Traductologie

science de l'interprétation et de la traduction From Wikipedia, the free encyclopedia

La traductologie, en tant que science, étudie les processus linguistiques, culturels et cognitifs inhérents à toute reproduction orale, écrite ou gestuelle entre deux ou plusieurs langues. Lorsque ce travail porte sur des textes, on parle de « traduction », tandis qu'à l'oral on parle d'« interprétation ».

Dans un sens élargi, toute étude portant sur la traduction ou l'interprétation relève de la traductologie, même si ces reproductions peuvent également avoir lieu entre différents supports ou genres littéraires et artistiques. On parlera alors d'« adaptation » ou de « transcréation », par exemple.

Étymologie et historique de la discipline

La « traductologie » prend forme en tant que discipline entre la fin des années 1950[1] et le début des années 1970. En 1972, James S. Holmes publie son article pionnier, « The Name and Nature of Translation Studies »[2], qui signale l'intérêt des chercheurs pour la formation d'une discipline et de départements universitaires à part de la linguistique et de la littérature comparée, par exemple. L'institutionnalisation de la traductologie s'est poursuivie avec la formation de programmes d'études aux cycles supérieurs, la création d'associations traductologiques régionales ou nationales et la mise en place de revues universitaires internationales[3].

Le mot « traductologie » est composé de traductio la traduction » en latin de la Renaissance) et du grec ancien logos (l'« étude » ou la « science »). « Science de la traduction » est l'équivalent communément admis de l'anglais « translation studies ». La traductologie a reçu plusieurs appellations éphémères : « sciences de la traduction », « translatologie », etc. En 1973, Brian Harris de l'Université de Montréal en donne une définition simple : il s'agit pour lui de toute analyse linguistique du phénomène de la traduction[4], mais ce n’est pas Harris ni Jean-René Ladmiral qui auraient forgé le terme de traductologie[5],[4]. Harris le reconnait lui-même dans son article « What I Really Meant by "Translatology" ». Selon Harris, le terme « traductologie » aurait été inventé en 1973 par René Goffin, professeur de l'ISTI (Institut Supérieur des Traducteurs et Interprètes)[6],[4].

Concepts clés

Le sens

Généralement compris comme le message transmis par un texte ou par un énoncé, dans le sens sémiotique[7]. Le « sens » en traductologie est souvent mis en contraste avec la traduction du sens de mots individuels, c'est-à-dire de la « lettre » – analogie utilisée dans le titre de l'un des ouvrages les plus connus d'Antoine Berman, La traduction et la lettre ou L'auberge du lointain (1999).

L'équivalence

Le concept d'équivalence en traduction est fondamental[8], faisant part intégrante de la théorie de l'équivalence « fonctionnelle » ou « formelle » Eugene Nida et de la Skopostheorie de Katharina Reiss et Hans Josef Vermeer. Selon Nida, l'équivalence fonctionnelle vise à reproduire le même effet chez le lectorat de la traduction que chez le lectorat de l'œuvre originale[9], alors que la théorie du skopos vise à reproduire (voire modifier) la fonction du texte pour le public de la traduction[10].

La fidélité

Tel que défendue par Walter Benjamin par exemple[11], « la fidélité » suppose que la traduction n'a pas à s'adapter à la réception d'un lectorat, mais devrait correspondre au texte original à tous les niveaux (au prix de libertés prises avec les signifiés du texte destinataire) – signifiant, rythme, valeur[3]. Ce concept a cependant beaucoup été nuancé dans divers travaux du ledit tournant culturel de la traductologie, et il a aujourd'hui une connotation négative dans la critique de traduction[12].

Corpus et les unités de traduction

Les « corpus » et les « unités » de traduction sont des concepts qui ressortent principalement du domaine des technologies de la traduction, même s'ils sont aussi utilisés en recherche traductologique plus généralement[13]. Un corpus en traduction est un ensemble de textes originaux et/ou traduits qui servent, par exemple, à la recherche en cours de traduction et à la réutilisation de passages déjà traduits. Un corpus peut être monolingue, bilingue ou multilingue, et les textes qui s'y trouvent peuvent être des traductions des autres (corpus parallèle) ou des textes sur un même thème ou sujet (corpus comparable)[14]. Les « mémoires de traduction » – des ensembles d'anciennes traductions que l'on peut réutiliser en cours de traduction assistée par ordinateur – sont un exemple typique d'un corpus en traductologie[15].

