Poèmes wallons

recueil de poésie en langue wallonne From Wikipedia, the free encyclopedia

Poèmes wallons, souvent désigné sous le titre Poèmes wallons 1948, est un recueil collectif de poèmes en wallon, publié en 1948 à Liège.

Comprend
Nos n’ pièdrons nin (d)
Al toumêye dès djoûs (d)
Inte li vièspréye èt l’ gnût (d)
Èl bribeû (d)
D’on-an a l’ôte (d)Voir et modifier les données sur Wikidata
Langues
Faits en bref Format, Comprend ...
Poèmes wallons
Format
Comprend
Nos n’ pièdrons nin (d)
Al toumêye dès djoûs (d)
Inte li vièspréye èt l’ gnût (d)
Èl bribeû (d)
D’on-an a l’ôte (d)Voir et modifier les données sur Wikidata
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Auteurs
Date de parution
Lieu de publication
Pays
Éditeur
L. Gothier et fils (d)Voir et modifier les données sur Wikidata
Nombre de pages
79 p.Voir et modifier les données sur Wikidata
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Ses cinq jeunes auteurs  Willy Bal, Franz Dewandelaer, Jean Guillaume, Albert Maquet et Louis Remacle  sont originaires de régions différentes et pratiquent des dialectes distincts. L'unité du recueil se situe donc plutôt dans la conception moderne de la poésie qu'ils défendent.

Malgré son tirage modeste de 300 exemplaires et l'absence de toute réédition, cet ouvrage marque un tournant dans la littérature wallonne, dont le processus d'autonomisation est encore en cours au moment de sa parution. Il est considéré comme l'acte fondateur de la poésie wallonne moderne.

Utilisé comme repère dans l'histoire des lettres régionales de Belgique romane, Poèmes wallons est étroitement associé à un courant dialectologique et littéraire de la deuxième moitié du XXe siècle, parfois désigné sous le nom de « génération 48 ».

Contexte

La poésie wallonne dans les années 1930 et 1940

Dès les années 1930, un mouvement se fait jour dans les lettres en langue wallonne, en faveur du développement d'une « poésie intellectuelle ». Cette perspective est notamment défendue par Émile Lempereur dans un rapport intitulé Du renouvellement des sources d'inspiration dans la poésie wallonne, qu'il présente le lors du 15e Congrès de Littérature et d'Art dramatique wallon organisé au Conservatoire de Charleroi par l'Union nationale des Fédérations wallonnes[1]. Lors de cette communication, il se dit simultanément favorable au renouvellement des thèmes et à la fidélité à la langue, tout en reprochant à ses homologues plus âgés leur complaisance pour les sujets folklorisants ou passéistes :

« Il est temps que, à côté de la poésie populaire, se développe une poésie intellectuelle attirant des couches sociales cultivées, des gens qui trouveront en Elle une nourriture spirituelle digne d'eux[2]. »

Cette revendication est ensuite défendue par l'Action littéraire interprovinciale wallonne (ALIW), fondée à Liège en 1934, qui milite notamment en faveur du développement d'une littérature wallonne plus universelle. Deux auteurs de Poèmes wallons  Willy Bal et Franz Dewandelaer  font partie de cette association, qui voit ses activités interrompues par la Seconde Guerre mondiale[3] ; Dewandelaer est même l'un de ses membres « les plus dévoués »[4].

Comme l'indique le nom de cette structure, l'époque se caractérise par une volonté de briser la cloison entre les différentes aires de diffusion de la littérature wallonne. C'est aussi le projet de la première mouture des Cahiers wallons  qui est lancée à Namur en 1937[5]  et celui des éditions Casterman lorsqu'elles confient au jeune critique Maurice Piron la tâche d'écrire un essai pour la collection « Clartés sur… » dirigée par Fernand Desonay. Son livre, paru en 1944, s'intitule Lettres wallonnes contemporaines et traite de cette matière tous dialectes confondus. La littérature en langue régionale de Wallonie est alors jugée pour la première fois à l'aune de la création internationale, avec une certaine sévérité[6].

Via ces différentes initiatives, une génération précédente de bons poètes  que Jean-Marie Klinkenberg qualifie de « littérature wallonne classique » et Maurice Piron de « lyrisme wallon des années 1900-1925 »[7]  est donc mise en valeur, au travers de représentants majeurs comme Henri Simon, Georges Willame, Henri Bragard, Jules Claskin ou Marcel Launay[8],[9]. Elle constitue le substrat littéraire sur lequel vont émerger les auteurs de Poèmes wallons. Parmi ses membres, Claskin et Bragard sont notamment des précurseurs qui ouvrent la voie aux modernes :

