Yagans
peuple amérindien de la zone australe de l'Amérique du Sud
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Les Yagans (ou Yámanas) sont un peuple amérindien qui habite la partie sud de la grande île de la Terre de Feu ainsi que les autres îles situées plus au sud, de l'autre côté du canal Beagle, jusque dans la région du cap Horn, dans des territoires qui font aujourd'hui partie de l'Argentine et du Chili. Avant la colonisation, ils étaient des nomades qui se déplaçaient dans les nombreux chenaux de la région dans des canoës faits d'écorce de lenga, chassant les oiseaux ou les loutres de mer, avec la peau desquelles ils faisaient leurs vêtements. Aujourd'hui ils sont regroupés au sein de communautés en Argentine (Communauté Yagan Paiakoala, Ushuaia)[1] et au Chili (Communauté Yagan Bahia Mejillones, île Navarino, et Communauté Yagan Lom Sapakuta de Punta Arenas)[2]. Leur langue est appelée le yámana ou yagan : elle est considérée comme un isolat, langue dont on ne connaît pas la filiation.
| Terre de Feu | 5 000 (- 6 000 ans) |
|---|---|
| Population totale | 1 685 (2002) |
| Langues | Yagan |
|---|---|
| Religions | animisme |
| Ethnies liées | Selknam, Kawésqar, Tehuelches |
Histoire
Origines
Il existe deux hypothèses sur l’arrivée des Yagans sur leur site de peuplement. La première dit que leurs ancêtres, les premiers américains, émigrèrent d’Asie, traversant le détroit de Béring, étant les premiers émigrants qui arrivèrent dans la région centrale du Chili il y a au moins 16 000 ans. Puis ils suivirent la route des chenaux chilotes, traversant jusqu’à l’isthme d'Ofqui. La seconde suggère que par un processus de colonisation et de transformation de populations de chasseurs terrestres, ils arrivèrent de la Patagonie Orientale et peuplèrent les îles du détroit de Magellan, atteignant le cap Horn[3].
Premières traces de peuplement
Le territoire des Yagans s'étend à l'origine autour d'Onashaga, renommé par les Européens canal Beagle. L'archéologie a mis au jour des sites occupés depuis 8 000 à 7 000 ans avant le présent dans cette zone. Les vestiges de ces premières traces de peuplement sont surtout des os d'animaux[4]. Le climat est alors plus doux qu'à l'heure actuelle, des canaux et des baies apparaissent grâce au recul des glaciers, offrant un territoire probablement un peu plus divers que ce qu'il est aujourd'hui[5]. Les premiers peuples de ce territoire évoluent rapidement d'une société terrestre basée sur la chasse à une société qui profite des ressources de la mer, incluant de plus en plus de mammifères et d'oiseaux marins dans son régime[6].
Développement du canoë
Les vestiges archéologiques à partir de 6 000 ans avant notre ère deviennent plus variés, avec notamment des amas de coquillages, ce qui pourrait indiquer le début de l'usage des canoës, une innovation technologique qui façonne durablement la culture yagane[4],[6]. Avec la baisse du niveau de la mer et l'apparition de nouvelles terres habitables, la population croît et s'adapte à son environnement marin, déployant les canoës dans les canaux et dans l'océan[6]. Selon certaines hypothèses, l'archipel de la Terre de Feu aurait été peuplé depuis deux centres originels connus par l'archéologie, l'un situé sur l'île Navarino et Onashaga, l'autre dans le Seno Otway et la péninsule de Brunswick[6].
Entre 4 000 et 3 000 ans avant le présent, on observe des innovations dans l'outillage autant chez les peuples terrestres que marins, avec de nouveaux types de projectiles, des petits grattoirs, des balles et des poinçons. L'obsidienne verte reste le matériau principal, ainsi que l'os[7]. Les amas de coquillages, les os d'animaux, les lames, les harpons et les bijoux retrouvés en divers endroits autour d'Onashaga laissent penser à une civilisation stable et adaptée à son milieu marin, qui a peu changé en 6 000 ans[4]. Les Yagans sont un peuple nomade vivant dans des habitations temporaires, qui sont laissées telles quelles lorsqu'un groupe se déplace à la recherche de nourriture[8].
