la terre (bien que ces sens soient difficiles à concilier). Une connexion avec la base sémitique de l'arabe nūr, « lumière », « feu », est généralement rejetée. »[3].

Au XIXᵉ siècle, le chanoine Giovanni Spano rattachait le mot nuraghe à un terme phénicien signifiant « lumière, feu », mais la diffusion systématique du radical nur- même dans les zones internes de la Sardaigne indique une origine pré-phénicienne. En effet, la racine nur-, qui apparaît parfois sous la forme nor-, est présente dans des mots comme nurra cavité ou amas de pierraille ») et dans de nombreux toponymes de l’île (Nuraccàra, Nuraddha, Nuràminis, Nuratze, Nurecci, Nurra, Nurri, Nora, Noragùgume,...). Le radical nur- se retrouve également dans des noms géographiques extra‑insulaires, comme Nura, ancien nom pré-romain de l’île de Minorque attesté dans l’Itinerarium maritimum, Nursia en Étrurie méridionale, ou Nure ruisseau, bois ») sur une ancienne voie commerciale des Apennins émilien empruntée par les Étrusques, ainsi que divers toponymes à base nor- (Nori, Norea...) de l’Italie centre‑septentrionale[4].

Il est manifeste que le mot sarde nurake/nuraghe, tout comme le campidanien nuraxi/nuracci et le gallurais naracu, provient d'un terme remontant au moins à l’âge du Bronze, déjà attesté sous la forme nurac dans l’inscription romaine du nuraghe Aidu Entos de Bortigali, dans la province de Nuoro, qui fixait l’une des frontières entre les populations protosardes des Iliesi et des Balari. Étant donné que le terme nuraghe est lié à l’architecture, il est possible que, à l’instar de la racine tur- à laquelle se rattachent le latin turris, le sarde turra et le corse torra tour »), la racine nur- ait signifié « tourner, virer », et que le mot nurac corresponde exactement au terme tholos, utilisé par les anciens Grecs pour désigner les édifices sardes à voûte[4].

Selon les auteurs antiques

Selon Pausanias (X, 17, 5), Norax conduisit en Sardaigne les Ibères. Ces Ibères peuvent être identifiés aux Balari, qui, encore à l’époque punique et romaine, habitaient la Nurra et d’autres terres du nord‑ouest sarde, et qui, par leurs coutumes autant que par leur nom, étaient assimilables aux habitants des Baléares, l’archipel comprenant d'ailleurs l’île de Nura (Minorque). À l’époque punique et romaine, les Balari étaient interposés entre les Iliesi du centre‑sud et les Corsi du nord‑est (l’actuelle Gallura), arrivés auparavant. Il est donc vraisemblable que le mot nuraghe ait une origine ibérique, si ce n’est l’édifice, du moins le mot qui le désigne[4].

Évolution chronologique

On distingue deux grandes catégories d’édifices[5] :

  • les nuraghes archaïques ou proto-nuraghes, construits durant le Bronze moyen (1600 à ) ;
  • les nuraghes classiques ou évolués, construits durant le Bronze récent et final (1330 à ).

« Sur l'île de Sardaigne, on dit qu'il existe de nombreux édifices raffinés construits dans le style grec antique, notamment des bâtiments à coupole, sculptés de multiples formes. »

 Pseudo-Aristote, De mirabilibus auscultationibus, 100.

Les nuraghes les plus anciens présentent des parentés architecturales plus ou moins éloignées avec les torre corses et les talayots des Baléares mais en l’état actuel des recherches, ce phénomène architectural semble toutefois étranger aux régions continentales côtières situées entre la péninsule Ibérique et l’arc liguro‑provençal[5]. De plus, les chronologies respectives s'accordent mal avec des probabilités d'influences réciproques[6]. Comme l’avaient perçu les auteurs antiques, les grandes voutes des nuraghes évolués se rapprochent, sur le plan structurel et formel, des tholoi des tombes mycéniennes et crétoises[5]. Ces parentés architecturales peuvent résulter d'une matrice culturelle commune qui n'empêche pas l'apparition de développements originaux[6]. Il est possible que les nuraghes aient une origine essentiellement insulaire, mais que dans une seconde phase (fin XIVᵉ‑XIᵉ siècle av. J.‑C.), les savoir‑faire architecturaux sardes s’entrecroisent avec les expériences des architectes égéens, car les chambres circulaires, les couloirs et les grandes voûtes ogivales sont communs à la Sardaigne, à l’île de Crète et à la Grèce continentale[5].

De nombreux proto-nuraghes, surtout les plus complexes, furent restructurés en nuraghes évolués, assumant un aspect composite où des architectures archaïques côtoient des éléments plus récents (nuraghes mixtes), dans le cadre d’un processus de développement progressif[7].

Nuraghes archaïques ou proto-nuraghes

Des proto-nuraghes aux nuraghes les plus complexes.

Les proto-nuraghes ou nuraghes archaïques étaient anciennement désignés sous diverses dénominations : « nuraghes anormaux, faux nuraghes, pseudonuraghes, nuraghes à galerie, nuraghes‑cachettes, nuraghes anomaux ou aberrants, nuraghes à couloir(s), protonuraghes, nuraghes archaïques »[8]. On recense entre 300[9] et 400[10] proto-nuraghes dans toute la Sardaigne mais on estime que leur nombre total ne devait pas être inférieur à 1500[10]. Les proto-nuraghes diffèrent significativement des nuraghes classiques. Les proto-nuraghes se caractérisent à la fois par la variété de leur contour externe (circulaire, elliptique, quadrangulaire et plus tard réniforme) et par l’élévation compacte de leurs bastions, sans distinction entre tours émergentes et courtines intermédiaires[10], des murs avec un appareil généralement grossier et peu élevé (une dizaine de mètres), parfois avec plusieurs entrées[8].