« Car tous, les lyriques du moins, se rejoignent dans le goût d'une sobriété, d'une austérité même, qui économise le rythme et préfère, aux effusions et aux confidences généreusement orchestrées, le chant à peine ébauché qui reste sur sa puissance. […] Deux précurseurs, ici, avaient montré la voie : Jules Claskin et Henri Bragard, chez qui l'art de suggérer représentait l'aboutissement d'un long besoin de synthèse poétique[10]. »

Rapports préalables des coauteurs

Franz Dewandelaer exerce une grande influence sur Willy Bal et Jean Guillaume par suite de la parution de son premier recueil, Bouquèt-tout-fêt (« Bouquet tout fait »), en 1933[11]. Bal, quant à lui, commence à correspondre avec Dewandelaer et Guillaume vers le milieu des années 1930, après la distinction de son premier recueil personnel, Oupias d'âvri (« Bouquets d'avril »), couronné lors du concours « Moins de vingt ans 33 » de la Jeunesse estudiantine catholique[12]. Dewandelaer adapte alors des œuvres de Bal dans son dialecte[13].

À l'époque de la parution de Poèmes wallons, Jean Guillaume poursuit une licence en philologie romane à l'Université de Liège, ce qui l'amène à suivre le cours de dialectologie wallonne dispensé par Louis Remacle, qui est de 8 ans son ainé. En 1948, pour conclure cette licence, il consacre son mémoire aux œuvres poétiques de Franz Dewandelaer[14]. Déjà membre, depuis 1945, des Rèlîs Namurwès, il réalise vers la même époque plusieurs éditions poétiques pour le périodique de ce cercle littéraire, Les Cahiers wallons : il prend en charge, entre autres, le recueil Au soya dès leus (« Au soleil des loups ») de Bal  qui parait en octobre 1947  et le recueil El moncha qui crèch (« Le tas qui croit ») de Dewandelaer — qui parait en juin et juillet 1948, simultanément à Poèmes wallons[15].

Le recueil

Selon Albert Maquet, l'objectif de Poèmes wallons est de démontrer qu'une langue soi-disant minoritaire peut dépasser l'anecdote et le folklore pour devenir l'expression d'une mentalité réellement contemporaine[16].

Le livre parait en juin 1948[note 1] chez l'imprimeur L. Gothier & fils, installé rue Bonne Fortune 3-5 à Liège[19]. Le travail d'édition est réalisé par Jean Guillaume[20].

En 2002, Albert Maquet indique que le philologue Maurice Piron a joué, sans le revendiquer, un rôle de coordinateur dans l'édition de Poèmes wallons[21].

Titre

Dès sa parution, le recueil est désigné dans la presse sous le titre Poèmes wallons 1948, calqué sur les inscriptions de sa première de couverture[note 2]. En dépit de cela, son titre véritable est bien Poèmes wallons, comme l'atteste la Bibliographie de Belgique[18].

Auteurs

Les cinq auteurs de Poèmes wallons sont Willy Bal, Franz Dewandelaer, Jean Guillaume, Albert Maquet et Louis Remacle. Ils ont alors moins de 40 ans[23],[24] et sont des tenants de la « jeune littérature wallonne »[25]. Tous ont déjà obtenu ou obtiendront le prestigieux Prix biennal de la Ville de Liège[26]. Originaires de régions différentes et pratiquant des dialectes distincts[27], ils ne poursuivent pas leur association dans un second livre[note 3].

Variétés dialectales pratiquées par les auteurs de Poèmes wallons[18],[28] :

Des critiques ont observé que Franz Dewandelaer se distingue par plusieurs aspects de ses coauteurs. En effet, parmi les cinq, il est le seul à ne pas être professeur[25] ou lié au milieu académique[26],[note 4]. Il est aussi le seul qui se soit mêlé aux luttes sociales[25].

Émile Lempereur fait observer qu'Èl bribeû (« Le Mendiant »), son chapitre de Poèmes wallons, relève davantage de l'ancienne conception de la poésie wallonne, même si Dewandelaer appartient aux modernes par d'autres aspects de son œuvre[25]. Ce poème, de fait, a été composé en mars 1931 et est resté inédit jusqu'en 1948[30]. En effet, après 1936, Dewandelaer n'écrit presque plus de poésie[31], notamment en raison de sa santé dégradée consécutivement à sa détention en Allemagne, de 1939 à 1941[11].

Selon l'écrivain Lorint Hendschel (wa), Dewandelaer « est absolument inclassable ou appartient à la génération précédente, celle de la révolte des années 30 », ce qui le rapproche plutôt de Gabrielle Bernard ou de Henri Collette (wa)[32].

Forme

Poèmes wallons est un in-octavo de 79 pages, tiré sur papier vélin La Hulpe[18].

Son tirage initial est de 300 exemplaires numérotés de 1 à 300[18].

