Pierre Pouble
chirurgien à Ferney victime d'un ramollissement des os
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Pierre Pouble, né à Pau le et mort à Paris le , est un chirurgien exerçant à Ferney, connu tout d'abord pour être victime d'une maladie singulière ramollissant ses os, puis en raison d'une estampe qui interroge les spécialistes du 19e au 21e siècle.
Biographie
Pierre Pouble est né le 3 mars 1732 à Pau de Jean Pouble, cordonnier, et Jeanne Bordenave[1].
Il est chirurgien à Ferney[2]. Il épouse Louise Callas en 1766 à Lancy[3]. Elle a cinq enfants d'un premier mariage avec Jean Favette[4] et le nouveau couple en aura neuf de plus. À la fin des années 1770 ou début 1780, Il quitte Ferney pour Paris en espérant trouver « quelque soulagement à son état & à sa misere »[2].
Les derniers jours de la vie de Pouble font l'objet d'une importante couverture médiatique. Dans son numéro du 27 juillet 1781, le Journal de Paris évoque les graves problèmes de santé et d'argent du chirurgien[2] :
« Un pere de famille, chargé de sept enfans, est depuis 10 ans dans des supplices dont on a peine à se former l'idée. Tout les membres sont contournés & en quelque sorte disloqués d'une manière qui fait frémir. Le genouil droit vient gagner l'aisselle & s'appuyer sur le bras. Le gauche est replié & pose avec roideur sur le pied droit. Le bras droit est roide & immobile ; les doigts de l'une & l'autre main écartés ou pliés avec violence en divers sens sont terminés par des ongles difformes. Tout cet ensemble de membres couchés & repliés les uns sur les autres ne présente qu'un tronc de deux pieds & demi de long, absolument privé de mouvement ; & cet homme avoit en santé cinq pieds & demi. »[2]
Suite à ce récit, plusieurs donateurs contactent le journal pour venir en aide financièrement à la famille Pouble[5],[6],[7],[8]. Pierre Pouble meurt le 7 septembre 1781 à son domicile situé rue des Deux-Portes, près de la rue de la Harpe à Paris. Son épouse décède deux mois plus tard à l'Hôtel-Dieu[9],[10]. Selon l'acte notarié de tutelle, le couple décède « dans la plus affreuse indigence » et laisse deux enfants mineurs, Pierre Pouble âgé de 15 ans et Pernette Pouble âgée de 11 ans[10],[11].
- Documents d'archives
- Registre des baptêmes, Pau, 1732.
- Fiche de mariage, Lancy, 1766.
- Mot de Voltaire, Ferney, 1774.
Une décennie plus tard, Camille Desmoulins fait référence à Pierre Pouble dans le numéro 23 des Révolutions de France et de Brabant du 1er mai 1790[12] :
« Quant à ceux que nous appelons les grands de la terre et qui depuis six mois sont atteints de la maladie étrange et inouïe qui rapetissa le chirurgien de Voltaire, et le raccourcit de cinq pieds à la longueur de douze pouces, il n'est pas besoin, mes chers concitoyens, de vous recommander leur contagion. »
Un siècle plus tard, l'Intermédiaire des chercheurs et curieux se demande à deux reprises en 1881[13] et 1888[14] qui est ce fameux « chirurgien de Voltaire », sans y apporter de réponse.
Cas médical
| Collection | |
|---|---|
| No d’inventaire |
SU.MD.P.2019.0.63 |
| Localisation |
La veille du décès de Pierre Pouble, le médecin Charles-Jacques Saillant présente, lors d'une séance publique de la Faculté de médecine de Paris, son mémoire sur la maladie singulière de Pouble[9]. Saillant détaille l'affection médicale qui touche ce patient depuis dix ans[15] :
« des deux bras l'un étoit tendu, l'autre fléchi, les doigts contournés & en contraction, une cuisse collée sur le ventre & la poitrine, avec la jambe du même côté collée sur la cuisse, l'autre extrémité inférieure posée sur celle-ci. Les pieds & les mains se couvroient continuellement d'une humeur graisseuse, qui en sechant brunissoit, s'épaississoit en couches écailleuses qu'on étoit obligé d'enlever de tems en tems. Les ongles étoient sensibles & raccornis. Le malade éprouvoit le long du dos une chaleur brûlante, des douleurs dans tous les membres & une démangeaison cuisante par tout le corps »[15]
L'autopsie de Pierre Pouble est réalisée le 8 septembre 1781, le lendemain du décès, en présence de Joseph Philipp, doyen de la faculté de médecine de Paris ; Jean-Augustin Coutavoz, Jean-Jacques Nollan et Saillant, docteurs-régents de la faculté de médecine de Paris ; Verdet, Dupuits, Soapp, chirurgiens ; et Moignon, étudiant en médecine[16]. Dans la foulée, les travaux de Saillant font l'objet de deux publications dans les éditions de la Gazette de santé (en) des 16 et 23 septembre[15] :
« Les os de cet homme, mis dans l'eau, surnageoient tandis que les os des autres hommes tombent au fond. Un de ses femurs frais ne pesoit que 4 onces & demie. Le femur sec d'un autre homme pesoit 13 onces. »[17]
Afin de mieux comprendre les problèmes de santé de Pierre Pouble, ceux de sa sœur aînée, Jeanne Pouble[18] sont évoqués dans la littérature médicale en 1782[19]. Le cas médical traverse les époques. Un siècle après sa mort, Pierre Pouble est évoqué par Félix Regnault dans les Bulletins de la Société anatomique de Paris[20].
