Grigori Raspoutine

mystique et guérisseur russe From Wikipedia, the free encyclopedia

Grigori Raspoutine (en russe : Григорий Ефимович Распутин, parfois désigné à partir de 1907 comme Raspoutine-Novy ; né le à Pokrovskoïe, assassiné le à Pétrograd) est un paysan russe devenu pèlerin itinérant, mystique populaire et guérisseur par la prière. Sa notoriété est liée à sa proximité avec la cour du dernier empereur de Russie, Nicolas II, et de l’impératrice Alexandra Fiodorovna. De son vivant, il est perçu comme une figure dotée d’une aura mystique singulière, perception qui contribue largement à la formation de sa légende.

Décès
17 décembre 1916 ( dans le calendrier grégorien) (47 ans)
Pétrograd (Empire russe)
Nom de naissance
Grigori Efimovitch Raspoutine
Nationalité
Faits en bref Naissance, Décès ...
Grigori Raspoutine
Grigori Raspoutine vers 1916.
Biographie
Naissance
Décès
17 décembre 1916 ( dans le calendrier grégorien) (47 ans)
Pétrograd (Empire russe)
Nom de naissance
Grigori Efimovitch Raspoutine
Nationalité
Activités
Conjoint
Praskovia Doubrovina (d)Voir et modifier les données sur Wikidata
Enfants
Дмитрий Григорьевич Распутин (d)
Maria Raspoutine
Varvara Rasputina (d)Voir et modifier les données sur Wikidata
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Originaire des confins de la Sibérie, Raspoutine se présente comme un strannik (en), un randonneur, animé par une religiosité populaire, sans être moine ni membre reconnu du clergé de l’Église orthodoxe russe. Bien qu’il ait parfois été qualifié de starets par ses contemporains, aucune reconnaissance spirituelle de ce type n’est attestée par des sources ecclésiastiques. Son autorité comme thaumaturge repose principalement sur son charisme personnel et sur la réputation de guérisseur qui l’entoure.

À partir de 1907, il est introduit auprès de l’impératrice, convaincue qu’il pourrait soulager les souffrances de son fils, le tsarévitch Alexis, atteint d’hémophilie. Cette proximité fait de lui une figure influente à la cour impériale, en particulier durant la Première Guerre mondiale. La conviction largement répandue d’une influence excessive de Raspoutine sur l’impératrice contribue à alimenter les critiques contre le régime et à fragiliser l’image publique de la dynastie des Romanov.

La vie et le rôle de Raspoutine demeurent toutefois entourés de nombreuses zones d’ombre. Sa biographie repose en grande partie sur des témoignages partiaux, des mémoires tardifs, des rumeurs contemporaines et une abondante littérature polémique, ce qui impose une lecture critique constante des sources disponibles[1],[2],[3]. Son assassinat est devenu l’un des aspects les plus connus de sa trajectoire, influençant durablement sa postérité[4].

Origines et milieu sibérien

Pokrovskoïe, village situé sur la rive de la Toura (rivière), avec à l’arrière-plan l’église édifiée à l’initiative de Raspoutine. Photographie de 1912 par Sergueï Prokoudine-Gorski.
Monastère de Verkhotourié (gauche), où Raspoutine séjourne trois mois ; à droite, la troisième plus grande église de Russie.

Grigori Raspoutine naquit dans le village de Pokrovskoïe, dans le gouvernement de Tobolsk, au cœur de la plaine de Sibérie occidentale, au sein d’une famille de paysans relativement aisés. Son père, Iefim Iakovlevitch Raspoutine, exerçait également la fonction de conducteur de relais de poste (*yamshchik*), ce qui assurait au foyer une situation matérielle plus stable que celle de nombreux ménages ruraux de la région.

Les registres paroissiaux attestent sa naissance en janvier 1869 et son baptême le lendemain sous le prénom de Grigori, en référence à Grégoire de Nysse. Son enfance se déroula dans un environnement rural marqué par l’isolement et un faible niveau d’instruction ; il ne fréquenta pas l’école, inexistante dans son village, situation alors courante dans de vastes zones de la Sibérie.

La documentation relative aux premières décennies de sa vie sont fragmentaires et souvent tardives. Elles évoquent un jeune homme marginal au sein de la communauté villageoise, au comportement parfois jugé indiscipliné. Un bref épisode de détention est mentionné dans les archives locales, sans qu’il permette toutefois d’établir l’existence d’une activité criminelle durable.

En février 1887, il épousa Praskovia Fiodorovna Doubrovina, avec laquelle il eut plusieurs enfants, dont seuls deux atteignirent l’âge adulte. Ce mariage marque son retour à une vie familiale et paysanne, avant qu’il ne s’oriente ultérieurement vers une religiosité itinérante.