Contenu

L'ouvrage ne comporte pas de mention d'éditeur en couverture, uniquement la date[note 5]. Il parait sans préface, introduction ou note[33], mais avec des traductions françaises sur la page de gauche.

Les cinq auteurs sont classés par ordre alphabétique. Les textes qu'ils fournissent sont inédits[18],[28].

Davantage d’informations Portrait, Auteur ...
PortraitAuteurDialecteTitre du chapitrePoèmes
Photographie sur le vif d'un homme âgé, en costume-cravate, qui regarde vers sa droite.Willy Balde JamioulxNos n’ pièdrons nin (« Nous ne perdrons pas »)[note 6]
Cadre vide utilisé en l'absence d'un portrait libre de droits de Franz Dewandelaer.Franz Dewandelaerde NivellesÈl bribeû (« Le Mendiant »)[note 7]
Cadre vide utilisé en l'absence d'un portrait libre de droits de Jean Guillaume.Jean Guillaumede Fosses-la-VilleInte li vièspréye èt l’ gnût (« Entre le soir et la nuit »)[note 8]Dj’a lèyî tchair… (« J'ai laissé choir… »)
Èsté (« Été »)
Dé l’ tokwè (« Près de l'âtre »)
A tauve (« À table »)
Tchènas vûdes (« Paniers vides »)
Airdiè (« Arc-en-ciel »)
N’awè qui m’ tchambe… (« Rien que ma chambre… »)
Cadre vide utilisé en l'absence d'un portrait libre de droits d'Albert Maquet.Albert Maquetd'OugréeAl toumêye dès djoûs (« À la tombée des jours »)Pièrdous (« Égarés »)
Ètrindjîr (« Étranger »)
Viker chal (« Vivre ici »)
Li payis d’å d’vins (« Le pays intérieur »)
Si… (« Si… »)
Li sîse (« La veillée »)
Photographie en noir et blanc d'un homme âgé porteur de lunettes, qui regarde l'objectif sans sourire.Louis Remaclede La GleizeD’on-an a l’ôte (« D'un an à l'autre »)[note 9]Vèspré (« Crépuscule »)
Lu sondje (« Le rêve »)
On dîmègne (« Un dimanche »)
Lès-eûres (« Les heures »)
Adré l’ tchèstê (« Près du château »)
Lu sôdâr (« Le soldat »)
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Réception et impact

Première réception

Dès sa sortie, Poèmes wallons est activement promu par des personnalités des lettres wallonnes qui partagent la même vision de la poésie que ses auteurs.

Se basant sur les épreuves typographiques, Jules Hennuy publie une recension positive du livre à paraitre dans Les Cahiers wallons, l'organe du cercle littéraire Lès Rèlîs Namurwès, dont il est un chroniqueur. Il parle alors d'un ouvrage « d'une importance capitale »[22]. Dans ce texte, il souligne le caractère universel des textes qui composent Poèmes wallons :

« Des œuvres qui prouvent que nos vieux dialectes sont capables de se plier aux exigences d'écrivains dont le souci majeur est de créer une poésie dense, pleine, aux résonnances [sic] sonores et délicates, la vraie Poésie. Des œuvres qui tiendront une place de choix non seulement dans les lettres dialectales, mais aussi (on serait tenté d'écrire surtout) dans la littérature tout court… »[34]

Georges Quint, un critique de La Wallonie, estime que « le volume tout entier se place sous le signe d'une valeur rarement égalée à ce jour dans le domaine de la poésie wallonne »[19]. Maurice Piron signe quant à lui une chronique élogieuse dans La Vie wallonne ; le recueil collectif y est présenté comme « le signe d'une vitalité que nos lettres dialectales n'ont encore jamais connue dans le domaine de la poésie »[23]. Émile Lempereur, le théoricien de la « poésie intellectuelle » en langue wallonne, recommande de même le recueil dans une chronique, tout en notant qu'« il n'est point toute la jeune poésie wallonne, dont il n'offre que cinq visages »[25].

Spontanément, des critiques vont rapprocher les auteurs de Poèmes wallons de littérateurs extérieurs aux lettres wallonnes. Émile Lempereur compare ainsi le Nos n’ pièdrons nin (« Nous ne perdrons pas ») de Willy Bal à la poésie de Charles Péguy[25], Georges Quint estime que les œuvres de Louis Remacle « retrouvent sans effort la noblesse d'inspiration de quelques maîtres français ou étrangers »[19]

Les sections de Dewandelaer, Guillaume et Maquet sont incluses dans leurs candidatures au Prix de poésie wallonne du Gouvernement, examinées en 1952. Le jury[note 10] réserve son jugement définitif vis-à-vis de Maquet, jugeant nécessaire d'attendre ses productions suivantes[36]. Il envisage de couronner Dewandelaer  déjà décédé à ce moment  pour l'ensemble de ses œuvres présentées et pour sa place dans l'évolution des lettres wallonnes[37], mais propose finalement l'attribution du prix à Guillaume. Celui-ci lui est octroyé pour son dernier recueil paru en volume, mais le jury reproduit dans son avis une appréciation positive d'Inte li vièspréye èt l’ gnût (« Entre le soir et la nuit »), son chapitre de Poèmes wallons, dont il loue notamment l'« arrière-plan de mystère »[38].

