Études des femmes
champ d'études interdisciplinaire
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Les études des femmes (en anglais : women's studies) forment un champ d'études interdisciplinaire qui explore la politique, la société, les médias et l'histoire depuis des perspectives féminines et/ou féministes.
Ses méthodologies populaires incluent l'analyse de discours intersubjectifs, l'intersectionnalité, le multiculturalisme, le féminisme transnational, l'auto-ethnographie et les pratiques en matière de lectures liées à la théorie critique, au post-structuralisme et à la théorie queer.
Ce domaine scientifique comprend des recherches et des critiques des normes sociétales de genre, de race, de classe, de sexualité ainsi que de diverses inégalités sociales.
Il est étroitement relié au champ plus large des études de genre.
Histoire
Les études des femmes ont commencé à être étudiées en tant que discipline académique dans les universités américaines à la fin des années 1960[1].
Publications scientifiques
Bibliographie
- Marilyn Boxer, « « Women’s Studies » aux Etats-Unis : trente ans de succès et de contestation », Clio. Histoire‚ femmes et sociétés, 13 | 2001, Online since 14 November 2006, connection on 14 January 2021, lire en ligne
- Françoise Picq, « Les études féministes en France: une institutionnalisation problématique », labrys, estudos feministas / études féministes, (lire en ligne)
Références
- Les Women's Studies aux États-Unis, par Éliane Elmaleh, sur transatlantica.revues.org
Traditions théoriques et méthodes de recherche

Les premiers cours et programmes d'études féministes étaient souvent guidés par la question : « Pourquoi les femmes ne sont-elles pas incluses ? Où se trouvent-elles ? » [1]. Autrement dit, à mesure que les femmes devenaient plus présentes dans l'enseignement supérieur, tant comme enseignantes que comme étudiantes, des questions ont surgi quant à la nature androcentrique de la plupart des cours et des programmes. Les enseignantes dans des départements traditionnels tels que l'histoire, les lettres et la philosophie ont commencé à proposer des cours consacrés aux femmes. S'inspirant de l'idée, propre au mouvement féministe, que « le personnel est politique », des cours ont également commencé à se développer autour des enjeux politiques relatifs à la sexualité, du rôle des femmes dans la société et de la manière dont leur vie personnelle reflète les structures de pouvoir plus englobantes[2].
Depuis les années 1970, les chercheur·euse·s en études féministes ont adopté des approches postmodernes pour comprendre le genre et ses intersections avec la race, la classe, l'ethnicité, la sexualité, la religion, l'âge et le handicap, afin d'analyser la production et le maintien des structures de pouvoir au sein de la société. Ce tournant a privilégié le langage, la subjectivité et les rapports de pouvoir sociaux, et sur la manière dont se constituent les vies des individus, indépendamment de qui ils sont. Au cœur de ces théories se trouve l'idée que, quelle que soit l'identité de genre, le genre, le sexe et la sexualité ne sont pas des données intrinsèques, mais des constructions sociales[3].
Les principales théories utilisées dans les cours d'études féministes font appel à la théorie féministe, l'intersectionnalité, l'épistémologie du point de vue, le féminisme transnational et le cadre de la justice sociale. Les pratiques de recherche associées aux études féministes placent les femmes et leurs expériences au cœur de l'analyse, en recourant à des méthodes quantitatives, qualitatives et mixtes. Les chercheur·euse·s féministes reconnaissent leur rôle dans la production du savoir et explicitent la relation entre la chercheuse et son terrain[4].
Théorie féministe
La théorie féministe désigne l'ensemble des écrits qui visent à examiner les discriminations et les inégalités de genre, tout en reconnaissant, décrivant et analysant les expériences et les conditions de vie des femmes[5]. Des théoriciennes et autrices telles que bell hooks, Simone de Beauvoir, Patricia Hill Collins et Alice Walker ont enrichi le champ de la théorie féministe en explorant les façons dont la race et le genre s'articulent dans les expériences des femmes de couleur, notamment à travers des œuvres comme De la marge au centre : Théorie féministe (bell hooks), *In Search of Our Mothers' Gardens * (Walker) et *Black Feminist Thought: Knowledge, Consciousness, and the Politics of Empowerment* (Collins). Bracha Lichtenberg Ettinger a introduit le concept de regard matriciel, d'espace et de temps matriciels, en proposant un ensemble de nouveaux concepts et un vocabulaire spécifique pour appréhender l'inconscient féminin d'un point de vue psychanalytique et philosophique. Alice Walker a forgé le terme « womanisme » afin de situer les expériences des femmes noires dans leur lutte pour le changement social et la libération, tout en célébrant simultanément la force des femmes noires, leur culture et leur beauté[6]. Patricia Hill Collins a apporté à la théorie féministe le concept de « matrice de domination », qui redéfinit la race, la classe et le genre comme des systèmes d’oppression interdépendants qui structurent les rapports de privilège et de domination[7].