Quelque part dans les années 1890, Raspoutine traversa une période de crise personnelle et religieuse[5]. Selon plusieurs témoignages ultérieurs, il envisagea alors de se retirer et séjourna quelque temps au monastère de Verkhotourie, important centre religieux régional. Les motivations exactes de cet épisode demeurent incertaines, les témoignages ultérieur évoquant tantôt une quête spirituelle, tantôt une phase d’instabilité personnelle.

À son retour à Pokrovskoïe, Raspoutine adopta un mode de vie plus ascétique, renonçant notamment à l’alcool, au tabac et à la viande. Cette transformation marqua le début d’une religiosité intense et personnelle, fondée sur la prière, le jeûne et la pénitence, et constitua une étape déterminante dans son évolution vers la vie de pèlerin itinérant.

Premiers pèlerinages et réseaux religieux

Kyiv Pechersk Lavra - Vue du Dniepr

Période d’errance et pèlerinages

À la fin des années 1890 et au début des années 1900, Raspoutine s’orienta progressivement vers une vie de religiosité itinérante, s’éloignant durablement de la vie paysanne[n 1]. Selon ses propres déclarations et des témoignages ultérieurs, cette période marque le début de déplacements réguliers vers des centres religieux importants de l’Empire russe, sans que leur chronologie précise puisse être établie avec certitude.

Il est attesté qu’il séjourna à plusieurs reprises à Kazan et visita le monastère des Grottes de Kiev, hauts lieux religieux et intellectuels de la Russie impériale. À Kazan comme à Kiev, des témoignages contemporains soulignent la clarté et le caractère accessible de ses commentaires des Écritures, qui lui valurent une certaine notoriété dans des cercles ecclésiastiques, sans qu’il soit possible d’en mesurer précisément l’influence réelle[1],[2],[6].

Ces déplacements s’inscrivent dans un contexte de mobilité accrue à l’intérieur de l’Empire russe au tournant du XXe siècle, favorisée notamment par le développement des réseaux de circulation, sans que les modalités concrètes de ses voyages puissent être précisées.

Cette période demeure mal documentée et connue essentiellement par des récits tardifs et parfois contradictoires. Si Raspoutine fut soupçonné par certains milieux ecclésiastiques d’entretenir des liens avec des courants mystiques marginaux, en particulier une secte mystique, les khlysts, plusieurs enquêtes religieuses menées à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle n’aboutirent ni à l’établissement de son appartenance à une secte ni à une condamnation officielle. Les recherches récentes insistent sur le caractère largement reconstruit et incertain des récits relatifs à cette phase de sa vie[6],[7].

Arrivée à Saint-Pétersbourg

La grande-duchesse Militza de Monténégro, mariée à Nicolas Nikolaïevitch.
L'archimandrite Théophane de Poltava, qui présenta Raspoutine à Militza de Monténégro, qui à son tour le présenta au couple impérial.
Alexei Nikolaievich à bord du "Étoile polaire " (1907)

Il n’est pas possible d’établir avec certitude l’année exacte de la première arrivée de Raspoutine à Saint-Pétersbourg. Il est toutefois attesté qu’il s’y rendit à plusieurs reprises entre 1903 et 1905, à l’issue de ses déplacements religieux antérieurs, et qu’il entra progressivement en contact avec des milieux ecclésiastiques de la capitale.

Au cours de ces premiers séjours, Raspoutine fut introduit auprès de personnalités religieuses influentes, parmi lesquelles Jean de Cronstadt, Théophane de Poltava et Sergius Stragorodski, impliqué dans l’Académie de théologie. Par l’intermédiaire de ces réseaux, il acquit une réputation de religieux charismatique, sans pour autant occuper de fonction institutionnelle au sein de l’Église orthodoxe.

Son accès aux cercles proches de la cour impériale fut facilité par les grandes-duchesses Militza et Anastasia de Monténégro, connues pour leur intérêt pour les questions spirituelles. C’est par leur intermédiaire qu’il fut présenté à la famille impériale. Le , l'empereur Nicolas II mentionne dans son journal la rencontre avec « un homme de Dieu, Grigori, du gouvernement de Tobolsk ».

Cette première présentation ne se traduisit pas immédiatement par une influence durable. Raspoutine poursuivit une existence partagée entre retours à son village sibérien et déplacements religieux. Le , il fut de nouveau reçu par la famille impériale et offrit une icône. À la demande du tsar, il rendit également visite au président du Conseil des ministres, Piotr Stolypine, alors récemment frappé par un attentat visant sa famille, et fut invité à prier, sans que cet épisode n’entraîne encore de changement notable dans sa position.

