Pierre Alphonse

écrivain juif d'origine andalouse From Wikipedia, the free encyclopedia

Pierre Alphonse (latin Petrus Alfonsi, espagnol Pedro Alfonso, né Moshé Sephardi en 1062 à Huesca, en Aragon en Ibérie musulmane, et mort vers 1140 en France) est un rabbin, un médecin, un astronome et un polémiste espagnol, grand connaisseur de l’islam et auteur de plusieurs textes, dont les célèbres Disciplina Clericalis (en) et Dialogi contra Iudaeos (Dialogues contre les juifs), après sa conversion au christianisme.

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Pierre Alphonse
Portrait de Petrus Alfonsi in Liber Chronicarum cum figuris (1493)
Biographie
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Moshé SefardìVoir et modifier les données sur Wikidata
Activités
Autres informations
Date de baptême
Œuvres principales
Disciplina clericalis (d), Contre les Juifs (d), Prologus in tabulas astronomicas (d), Epistula de studio artium liberalium (d), Sententia (d)Voir et modifier les données sur Wikidata
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Biographie

Pierre Alphonse, est né sous le nom de Moshé (Moïse) Sephardi à Wāšqa (Huesca), en Aragon en 1062 - ville majoritairement musulmane et bilingue (arabe roman et arabe dialectal) - dans une famille juive. Il fait ses études à al-Andalus en Espagne islamique. Ses intérêts sont divers : astronomie, médecine, théologie et littérature.

Il reçoit son éducation profane en arabe et son instruction religieuse en hébreu. « De son vivant, il fut témoin de la transition politique et culturelle de l’Aragon, de l’islam au christianisme, et son expérience est emblématique des transformations et de la synthèse culturelles qui caractérisèrent l’Espagne de la Reconquista »[1].

Il reçoit une double formation en littérature, philosophie et sciences arabes classiques, ainsi qu'en hébreu et dans la tradition rabbinique et littéraire juive[2]. « À tous égards, il était représentatif des intellectuels juifs de son époque, jusque dans sa profession de médecin. Il grandit dans une société où l'islam était la religion dominante, l'arabe classique la langue officielle de l'administration et de l'enseignement, et la langue vernaculaire soit l'arabe andalou, soit l'arabe roman »[1].

Il devint rabbin ou chef de la communauté juive de Wāšqa (actuelle Huesca)[1]. En 1096, sa ville est reconquise aux musulmans par les armées catholiques.

En 1106, dans sa quarante-cinquantième année, le jour de la fête de Saint Pierre, il se convertit au christianisme, recevant le baptême par l'évêque Esteban et adopte le nom de Pierre Alphonse, le deuxième patronyme étant choisi en l'honneur de son parrain et protecteur, le roi Alphonse Ier dit « le Batailleur »[3], qui le prend comme médecin de cour[4]. Comme tous les apostats de son temps, il cherche à montrer son zèle pour la nouvelle foi en attaquant le judaïsme et en défendant les vérités de la foi chrétienne[5].

Système solaire tiré du Dialogus contra Iudaeos

Cette conversion sera ainsi suivie par la publication d’un dialogue contre les Juifs et dans une moindre mesure les musulmans, intitulé Dialogus contra Iudaeos, vers 1108-1110. Dans la préface de cet ouvrage, Alphonse fournit les rares données que nous ayons sur sa vie. « Petrus Alfonsi est un cas unique parmi les Juifs et conversos espagnols dont l'œuvre littéraire a fait le lien entre les cultures littéraires islamique, juive et chrétienne »[1].

Le rabbin espagnol du XIIe siècle Jacob ben Reuben écrit, en réponse aux attaques de Petrus Alphonsi, le Sefer Milhamot Adonai ou Milhamoth ha-Shem Livre des guerres du Seigneur ») ; il s'agit d'une des premières œuvres polémiques juives de l'Europe médiévale[6]. En revanche, plusieurs théologiens font l’apologie du texte d'Alfonsi, dont Pierre le Vénérable qui l’utilise immédiatement dans ses propres traités contre les Juifs et les musulmans dans les années 1140 ou le dominicain Raimond Martin, célèbre inquisiteur et auteur du texte antisémite Pugio fidei en 1278.

Pierre Alphonse émigre bientôt en Angleterre, où il étudie les systèmes de comput astronomiques arabes, en tant que pupille du prieur du monastère de Malvern. Dans le Dialogus, Alphonse raconte qu'il s'est rendu en Angleterre en tant que maître des arts libéraux. Il y passe plusieurs années en tant que médecin de la cour d'Henri Ier d'Angleterre[7]. Il est l'un des premiers à apporter des connaissances en arabe en Angleterre et a notamment pour disciple Adélard de Bath. Il reçoit une traduction du Zij al-Sindhind d'Al-Chwarizmi sous forme de tableaux astronomiques (révisés plus tard par Adelard de Bath).