Intersectionnalité
L'intersectionnalité est une approche qui permet de saisir et d'analyser la complexité des individus, des expériences humaines et de la société[8]. Associée à la troisième vague du féminisme, le cadre théorique de l'intersectionnalité, développé par Kimberlé Crenshaw, est devenu une référence centrale par laquelle diverses chercheuses féministes abordent la relation entre les identités sociales et politiques, telles que le genre, l'origine ethnique, l'âge et l'orientation sexuelle, et les discriminations exercées par la société[9]. L'intersectionnalité soutient que ces relations doivent être prises en compte pour comprendre les hiérarchies de pouvoir et de privilège, ainsi que leurs effets sur la vie des individus[10]. Si l'on tend souvent à considérer que les événements et les conditions de la vie sociale et politique sont déterminés par un seul facteur, l'intersectionnalité avance que l'oppression et les inégalités sociales découlent de la façon dont les individus détenant le pouvoir appréhendent et traitent la combinaison de divers facteurs identitaires chez autrui ; elle souligne ainsi que la discrimination est le fait du pouvoir, et non de l'identité personnelle[8],[9].
Épistémologie du point de vue
L'épistémologie du point de vue, également appelée théorie féministe du point de vue[11], s'est développée dans les années 1980 afin d'examiner de manière critique la production du savoir et ses effets sur les pratiques de pouvoir[12]. Cette théorie soutient que le savoir est socialement situé et que les groupes minorisés ont été historiquement marginalisés, voire ignorés dans la production du savoir. Issue de la pensée marxiste, la théorie du point de vue préconise une analyse critique de l'autorité des "vérités" politiques et sociales[13]. Elle soutient que le pouvoir est structurellement concentré entre les mains des hommes, cconçu dans l'intérêt des hommes et façonné par eux[11]. L'analyse politique constitue un exemple d'application de cette théorie, ce domaine étant historiquement dominé par les hommes [11] . Dans la lignée marxiste, l'idée que ceux qui détiennent le pouvoir sont incapables de comprendre le point de vue de ceux qu'ils oppriment[11]. Elle reconnaît ainsi l’incapacité masculine à comprendre l'oppression systémique vécue par les femmes.
Théorie féministe transnationale
Le féminisme transnational examine les enjeux d'égalité sociale, politique et économique entre femmes et hommes au-delà des frontières, en réponse directe à la mondialisation, au néolibéralisme et à l'impérialisme[14]. Les études féministes ont commencé à intégrer la théorie féministe transnationale à leurs enseignement afin de remettre en question la façon dont les savoirs sur le genre sont organisés, transmis et diffusés dans le domaine et le milieu universitaire[15]. La théorie féministe transnationale remet continuellement en question les divisions sociales traditionnelles qui sous-tendent les politiques et les représentations culturelles dominantes[16]. Un principe fondateur de la perspective féministe transnationale est que le genre a toujours été et demeurera un enjeu à l'échelle mondiale[17]. De plus, cette perspective affirme que le manque d'attention portée aux injustices culturelles et économiques liées au genre, conséquence de la mondialisation, peut contribuer au renforcement des inégalités de genre à l'échelle mondiale ; toutefois, cette prise de conscience ne peut émerger que chez les personnes qui occupent des positions de privilège à l'échelle mondiale[17].
Justice sociale
Depuis ses origines, étroitement liées au mouvement féministe, l'activisme est au fondement des études féministes. La justice sociale est devenue une composante essentielle des cours, programmes et départements d'études féministes. La théorie de la justice sociale porte sur la construction de sociétés équitables, non à l'échelle individuelle, mais à celle de la société dans son ensemble[18]. Les étudiant·e·s en études féministes participent à des projets de justice sociale, même si certains chercheurs et critiques s'inquiètent de l'exigence faite aux étudiant·e·s de participer à des formes d'activisme ou d'actions en faveur de la justice sociale [19] Les études féministes vont au-delà de l'examen de concepts tels que la violence domestique, la discrimination au travail et les inégalités de genre dans la répartition inégale des tâches domestiques; elles offrent également une base pour comprendre les causes profondes de ces phénomènes, première étape indispensable à l'amélioration de la situation des femmes[20].
Agentivité
L'agentivité peut se définir comme la capacité d'agir et de faire des choix de manière autonome[21]. L'agentivité d'un individu peut être limitée ou conditionnée par divers facteurs sociaux, tels que le genre, la race, la religion et la classe sociale[21]. Dans une perspective féministe, l'agentivité peut être envisagée comme une tentative de rééquilibrer l'oppression asymétrique qui a marqué le féminisme de la première vague. Les féministes mobilisent ce concept pour explorer de nouvelles formes d'autonomie et d'interdépendance, en réponse aux transformations des rapports de genre à l'échelle mondiale[22]. Les études féministes reconnaissent le déficit d'agentivité que les femmes ont historiquement subi en raison de leur position subordonnée dans les hiérarchies sociales. Les féministes œuvrent à la promotion de l'égalité de genre, dans la mesure où celle-ci pourrait élargir la capacité d'action sociale de l'ensemble des femmes[22].