Le tournant décisif intervint le , lorsque Raspoutine fut invité au palais Alexandre de Tsarskoïe Selo afin de prier auprès du tsarévitch Alexis, alors victime d’une grave crise hémorragique. L’intervention de Raspoutine, perçue comme apaisante par les parents de l’enfant, marqua le début d’une relation de confiance durable avec l’impératrice, qui le considéra dès lors comme un protecteur providentiel de son fils.

Raspoutine et la cour impériale (1904–1912)

Raspoutine, entouré de la tsarine (à droite), ses cinq enfants et une gouvernante (1908).
Rasputin-Hermogène-Iliodor (1910).

Le tsarévitch Alexis et les crises médicales

Le rapprochement décisif entre Raspoutine et la famille impériale est étroitement lié à l’état de santé du tsarévitch Alexis, atteint d’hémophilie, affection héréditaire alors identifiée mais encore très mal comprise sur le plan médical. Au début du XXe siècle, les mécanismes de la coagulation demeurent largement inconnus et les traitements disponibles sont empiriques, parfois contre-productifs, laissant les médecins démunis face aux crises hémorragiques[8].

Lors de plusieurs épisodes survenus entre 1905 et 1907, Raspoutine est appelé auprès de l’enfant. Son intervention se limite à la prière, à une attitude apaisante et à des exhortations visant à limiter les soins médicaux jugés excessifs. À plusieurs reprises, l’état du tsarévitch s’améliore dans les jours qui suivent, ce que l’impératrice interprète comme une intervention providentielle[9].

Les historiens et médecins ultérieurs ont toutefois souligné que ces améliorations peuvent s’expliquer par des facteurs non surnaturels. Parmi ceux-ci figure l’interruption involontaire de certains traitements alors couramment prescrits, notamment l’aspirine, introduite en médecine à partir de 1899, dont les propriétés anti-agrégantes — inconnues à l’époque — aggravent les hémorragies chez les patients hémophiles[10]. La diminution du stress, le repos et l’apaisement psychologique ont également pu jouer un rôle déterminant dans l’évolution favorable de certaines crises[8].

Pour Alexandra Fiodorovna, profondément anxieuse pour la survie de son fils, ces épisodes établissent durablement Raspoutine comme un intercesseur indispensable, capable d’apporter un apaisement là où la médecine contemporaine semblait impuissante[9].

Montée de l’influence et premières controverses

À partir de 1907, Raspoutine devient un familier de Tsarskoïe Selo. Son influence ne repose pas sur une position institutionnelle, mais sur une relation personnelle avec l’impératrice, qui le considère comme un protecteur spirituel de son fils et, par extension, de la dynastie.

Introduit dans des cercles aristocratiques et mondains, il déroute par son comportement, marqué par l’absence de manières conventionnelles et une attitude jugée provocante par certains contemporains. Cette combinaison de familiarité et de distance contribue à l’image ambiguë qu’il renvoie à l’aristocratie : celle d’un paysan fruste doté d’un charisme singulier, suscitant à la fois fascination et rejet.

Cette ambiguïté alimente rapidement rumeurs et soupçons, notamment concernant ses relations avec des femmes issues de la haute société, sans qu’il soit possible de distinguer clairement faits avérés, exagérations et calomnies.

Le palais Alexandre, dernière résidence de la famille Romanov avant l'exécution.

Dès 1908, Raspoutine fut accusé d'appartenir à une secte religieuse bizarre et d'avoir des relations trop libres avec les femmes ; peu après, Raspoutine devint une figure centrale de la controverse publique[11]. Une partie de la presse, en particulier à Moscou et à Saint-Pétersbourg, l’accuse d’immoralité, d’imposture religieuse et d’exercer une influence occulte sur l’impératrice. Ces attaques s’inscrivent dans un climat de défiance croissante envers la cour impériale, perçue comme coupée des réalités du pays.

Dans les milieux politiques et ecclésiastiques, Raspoutine est de plus en plus considéré comme un facteur de trouble. Des accusations récurrentes l’associent à la secte mystique des khlysty, mouvement interdit, principalement connu par des rapports de police et des dénonciations de prêtres locaux[12]. Aucune enquête officielle ne parvient toutefois à établir son appartenance formelle à ce courant.

En 1911, face à la multiplication des scandales et à la pression de l’opinion, le président du Conseil Stolypine ordonne une enquête administrative sur le comportement de Raspoutine. Celle-ci n’aboutit à aucune condamnation, mais marque un tournant : Raspoutine devient politiquement embarrassant, surveillé par les autorités et de plus en plus isolé en dehors du cercle restreint de ses soutiens[13].

Éloignement temporaire et tensions politiques (1911)

Stolypin par Ilya Repin.

