Affaire Philippe Daudet
suicide
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L'affaire Philippe Daudet est une affaire criminelle relative au suicide de Philippe Daudet, fils de l'écrivain, journaliste et homme politique de l'Action française, Léon Daudet. Le , Philippe Daudet, âgé de 15 ans, meurt des suites d'une blessure par balle à la tête alors qu'il circulait en taxi. L'affaire divise l'opinion publique partagée entre les thèses du suicide et de l'assassinat. Le , la cour d'appel de Paris retient la thèse du suicide et rend une ordonnance de non-lieu. Sa mort a suscité de vives polémiques lancées par L'Action française et la famille Daudet contre les anarchistes, la police et la Troisième République, s'opposant aux conclusions de l'enquête. L'affaire se prolonge jusqu'en 1931.
| Affaire Philippe Daudet | |
Léon et Philippe Daudet dans Détective du 4 juin 1931. | |
| Type | Affaire criminelle |
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| Pays | |
| Localisation | 126 Boulevard de Magenta |
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| modifier |
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Historique
Contexte
Marius Plateau, secrétaire général de la Ligue d'Action française et des Camelots du Roi est assassiné le 22 janvier 1923. Le procès de son assassin anarchiste, Germaine Berton, doit débuter le devant la cour d'assises de la Seine. Originellement, l'accusée voulait tuer Charles Maurras ou Léon Daudet.
La victime
Philippe Daudet est né le dans le 7ème arrondissement de Paris. Il est le premier fils de Léon Daudet et de sa seconde épouse Marthe Allard. Au printemps 1921, âgé de 13 ans, il fugue en direction de Marseille plutôt que de rejoindre son frère et sa sœur au jardin du Luxembourg[1]. Face à ce tempérament, ses parents se résignent à lui « coudre de l'argent et des étiquettes l'identifiant à l'intérieur de ses vêtements »[2]. Son père fait prévenir la police de la probabilité d'autres fugues et lui fait consulter le professeur Babinsky, spécialiste des maladies du système nerveux[3]. En 1922, Philippe Daudet fugue à deux reprises. Il est considéré comme un « adolescent perturbé »[4].
Fugue vers le Canada
Le mardi , Philippe Daudet, âgé de 15 ans, quitte le domicile familial, rue Saint-Guillaume, en emportant une importante somme d'argent (700 francs de ses propres deniers et 1000 francs volés à ses parents)[5]. Au lieu de se rendre à l'école Bossuet, il prend le train pour Le Havre et tente d'acheter une traversée en bateau vers le Canada. Cette somme étant insuffisante, il avait espéré, semble-t-il, travailler à bord du bateau pour compléter le coût du billet mais les employeurs le refusèrent d'autant plus qu'il n'avait pas de papiers d'identité[6]. Pendant deux jours, il erre sur le port et tente d'acheter un pistolet. Il écrit à ses parents mais déchire ses lettres. L'une d'entre elles témoigne déjà d'intentions suicidaires :
« Mes parents chéris, pardon, oh, pardon pour la peine immense que je vous ai faite. Je ne suis qu'un misérable et un voleur. Mais j'espère que mon repentir effacera cette tache. Je vous renvoie l'argent que je n'ai pas dépensé et je vous supplier de me pardonner. Quand vous recevrez cette lettre, je ne serai plus vivant. Adieu, mais je vous adore plus que tout. Votre enfant désespéré, Philippe... Embrassez de ma part Claire et François, mais ne leur dites jamais que leur frère était un voleur. »[7]
Le jeudi , il abandonne ses livres à l'hôtel « Malherbe, Ronsard, Chénier, un roman policier, la liste des départs de bateaux pour le Canada, et un numéro de L'Humanité »[2], puis rentre à Paris.