Matérialisme
La théorie matérialiste trouve ses racines dans dans les luttes et réflexions féministes des années 1960 et 1970[23]. Le matérialisme s'inscrit dans la continuité des théories marxistes, de l'agentivité et de l'idéologie ; il s'en distingue par la place accordée au langage et à la culture dans son cadre analytique[23]. Le matérialisme questionne les fondements de l'organisation sociale, et en particulier les conditions matérielles d'existence[23]. Au-delà d'une analyse centrée sur le genre, les conditions matérielles sont étudiées en relation avec les réalités de la vie des femmes[23]. L'analyse féministe matérialiste postule que les conditions sociales liées au genre sont historiquement construites, et donc susceptibles d'être transformées[23]. Le féminisme matérialiste se concentre plus particulièrement sur les organisations sociales qui accentuent le rôle des femmes, notamment dans les domaines de la famille, de la vie domestique et de la maternité[23]. Le matérialisme analyse les discours de genre qui contribuent à la marginalisation des femmes. Ainsi, l’un des aspects les plus influents du féminisme matérialiste est son attention aux idéologies de genre et à leur articulation avec l'histoire et la pratique militante[23].
Pédagogies
Dans la plupart des établissements, les cours d'études féministes s'appuient sur une pédagogie fondée sur une articulation équilibrée entre recherche, théorie et pratique. Le décentrement de la figure professorale comme source exclusive du savoir constitue souvent un principe central de l'enseignement féministe[24]. Les étudiant·e·s sont encouragé·e·s à prendre en charge leur formation et à exercer leur autonomie dans leur apprentissage[25]. Les programmes et les cours d'études féministes sont conçus pour explorer l'intersectionnalité du genre, de la race, de la sexualité, de la classe sociale et d'autres enjeux identitaires liés aux dynamiques de pouvoir et aux normes sociales, dans une perspective féministe. Ces cours abordent des thématiques variées telles que l'éducation aux médias, la sexualité, la race et l'ethnicité, l'histoire des femmes, la théorie queer et le multiculturalisme. Les enseignant·e·s intègrent ces éléments à leurs cours, qui embrassent un large éventail de thématiques, notamment la culture populaire, la place des femmes dans l'économie, la justice reproductive, la justice environnementale et la santé des femmes à toutes les étapes de la vie[26]. La théorie matricielle de Bracha L. Ettinger a exercé une influence notable sur la pédagogie artistique et l'éthique du care.
Les programmes d'études féministes s'inscrivent dans une démarche de justice sociale et conçoivent souvent des cursus articulant théorie et activisme au-delà du cadre strictement universitaire. Certains programmes proposent des stages en milieu communautaire, permettant aux étudiant·e·s d'observer et d'analyser comment les structures de privilège et de domination ont des répercussions concrètes sur la vie des femmes. Les cursus d'études féministes encouragent souvent les étudiant·e·s à participer à des activités d'apprentissage par le service, en complément des enseignements théoriques. Cependant, Daphne Patai, de l'Université du Massachusetts à Amherst, a critiqué cet aspect des programmes d'études féministes, estimant qu'ils font passer la politique avant l'éducation. Elle affirme que les stratégies des enseignant·e·s dans ces programmes consistent notamment à sanctionner les propos jugés inappropriés, à promouvoir des méthodes de recherche considérées comme favorables aux femmes, telles que les méthodes qualitatives plutôt que quantitatives, et à conduire les cours comme s'il s'agissait de séances de thérapie [27]. Cette analyse des marqueurs identitaires, genre, race, classe sociale et sexualité, conduit souvent les étudiant·e·s à déconstruire les rapports de domination établis. Fort·e·s de ces approches pédagogiques, les étudiant·e·s en études féministes quittent l'université munis d'outils pour œuvrer à la transformation sociale et contester les inégalités structurelles[28].
Parmi les chercheuses notables en études féminines, on peut citer Charlotte Bunch, Patricia Hill Collins, bell hooks, Angela Davis, Cherríe Moraga, Audre Lorde, Adrienne Rich et Barbara Ransby .
Voir aussi
Articles connexes
Liens externes
- Paula Rothenberg, The Evolution of American Women's Studies, New York, Palgrave MacMillan, (ISBN 978-0-230-60579-4), « Women's Studies – The Early Years: When Sisterhood Was Powerful », 68
- The evolution of American women's studies: reflections on triumphs, controversies, and change, New York, 1st, (ISBN 9780230605794, OCLC 224444238, lire en ligne), 69
- Levin, « Questions for A New Century: Women's Studies and Integrative Learning », nwsa.org, (consulté le )
- Sharlene Nagy Hesse-Biber, Feminist research practice: a primer, Thousand Oaks, CA, SAGE Publications, (ISBN 9781412994972, OCLC 838201827)
- Wendy K. Kolmar et Frances Bartkowski, Feminist theory: a reader, New York, 4th, (ISBN 9780073512358, OCLC 800352585), p. 2
- Layli Phillips, The Womanist reader, New York, Routledge, (ISBN 9780415954112, OCLC 64585764)
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