Dans ce contexte de polémiques croissantes, Raspoutine quitte temporairement la capitale en 1911 et se rend en Terre Sainte[14]. Cet éloignement, parfois interprété comme une mise à l’écart tacite plutôt que comme un pèlerinage clairement documenté, ne met toutefois pas fin aux controverses. Son conflit avec le président du Conseil Stolypine s’aggrave, les deux hommes incarnant des conceptions opposées de l’ordre politique et des réformes au sein de l’Empire russe.

L’assassinat de Stolypine à Kiev en , par un agent aux affiliations demeurées obscures, donna lieu à de nombreuses spéculations ultérieures. Aucune implication directe de Raspoutine n’a cependant jamais été établie[15].

Souvent présenté par ses contemporains comme un symbole de décadence et d’obscurantisme, Raspoutine a longtemps été tenu pour l’incarnation de la corruption de la cour impériale. Plusieurs historiens soulignent toutefois que l’influence qui lui fut attribuée s’explique avant tout par la dispersion de l’autorité politique après la mort de Stolypine et par l’isolement croissant du couple impérial, plutôt que par l’existence d’un pouvoir personnel structuré[16].

Nouvelle vague de scandales et tentative de marginalisation (1912)

Au début de 1912, Raspoutine est l’une des figures les plus controversées de l’Empire russe. Les accusations d’immoralité et d’abus d’influence se multiplient, tandis que les autorités tentent de limiter son rôle par des mesures indirectes et par son éloignement temporaire de la capitale. Malgré ces efforts, son lien personnel avec l’impératrice demeure intact.

La crise de Spała et l’apogée de son influence (1912–1913)

Le manoir impérial de Spała (actuelle Pologne).

À l’automne 1912, lors d’un séjour de la famille impériale à Spała, le tsarévitch Alexis, alors âgé de huit ans, est victime d’une hémorragie interne grave à la suite d’une chute. Les médecins, conscients de l’extrême fragilité de l’enfant et dépourvus de moyens thérapeutiques efficaces, redoutent une issue fatale. Des bulletins médicaux sont alors publiés, sans que la nature exacte de la maladie soit rendue publique ; il s’agit de la première fois qu’une communication officielle de ce type concerne l’état de santé du tsarévitch. Selon plusieurs témoignages concordants, Alexis reçoit également les sacrements des mourants, signe que son entourage craint une issue fatale.

Raspoutine, alors à Pokrovskoïe, à près de 2 600 kilomètres de distance, est contacté par télégramme le . Il répond le lendemain en exhortant à ne pas « tourmenter » l’enfant par des traitements excessifs et à privilégier le calme. Ce message, reçu avec un profond soulagement par l’impératrice, coïncide avec une amélioration progressive de l’état du tsarévitch. Les sources divergent toutefois quant à la chronologie précise et aux modalités de cet échange, ce qui a nourri par la suite débats et controverses sur la portée réelle de l’intervention de Raspoutine.

Après une longue convalescence, Alexis est de nouveau en mesure de marcher, mais doit porter par la suite des dispositifs de protection destinés à limiter les risques de nouvelles hémorragies.

Pour l’impératrice Alexandra Fiodorovna, cet épisode constitue une confirmation décisive du rôle protecteur qu’elle attribue à Raspoutine. À partir de ce moment, la confiance qu’elle lui accorde devient pratiquement inébranlable.

La cathédrale Notre-Dame-de-Kazan.

Entre 1912 et 1913, ni les enquêtes administratives, ni l’hostilité persistante de la presse, ni les critiques ecclésiastiques, ni les débats à la Douma d'État de l'Empire russe ne parviennent à entamer cette relation. Les jugements portés sur Raspoutine demeurent profondément divisés, reflétant moins des faits unanimement établis que les fractures politiques, sociales et idéologiques d’un Empire en crise.

Lors des célébrations du tricentenaire de la dynastie des Romanov, le , Raspoutine est expulsé de la cathédrale Notre-Dame-de-Kazan par Mikhaïl Rodzianko, président de la Douma, après s’être installé à proximité des sièges réservés aux députés. Il faut toutefois attendre la fin de l’année 1913 pour qu’il soit officiellement éloigné de la capitale et renvoyé dans son village natal. Rasputin défend l'Imiaslavie, pratiquée sur le mont Athos[17].

Tentative d’assassinat

Raspoutine à l’hôpital de Tioumen, après la tentative d’assassinat.
Gorokhovaya 64 à Saint-Pétersbourg, où Raspoutine vécut jusqu'à la fin de sa vie.

Dans l’après-midi du , Raspoutine quitte la maison familiale de Pokrovskoïe. Peu après, il est abordé dans la rue par une femme, Khionia Gousseva, qui sort soudainement un poignard et le frappe à l’abdomen, juste au-dessus du nombril.

Les documents de l’instruction judiciaire établissent que Gousseva provenait d’un milieu urbain de la petite bourgeoisie et qu’elle avait agi par conviction religieuse, sous l’influence des prédications d’Iliodor, adversaire déclaré de Raspoutine[18].