Extérieurement, ce sont des édifices plus compacts, de forme irrégulière, dont la hauteur ne dépasse pas 10 m[8] (contre plus de 20 m pour les plus grands nuraghes), avec une importante emprise au sol (245 m2 en moyenne en Marghine et Planargia)[9]. Il existe des protonuraghes de dimensions considérables (Biriola‑Dualchi 1680 m²), formés par des ajouts simplement accolés à une structure principale et disposés en profil étagé, en gradins, avec des solutions techniques plutôt élémentaires. La superficie moyenne des proto-nuraghes se situe entre 100 et 200 m²[11].

Très tôt, au moins à partir du début XIVe siècle av. J.-C., ces édifices présentent une vaste enceinte extérieure, rarement étudiée et définie sur le plan planimétrique, qui suppose l’emploi d’une garnison de soldats, à l’instar des bastions plus récents dotés d’une enceinte avancée[10]. Les nuraghes archaïques comportent un parement extérieur constitué de grands blocs polygonaux (appareil cyclopéen) superposés en « nid de guêpe », ou bien de blocs équarris en forme de parallélépipèdes irréguliers disposés en assises. Les pierres du parement interne, dans les couloirs et les pièces, sont plus petites ; parfois, on utilise des dalles plutôt que des blocs afin d’alléger la charge. Il arrive que les chambres présentent, dans leurs parties supérieures, des assises de pierres plus grandes pour faciliter l’agencement en encorbellement et la fermeture de la couverture par des linteaux. Les linteaux des entrées sont généralement massifs et ne sont pas surmontés de fenêtres de décharge, sauf dans la dernière phase de transition vers les nuraghes classiques, comme dans le proto-nuraghe de Cugui (Arbus)[10].

Intérieurement, ils ne comportent pas une chambre circulaire mais un ou plusieurs couloirs, de cages d’escalier menant au niveau supérieur, de niches et aussi de petits espaces voûtés en ogive ou en ogive tronquée[8] et plus rarement une petite cellule couverte en fausse voûte. Le couloir est recouvert de dalles horizontales dites « en plate-bande ». Le plus souvent, il s'agit d'un couloir aveugle, flanqué de petites niches ou traversé par plusieurs couloirs transversaux, mais il existe aussi des édifices avec un couloir traversant avec une entrée à chaque extrémité de la construction, appelés alors proto-nuraghes « à couloir passant ». Certains proto-nuraghes ne comportent pas de couloir mais uniquement de petites cellules avec des entrées indépendantes (Friarosu, Mogorella). De fait, le proto-nuraghe s'apparente à un massif de maçonnerie, en pierres sèches, qui pourrait correspondre à une plate-forme surmontée d'une terrasse supérieure destinée à accueillir des constructions en bois. L'accès à la partie supérieure se fait par un escalier depuis le couloir. L'architecture des proto-nuraghes connaît une évolution avec l'apparition d'un couloir qui s'élargit progressivement et gagne en hauteur, en forme de dos d'âne ou de quille renversée. Cette évolution semble annoncer l'apparition de la fausse coupole caractéristique des nuraghes[9].

Intérieurement, les nuraghes archaïques révèlent plusieurs phases d’évolution formelle et se divisent en deux grandes catégories[7] :

  • les proto-nuraghes à couloir, c’est‑à‑dire dotés uniquement de couloirs au rez‑de‑chaussée ;
  • les proto-nuraghes à chambre, c’est‑à‑dire avec une chambre au rez‑de‑chaussée.

Proto-nuraghes à couloir

Dans les proto-nuraghes à couloir les plus anciens (Funtana Suei–Norbello, Fruscos–Ghilarza, Frenegartzu–Dualchi), la masse murale du rez‑de‑chaussée est traversée par un couloir de section tronco‑ogivale doté de deux entrées, au tracé tantôt rectiligne, tantôt courbe, en « Y » ou en « L ». Sur ce couloir s’ouvrent de petits espaces servant de postes de contrôle ou de niches‑réserves, ainsi qu’un couloir muni d’un escalier en pierre menant à l’étage supérieur où se trouve la chambre résidentielle. Cet espace, de plan elliptique, ovale ou circulaire, est couvert d’une voûte tronco‑ogivale, puis plus tard d’une coupole ogivale à gradins, très irrégulière. Il n’est pas certain que les premiers proto-nuraghes possédaient déjà une terrasse et un escalier permettant d’y accéder[7].

Dans d’autres édifices, le couloir ne possède qu’une seule entrée (Front’e Mola–Thiesi, S’Umboe–Ghilarza), ce qui facilite la défense et permet une utilisation plus fonctionnelle des espaces du rez‑de‑chaussée, mais peut‑être aussi parce qu’ils sont plus simples, n’étant dotés que d’une seule chambre. Les guérites de contrôle tendent à se placer immédiatement après l’entrée. Le proto-nuraghe de Front’e Mola documente une forme de couloir très archaïque, sans encorbellement des parois et avec une couverture à linteaux, présentant ainsi une section presque rectangulaire. De manière exceptionnelle, le proto-nuraghe Peppe Gallu–Uri est érigé sur une plateforme de pierre et de terre afin d’augmenter l’élévation de l’édifice et de créer une entrée surélevée, accessible par une petite échelle en bois[7].