Les « unités de traduction » guident le découpage d'un texte à traduire en segments significatifs : les mots, comme dans les dictionnaires bilingues[16] ; les phrases, comme dans les outils d'alignement[15] ou les environnements de traduction[17] ; les termes, comme dans les glossaires ou dictionnaires terminologiques[16] ; ou les plus petits unités significatives pour le traducteur[18].

Les universaux

Le concept de l'« universel » en traductologie a plusieurs sens. Comme l'indique Andrew Chesterman, il peut faire référence aux caractéristiques textuelles partagées par tous les textes traduits[19] ou à la traduction standardisée de certains mots, termes et expressions[20]. L'existence et l'utilité d'un tel concept est toutefois remis en question par certains traductologues du tournant post-colonialiste, qui critiquent le penchant universaliste des théories traductives occidentales : « It is [...] argued that current Eurocentric views cannot account adequately for some translation practices in non-Western cultures »[20].

Les normes traductives

La notion de « normes » traductives a été popularisée en traductologie par Gideon Toury dans ses travaux sur les Descriptive Translation Studies (études descriptives de la traduction)[21]. La notion est depuis utilisé par bon nombre de traductologues[22] et élargie pour comprendre non seulement les choix d'un traducteur individuel mais aussi son contexte historique et social : « Viewed in a broader cultural and historical context, translation norms in their totality can be said to inform the translation poetics of particular periods and cultures »[23].

Approches prescriptives et descriptives

Traduction générale et littéraire

Sous-domaines et théories de la traductologie

Histoire de la traduction

L'histoire de la traduction a fait l'objet de nombreuses études. Au gré des multiples études spécifiques et générales sur l'histoire de la traduction, celle-ci est devenu un genre à part entière au sein de la traductologie, avec ses propres courants et méthodes[24],[25]. Les études s'intéressent ainsi tantôt à l'histoire de la traduction du point de vue de la pratique, tantôt à l'évolution de la réflexion théorique, ou encore étudient la vie et l’œuvre des traducteurs ou les traités et préfaces qui précèdent les traductions afin de décrire une certaine évolution historique[24]. Enfin, certains chercheurs choisissent de relier l'histoire de la traduction à son contexte sociopolitique, quand d'autres la décrivent, par opposition, comme une activité universelle pratiquée dans toutes les langues et dans toutes les cultures[24].

Sociologie de la traduction

Les études sociologiques en traductologie s'intéressent surtout au travail des traducteurs : les conditions professionnelles, culturelles, personnelles, économiques et politiques qui influencent les traductions qu'ils produisent[26]. Les chercheurs en sociologie de la traduction font appel aux travaux de sociologues tels Pierre Bourdieu, Bernard Lahire, et Bruno Latour et de traductologues tels Itamar Even-Zohar, Gideon Toury et Jean-Marc Gouanvic. L'arrimage entre la sociologie de la traduction et la traductologie vise à comprendre « les relations qui existent entre les conditions de production externes et les stratégies de traduction adoptées à l'intérieur du texte »[26].

Post-colonialisme et traduction

Les études postcoloniales en traductologie s'intéressent aux rapports de pouvoirs entre les langues et les états coloniaux et leurs colonies[27]. Par exemple, ces études interrogent l'utilisation des langues coloniales comme l'anglais, le français et l'espagnol dans les régions du monde colonisées comme l'Amérique du Nord[28] et du Sud[29], le Moyen-Orient[30] et l'Afrique[31]. Parmi les principaux chercheurs qui se sont prononcé sur ces questions, on compte Homi Bhabha, Gayatri Chakravorty Spivak et Mona Baker.

Études de genre et traduction

En traductologie, les études de genre se penchent sur le genre et l’identité des traducteurs, la nature genrée des textes et des langues en présence et les stratégies utilisées.

Historiquement, les approches féministes à la traductologie ont été les premières à utiliser le genre et l’identité comme angle d’analyse. Par exemple, des pionnières comme Luise von Flotow[32], Sherry Simon, Barbara Godard and Suzanne de Lotbinière-Harwood ont utilisé la traduction comme un outil politique ; que ce soit par la traduction de textes féministes, par la retraduction de textes traduits par des hommes, ou encore par la traduction féministe de textes masochistes, elles ont contribué à jeter un nouveau regard sur la place du genre en traduction[réf. nécessaire].