Grièvement blessé, Raspoutine parvient à regagner son domicile, où un médecin d’un village voisin lui prodigue les premiers soins. Le lendemain, le chirurgien Alexandr Vladimirov, venu de Tioumen, constate que le mésentère a été atteint. Quelques jours plus tard, Raspoutine est transporté par bateau à vapeur à Tioumen, accompagné de son épouse et de sa fille. L’empereur y dépêche son médecin personnel, Roman Vreden. Une laparotomie est pratiquée, suivie de plus de six semaines d’hospitalisation[19].

Durant son séjour à l’hôpital, Raspoutine adresse de nombreux télégrammes au tsar Nicolas II, l’exhortant à ne pas engager la Russie dans un conflit armé au moment de la crise de juillet[20]. Il quitte l’hôpital le et regagne Pétrograd à la mi-septembre.

Selon le témoignage ultérieur de sa fille Maria Raspoutine, il demeura convaincu que l’attentat avait été inspiré, voire commandité, par Iliodor. Elle ajoute que son père ne se remit jamais complètement de ses blessures et que son comportement s’en trouva durablement affecté, notamment par une reprise de la consommation d’alcool après une longue période d’abstinence.

Bien qu'Iliodor ait été impliqué dans des activités terroristes[21], les autorités n'ont pas réussi à le tenir directement responsable. Il a quitté la Russie peu après l'attentat et s'est enfui à Oslo, en Norvège. Le , les efforts visant à le retrouver ou à le poursuivre ont été officiellement abandonnés[22].

Grande Guerre

Raspoutine, en compagnie de Lili Dehn à droite et de sa fille Maria Raspoutine, photo par Karl Bulla.

Crise politique et délégitimation du pouvoir (1915–1916)

À partir de 1915, les revers militaires, les difficultés d’approvisionnement et l’aggravation de la crise sociale accentuèrent la contestation du régime. En août de la même année, l'empereur annonça sa décision de reprendre personnellement le commandement suprême de l’armée, jusque-là exercé par Nicolas Nikolaïevitch[n 2]. Cette décision, prise contre l’avis de plusieurs ministres, contribua à renforcer l’instabilité gouvernementale et à isoler davantage la famille impériale[1].

Dans ce climat de défiance, le Palais de Tauride où se réunissait la Douma, devint un foyer central de l’opposition. En août 1915, Pavel Milioukov, chef du Parti constitutionnel démocratique, joua un rôle déterminant dans la formation du Bloc progressiste, qui regroupait une large partie des forces parlementaires réformatrices. Ce bloc visait à obtenir un gouvernement responsable devant la Douma et à limiter l’influence attribuée à l’impératrice et à son entourage[1].

Pavel Milioukov, figure centrale de l’opposition libérale.

Le , Milioukov prononça à la Douma un discours resté célèbre, souvent désigné sous le titre « Stupidité ou trahison ? ». Il y dénonça violemment l’action du gouvernement de Boris Stürmer et évoqua l’existence de « forces obscures » à l’œuvre au sommet de l’État. Sans nommer explicitement Raspoutine, ce discours contribua néanmoins à renforcer son association symbolique avec la crise politique du régime[1].

Parallèlement, la diffusion de rumeurs et de caricatures insinuant une relation intime entre Raspoutine et l’impératrice alimenta un climat de scandale et d’hostilité. Les historiens soulignent aujourd’hui le caractère largement fantasmé et instrumentalisé de ces représentations, qui participèrent à la personnalisation de la crise autour de Raspoutine, devenu un bouc émissaire commode dans un contexte de désagrégation du pouvoir impérial[1].

Radicalisation et passage au complot (1916)

À partir de la fin de 1915, et plus encore au cours de l’année 1916, la situation intérieure de l’Empire se dégrada rapidement. La surveillance de Raspoutine par l’Okhrana fut renforcée, tandis que, dans certains milieux administratifs et politiques, se développèrent des projets visant à l’éloigner de la cour, voire à le neutraliser[6].

Dans ce climat de suspicion croissante, le ministre de l’Intérieur Alexis Khvostov alla jusqu’à accuser publiquement Raspoutine d’être un agent allemand et de favoriser l’idée d’une paix séparée. Ces accusations, dépourvues de fondement factuel, s’inscrivaient dans une campagne plus large de discrédit visant l’entourage impérial et, au-delà, le régime lui-même[6].

Anna Vyroubova, dame d’honneur de l’impératrice Alexandra.

Parallèlement, dans sa vie quotidienne à Pétrograd, Raspoutine entretenait un contact étroit avec Anna Vyroubova, qui l’appelait chaque matin vers dix heures avant qu’il ne reçoive ses visiteurs[23]. Cette proximité contribua à nourrir l’impression, largement répandue mais souvent exagérée, d’une influence constante et directe sur la cour impériale.