Proto-nuraghes à chambre

Par la suite, aux XIVe siècle av. J.-C.-XIVe siècle av. J.-C. (Bronze moyen 2-3), se diffusent les proto-nuraghes pourvus de chambres également au rez‑de‑chaussée : une seule (Talei–Sorgono) ou plusieurs (Bardalazzu–Dualchi, Friarosu–Mogorella, Bruncu Maduli–Gesturi, Su Mulinu). Le périmètre de ces édifices apparaît elliptique, réniforme, bilobé (Cugui–Arbus), avec un tracé concave‑convexe. On voit alors apparaître des bastions à plan trilobé géométrique, au profil sinueux, disposés autour d’une cour de dégagement (Su Mulinu). Les chambres de ces édifices sont systématiquement elliptiques et les voûtes tronco‑ogivales (Su Mulinu, Sa Fogaia–Siddi)[7].

Dans ces constructions, le bastion est désormais développé en extension, et apparaissent exceptionnellement des enceintes extérieures (Su Mulinu, Biriola–Dualchi), prélude aux murailles turriformes des nuraghes du Bronze récent et final. L’enceinte extérieure de Su Mulinu, mise au jour très partiellement, révèle déjà la présence d’un couloir couvert, long de 13 m, menant à un espace elliptique tendant au circulaire à l’intérieur d’une petite tour. Des différentes extensions des édifices émergent clairement des signes de hiérarchie : tandis que les proto-nuraghes dotés d’une seule chambre à l’étage supérieur occupent une surface comprise entre 50 et 300 m², ceux pourvus d’un bastion et d’une enceinte extérieure dépassent les 1500 m²[7].

Nuraghes classiques

Chaque monument comporte des particularités mais les méthodes de construction sont similaires[12] et ne reposent pas sur l’improvisation ou l’invention ponctuelle[13]. En ce qui concerne la structure interne, l'architecture type du nuraghe comporte au moins trois éléments : une porte d’entrée, un couloir d’accès et la chambre centrale « à tholos »[14].

On distingue deux types de monuments : des monuments simples, les plus nombreux, constitués d'une seule tour tronconique, et des monuments plus complexes comportant une tour principale (le mastio) incluse dans un ensemble plus vaste pouvant inclure des remparts, des tours d'angles et des bastions, tels de véritables forteresses (Su Nuraxi, Santu Antine, Losa, Santa Barbara, Arrubiu)[12].

Construction

Les matériaux de construction principalement utilisés pour ces ouvrages sont le basalte, la trachyte et le granite, qui présentent d’excellentes caractéristiques techniques et mécaniques, capables de supporter les tensions internes et facilement disponibles sur place[15]. Les maçonneries sont formées de pierres de dimensions variables : les blocs les plus grands, à l’exception des linteaux des entrées, sont généralement placés à la base de l’édifice, formant parfois une sorte de soubassement, tandis que les pierres de plus petites dimensions sont destinées à la partie sommitale de la tour. Dans de nombreux cas, elles sont travaillées, parfois avec grand soin (technique « isodome »), de manière à obtenir des blocs en « forme de queue ou de T », adaptés à une meilleure insertion dans le profil courbe du mur et donc à une plus grande stabilité[16]. Les matériaux sont constitués pour la plupart de pierres brutes trouvées sur place ou extraites des affleurements rocheux et équarries plus ou moins sommairement. Dans de nombreux nuraghes, surtout les complexes les plus importants, on observe des traces d’une préparation préliminaire du site de fondation, incluant parfois des travaux de décaissement qui pouvaient contribuer à fournir le matériau de construction lui‑même (Duos Nuraghes‑Borore). L’usage de véritables liants cimentaires n’est pas attesté, mais l’emploi abondant de boue est en revanche bien documenté[16] mais il pourrait correspondre à des travaux de réfection[12]. La stabilité entre les blocs, en l’absence de liant, est assurée par la gravité et par la force de frottement[15].

Contrairement à celles des proto-nuraghes, les assises des nuraghes sont réalisées avec des assises ordonnées, en appareil alterné (la pierre supérieure est placée à cheval sur les deux pierres inférieures)[16]. Dans plusieurs nuraghes, il semble que de véritables menhirs ont été réutilisés parmi les pierres de construction : dans le nuraghe Rodas à Bulzi un menhir de 3,20 m de long a été réemployé comme linteau interne. Le remploi d'anciens menhirs pourrait être lié à la volonté de souligner la sacralité de l’acte de fondation de l’édifice[16]. Les murs des tours présentent une inclinaison plus ou moins marquée, généralement autour de 10°, qui dans de nombreux cas n’est pas constante mais diminue fortement dans la partie supérieure de la structure (nuraghe Nuraddeo)[16]. Cette inclinaison du parement extérieur est déterminée par la disposition des blocs de pierre, superposés en assises posées sur un lit horizontal et légèrement rentrants, de quelques centimètres, par rapport au rang inférieur[15]. La verticalité du parement est presque impossible, car elle représenterait la limite de l’équilibre pour des édifices de grande hauteur[15].

Un nuraghe est édifié selon la technique du double parement et les deux parois sont reliées par des pierres disposées transversalement pour les rendre solidaires[15]. Le mur extérieur est monté avec des blocs polygonaux irréguliers, dont la taille diminue avec la hauteur, avec une base en appareil cyclopéen. Dans la partie supérieure, les blocs utilisés sont plus ouvragés[17]. Le mur intérieur est constitué de petites pierres et s'achève par une voûte tronconique dans sa partie supérieure. L'intervalle entre les deux murs est comblé avec de la pierraille[17],[15]. Dans les nuraghes évolués, tours et courtines sont souvent construites avec des assises de blocs taillés de manière régulière, mais certains édifices présentent encore des appareils cyclopéens à disposition irrégulière, surtout au rez‑de‑chaussée (Arrubiu). Les blocs sont parfois de couleur différente selon leur niveau créant un effet chromatique comme à Su Nuraxi[17].