En 1953, Poèmes wallons est encore largement cité dans la communication État des Lettres wallonnes que Joseph Calozet fait à l'Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique. Il y qualifie cette entreprise éditoriale de « tour de force »[39].

Jugements postérieurs

Les cinq auteurs de Poèmes wallons sont vus aujourd'hui comme les « géants de la poésie wallonne »[40].

Évolution par rapport à la poésie wallonne antérieure

La parution de Poèmes wallons est perçue comme un tournant important dans la littérature wallonne. Selon le linguiste Jean Germain  qui parle d'un « manifeste-recueil »[41] , il ouvre même un chapitre nouveau de cette histoire littéraire :

« 1948 est la date choisie pour la parution d'un recueil collectif de très grande qualité, intitulé sobrement et modestement Poèmes wallons. Cinq poètes qui vont constituer le noyau dur de la littérature dialectale s'y expriment indépendamment, chacun à sa manière, en vers libres ou en sonnets, pour dire l'universel et l'essentiel. Ils ont pour noms Willy Bal, Franz Dewandelaer, Jean Guillaume, Albert Maquet et Louis Remacle. Après ce recueil, plus rien ne sera jamais pareil dans la littérature wallonne[42]. »

Le responsable du Fonds Dialectal wallon du Musée de la Vie wallonne, Baptiste Frankinet, parle quant à lui d'une « émancipation », qui se traduit par une approche plus subjective de l'écriture poétique[43].

Le livre a cet impact dès les années qui suivent sa parution. L'écrivain Émile Gilliard  qui se considère comme un héritier des auteurs, et en particulier de Jean Guillaume  affirme que l'exemple de ce « coup d'éclat » a provoqué en 1950 une « révolution pacifique » au sein des Rèlîs Namurwès. Au cours des années qui suivent, de nombreux jeunes membres du cercle[note 11] vont s'engager dans la voie moderne, à la suite des auteurs de Poèmes wallons[44].

Impact sur le processus d'autonomisation de la littérature wallonne

Selon Jean Lechanteur, cette nouvelle approche rend la manière de ces poètes comparable, peut-être pour la première fois, à celle des poètes français de la même génération.

« Jusque-là, on avait le sentiment que la littérature wallonne, quelle que fût sa qualité, marquait un retard sur la littérature française d'un ou de plusieurs courants. Aujourd'hui, on a l'impression de se trouver devant deux lignées parallèles, contemporaines, entre lesquelles des échanges réciproques pourraient s'établir. Cette synchronisation a permis de mieux saisir l'individualité de chacune des deux littératures et de mettre l'accent sur les caractères les plus foncièrement originaux du dialecte. »[45]

Le linguiste Michel Francard juge également que les choix qui sous-tendent Poèmes wallons élèvent la poésie wallonne au rang de littérature à part entière[46].

La « génération 48 »

L'écrivain Lorint Hendschel (wa) a proposé, en s'inspirant d'un concept de la littérature espagnole, l'expression « génération 48 » pour désigner un courant dialectologique et littéraire prédominant en Wallonie au long de la deuxième moitié du XXe siècle, qui se caractérise notamment par la grande attention qu'il accorde à la variation dialectale[47]. Ce courant est promu à cette époque par la Société de langue et de littérature wallonnes[48] et par le philologue Maurice Piron[note 12].

Hendschel note toutefois que les cinq auteurs de Poèmes wallons ne peuvent pas être associés sans nuances[32]. Avant lui, Jean Lechanteur avait déjà jugé que Dewandelaer, Bal, Guillaume, Maquet et Remacle sont des auteurs « qui n'ont jamais songé à former d'école, mais qu'a réunis un même souci de qualité », tout en admettant que la date de 1948 constitue un « repère commode » et qu'elle marque « l'entrée en scène de la génération la plus riche de la poésie wallonne »[50]. Victor George adopte un point de vue similaire et parle, quant à lui, de la première manifestation  collective mais pas concertée  d'une nouvelle génération de poètes wallons, que réunit notamment le respect absolu de la langue[28].

En dépit de ces nuances à formuler, le terme « génération 48 » s'impose dans des médias spécialisés tels que le portail Objectif plumes de la Fédération Wallonie-Bruxelles ou la Chronique de la Société de langue et de littérature wallonnes[note 13].

Notes et références

Voir aussi

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