Le maintien en fonctions du ministre de l’Intérieur Alexandre Protopopov, largement perçu par de nombreux contemporains comme bénéficiant du soutien de l’impératrice et de l’entourage de Raspoutine, cristallisa les tensions politiques de la fin du régime. Sa personne en vint à incarner, aux yeux de ses adversaires, les dysfonctionnements de l’autocratie impériale[24].

Le prince Félix Ioussoupov en 1914.

Dans le même temps, l’instabilité ministérielle atteignit un niveau critique. Entre septembre 1915 et la révolution de Février (1917), la Russie connut successivement quatre présidents du Conseil, cinq ministres de l’Intérieur, trois ministres des Affaires étrangères, trois ministres de la Guerre, deux ministres des Transports et quatre ministres de l’Agriculture. Ce phénomène, qualifié par les contemporains de « saut de grenouille ministériel », contribua à désorganiser durablement l’action gouvernementale, aucun responsable ne demeurant assez longtemps en fonctions pour maîtriser pleinement son portefeuille[6].

Le , le député ultranationaliste Vladimir Pourichkevitch dénonça publiquement à la Douma les « forces obscures » qu’il tenait pour responsables du chaos gouvernemental, désignant explicitement Raspoutine comme une menace pour l’État.

Le , Raspoutine eut sa dernière entrevue avec l’impératrice Alexandra. Quelques jours plus tard, alors que la Douma était ajournée pour les fêtes, le climat à Pétrograd était particulièrement tendu. Malgré plusieurs avertissements, Raspoutine accepta une invitation tardive du prince Félix Ioussoupov, prélude aux événements qui allaient conduire à son assassinat. Dans ce contexte de crise politique aiguë, son élimination apparut à certains milieux comme une issue possible.

Assassinat

Quai de la Moïka. Le palais Youssopov est le dernier bâtiment, tout à gauche.
Photographie d’une partie du sous-sol du palais Ioussoupov, où Grigori Raspoutine fut assassiné le 30 décembre 1916.
Église de Tchesmé ou son corps était exposé avant l'inhumation.
Photographie du corps de Raspoutine. Sur son front, on voit la trace d'une balle tirée à bout portant.

Préparatifs et déroulement des faits

Au cours de la nuit du au ( selon le calendrier grégorien), Grigori Raspoutine fut attiré au palais Ioussoupov de la Moïka sous un faux prétexte. Félix Ioussoupov lui laissa croire que son épouse, la princesse Irina, était revenue de Crimée et accepterait de le rencontrer, alors qu’elle se trouvait en réalité au palais Ioussoupov de Koreïz.

Après minuit, Raspoutine fut conduit dans une pièce aménagée du sous-sol, tandis que les autres conjurés — notamment Vladimir Pourichkevitch et le grand-duc Dimitri Pavlovitch — demeuraient à l’étage. Selon les récits ultérieurs des participants, du Madeira et des petits fours auraient été servis. Ces éléments, issus exclusivement de témoignages a posteriori, ne furent pas confirmés par les constatations médico-légales. Selon l’analyse de Margarita Nelipa, seule la présence d’alcool fut relevée lors de l’autopsie[25] [26].

Peu après, Ioussoupov fit feu à bout portant sur Raspoutine, qui s’effondra sans perdre immédiatement connaissance. Reprenant ses esprits, il tenta de s’enfuir par une porte de service du sous-sol donnant sur un terrain adjacent au palais. Alerté par le bruit, Pourichkevitch tira à plusieurs reprises, atteignant Raspoutine avant qu’il ne parvienne à quitter l’enceinte du palais. Selon certaines analyses, l’une des blessures par balle pourrait avoir été causée par une arme de calibre 7,65 mm Browning, sans qu’il soit possible d’en attribuer l’usage avec certitude[27]. Des coups de feu furent entendus par deux agents de police aux alentours de 2 h 30 du matin, ce qui confirme la brièveté de la séquence des événements[28].

Selon le rapport médico-légal établi par le professeur Dmitri Kosorotov, Raspoutine présentait trois blessures par arme à feu : une première dans la partie inférieure de la poitrine, traversant l’estomac et le foie, une seconde dans la région lombaire droite, et une troisième au front[29]. Les deux premières blessures, infligées à très courte distance, provoquèrent une hémorragie interne massive. La blessure au front, également tirée à bout portant, fut infligée alors que Raspoutine se trouvait déjà dans un état critique avancé[30].