Le fémur, le tibia, le péroné et une partie du pied droit, et d'autre part que l'humérus, le cubitus, le radius et une partie de la main gauche de Pouble sont entrés sous le descriptif : « 442a. Atrophie des humérus, cubitus, radius et main de Pouble, médecin de Voltaire » au sein des collections du Musée Dupuytren[21] (dénommées désormais « Collections médicales et d’anatomie pathologique » de Sorbonne Université). Ces pièces anatomiques figurent ainsi dans l'inventaire réalisé par Denonvilliers et Lacroix en 1842[22] et dans le catalogue de Houel en 1877[23] et se trouvent sur la base de données des collections scientifiques et patrimoniales de Sorbonne Université[24].
Estampe
| Artiste |
Claude Fessard (d) (?) |
|---|---|
| Date |
Entre et |
| Collection | |
| No d’inventaire |
Btv1b84102231 |
Une curieuse estampe intitulée « Mort de Pouple, Chirurgien de Mr de Voltaire » a traversé les époques et questionné bon nombre de personnes. Qui est l'auteur de l'estampe ? Qui est ce « Pouple, chirurgien de Voltaire » ? Comment interpréter la scène représentée ?
La gravure est anonyme, mais attribuée à Claude Fessard (1740-c. 1803)[25].
Elle figure dans l'Iconographie voltairienne de Gustave Le Brisoys Desnoiresterres publié en 1879[26] ainsi que dans un catalogue de vente aux enchères de 1912[27]. Paris médical reproduit l'estampe en 1925 en décrivant précisément la scène représentée[28] :
« Elle représente, comme on le voit, "Pouple" sur un grand lit à baldaquin, couché sur le côté droit, les membres inférieurs fléchis et ramassés sous le buste, dans une position se rapprochant de celle dite "en chien de fusil". Le corps paraît être celui d’un vieillard portant une barbe blanche ; il est complètement nu et laisse apparaître une peau toute noire, sauf au visage.
La Mort est là ; munie de sa faux, elle vient d’accomplir son œuvre et, la tête dirigée vers le tableau représentant Voltaire dont les regards empreints d’une expression grave regardent le cadavre ; elle semble dire : "Es-tu content ?"
En avant du lit, une femme en pleurs est entourée de cinq enfants en bas âge, tandis que deux autres, plus jeunes, se lamentent dans un berceau. En avant du berceau, s’effondre à terre un personnage tenant une seringue à la main : c’est sans doute l’apothicaire.
À droite, trois autres personnages sont assis autour d’une table : ce semble être des hommes de loi qui se livrent à la lecture d'un testament ou acte judiciaire. Derrière eux, deux abbés debout auprès d’une cheminée sur laquelle est un bougeoir, échangent des paroles.
Au milieu de la vaste chambre, une femme tend une bourse à un jeune seigneur qui, s’appuyant des deux mains sur une chaise, éloigne la quêteuse en lui lançant au bon endroit un coup de pied bien appliqué. Au-dessous du médaillon de Voltaire, on voit un groupe de huit ou neuf personnes qui s’agitent, dont les unes tendent les bras en l’air et qui toutes se précipitent vers la porte à travers laquelle on aperçoit quelques profils humains.
Remarquons accessoirement cette tortue qui fait songer à un brûle-parfum, puis ce linge étendu sur une corde au coin de droite, puis ce chiffre qu’on lit au-dessus de la porte : "N° 5". »
Le docteur Édouard-Cyr Callamanda fait des recherches complémentaires et déclare au journal médical qu'« il est invraisemblable qu'on apporte la solution de cette plaisanterie aussi inepte que compliquée, rébus indéchiffrable et parfaitement idiot »[29]. Un autre lecteur a plus de réussite[30] :
« À propos de Pouple, voici ce que je trouve sur un catalogue (qui vient de paraître) de Geoffroy, marchand d'estampes, 5, rue Blanche : "103. Voltaire (Mort du Pouple, chirurgien de M. de), 1780. Grav. anonyme, in-4° obl. Belle épreuve. Toutes marges, 30 fr. Fine et jolie pièce. Curieuse pièce satirique. Pierre Pouple, né à Pau, chirurgien de Voltaire, mourut à cinquante ans, d'un cas bizarre de ramollissement des os."
J'ai vainement cherché ce nom de Pouple dans le grand Larousse. La gravure n'est pas d'un mystificateur, mais d'un fou. Tous les personnages en relation avec Voltaire, ses correspondants, ses secrétaires, ses visiteurs, ses protégés, ses médecins d'habitude ou occasionnels, ses éditeurs, ses ennemis, etc. sont archiconnus ; mais il n'a jamais eu de chirurgien, pas plus que de confesseur ou de directeur de conscience. »
Une décennie plus tard, la Chronique médicale relance le sujet sans arriver à identifier la bonne personne[31],[32]. Au XXIe siècle, le sujet est à nouveau évoqué, d'une part lors d'un colloque consacré à Voltaire et la médecine[33] et d'autre part dans la Revue Voltaire[25].