Retour à Paris

Le jeudi après-midi, il arrive à la gare de Saint-Lazare et se rend au bureau du journal anarchiste Le Libertaire. Il se présente sous un faux nom à son administrateur Georges Vidal. Philippe Daudet lui aurait confié sa sympathie pour l'anarchisme de même que son intention de commettre un attentat contre Raymond Poincaré (président du Conseil), ou Alexandre Millerand (alors président de la République), ou même contre son père. Vidal l'en aurait dissuadé, le prenant pour un fou ou un agent provocateur. Philippe Daudet fait un don de 200 francs au journal et reste à dîner. Un militant nommé Gruffy l'héberge pour la nuit, auquel Philippe Daudet lui aurait confié des histoires « typiques de l'exagération de l'adolescence »[8], notamment « que son père le battait, le punissait trop sévèrement, le haïssait, qu'il le haïssait lui et toute la bourgeoisie qu'il avait fuis, à présent, qu'il voulait se venger de tout ce monde en commettant un crime éclatant »[9]. Il n'aurait pas obtenu l'aide escomptée des anarchistes pour mettre à bien son projet.
La veille
Le vendredi , les anarchistes lui indiquent tout de même qu'il peut se procurer un pistolet, « sans munitions semble-t-il »[10], chez un ami libraire, Pierre Le Flaoutter, 46 boulevard Beaumarchais. Ce dernier est l'amant de Germaine Berton, un receleur d'armes et accessoirement un indicateur de police[3]. Aucune preuve ne permet d'attester que Philippe Daudet se soit procuré une arme à cet endroit ce jour-là. Le Flaoutter soutint même que Philippe Daudet le visita le lendemain[10].
Le même jour, il rend visite à l'explorateur Louis-Frédéric Rouquette dont les écrits sur l'Alaska et le Grand Nord lui avaient inspiré son projet de fugue[11]. Il rentre ensuite au Libertaire et confie à Georges Vidal une liasse de poèmes et une lettre cachetée adressée à sa mère, à envoyer si quelque chose arrivait.
« Ma mère chérie, Pardon pour la peine immense que je te fais. Depuis longtemps j'étais anarchiste, sans oser le dire, maintenant ma cause m'a appelé, et je crois qu'il est de mon devoir de faire ce que je fais. Je t'aime beaucoup. Philippe. Embrasse bien les gosses de ma part[12]. »
La mort de Philippe Daudet

Le samedi , il aurait visité le magasin de Le Flaoutter et reformulé ses désirs d’assassinat politique. Le Flaoutter aurait tenté de l'en dissuader et lui aurait demandé de revenir dans l'après-midi pour prendre un exemplaire du recueil Les Fleurs du mal de Baudelaire[11]. Le libraire prévient aussitôt le contrôleur général Lannes de la Sûreté générale d'un possible attentat . Le fonctionnaire missionne huit inspecteurs et commissaires, ainsi que quatre policiers, pour cueillir Philippe Daudet lorsque celui-ci se représentera à la librairie. Mais vers 16 h 30, Philippe Daudet monte dans un taxi et demande à être conduit au cirque Medrano. En chemin, le chauffeur, dénommé Bajot, jette un coup d'œil derrière et aperçoit que son passager est affaissé sur le siège. Il s'arrête à hauteur du 126 boulevard de Magenta et constate qu'il est blessé d'une balle à la tête[13]. Philippe Daudet décède deux heures plus tard à l'hôpital Lariboisière, anonymement. Le dimanche matin, en lisant dans Le Petit Parisien un entrefilet relatant ce suicide, Mme Léon Daudet se demande s'il ne s'agit pas de son fils. Elle prie un ami de la famille, le docteur Bernard, de se rendre à l'hôpital : le docteur reconnaît le jeune homme, qui est ensuite reconnu par son père. Le suicide ne fait alors aucun doute pour la famille[a]. Léon Daudet demande au Parquet d'autoriser l'inhumation sans autopsie. Lors de l'enterrement, pour permettre les funérailles religieuses à Saint-Thomas-d'Aquin, avant l'inhumation au Père-Lachaise dans le caveau familial, le docteur Bernard certifie que le suicide s'est produit alors que l'enfant avait l'esprit dérangé[13]. Daudet ment à ses proches en leur disant que son enfant est mort d'une méningite foudroyante.
Les obsèques
Le , il est inhumé au cimetière du Père-Lachaise. Dans l'assistance, on note la présence de Joseph Kessel aux côtés de François Mauriac, Jean Cocteau et Henry Torrès, adhérent du parti communiste et avocat de Germaine Berton[14].