Le corps fut ensuite ramené à l’intérieur et transporté en voiture jusqu’à l’île Krestovski. Vers cinq ou six heures du matin, Raspoutine fut jeté depuis un pont dans un trou pratiqué dans la glace recouvrant la Petite Nevka[31] [32]. Dans le courant de la journée, une galoche en caoutchouc appartenant à Raspoutine fut retrouvée et des traces de sang relevées sur le garde-corps du pont Petrovsky. Le corps fut finalement repêché le lendemain matin par des plongeurs, non loin de la rive[31].

L’autopsie pratiquée par le médecin légiste Dmitri Kosorotov établit que la cause immédiate du décès était une blessure par arme à feu portée à bout touchant au front. Deux projectiles avaient traversé le corps et aucune balle ne fut retrouvée dans les tissus, ce qui ne permit pas de déterminer avec certitude le nombre exact de tireurs ni d’établir si une seule arme avait été utilisée[33]. La plaie observée dans le dos, parfois interprétée comme une blessure infligée lors de l’assassinat, est aujourd’hui considérée comme postérieure aux tirs mortels et sans lien direct avec la scène du meurtre dans le sous-sol[34].

L’autopsie ne révéla ni présence d’eau dans les poumons, ni trace d’aliments dans l’estomac, ce qui contredit les récits ultérieurs évoquant une tentative d’empoisonnement ou une noyade[35]. Les médecins conclurent que la mort résultait d’une hémorragie massive consécutive aux blessures par balle[36].

Raspoutine fut inhumé le à Tsarskoïe Selo, après la réalisation de l’autopsie, en présence d’un cercle restreint comprenant le couple impérial et leurs filles[37]. Le père d’Irina ainsi que le père de Dmitri demandèrent à Nicolas II de mettre un terme à l’enquête. La mère du tsar, l’impératrice douairière Maria Fedorovna, intervint également en ce sens. Sans interrogatoire ni procès, l’empereur décida peu après de reléguer le grand-duc Dimitri Pavlovitch et Félix Ioussoupov, mettant fin à toute procédure judiciaire[38].

Cette reconstitution, fondée principalement sur les rapports de police et le dossier médico-légal, s’écarte à plusieurs égards du récit élaboré ultérieurement par les conjurés eux-mêmes et repris par une partie de l’historiographie.

Hypothèse d’une implication britannique

Selon Sir Samuel Hoare, alors responsable du renseignement britannique en Russie, aucune implication des services secrets britanniques dans l’assassinat de Raspoutine ne peut être établie : « Si le MI6 avait joué un rôle dans la mort de Raspoutine, j’aurais dû en trouver la moindre trace »[39]. Les archives du service de renseignement britannique ne contiennent en effet aucun document reliant Oswald Rayner, Hoare ou un autre agent ou diplomate britannique au meurtre[40]. Rayner, ami proche de Félix Ioussoupov depuis leurs études à Oxford, participa ultérieurement à la traduction anglaise des mémoires de ce dernier consacrés à l’assassinat de Raspoutine.

Réactions et suites immédiates

Dmitri Pavlovich.
Vladimir Purishkevich.

L’assassinat de Grigori Raspoutine s’inscrit dans le contexte de la profonde crise politique que traversait le régime impérial russe dans ses derniers mois, peu avant le déclenchement de la Révolution de Février 1917. Après l’assassinat de Raspoutine, l'empereur choisit de ne pas engager de poursuites judiciaires contre les principaux responsables. Sans interrogatoire ni procès, le grand-duc Dimitri Pavlovitch et le prince Félix Ioussoupov furent relégués par décision impériale. Cette mesure visait à empêcher que l’affaire ne soit examinée par une juridiction ordinaire et à en limiter les conséquences politiques. Elle suscita toutefois des réactions contrastées au sein de la famille impériale et des milieux politiques, révélant la profondeur de la crise que traversait l’autocratie à la fin de l’année 1916.

Après la Révolution de Février de 1917 et l’abdication de Nicolas II le 2 mars (15 mars selon le calendrier grégorien), les nouvelles autorités décidèrent, environ une semaine plus tard, de faire disparaître la sépulture de Raspoutine afin d’éviter qu’elle ne devienne un lieu de rassemblement symbolique. Le corps fut placé dans une caisse en bois, conduit de nuit aux anciennes écuries impériales de Pétrograd, puis chargé le lendemain sur un camion et évacué hors de la ville en direction du district de Vyborg[41].

Chaufferie de l’université polytechnique d’État de Saint-Pétersbourg, où Kalmykov et Nelipa supposent que Raspoutine a été incinéré[42].

