Signature scientifique

From Wikipedia, the free encyclopedia

La signature scientifique est le dispositif textuel par lequel un ou plusieurs chercheurs s'attribuent la paternité d'une publication scientifique (article de revue, ouvrage, communication). Cette attribution confère le statut d'auteur ou coauteur aux personnes ayant participé de manière substantielle à la publication parmi les différents phases de la recherche (conception, collecte de données, rédaction, etc.).

Approche sociologique

La signature scientifique remplit une double fonction : une fonction de crédit, c'est-à-dire la fait d'attribuer le statut d'auteur ou coauteur à chaque personne ayant apporté une contribution substantielle ; et une fonction de responsabilité, c'est-à-dire la situation de devoir avoir à rendre des comptes sur le contenu produit[1]. Comme le formule le sociologue David Pontille : « Pouvoir signer repose sur une opération préalable de sélection entre des actes « décisifs » et des opérations « marginales » »[2]. De plus, du fait de l'asymétrie entre cosignataires, le fait de signer un article scientifique ne confère pas toujours un véritable statut d'auteur (authorship) à tous les signataires[3]. De plus, « l’apposition du nom propre sur un texte implique moralement le signataire. Attachée à l’énoncé, la personne est tenue responsable de ce qui est écrit et s’engage à en respecter les tenants et les aboutissants. Dans cette perspective, signer c’est honorer des conventions, garantir une mise en ordre des choses tout en s’exposant à une sanction dans le cas contraire »[2].

Pour les sociologues des sciences Michel Dubois et Catherine Guaspare, « l'accumulation de crédit est fréquemment synonyme de prestige, de visibilité, voir de légitimité »[4]. Cette dimension immatérielle du crédit conféré par la signature scientifique est potentiellement convertible en ressources, postes ou promotions[4]. Le sociologue Pierre Bourdieu analyse la science comme une « lutte compétitive pour l'accumulation de crédit scientifique », considéré comme une forme de capital[5]. Dans cette perspective, selon le sociologue David Pontille « les chercheurs seraient davantage soucieux de signer des publications et d’acquérir du prestige que de produire des connaissances transmissibles. L’intérêt personnel à court terme l’emporterait sur une visée plus générale consistant à honorer un principe supérieur comme le bien commun »[2].

Face à l'inflation des signatures collectives, qui peuvent compter plusieurs dizaines, centaines ou milliers de signataires[6], la signature scientifique révèle des « tensions générées entre l’entreprise collective de connaissance et l’évaluation des performances individuelles »[6] : « L’écart est en effet manifeste entre la valorisation exclusive de l’éminence singulière d’un individu et celle qui célèbre l’attachement moral à un collectif »[7].

Critères d'attribution et intégrité scientifique

Comme l'indiquent les sociologues des sciences Michel Dubois et Catherine Guaspare, « l'attribution du statut d'auteur en science est une pratique associée à des référentiels internationaux »[8] tels que ceux de l'International Committee of Medical Journal Editors[a] (ICMJE) ou la Contributor Roles Taxonomy[b] (CRediT)[c]. Cependant, plusieurs études ont montré l'omniprésence de conduites problématiques, notamment : « ne pas accorder à une personne un statut d'auteur malgré une contribution substantielle de sa part »[d], ou à l'inverse le fait d'« attribuer à une personne un statut d'auteur sans contribution substantielle de sa part »[e],[9].

La taxinomie standardisée CRediT propose quatorze type de contribution afin de détailler les rôles respectifs de chaque signataire[10]. D'après le sociologue David Pontille, cette « procédure contributorship vise donc à réhabiliter la responsabilité épistémique et morale de chaque contributeur, en le transformant en sujet juridique capable d’assumer publiquement ses actes »[6].

Ordre des signataires

Dans les travaux collectifs, l'ordre d'apparition des noms dans la signature correspond à des conventions qui varient selon les disciplines. En effet, comme l'indiquent les sociologues des sciences Michel Dubois et Catherine Guaspare, « l'ordre des signatures est important pour mesurer le crédit accordé aux uns et au autres [...], le premier auteur est fréquemment la personne qui joue un rôle majeur dans la conception de l'étude, la collecte des données ou la rédaction principale de l'article »[11]. Il existe d'autres conventions de l'ordre d'apparition des signataires, comme « l’ordre alphabétique, censé mettre les participants sur un plan d’égalité » ou « l’importance de la dernière place pour signaler le statut institutionnel de la personne responsable »[3].

Par exemple, en sciences biomédicales, l'ordre des signataires suit ce modèle : premières places pour celles et ceux qui réalisent la majorité du travail ; dernière place pour la ou le responsable d’équipe ou du laboratoire ; les positions entre ces deux bornes pour les autres contributions indispensables, mais de moindres importances[12].

La première place est valorisée, notamment par l’effacement des coauteurs qu’induit la formule « et al. »[f], car elle peut jouer un rôle dans la carrière universitaire[10]. Plus largement, les indicateurs de performance (tel que le H-index), le nombre de citations reçues, cette visibilité fondée sur un critère quantitatif se fait l’écho de la qualité des travaux[10].

La position de premier auteur est stratégique pour la carrière universitaire, d'autant que l'usage de la mention « et al. » tend à invisibiliser les autres collaborateurs[10]. Plus globalement, l'évaluation scientifique repose désormais sur une assimilation de la qualité à la visibilité quantitative, mesurée par des indicateurs de performance comme le nombre de citations (via l'H-index)[10].

La signature scientifique comme indicateur scientométrique

Selon le sociologue David Pontille, la signature scientifique, initialement dispositif d’authentification, a été « progressivement érigée en instrument d’évaluation » des chercheurs[13],[14]. Elle constitue un éléments des analyses scientométriques ou bibliométriques[15].

La classification par auteurs et domaines proposée par Eugene Garfield dans les années 1960 a transformé l'évaluation scientifique[16]. Les indicateurs produits par l'Institute for Scientific Information[g] ne se contentent plus de mesurer la production : ils sont devenus des critères directeurs qui modèlent l'action des chercheurs[16]. En ce sens, selon le sociologue David Pontille, « le régime de l’attribution n’est plus uniquement symbolique, il devient marchand »[17].

Outil d'évaluation individuelle, la signature scientifique cristallise les enjeux de reconnaissance et de paternité[18],[14],[19]. La recherche de ce crédit personnel transparaît dans les querelles de priorité, où « l'enjeu consiste à déterminer qui, de plusieurs savants prétendant à une découverte donnée, doit en être crédité »[20]. Corollaire de ce système : rares sont les tentatives de reproduction des résultats, jugées peu méritoires[20]. Il subsiste ainsi une tension : alors que le savoir est censé être un bien commun, la communauté scientifique valorise l'individu en liant son nom à la découverte[21], comme l'illustre l'exemple du boson de Higgs, attribué à un seul homme en dépit d'une recherche collective.

Notes et références

Bibliographie

Liens externes

Related Articles

Wikiwand AI