Le nuraghe est une construction fondée sur des critères de simplicité formelle, de symétrie et de robustesse[13]. L’édification du nuraghe devait se faire par plans horizontaux afin d’élever simultanément le parement extérieur et la tholos de la chambre tout en déroulant le parcours de l’escalier[13]. L'architecture du nuraghe ne comprend pas d’éléments superflus ou secondaires, chaque composant contribue à la stabilité de l’ensemble. On retrouve dans tous les nuraghes le même schéma architectural : un parement extérieur, des chambres à tholos, un vide structurel le long duquel se développe l’escalier inter-mural, et un système de consoles couronnant la tour. Étant donné le nombre de tours réalisées, il est raisonnable de penser que la technique constructive était un savoir partagé et que les bâtisseurs disposaient probablement d’un schéma structurel et connaissaient, même de manière empirique, les caractéristiques des matériaux employés et quels étaient les points critiques de la structure[13]. La réalisation d’une structure aussi complexe et articulée que le nuraghe impose une élaboration théorique préalable et les phases de conception et de construction résultent d’expériences acquises[13].

Nuraghes mono-tour

La tour nuraghique typique adopte la forme d'un cône tronqué et ressemble de l'extérieur à une tour médiévale. En l’état actuel, les tours conservent intacte une ou deux chambres superposées, souvent avec des traces d’un troisième espace effondré. La hauteur maximale résiduelle du nuraghe Santu Antine est de 17,55 m mais on estime que sa hauteur originelle devait dépasser 20 à 21 m. Des simulations informatiques réalisées à partir des matériaux de l’éboulis du nuraghe Arrubiu (Orroli) indiquent que la tour centrale de ce complexe (hauteur résiduelle 14 m) devait s’élever à au moins 27 m. Si l’on considère que le diamètre de base des édifices les plus imposants pouvait atteindre 15 m, tandis que, pour la majorité des tours il se situe autour de 10 m, les nuraghes devaient donc être des structures assez élancées[18].

Entrée

On accède à la chambre du rez‑de‑chaussée par une entrée unique, au ras du sol ou éventuellement légèrement surélevée[19]. La réalisation de l’entrée, exécutée avec grand soin, constituait la partie architecturalement la plus remarquable du parement extérieur[20]. La pierre d’architrave, toujours massive, généralement rectangulaire et plus rarement trapézoïdale ou ogivale (Arrubiu), est surmontée d’un linteau doté d’une fenêtre de décharge[20],[19]. Côté intérieur, elle présente une feuillure destinée à recevoir la porte. Aucune porte n'a jamais été retrouvée, mais elle peut avoir été détruite, et aucun gond n’a jamais été retrouvé[20]. L’hypothèse d’une fermeture par une dalle de pierre est exclue[20]. On observe parfois l’emplacement du grand madrier qui devait bloquer une robuste porte en bois (Santu Antine)[19].

Couloir et escalier

Le couloir menant à la chambre est aménagé du côté de la tour où l’épaisseur murale est la plus importante. Il peut être couvert par des dalles transversales ou par une voûte en encorbellement à profil ogival (Is Paras), dans ce second cas, sa hauteur augmente progressivement jusqu’à son débouché dans la chambre. Dans la majorité des nuraghes, s’ouvrent de part et d’autre du couloir, l’accès à l’escalier et une niche, longtemps interprétée comme une « guérite de garde »[21]. Lorsque l’escalier ne s’ouvre pas sur le couloir, il part de l’intérieur de la chambre et se développe dans l’épaisseur de la maçonnerie[22]. Le parcours de l’escalier est assurément l’un des éléments déterminants de l’architecture interne du nuraghe : de lui dépend le positionnement des pièces des niveaux supérieurs[13]. Cet escalier hélicoïdal comporte généralement des marches plus ou moins abruptes, parfois remplacées par un simple plan incliné. Le long de son parcours s’ouvrent souvent de petits orifices de lumière vers l’extérieur, souvent qualifiées à tort de « meurtrières », et plus rarement, on trouve aussi de petites ouvertures donnant sur la chambre (nuraghe Losa‑Abbasanta)[23]. Dans certains cas, l'escalier ne part pas directement du sol mais d'une certaine hauteur (jusqu'à m de hauteur à Is Paras), ce qui suppose l'existence d'un moyen d'accès supplémentaire probablement du type échelle en bois. L'escalier intérieur, qui permettait d’accéder au sommet de l’édifice et aux éventuelles chambres supérieures, n’a pas été identifié dans de nombreux nuraghes, soit en raison de l’état de ruine, soit parce qu’il était effectivement absent (Arrubiu‑Orroli, Piscu‑Suelli). Dans ce dernier cas, d’autres solutions doivent alors être envisagées : escaliers externes[24] ou passage depuis les remparts du bastion (nuraghe d’Orroli)[14].

Chambres intérieures

Le couloir d'entrée débouche dans la « chambre à tholos ». Cette comparaison, fréquente, avec la tholos mycénienne ne se justifie que pour la construction de « la voute », car le nuraghe est un édifice à ciel ouvert alors que la tholos est enterrée sous une colline artificielle et ne supporte pas de charges structurelles supérieures, contrairement aux voûtes des nuraghes[19],[25]. L’expression « fausse voûte » est tout aussi impropre car la technique utilisée est celle de l'encorbellement : la couverture de pierres est obtenue en faisant avancer l’assise supérieure sur celle qui la précède, en réduisant progressivement le diamètre jusqu’à obtenir, au sommet, un cercle minimal pouvant être fermé par une petite dalle. La stabilité des blocs est assurée par le poids de la maçonnerie qui repose sur la partie non avancée de chaque pierre[26].