L'affaire

Elle commence le , lorsque la manchette d'un numéro hors-série[b] du Libertaire fait l'effet d'une bombe : « La mort tragique de Philippe Daudet, anarchiste ! Léon Daudet étouffe la vérité ». Georges Vidal donne un récit détaillé des circonstances dans lesquelles a disparu le jeune homme dont il fait un héros de l'anarchie et s'en prend violemment à Léon Daudet accusé d'avoir étouffé la voix de son fils et d'être responsable de sa mort[15]. La dernière page reproduit des poèmes de Philippe Daudet. Le , dans un autre article, il revient sur le geste de l'adolescent qui se serait suicidé en passant devant la prison où Germaine Berton, sa maîtresse[16], attend son jugement et souligne « son admiration, je dirai plus son amour[17] » pour la jeune anarchiste. Le journal publie une lettre signée de onze surréalistes, dont Aragon : « Nous sommes de tout cœur avec Germaine Berton et Philippe Daudet ; nous apprécions à sa valeur tout véritable acte de révolte[18] ». Léon Daudet réagit violemment. Dès le , L'Action française titre sur six colonnes : « L'assassinat de Philippe Daudet ». Abandonnant la thèse du suicide, Léon Daudet adhère à celle du meurtre avec préméditation. « La conviction de tous nos amis et la mienne, écrit-il dans son éditorial, c'est qu'après avoir été attiré — à la faveur de sa fugue — dans un guet-apens, chambré, suggéré ou contraint, et démuni de tous ses papiers, Philippe a été jeté à la mort. » La mort de son fils est une vengeance politique. Présenter Philippe comme gagné à l'anarchie est « odieux et imbécile ». Il décide de mener sa propre enquête (« vont arriver une foule de renseignements terribles et concordants que je tais ici ») et porte plainte contre X pour homicide volontaire et détournement de mineur.

Pendant plus d'un an, le juge d'instruction poursuit ses investigations tandis que L'Action française mène aussi son enquête. Au début de 1925, apprenant que le juge d'instruction va rendre une ordonnance de non-lieu, Léon Daudet dépose le une nouvelle plainte qui cette fois vise nommément le commissaire Colombo qui aurait selon lui été l'exécuteur, trois hauts fonctionnaires de la Sûreté Générale (dont le Contrôleur général Lannes beau-frère de Poincaré) et Le Flaouter. Le juge d'instruction est dessaisi et une nouvelle instruction confiée à un magistrat de la cour d'appel. Les résultats de cette nouvelle enquête sont tout aussi négatifs et, le , la cour, après avoir examiné les arguments de Léon Daudet (au nombre de six[c] : invraisemblance du suicide, contradictions du chauffeur de taxi, absence de balle dans le canon du pistolet, découverte suspecte de la douille de la cartouche dans le taxi dix jours après le drame, absence de trace de balle dans le taxi, invraisemblances contenues dans le récit de la surveillance du devant la librairie Le Flaouter où dix policiers expérimentés laissent Philippe Daudet sortir de la librairie) retient la thèse du suicide et rend une ordonnance de non-lieu[19]. Le Procureur général a conclu son réquisitoire en estimant que les anarchistes connaissaient l'identité de Philippe et avaient résolu d'exploiter sa présence parmi eux « en le faisant arrêter comme anarchiste pour provoquer ainsi un scandale retentissant ». Philippe Daudet, ayant fini par éventer la machination, se serait tué de désespoir « parce que le suicide lui apparaissait comme la seule solution possible[20] ».
Léon Daudet surenchérit dans l'accusation en dénonçant une police responsable « de manœuvres machiavéliques et de crimes multiples » fondée sur « les suicides de Syveton, le trésorier de la Ligue de la Patrie française, et d’Almereyda, le rédacteur du Bonnet rouge, [...] les morts suspectes de l'entre-deux-guerres [...] Stavisky, le conseiller Prince »[21].