Plus récemment, des chercheurs comme Harvey Keith, Brian James Baer, Klaus Kaindl, B.J. Epstein and Robert Gillet ont mobilisé les acquis des queer studies pour développer de nouveaux modèles d’analyse et appliquer la notion de queer à la traduction.

Éthique et traduction

L'éthique en traduction touche à toutes formes de traduction et de la profession traductive : les responsabilités morales d'un traducteur littéraire face à son public ou son auteur[33], les codes de déontologie des ordres professionnels[34], de l'idéologie politique ou religieuse en traduction[35], etc. Le traductologue Antoine Berman est particulièrement reconnu pour ses contributions sur la « traduction éthique », qu'il estime être un travail de traduction qui évite l'ethnocentrisme et fait preuve d'ouverture envers la culture traduite[36]. Lawrence Venuti, pour sa part, souligne principalement les conditions économiques et culturelles des traducteurs : ses ouvrages soulignent le rôle du capitalisme et du droit d'auteur dans l'invisibilisation de traduction dans le monde anglophone[37].

Critique des traductions

La critique des traductions est un sous-domaine de la traductologie qui s'intéresse à l'évaluation et à la valorisation de la traduction, que ce soit de manière prescriptive ou descriptive. Les approches prescriptives en critique de traduction sont souvent tirées de la pédagogie de traduction, c'est-à-dire qu'elles visent à évaluer le travail d'un traducteur en formation[38]. Les approches descriptives s'intéressent plutôt aux idées préconçues et aux jugements de valeur relatifs aux traductions générales ou littéraires[39]. Depuis le développement de la traduction automatique et de l'intelligence artificielle générative, la « translation quality assessment » s'intéresse aussi à la qualité des traductions produites par ces technologies[40],[41].

Interprétation

Les études d'interprétation sont un sous-domaine de la traductologie et un domaine d'études à part entière. L'interprétation en tant qu'activité a longtemps été considérée comme une forme spécialisée de traduction, avant que les études d'interprétation scientifiquement fondées ne s'émancipent progressivement des études de traduction dans la seconde moitié du 20e siècle après la Seconde guerre mondiale[42]. Les études sur l'interprétation ont développé plusieurs approches et connu plusieurs changements de paradigme[43], ce qui a conduit à l'essor le plus récent des études sociologiques sur les interprètes et leurs conditions de travail.

Théorie interprétative

La théorie interprétative, ou « École de Paris » compte aujourd'hui de nombreux promoteurs, en particulier dans le monde francophone. Elle a été développée au sein de l'ESIT à Paris, essentiellement grâce à Danica Seleskovitch et Marianne Lederer[44]. Seleskovitch s'est inspirée de son expérience en tant qu'interprète de conférence pour mettre au point un modèle de traduction en trois temps : interprétation, déverbalisation, réexpression[44]. La question de la « perception » est ici prépondérante : perception de l'outil linguistique (interne) puis de la réalité (externe). Le processus de traduction passe donc ici par une étape intermédiaire, celle de la déverbalisation[44]. C'est un processus dynamique de compréhension puis de réexpression des idées[45]. Jean Delisle a par la suite fait évoluer l'idée de la théorie interprétative en ayant recours à l'analyse du discours et à la linguistique textuelle[45].

Traduction bénévole et non professionnelle

Traduction audiovisuelle

Localisation

Les technologies de traduction

Post-édition et intelligence artificielle

Pédagogie et formation de traducteurs

Champs d'application de la traductologie

La traductologie et le droit

Le droit est écrit de manière très différente selon les époques et les pays[5]. À travers l'histoire, les juristes ont toujours été confrontés aux difficultés liées à la diversité linguistique du monde[46]. Les traducteurs juridiques ont dû, par exemple, transposer le droit romain, écrit en latin, dans de nombreuses autres langues afin de permettre sa diffusion et sa compréhension. Parfois, ils ont également dû traduire un droit coutumier formulé oralement dans une langue locale vers un droit écrit dans une autre langue.

Notes et références

Articles connexes

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