Projet Bluebird
projet de la CIA sur les techniques d'interrogatoire et la manipulation mentale (1950-1951)
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Le projet BLUEBIRD est un projet classifié de la Central Intelligence Agency (CIA) sur les techniques d'interrogatoire et la manipulation mentale. Il débute en et , dans un contexte de guerre froide, avant d'être renommé et de devenir ARTICHOKE le .

Des expérimentations secrètes du LSD ont lieu sur des bases militaires, aux États-Unis et à l'étranger, ainsi que dans des hôpitaux et des universités. En plus des psychotropes, des méthodes comme l'hypnose et les chocs électriques sont aussi étudiées et testées.
L'existence du projet est découverte au milieu des années 1970 par les enquêtes de plusieurs commissions du Sénat des États-Unis sur les activités clandestines des agences de renseignement américaines, révélant que les données obtenues ont été utilisées pour les projets suivants.
Contexte
La recherche américaine d'une substance chimique capable d'influencer le comportement humain est initiée par l'Office of Strategic Service (OSS) au début des années 1940[1],[2],[3].
En , alors que les tensions de la guerre froide s’intensifient, le procès du cardinal József Mindszenty, manipulé par le régime communiste hongrois, alerte les responsables de la CIA. Mis en scène pour affaiblir l'influence de l’Église catholique, cet évènement a été préparé, le cardinal ayant été drogué pendant plusieurs jours avant de comparaître[2],[4],[5]. Une équipe restreinte de chimistes est alors mobilisée à Fort Detrick, soutenue par la division des opérations spéciales (SOD) de l'U.S. Army Chemical Corps[6],[7].
Des agents du bureau de sécurité de la CIA sont envoyés en Europe pour collecter des informations sur les méthodes de « lavage de cerveau » communistes, interrogeant des prisonniers et des transfuges[4],[8]. Quelques mois plus tard, le , le directeur de l'agence Roscoe H. Hillenkoetter approuve BLUEBIRD et autorise l'utilisation de fonds clandestins dédiés au projet[4],[8],[9].
Selon le journaliste Hank P. Albarelli, son nom de code provient d'un commentaire formulé en lors d'une réunion du comité de planification de l'Office of Special Operations (OSO), comparant la finalité des techniques d'interrogatoire « avancées » du projet au fait d'amener une cible à « chanter comme un merlebleu » (traduction en français de « to sing like a bluebird »)[8].
Généralités
Direction
Présidé par le colonel Sheffield Edwards, un comité de direction est chargé d'encadrer les expérimentations et la formation d'équipes opérationnelles[3],[10]. Il rassemble des représentants issus de plusieurs sections de la CIA : l'OSO, l'Office of Policy Coordination (OPC), l'Inspection and Security Office (I&SO), le Technical Service Staff (TSS) et l'Office of Medical Service (OMS)[1],[8],[9].
Morse Allen, ancien officier de renseignement naval affecté au bureau de sécurité de l'agence, prend la tête du projet en [4],[11]. Il doit travailler en coopération avec les scientifiques de l'Office of Scientific Intelligence (OSI)[8].
Objectifs
Le projet BLUEBIRD est le premier projet de la CIA en lien avec l'utilisation d'agents biologiques et chimiques. Une partie des recherches sont consacrées à l'élaboration de techniques d'interrogatoire spéciales permettant de créer « une altération exploitable de la personnalité »[3],[8]. En 1976, le rapport de la commission Church indique un autre objectif : « Découvrir des moyens de conditionner le personnel pour empêcher l'extraction non autorisée d'informations par des méthodes connues »[9].
La formation d'équipes d'interrogatoire prêtes à intervenir sur demande d'un service opérationnel de l'agence est aussi une priorité[4],[8]. Dans une note interne, le colonel Edwards planifie la mise en place des deux premières équipes :
« L'objectif immédiat du programme est de fournir des équipes de recherche utilisant la couverture des interrogatoires polygraphiques pour déterminer la bonne foi des transfuges et agents à haut potentiel, ainsi que pour la collecte de données secondaires issues de ces projets. Une équipe doit être composée de trois personnes comprenant un psychiatre, un spécialiste de l'hypnose et un agent. »
— Col. Sheffield Edwards, extrait traduit d'une note déclassifiée ()[10]
Moyens
Un budget prévisionnel de 65 515 dollars est alloué pour la première année[1],[10]. Plusieurs financements supplémentaires sont obtenus, mais les données budgétaires sont rares et difficiles à appréhender[3].
Pour les besoins du projet, des universitaires et experts en cognition, criminologie, médecine et psychiatrie sont recrutés comme consultants, tandis que plusieurs hôpitaux, universités, pénitenciers et bases militaires abritent les expérimentations. La plupart des sujets sont des personnes atteintes de troubles mentaux légers qui ignorent leur rôle de cobaye. Dans d'autres cas, des volontaires sont recrutés en échange d'une rémunération[3],[12].
Un partenariat secret est conclu avec le laboratoire suisse Sandoz Pharmaceuticals pour fournir du LSD à tous les sites du projet. En échange, la CIA devait fournir au laboratoire un accès total aux données de recherche, ce qu'elle ne fît pas[13],[14]. Des canaux de communication indépendants des circuits officiels sont mis en place en raison de l'extrême sensibilité des activités[3],[8],[15].