La chambre principale, décentrée par rapport au plan de la tour, est en général circulaire ou légèrement elliptique, mais il existe de rares cas où le profil de base est quadrangulaire (nuraghe Rodas‑Bulzi) mais reprend une forme circulaire habituelle dans les élévations. Le diamètre de la chambre peut varier considérablement, surtout en fonction de la taille du nuraghe : il oscille généralement entre 4 à 5 m, mais certains espaces atteignent 6,50 à 7 m (Is Paras, Santa Barbara‑Villanova Truschedu). La hauteur de la chambre principale varie entre 7,55 et 12 m. Dans de nombreux nuraghes, les parois de la chambre ne présentent aucun espace accessoire, tandis que dans certains on observe de modestes renfoncements qui en augmentent la surface (Su Nuraxi‑Barumini, Palmavera‑Alghero). Dans la majorité des nuraghes, la chambre est agrandie par de petits espaces annexes (semi‑elliptiques ou trapézoïdaux) appelés « niches »[27], dont la fonction reste difficile à déterminer (poste de garde, emplacement de sièges en bois, emplacement pour des objets sacrés et/ou des insignes du pouvoir ?)[19]. Leur nombre varie d’un à quatre, mais le schéma le plus répandu en compte trois, disposées en croix selon l’axe d’entrée et l’axe transversal. Parfois, ces niches se prolongent par des couloirs latéraux courant sur quelques mètres parallèlement au parement extérieur de la tour. Dans le nuraghe Santu Antine, on trouve même un couloir annulaire continu qui entoure entièrement la chambre et communique avec elle par trois ouvertures (correspondant aux trois niches du schéma cruciforme du nuraghe‑type)[27]. Dans de nombreux nuraghes, la salle inférieure comprend une banquette le long des parois[28].

Des planchers en bois divisent la hauteur de la chambre en deux ou plusieurs niveaux, tous accessibles par des échelles en bois. Les planchers reposent sur des troncs en bois, des piliers en pierre (tour A à Duos Nuraghes‑Borore) ou des structures en bois à claire‑voie. Dans la majorité des nuraghes, le plan habituel superpose des chambres indépendantes. Les dimensions des chambres supérieures se réduisent progressivement par rapport à celle du rez‑de‑chaussée, afin de s’adapter au profil tronconique de la tour. La chambre du premier étage présente en général des dimensions importantes et peut être agrandie par des niches mais les espaces du second étage sont très modestes, souvent de la taille de simples réduits. L’accès aux chambres supérieures se fait par l’escalier intramural : si l'escalier part du couloir d’entrée, la liaison entre l’escalier et la chambre se fait par un couloir court, si l’escalier part de la chambre inférieure, chaque volée se termine à l’intérieur de la chambre supérieure, d’où part ensuite la volée suivante selon les mêmes modalités qu’au rez‑de‑chaussée. Dans l’axe du palier qui, depuis la chambre, mène à l’escalier, s’ouvre sur la façade extérieure une fenêtre destinée à l'éclairage et à l'aération[27].

Des ressauts de la tour principale, destinés à soutenir des planchers en bois, sont signalés également pour les Nuraghes

Dans les nuraghes d'Oes, de Polcalzos‑Borore, de Guastalassa‑Uri, de Longu‑Ploaghe et d'Attentu‑Orani[29], les planchers en bois, reposent sur des retraits spécialement aménagés dans les parois de la chambre et sont tous desservis par le même escalier intramural. Dans ce cas, l’espace utilisable à l’intérieur des hautes chambres à coupole se trouve doublé et une seule pièce remplace plusieurs chambres superposées[19],[27].

Outre les chambres, les espaces de liaison (couloirs, escaliers) et leurs éventuels espaces annexes (niches), une tour nuragique peut abriter, dans la masse murale, divers autres petits aménagements destinés au stockage ou à des activités domestiques spécifiques[27]. Il s’agit le plus souvent de réserves en silo, accessibles par le haut, parfois elles aussi pourvues de petites ouvertures vers l’extérieur. Plus exceptionnelle est la présence de puits ou de réserves enterrées à l’intérieur de la chambre du rez‑de‑chaussée, comme dans le cas du nuraghe Is Paras. Quelques rares nuraghes présentent également des locaux souterrains, partiellement ou entièrement creusés dans la roche, parfois accessibles par des escaliers descendant : dans le nuraghe Rumanedda‑Sassari, un petit puits a été creusé dans la pièce souterraine[30].

Nuraghes complexes

Certains monuments complexes résultent de multiples rajouts (tours, remparts, enceinte avec tours d'angles), effectués autour d'un nuraghe mono-tour originel, à la fin de l'âge du bronze et au début de l'âge du fer. Il n'est pas pour autant démontré qu'il s'agisse d'une évolution systématique, l'état initial d'une construction n'étant pas toujours identifiable[12]. Certaines constructions complexes semblent avoir été réalisées en une seule étape[31]. Dans tous les cas, la technique repose sur la construction d’une tour centrale isolée (appelée mastio), à laquelle sont ensuite accolées les autres structures[30].

Dans les bastions turriformes complexes, le mastio est constitué de trois chambres superposées, et atteint une hauteur comprise entre 21 et 27 m[19]. La présence du troisième niveau et du terrassement supérieur est attestée par les rampes d’escaliers implantées à la base de ce troisième étage (partiellement conservées à Santu Antine) et par la hauteur nettement supérieure du mastio par rapport aux tours latérales dotées de deux niveaux. Cette disposition est confirmée par de nombreux modèles réduits découverts, lithiques (Su Stradoni de Deximu, San Sperate, Cannevadosu, Su Nuraxi, Mont’e Prama) ou en bronze (Olmedo, Ittireddu). Ces modèles, réalisés au Premier âge du fer, permettent de restituer pleinement les terrasses soutenues par des corbeaux et la guérite située au sommet de la tour centrale, aujourd’hui systématiquement disparus à de rares exceptions (courtines Sud et Nord de Su Nuraxi, Tres Nuraghes, Albucciu, Losa) ou documentés dans les couches d’effondrement (Arrubiu, Santu Antine, Genna Maria, Su Mulinu )[19].