Son dialogue professeur-élève Humanum proficuum a disparu mais est cité par Pierre de Cornouailles en 1208.

Il est probablement retourné à Saragosse vers 1121, date à laquelle il existe une preuve sur un document signé par lui. Après cette date, on pense qu'il est allé à Tudela.

Il s'installe ensuite dans le nord de la France où il écrit Epistola ad peripateticos in Francia, vers 1116, dans lequel il suggère aux étudiants en France d'utiliser la littérature arabe supérieure sur l'astronomie au lieu de leurs manuels latins dépassés, et fait généralement la promotion de l'étude de l'astronomie et de l'astrologie. Il y meurt, aux alentours de 1140 (la date précise est inconnue).

Disciplina Clericalis

Son œuvre majeure, à laquelle il doit sa notoriété, est un recueil de nouvelles, intitulé Disciplina Clericalis (en) où il a traduit (et adapté) des fables morales depuis l’arabe, l’ancien perse et l’hindî. Cet ouvrage est le premier recueil de nouvelles en langue latine. Il nous reste deux versions du début du XIIIe siècle de la Disciplina Clericalis, l’une normande et l’autre anglo-normande. Le texte est traduit en espagnol, allemand et français. Il met en scène le dernier dialogue d’un Arabe et de son fils. Le père donne son dernier enseignement sous forme de contes et de fables, avec une nette connotation morale.

Le matériel des sources qu'il utilise est regroupé comme suit :

  • Préface sur « la crainte de Dieu » dans laquelle le Tout-Puissant est remercié pour l'inspiration de composer un livre en le traduisant en latin
  • 1. Vices et vertus de l'homme en tant qu'individu.
  • 2. Relations humaines : l'homme en société avec ses semblables, ses femmes et ses voisins.
  • 3. Relations de l'homme avec l'autorité terrestre (roi) et divine (Dieu) et brevitas vitae.

Il termine le texte en reprenant l'idée du prologue et un épilogue consiste en une invocation à Dieu.

Deux principales traductions françaises sont réalisées d’après ce texte. La première, en vers, Chastoiement d’un père à son fils, abrège le commentaire moral pour amplifier la partie narrative et les descriptions colorées d’un Orient folklorique, ajoutant des dialogues et des détails pittoresques. La deuxième traduction, en prose, date du XIVe siècle et est beaucoup plus fidèle au texte latin. Elle est intitulée Discipline du Clergé et a été traduit en occitan (en Gascogne), au XVe siècle.

Le succès de la Disciplina Clericalis a été considérable dans toute l’Europe. Elle a fourni pour les conteurs et écrivains du Moyen Âge et de la Renaissance une source d’inspiration, notamment pour la rédaction de fabliaux et nouvelles. De plus, bien des prédicateurs et moralistes s’inspirent de la Disciplina pour en tirer des exempla. Un passage (XXVII. Exemplum de Maimundo servo) constitue même une lointaine source pour la chanson popularisée au XXe siècle par Ray Ventura, Tout va très bien madame la marquise, le thème ayant depuis lors circulé dans toute l'Europe[8].

Dialogi contra Iudaeos

Manuscrit belge du XIIIe siècle siècle illustrant le dialogue entre le juif "Moyses" portant le judenhut et le chrétien "Petrus". Illustration de Dialogi contra Iudaeos d'Alphonsi. Exposition au musée de la diaspora (Beit Hatefutsot), Tel Aviv.

Comme beaucoup de convertis de son temps, Pierre Alphonse a choqué la communauté juive qui l'accuse de mauvaise foi ; pour contrer cette idée ainsi que pour montrer son zèle[5] pour sa nouvelle foi chrétienne, il a écrit une œuvre attaquant le judaïsme et défendant le christianisme, qui est devenu l'un des textes polémiques anti-juifs les plus lus et les plus utilisés du Moyen Âge, comme le montre l'historien JohnTolan[9]. Alfonsi a écrit les Dialogi contra Iudaeos, de son titre complet « Dialogues dans lesquels les opinions impies des Juifs sont réfutées avec des arguments très évidents de philosophie, à la fois naturelle et divine, et les textes les plus difficiles des Prophètes sont expliqués », après 1106 et probablement en 1110. Il les présente comme une dispute théologique entre son ancien moi juif (Moyses/Moïse) et son moi chrétien actuel (Petrus/Pierre). Il divise l'œuvre en douze « Dialogues » ou chapitres, en latin : les quatre premiers attaquent le judaïsme, le cinquième l'islam et les sept derniers défendent le christianisme.