Les auteurs ne s’accordent pas sur le déroulement précis des événements dans la nuit du 10 au 11 mars 1917, après le départ du convoi vers le nord en direction de Vyborg. Selon certaines versions, le véhicule aurait été immobilisé par une panne ou par les conditions météorologiques, conduisant à une crémation improvisée du corps dans un champ voisin [43] [44]. D’autres historiens, dont Kalmykov et Nelipa, estiment plus vraisemblable que le corps, avec son cercueil, ait été incinéré entre trois et sept heures du matin dans les chaudières du bâtiment technique de chauffage de l’Université polytechnique de Saint-Pétersbourg Pierre-le-Grand, sans laisser de traces matérielles identifiables [45] [46]. Cette hypothèse est aujourd’hui la plus communément retenue par la recherche. Elle s’écarte sensiblement des récits diffusés après les faits par certains participants, notamment Félix Ioussoupov et Vladimir Pourichkevitch, dont les mémoires ont popularisé une version dramatique de l’assassinat — avec l’usage supposé de poison et l’image d’un Raspoutine presque insensible aux coups. Le rapport d’autopsie conclut toutefois que la mort résulta des blessures par balles et d’une hémorragie massive, sans trace de poison dans l’organisme.

Synthèse historiographique

L'impératrice Alexandra Feodorovna, le tsarévitch Alexei Nikolayevich et l'empereur Nicolas II à Tsarskoïe Selo.

Les recherches historiques récentes tendent à distinguer entre l’absence d’un pouvoir institutionnel formel exercé par Raspoutine et l’existence d’une influence informelle, liée à son accès privilégié au couple impérial, notamment dans le domaine des nominations et des arbitrages personnels. S’il bénéficia d’un accès privilégié au couple impérial, principalement en raison de la conviction de l’impératrice Alexandra qu’il pouvait soulager les souffrances du tsarévitch Alexis.

Les accusations d’espionnage, de collusion avec l’Allemagne ou de corruption systématique ne sont étayées par aucune preuve archivistique concluante et relèvent en grande partie de rumeurs contemporaines, amplifiées par la crise politique, les rivalités au sommet de l’État et la presse hostile au régime.

La figure de Raspoutine a ainsi servi de catalyseur symbolique aux tensions sociales et politiques de la Russie de la fin de l’Empire : pour ses adversaires, il incarnait la décadence de l’autocratie, tandis que pour ses défenseurs, il fut avant tout un bouc émissaire commode, dont l’image fut déformée par la propagande et les polémiques de l’époque.

Culture, légende et postérité

Portrait de Raspoutine fait le 13 décembre 1916 par Anna Theodora Krarup.

Dès 1917, l’image de Raspoutine fut largement exploitée par la propagande révolutionnaire afin de symboliser la déchéance morale de l’Ancien Régime et de discréditer la monarchie déchue. Cette représentation, nourrie par les polémiques de la période de guerre, fut reprise et amplifiée par la presse et la littérature pamphlétaire, puis, à partir des années 1920, par le cinéma et les médias de masse, contribuant à fixer durablement une image sensationnelle du personnage.

Des journalistes et responsables politiques hostiles à la monarchie propagèrent notamment la rumeur selon laquelle Raspoutine aurait entretenu une relation intime avec l’impératrice Alexandra. Les historiens soulignent toutefois que ces récits reposent principalement sur des témoignages indirects, des exagérations et des constructions polémiques, plutôt que sur des éléments établis par les sources contemporaines.

Certains observateurs occidentaux contemporains proposèrent néanmoins une lecture sensiblement différente. Le journaliste britannique Gerard Shelley (en), qui séjourna en Russie pendant la guerre et connut personnellement Raspoutine, prit publiquement sa défense. Il le décrivit comme une figure ascétique et prophétique, évoquant un personnage de l’Ancien Testament ou une figure médiévale, et souligna qu’en dépit de ses origines paysannes, il possédait des opinions arrêtées sur de nombreux sujets. Shelley estimait qu’une part importante des récits le présentant comme grossier, ivrogne ou moralement corrompu relevait d’exagérations nourries par les préjugés sociaux de l’élite russe à l’égard du monde paysan[47].

Au fil du temps, Raspoutine fut progressivement transformé en figure mythique, souvent présentée comme l’incarnation à elle seule de la corruption, de l’obscurantisme ou de la décadence du régime impérial. Cette personnalisation excessive a parfois servi à occulter les responsabilités structurelles et politiques plus larges dans l’effondrement de l’Empire russe.

La figure de Raspoutine a par ailleurs inspiré de nombreuses œuvres de la culture populaire contemporaine. La chanson disco Rasputin (1978) du groupe Boney M, popularisa à grande échelle une version largement mythifiée de son personnage[48]. En 2011, la réalisatrice Josée Dayan réalisa une coproduction franco-russe pour la télévision intitulée Raspoutine, avec Gérard Depardieu dans le rôle-titre, illustrant la persistance de l’intérêt porté à Raspoutine dans les productions audiovisuelles européennes.

Références

Bibliographie

Audiovisuel

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