Dans les nuraghes complexes, les tours latérales atteignent une hauteur comprise entre 16 et 19 m et dominent les courtines de raccordement. L’ajout des tours peut être frontal, latéral ou concentrique par rapport au mastio. On obtient ainsi des bastions à deux tours ou trois tours, avec l’adjonction frontale ou latérale d’une ou deux tours au mastio, ou encore des bastions caractérisés par l’ajout de trois, quatre ou cinq tours au mastio selon une disposition centripète, dessinant des monuments trilobés (Santu Antine), quadrilobés (Su Nuraxi), et pentalobés (Arrubiu)[19]. Les constructions les plus complexes comportent en moyenne de quatre à six tours d'angles (jusqu'à dix-sept tours à Arrubiu)[32] destinées à renforcer la muraille d'enceinte et à supprimer les angles morts[12]. L'accès n'est possible que par une entrée étroite pratiquée dans l'épaisseur de l'enceinte et prolongée par un corridor, comportant des renfoncements qui pouvaient abriter des gardes. À l’intérieur, les bastions comportent un espace intérieur dégagé, qui pouvait accueillir temporairement des hommes et des animaux[12]. Les dimensions atteintes par ces complexes peuvent être considérables : 39 m de longueur environ sur ses deux axes à Santu Antine, 40 m x 35 m à Su Nuraxi[33].

Tours et courtines se terminent par des terrasses dont les parapets sont soutenus par des couronnements de corbeaux surplombant le mur extérieur[12],[17] sur lesquels devaient reposer un genre de mâchicoulis[12]. L'enceinte peut s’élever sur deux à trois niveaux, chaque niveau intégrant un corridor interne à la muraille, percé de rangées de meurtrières et reliant les différentes tours d'angle entre elles sans devoir traverser la cour (Santu Antine)[34]. Comme dans les tours nuragiques, les murs des bastions peuvent également abriter des espaces annexes (niches, silos, réserves), accessibles depuis les tours, les plateformes du bastion ou le long des escaliers[35].

De nombreux bastions sont pourvus d’une cour : celle de Santu Antine mesure 95 m² et celle du Su Nuraxi 56 m². Les parois des cours présentent un fort encorbellement et les espaces devaient presque certainement être couverts : les plus grands peut‑être à l’aide de structures en bois, les plus petits entièrement par des assises de pierre (nuraghe Appiu). Les cours abritent presque toujours un puits, voire plusieurs (3 à Santu Antine)[33].

Le bastion fortifié est parfois inclus dans une enceinte beaucoup plus vaste, pourvues elle-aussi de tours, appelée « avant-murs », constituant une ligne avancée de défense, comme à Losa[36].

Tous ces aménagements permettent de répondre aux mêmes exigences que celles d'un château-fort médiéval[12].

Diffusion géographique

Les nuraghes sont présents dans toute la Sardaigne, avec des zones de concentration plus ou moins fortes, y compris dans les îles de Sant’Antioco et San Pietro. Ils sont absents uniquement dans les reliefs les plus élevés du massif du Gennargentu, dans l’arrière‑pays de Cagliari ainsi que dans toutes les petites îles (à l’exception du petit îlot de Mal di Ventre). En rassemblant les données provenant des travaux d’Antonio Taramelli, des catalogages des universités de Cagliari et Sassari et des travaux de recensement menés par les deux surintendances archéologiques sardes, 6 523 édifices ont été recensés[37], mais en une vingtaine d'années, « le nombre d’édifices répertoriés est passé de 9 000 à 20 000 »[38]. Il n’est cependant pas toujours facile de distinguer les nuraghes des proto-nuraghes, les données doivent donc être considérées comme cumulant les deux typologies[37].

Certaines communes présentent une concentration particulièrement élevée, avec plus de 100 nuraghes : Sassari (158), Ozieri (126), Chiaramonti (124), Macomer (109), Paulilatino et Alghero (103 chacun). La plus forte diffusion des nuraghes et proto-nuraghes concerne surtout la zone centre et nord‑occidentale de l’île, tandis que les zones les moins concernées sont, outre les régions de relief accidenté de la façade orientale (de la Gallura au Sarrabus‑Gerrei), l’ensemble de la plaine du Campidano. Si l'on calcule un taux de densité par km², les concentrations les plus remarquables se trouvent entre l’Alto Oristanese et le Marghine et dans l’Anglona (à Bonarcado 1,72 nuraghe/km² ; Aidomaggiore 1,55 ; Boroneddu 1,35 ; Nulvi 1,30 ; Chiaramonti 1,26)[37].

L’analyse par altitude montre que les constructeurs de nuraghes ne dédaignaient pas les basses altitudes, même si les sites collinaires dominent largement, et seulement 68 nuraghes ont été édifiés au‑dessus de 1000 m d'altitude. Le site le plus élevé est le nuraghe Bruncu Nuraghe‑Desulo, à 1331 m d'altitude[37]. Sur 6 523 nuraghes, on ne compte que 222 nuraghes à moins d'un kilomètre de la mer. Cela suggère un contrôle des voies d’accès au littoral mais pas une surveillance intensive des activités côtières[37]. Les données indiquent un lien étroit entre les nuraghes et la disponibilité en eau, souligné par plusieurs études : 75% des nuraghes sont situés à moins de 400 m d’un cours d’eau[37].