L'Humanité estime à ce moment que : « Si, judiciairement, l'affaire Philippe Daudet est terminée, ses aspects mystérieux restent encore inexpliqués. La mort de l'enfant demeure une énigme historique »[22].
Condamnation, emprisonnement et exil de Léon Daudet

Léon Daudet continue à affirmer que son fils a été assassiné et placé, mortellement blessé, dans le taxi. Il se méfie de la justice en raison de l'acquittement de Germaine Berton[23], qui avait revendiqué le meurtre du royaliste Marius Plateau. La Cour de cassation rejette son pourvoi. Il écrit alors de nombreux articles dans L'Action française où il dénonce violemment la Sûreté générale, le chauffeur de taxi Bajot, le libraire Le Flaouter et même le gouvernement républicain. Ces attaques diffamatoires, confuses et violentes, lui causent des ennuis judiciaires. Léon Daudet fait l'objet d'une plainte en diffamation de la part du chauffeur de taxi Bajot[d] qu'il a accusé sans preuve d'être un agent de la police[24], ce qui lui vaut d'être condamné à 1 500 francs d’amende et cinq mois de prison, de même que Joseph Delest.
Le 9 juin 1927, Léon Daudet se retranche dans les locaux de l'Action française, rue de Rome, pour se soustraire à la justice. Les Camelots du roi et les ligueurs barricadent les lieux façon Fort Chabrol. Après trois jours de siège qui donnent lieu à d'importantes bagarres avec les forces de police, le préfet Jean Chiappe obtient la reddition des deux principaux forcenés qui sont immédiatement incarcérés à la prison de la Santé, le . Le Figaro, Le Soir, et Le Temps en appellent à la clémence pour le père, suivis d'une pétition rassemblant Anna de Noailles, Paul Valéry, Henri Bernstein, et Paul Bourget[25].
Le 25 juin 1927, la téléphoniste Charlotte Montard fait évader Léon Daudet, Joseph Delest et le communiste Pierre Semard grâce à un canular téléphonique auprès du directeur de la Santé. Pour ce plan, Charlotte Montard délègue à une dizaine de Camelots du Roi dont André Real del Sarte et Pierre Lecœur, la responsabilité de saturer les lignes téléphoniques de la prison. Les deux fugitifs s’enfuient en Belgique. À la suite de cette évasion rocambolesque, la presse française ridiculise le ministère de l’Intérieur et la Sûreté générale. Daudet est gracié par Daladier le , et il rentre en France.
Les aveux d'Edmond Achour
En 1931, le cambrioleur Edmond Achour, condamné pour vol qualifié et recel en 1928, confesse avoir joué un rôle dans la mort de Philippe Daudet. Les enquêteurs s'aperçoivent rapidement que les aveux sont simplement de la mythomanie[26].
Thèses
Au moment des faits, dans les milieux libertaires et anarchistes, André Colomer croit à la thèse du meurtre tandis que Louis Lecoin et Sébastien Faure préfèrent la thèse du suicide[27]. Léo Malet se passionna pour les circonstances de la mort de Philippe Daudet[28]. Édouard Herriot, ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts, et André Lefèvre, ancien ministre de la Guerre, penchent pour la thèse de l'assassinat[29].
L'historien Eugen Weber rejette les arguments avancés par Léon Daudet[29] et se borne au verdict de non-lieu : « La révélation que l'on pouvait raisonnablement attendre, si la théorie de Daudet avait été fondée, ne s'est pas produite encore, plus de quarante ans après la mort de Philippe »[30].
L'essayiste Éric Vatré soutient « l'hypothèse d'une manipulation (« compromettre Léon Daudet à travers son fils dans un scandale politico-moral ») ayant dégénéré en meurtre policier accidentel — mais grimé en suicide »[31].
Autour de l'affaire
En 1925, André Gaucher publie L'Obsédé, livre de psychanalise à charge contre Léon Daudet, et prétend fournir de nouveaux éléments sur la mort de son fils. L'auteur y insère des lettres de Pierre Janet et Sigmund Freud[32].
En 2016, l'écrivain belge Paul Couturiau imagine une fiction historique centrée sur l'affaire Philippe Daudet dans Je partirai pour les terres lointaines[33].