Alfonsi tente de prouver le christianisme en réfutant le judaïsme, en adoptant une attitude conciliante et didactique. démontrant toutefois que le christianisme est l’accomplissement parfait d’un judaïsme qui suit exclusivement l’ancienne loi[5]. Le principal argument d'Alfonsi contre son moi juif se résume à l'accusation selon laquelle ni la Halakha (la tradition juridique rabbinique) ni l'exégèse [commentaire] ne sont compatibles avec la raison, c'est-à-dire la philosophie[10].

Pour lui, il y avait une difficulté à prouver le christianisme par l'invalidité du judaïsme puisque les principes de base du christianisme proviennent de l'Ancien Testament. À l'époque, certains croyaient que si un polémiste prouvait l'annulation de la liaison de l'ancienne loi mosaïque, alors ipso facto, cela prouvait également l'invalidité du christianisme. Alfonsi tente d'éviter ce problème en défiant notamment le Talmud qualifié de « tissu de mensonges » et les rabbins de « menteurs » : « les Juifs ne suivaient plus l'ancienne loi ; ils suivent une loi nouvelle et hérétique, celle du Talmud ». La croyance de Petrus est que les dirigeants juifs égaraient sciemment et volontairement leur troupeau, qu'ils avaient délibérément menti afin de cacher leur péché de tuer Jésus, malgré le fait qu'ils savaient qu'il était le Fils de Dieu et ainsi, le Talmud a été écrit pour empêcher le peuple juif de voir que Jésus était le Fils de Dieu ; Alfonsi attaque ainsi la tradition mystique appelée Shi'ur Qomah.

Son concept crée évidemment un nouveau type de tension entre les chrétiens et les Juifs car Alfonsi enrichit les arguments des antisémites en ravivant l'idée de peuple déicide comme une accusation contre tous les Juifs. Il a tenté d'expliquer pourquoi les Juifs en général ne se convertissaient pas, en affirmant que le judaïsme est hérétique et que les dirigeants juifs ont sciemment dissimulé la vérité. Il vise la religion et les dirigeants juifs mais pas le peuple dans son ensemble, induit en erreur par des rabbins envieux. Pour l'historien Daniel J. Lasker : « Alfonsi a été le premier écrivain latin de polémique anti-juive à affirmer que les Juifs étaient coupables de déicide ».

Avec cette nouvelle croyance, Alphonsi considère les Juifs comme un peuple qui finirait par voir la vérité et se convertirait finalement au christianisme. Ces nouveaux écrits et idéaux ont influencé la pensée de beaucoup d'autres dans l'Occident latin pour les années à venir et ont notamment permis à un polémiste ultérieur de fabriquer des affirmations encore plus audacieuses sur le Talmud, y compris qu'il était satanique.

Ce qui a rendu le travail de Petrus Alfonsi unique et lui a donné un niveau d'influence inégalé par aucun des polémistes précédents, c'est de faire se disputer ses deux « moi », le juif (Moise) et le chrétien (Pierre), lui donnant ainsi la capacité de contrôler légitimement l'argument sans aucun problème imprévu et sans avoir besoin d'une deuxième partie extérieure, dans une sorte de soliloque, outre sa connaissance du judaïsme combinée à son nouveau concept sur la façon de le percevoir, par son éducation unique lui donnant un avantage particulier d'être une autorité sur les autres polémistes[1]. Les polémiques entre Moïse et Pierre semblent adopter un ton amical dans leurs voix, mais les arguments présentés par les Dialogi étaient une façon radicalement nouvelle d'attaquer le judaïsme, beaucoup plus négative que n'importe laquelle des œuvres latines influencées par la tradition augustine suivie dans la chrétienté de relative tolérance : les attaques contre le peuple juif étaient localisées et non organisées. Il n'y avait pas de littérature avant les Dialogi de Petrus Alfonsi condamnant le judaïsme dans son ensemble, ni de document auquel les gens se rattachaient et se regroupaient contre le peuple juif. « Ces innovations ont marqué le début de la fin de la relative tolérance chrétienne des Juifs et du judaïsme inspirée par les écrits d'Augustin ».

Tétragramme tiré du Dialogus contra Iudaeos publié en 1109, où YHWH est transcrit par IEVE et qui a influencé Joachim de Fiore et le développement du diagramme du Bouclier de la Foi (Scutum Fidei) illustrant la doctrine de la Trinité.