L’analyse de la distribution en fonction de la géologie des sites où furent érigés les nuraghes montre clairement une nette préférence pour les formations basaltiques et analogues (trachytes, andésites), correspondant au substrat rocheux des régions du Marghine‑Planargia, de l’Alto Oristanese et de l’Anglona, mais la densité est également très élevée dans les formations de calcaires tendres du Logudoro et de la Marmilla. La distribution des nuraghes semble privilégier les formations lithologiques offrant une bonne disponibilité de matériaux pierreux, naturellement présents en blocs ou dont l'extraction est facile, et qui peuvent être rataillés[39].

Les études pédologiques, basées sur l’état actuel des sols, montrent que les plus fortes concentrations de nuraghes se trouvent dans des régions à sols pauvres ou très pauvres, inadaptés à l’agriculture moderne, mais qui, dans une économie de subsistance pré‑ et protohistorique, pouvaient être cultivés de manière très limitée et dont l’usage principal était toutefois le pâturage, notamment ovin[39].

L'organisation territoriale et les interrelations spatiales entre nuraghes peuvent être analysées via leur distance minimale réciproque. La proximité est un phénomène rare : seuls 36 nuraghes (0,55%) se trouvent à moins de 100 m d’un autre. Il s’agit presque toujours de paires, parfois intégrées en complexes (Duos Nuraghes‑Borore, Miali‑Sindia, Carrarzu Iddia‑Bortigali). La distance moyenne entre nuraghes se situe entre 300 et 700 m. Ces données confirment l’existence de modèles d’occupation différenciés du territoire selon les régions : une forte concentration et un réseau dense en Sardaigne centre et nord‑occidentale, une dispersion et un faible contrôle territorial dans la façade orientale, le Campidano et le Sud‑Ouest[39].

Le nuraghe Losa, près d'Abbasanta.
Reconstruction d'un nuraghe complexe.

Fonctions

Dès le XVIe siècle, on débattait déjà de la fonction des nuraghes, considérés tour à tour comme des temples, des forteresses ou des tours destinées aux sépultures. Les recherches archéologiques du XXe siècle ont clairement montré que les nuraghes étaient des résidences fortifiées, de simples avant‑postes de contrôle du territoire ou de véritables châteaux où résidaient les chefs tribaux et cantonaux. Cette fonction est pleinement définie par les artefacts mis au jour lors des fouilles (objets d’usage liés aux pratiques quotidiennes, restes de repas, armes), par leurs caractéristiques architecturales spécifiques (tours, guérites, meurtrières, terrasses, enceintes défensives externes) et par leur implantation dans des lieux généralement dominants[40]. Édifices à la fois civil et militaire, les nuraghes peuvent avoir eu des fonctions différenciées ce qui expliquerait leur plan parfois complexe et la diversité des édifices mais les théories qui voient dans les nuraghes des édifices de culte ne reposent sur aucune méthodologie archéologique[32].

Rôle militaire

Dès son origine, le nuraghe est un édifice imposant, élevé sur deux niveaux et situé dans une position naturellement dominante, propre au contrôle des zones stratégiques du territoire : le long des voies naturelles constituées par les cours d’eau et les vallées, à proximité des réserves hydriques et des principales ressources économiques (forestières, cynégétiques, agricoles, pastorales, métallurgiques, portuaires)[10],[12]. Pour contrôler le territoire et assurer leur propre sécurité, les proto-nuraghes furent implantés de préférence au sommet des collines, souvent accompagnés de petits hameaux de cabanes. Toutefois, certains nuraghes occupent des positions plus accessibles, en lien avec l’exploitation des ressources agricoles des plaines. Dans l’ensemble, la stratégie d’implantation des premiers nuraghes ne diffère pas fondamentalement de celle des nuraghes classiques ultérieurs. Tant pour la disponibilité de la matière première (pierres et, dans une moindre mesure, bois) que pour des raisons de stratégie défensive, les forteresses tendent à se concentrer sur les collines bordant les plaines. Cela est particulièrement évident le long de la bande orientale du Medio Campidano, surveillée par une dense série de proto-nuraghes (Sa Corona, Villagreca, Monti Atziaddei, Monti Crast)[10].

Il est évident que les nuraghes se distinguent nettement, par leur monumentalité exceptionnelle, non seulement des petites et simples habitations du village, mais aussi des édifices sacrés (temples à mégaron, temples de l’eau) et des constructions funéraires. Il n’existe pas seulement une distinction hiérarchique entre ces différents types de bâtiments, mais aussi au sein même des nuraghes, ce qui correspond nécessairement à une distinction de rang social parmi leurs habitants[40]. Si les nuraghes mono-tour supposent la présence, dans chacun d’eux, de quelques personnes chargées de simples tâches de surveillance du territoire et pouvant avoir sous leur dépendance un village, les nuraghes complexes, et plus encore ceux dotés d’une enceinte extérieure, impliquent des rôles socialement élevés pour ceux qui y résidaient. Dans les nuraghes complexes, capables d’accueillir dans leurs tours et courtines une importante garnison de soldats professionnels (environ 200 à 300 personnes), devaient se trouver les chefs militaires et politiques des districts tribaux, tandis qu’un rôle subalterne était donné à ceux qui résidaient dans des nuraghes moins fortifiés (sans enceinte extérieure) lesquels devaient abriter un petit contingent d’environ 50 défenseurs[40].

Rôle politico-social

Pour l’archéologue Giovanni Lilliu, les nuraghes avaient un rôle militaire assez réduit et assuraient essentiellement des fonctions sociale, politique et religieuse au sein d'une communauté villageoise[12]. Les nuraghes sont fréquemment associés, généralement en position décentrée[41], à des structures d'habitat de forme circulaires accolées les unes aux autres sans espace de circulation entre elles. Les nuraghes pourraient ainsi correspondre à de petites chefferies indépendantes assurant la défense d'un territoire restreint où les édifices les plus complexes relèveraient autant si non plus d'une compétition entre communautés que de réelles nécessités défensives[12].