Les scientifiques de l'agence peuvent s'appuyer sur les conclusions des expérimentations conduites par l'OSS pendant la Seconde Guerre mondiale, ainsi que sur celles du projet CHATTER, initié en par la marine des États-Unis[3],[4].
En , à la demande du Dr H. Marshall Chadwell (OSI), BLUEBIRD est présenté aux services de renseignement de la marine, de l'U.S. Army, de l'U.S. Air Force et du Federal Bureau of Investigation (FBI). La liaison avec les différentes branches des forces armées est approuvée par la direction de la CIA, ce qui permet d'étendre le champ des activités du projet[4],[8].
Expérimentations
Aux États-Unis
En 1949, une première cargaison de LSD est acheminée vers Boston, où le Dr Max Rinkel mène des expérimentations sur une centaine d'étudiants volontaires, recrutés pour tester les effets du psychotrope pendant une journée[13],[14],[16]. Les résultats, présentés en lors de la conférence annuelle de l'Association américaine de psychiatrie, suggèrent que le LSD provoque une « agitation psychotique transitoire » proche de la schizophrénie[13]. Cette hypothèse est reprise par le Dr Paul Hoch, un psychiatre qui sera l'instigateur d'une étude similaire à New York quelques années plus tard, causant la mort d'un homme[17],[18],[19].
D'autres méthodes, alternatives à l'utilisation de moyens biochimiques, sont envisagées par Morse Allen, notamment les états transitoires résultant d'un profond sommeil ou d'une série de chocs électriques[4],[20]. Des documents déclassifiés montrent un fort intérêt des responsables du projet pour l'hypnose[1],[12],[20]. En , de nouvelles instructions sont transmises aux équipes d'interrogatoire concernant le recours à l'hypnose, qui devient systématique[7],[8].
À l'étranger
En Allemagne
Après la Seconde Guerre mondiale, l'armée des États-Unis investit une base militaire utilisée comme centre d'interrogatoire par la Luftwaffe[7],[21]. Des équipes du projet BLUEBIRD y sont déployées pour mener des expérimentations secrètes sur des prisonniers soviétiques, sous la supervision de Kurt Blome, ancien responsable du programme d'armement chimique du Troisième Reich, et de Walter P. Schreiber, qui fut général au sein du service médical de la Wehrmacht[7],[21],[22]. Le site, rebaptisé « Camp King », sera aussi utilisé par les équipes d'interrogatoire du projet ARTICHOKE et les scientifiques du projet CHATTER[21],[23].
À quelques kilomètres de la base, près du village de Kronberg, une maison abrite une salle en sous-sol pour les interrogatoires les plus sensibles. Considérée comme l'une des premières prisons secrètes de la CIA, la « villa Schuster » — ou « Haus Waldhof » — est visitée par les mêmes agents et scientifiques du renseignement américain[7],[21],[22]. D'autres sites clandestins sont établis à Mannheim, Munich et Berlin, où les équipes du projet peuvent opèrer en dehors du cadre légal en vigueur aux États-Unis[6],[7].
Au Japon
En , une équipe du projet est envoyée au Japon pour interroger quatre personnes soupçonnées de collusion avec l'ennemi, quelques semaines après le début de la guerre de Corée. L'objectif est de tester l'efficacité des techniques d'interrogatoire spéciales mises au point, notamment les effets combinés de la benzédrine (amphétamine) et de l'amobarbital (barbiturique). Une dose de picrotoxine (neurotoxine) est également administrée à deux des quatre sujets. Les membres du projet ont reçu l'ordre de dissimuler la véritable nature de leur mission, en prétextant mener une étude sur l'utilisation intensive du polygraphe pour les interrogatoires[4],[7]. En , d'autres expérimentations ont lieu sur vingt-cinq prisonniers de guerre nord-coréens[4].
Fin du projet
En , Allen W. Dulles rejoint la CIA en tant que responsable des opérations clandestines. Le développement du projet BLUEBIRD est une priorité selon lui. Les officiers Frank Wisner, James Jesus Angleton et Richard Helms partagent cette considération, mais ne possèdent pas les connaissances scientifiques nécessaires[7].
Pour superviser l'ensemble des activités de l'agence concernant la manipulation mentale, Dulles nomme le Dr Sidney Gottlieb à la tête de la division chimie nouvellement créée du bureau des services techniques (TSS)[20],[24].
Le , à l'issue d'une réunion avec des représentants militaires, H. Marshall Chadwell recommande l'attribution d'un nouveau nom de code pour le projet, sa désignation étant connue de plusieurs personnes qui ne lui sont plus liées[8]. Le , le projet BLUEBIRD est renommé ARTICHOKE[8],[9],[20].
En , Allen Dulles approuve le lancement du projet MKULTRA, vaste effort entrepris par la CIA pour le contrôle du comportement humain[14],[23]. Les données et infrastructures de BLUEBIRD servent de base à ces nouveaux projets[3],[9].
Révélations et conséquences
Dans les années 1970, des enquêtes du Sénat des États-Unis révèlent l'existence et les objectifs du projet, décrits dans le rapport final de la commission Church (1976)[9],[25]. Plusieurs milliers de fichiers sont retrouvés en 1977, menant à de nouvelles auditions devant les sénateurs[12],[25],[26]. Ils contiennent peu d'informations sur les expérimentations, mais soulignent l'utilisation de sujets non consentants et l'absence de cadre éthique, confirmant également que les résultats ont été utilisés dans des projets ultérieurs[9],[12].