Venu d'Ibérie, un endroit où les polémiques ont été initiées à partir de disputatio réelles et de la connaissance réelle des religions rivales, le nouveau chrétien Alfonsi a pu faire sortir sa polémique andalouse avec sa connaissance de première main du judaïsme de l'Ibérie en Europe latine et transformer la tradition polémique latine. Cela le différenciait des autres écrivains polémistes de l'époque (comme Pedro Abelardo, Pedro el Venerable ou Pedro de Blois) ignorant le Talmud, l'hébreu et l'islam ou l'arabe. Faisant autorité, les Dialogi deviennent une pièce dommageable dans la perception des Juifs.

Le cinquième titulus du Dialogi contra Iudaeos est le seul des douze titres à traiter spécifiquement des polémiques contre l'islam. Tolan fait valoir que ce cinquième titre est plus court et moins développé que les autres titres anti-juifs parce qu'il essayait juste de convaincre un juif de l'invalidité de l'islam. Blackman argumente différemment à propos de ce cinquième titre, qu'il a été écrit pour associer le judaïsme à l'islam. Le fait que l'auteur ait associé le juif Moïse à la défense de la foi islamique en fait un argument contre le judaïsme. Le Dialogi a été écrit pour que les chrétiens les lisent, pas pour des lecteurs juifs. Ce document dépeint le judaïsme (Moïse) comme défendant l'islam, donc si Alfonsi pouvait montrer l'islam comme invalide, alors il pourrait, par association, exposer l'invalidité du judaïsme. Son objectif était de créer un lien dans l'esprit de ses lecteurs afin qu'ils perçoivent le judaïsme et l'islam comme travaillant ensemble en synergie contre le christianisme. Le judaïsme avait précédemment bénéficié des avantages de la tradition augustine mais en plaçant le judaïsme au même niveau que l'islam, Pierre a rendu le judaïsme aussi hérétique que l'islam.

Des chercheurs comme Matthias Tishler pensent que « l’intégration à la nouvelle communauté (chrétienne) est souvent réalisée au prix d’un zèle excessif contre les anciens coreligionnaires (juifs) »[5],[1]. Blackman pense que Petrus Alfonsi s'est converti au christianisme parce qu'il croyait honnêtement que c'était juste et le choix le plus logique à faire. Son environnement suggérait que sa conversion n'était que le produit de l'opportunisme et du chaos, mais en se plongeant dans les Dialogi contra Iudaeos, il devient évident qu'il croyait profondément à ce qu'il écrivait. Amos Funkenstein est également de cet avis en disant qu'il croit que les motivations d'Alfonsi pour l'écriture des Dialogi étaient assez sincères[10]. Alfonsi a supposé que tous les Juifs avaient simplement besoin de voir la « vérité » et que les rabbins mentaient par envie pour garder la population subordonnée. Il se voyait dans les Juifs, et tant qu'ils étaient dirigés par des rabbins trompeurs, ils n'avaient aucune raison de se convertir. C'était cet idéal omniprésent qui était sa plus grande faiblesse lors de l'écriture du Dialogi. Ce document a été écrit pour les chrétiens, afin de les aider à comprendre pourquoi le peuple juif ne se convertissait pas. Selon Alfonsi, tant que les rabbins d'alors restaient au pouvoir, ils étaient capables d'empêcher le peuple juif de voir la « vérité ».

« Moïse conclut que Pierre est un meilleur orateur mais que la raison humaine n'équivaut pas à la révélation divine... Le texte se termine... par un match nul très poli, dans lequel Moïse concède que le raisonnement de Pierre est supérieur, mais pas suffisamment pour convertir le Juif »[1].

Le dialogue de Pierre Alphonse était l'œuvre la plus importante dans les polémiques pour changer la perspective des chrétiens, et il a supposé que son travail serait capable de convertir les Juifs mais ce ne fut pas le cas. Bien qu'il ait réussi à changer les mentalités des chrétiens envers les Juifs, il n'y avait pas le résultat souhaité de leur conversion, mais plutôt ce à quoi il n'était pas favorable, soit une plus grande persécution des Juifs. En effet, Les Dialogi contra Iudaeos ont représenté un tournant non seulement dans la stratégie polémique mais aussi dans la perception du judaïsme, conduisant à des conséquences funestes, notamment en étant repris par les théologiens et les prédicateurs lors des croisades.

Il nous reste au moins 93 manuscrits des Dialogi contra Iudaeos[5]. Un manuscrit du XIIe siècle contenant l'œuvre peut être trouvé à la Cambridge Historic Parker Library[11]. À l'Université de Cambridge, se trouve également un manuscrit du XVe siècle portant le titre : "De Conversione Petri Alfonsi Quondam Judæi et Libro Ejus in Judæos et Saracenos"[12].

Notes et références

Annexes

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