Les structures d'habitat sont constituées d'une base constituée de murs en pierres sèches ne dépassant pas m de hauteur. Les archéologues supposent que la partie supérieure des murs devait être constituée d'une structure composée de matériaux périssables (torchis, branchages)[12],[42]. Quelques habitations comportent un sol dallé[12], de gros vases destinés à conserver des denrées alimentaires enfouis sous le pavement[43]. Lorsque les murs sont suffisamment épais ils peuvent inclure des niches ; le foyer est généralement placé au centre[43]. À la fin de l'âge du Bronze, les cabanes sont compartimentées en petites pièces disposées autour d'une petite cour et équipées d'un four à pain[43] et les villages semblent mieux aménagés avec des petites places au milieu d'un groupe d'habitations mais les voies de circulation demeurent limitées. Ces groupes d'habitation, qui correspondent peut-être à une organisation familiale ou clanique[43], peuvent comprendre, comme à Sédillo et à Su Nuraxi, un ou plusieurs édifices de grande taille incluant un aménagement intérieur constitué d'une banquette en pierre adossée au mur interne sur tout le pourtour de la pièce, appelée « rotonde », avec une vasque en pierre positionnée au centre ou adossée à une paroi, probablement destinée à des rites de purification liés à ces assemblées[44]. Il s'agit probablement d'édifices publics permettant de réunir la population[12],[43]. Il n'existe pas pour autant d'équipements publics (puits, fontaine, abreuvoir, système d'écoulement des eaux), ces groupes d'habitations se développent sans plan coordonné[45]. Dans ce cadre, l'association d'un nuraghe et de son village peut rappeler celles des structures palatiales, connues en Crète et en Grèce continentale à la même période, mais à une échelle bien plus modeste[12] mais il existe aussi de nombreux villages sans nuraghe[41].

Essor et disparition

Les nuraghes sont bâtis durant une période comprise entre le XVe siècle av. J.-C. et la fin du Xe siècle av. J.-C. Ils font leur apparition en Sardaigne vers 1660 av. J.-C.-1550 av. J.-C. et atteignent leur apogée vers la fin du Bronze récent et durant le Bronze final, entre (1250 et )[46].

Le nombre extraordinaire de nuraghes a pu être atteint parce que, durant une longue période de 700 ans, persista le même ordre politico-social, qui se fondait sur l’expansion territoriale fondée sur le peuplement et l’édification progressive de nuraghes et de villages. Ce système politique reposait sur une force militaire considérable. On estime en effet la présence d’environ 10 000 à 15 000 soldats dans les quelque 50 nuraghes dotés d’une enceinte extérieure, et d’environ 75 000 à 135 000 dans les 2 700 nuraghes sans « avant‑mur ». En comptant également environ cinq défenseurs dans chacun des quelque 3 300 nuraghes mono-tour, il faudrait ajouter 16 500 soldats supplémentaires. Le total des guerriers pouvait donc osciller entre un minimum d’environ 101 500 et un maximum d’environ 166 500, soit environ un cinquième de la population. On peut dire sans exagération que la société nuragique était une véritable « société militaire »[40].

Vers 900 av. J.‑C., la société fondée sur les chefs tribaux s’effondra. Les nuraghes cessèrent d’être édifiés et furent même systématiquement dévastés. Selon Diodore de Sicile, la destruction des nuraghes fut provoquée par une révolution des aristoi, « les meilleurs » des communautés locales, peut‑être des chefs mineurs et des prêtres révoltés contre le régime des chefs tribaux. En effet, après la chute de ces derniers, les aristoi locaux exercèrent le pouvoir sous la direction de juges (dikastai) élus par les conseils des anciens, qui se réunissaient en assemblée dans les grandes rotondes (dikasteria), comme celles mises au jour à Santa Vittoria, Palmavera et Sant’Anastasia‑Sardara[47].

Les enceintes extérieures qui entouraient les nuraghes furent abattues et remplacées par des habitations et des villages. Parallèlement, de nombreux nuraghes furent restructurés et conservèrent un rôle important, étant désormais transformés en temples. Les représentations sculptées des nuraghes indiquent que, malgré leur ruine, des nuraghes (quadrilobés, trilobés ou mono-tour) étaient encore reconnaissables dans leur forme. Ainsi, dans un modèle en calcaire provenant de Santa Vittoria, on observe le donjon élancé et des fenêtres quadrangulaires au sommet des courtines près des tours latérales et dans celui de Su Pauli‑San Sperate les tours apparaissent réduites à des moignons[47]. Au cours des IXe et VIIIe siècles, les modèles de nuraghes en pierre, bronze et argile symbolisent l’ancêtre divinisé, fondateur et artisan, Nurac/Norax, et sont placés dans les édifices sacrés (Su Mulinu, Nurdole‑Orani, Carcaredda‑Villagrande Strisaili), dans les nécropoles (Mont’e Prama) et dans les salles du conseil (Su Nuraxi, Palmavera, Sant’Anastasia)[47].

Plus tard, aux époques tardo‑romaine, vandale et byzantine, plusieurs nuraghes furent utilisés comme lieux et monuments funéraires (Su Mulinu, San Teodoro‑Siurgus). À l’époque médiévale et jusqu’à l’époque moderne, les nuraghes servirent souvent de points de repère pour délimiter les frontières entre les possessions des giudicati, des curatorie, des territoires des villages et, par la suite, jusqu’à aujourd’hui, des communes[47].

À partir du milieu du XIXe siècle, beaucoup de nuraghes ont été démantelés pour en récupérer les pierres afin de clôturer les parcelles et d'empierrer les routes[48].

Notes et références

Annexes

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