Territoire et peuples voisins

Avant la colonisation européenne, le territoire des Yagans s'étend entre 54.5 et 56°S de latitude, de la côte sud de la Grande île de la Terre de Feu jusqu'à l'archipel du cap Horn. Ils sont principalement installés dans le chenal Murray, le canal Beagle (Oshanaga), les îles Hoste, Navarino, Picton et Wollaston[9].
D'après l'archéologie et les informations rassemblées par les scientifiques et les explorateurs, on connaît cinq zones de peuplement distinctes[9],[10] :
- Wakimaala : ensemble des rives du canal Beagle depuis Yendegaia jusqu’à Puerto Róbalo et le canal Murray sur toute sa longueur ;
- Utumaala : à l’est de Puerto Williams et l’île Gable jusqu’aux îles Picton, Nueva y Lennox. Ils atteignirent aussi l’île des Etats[11] ;
- Inalumaala : dans le canal Beagle, depuis la pointe Divide jusqu'à la péninsule Brecknock ;
- Yeskumaala : dans l’archipel du Cap Horn[12] ;
- Ilalumaala : depuis le baie Cook jusqu’au Faux Cap Horn.
Les Yagans ont pour voisins les Selknam, peuple terrien occupant la plus grande partie de la Grande île de la Terre de Feu, les Mánekenks, à la fois terriens et marins, et les Kawésqars, marins comme les Yagans. Plus au nord s'étend le territoire des Aonikenk, un groupe des Tehuelches[13]. Ces territoires ne sont pas figés, les peuples se déplaçant au fil des époques, peut-être pour suivre le gibier ou pour des raisons climatiques. Ils sont en contact et pratiquent des échanges, notamment pour obtenir de l'obsidienne venue de la Patagonie continentale[4],[9].
Premiers contacts avec les Européens

En 1519, Magellan est le premier Européen à atteindre la pointe sud de l'Amérique du Sud. Voyant de la fumée, il nomme ce territoire Tierra del Humo, Terre de fumée, qui sera plus tard transformé en Tierra del Fuego, Terre de Feu[4]. Près de 60 ans plus tard, le Golden Hind piloté par Francis Drake accoste à son tour en Terre de Feu. Un prêtre de l'équipage prend les premières notes sur les habitants de ce territoire. Il décrit les habitants pagayant d'île en île sur leurs « merveilleux » canoës et les mères portant leurs enfants sur leur dos, emmitouflés dans des peaux[4].
En 1624, plusieurs bateaux néerlandais accostent dans une baie au sud de l'île Navarino, à la recherche d'eau et de bois. Des Yagans attaquent un des équipages, laissant deux survivants et cinq cadavres sur une plage. Douze autres hommes sont portés disparus. À cause de cet événement, les Yagans sont faussement accusés d'être cannibales, une croyance qui persistera près de 250 ans[4]. Selon certains archéologues, la violente réaction des Yagans pourraient s'expliquer par la peur des massacres commis par les Européens en d'autres endroits de la Patagonie, notamment le massacre de quarante Selknams 25 ans plus tôt[4]. Jacques L'Hermite, qui fait partie de l'expédition, rapporte une des premières descriptions des Yagans[14].
Le capitaine James Cook explore à son tour le territoire en 1769 et 1774. Il décrit les Yagans comme « une race petite, laide, glabre et à moitié affamée »[N 1] et nomme leur territoire « Désolation »[4]. La plupart des illustrations qui représentent les habitants de la Terre de Feu sont basées sur des descriptions diverses, déformées par le point de vue des descripteurs et éloignées de la réalité[4].
Expéditions ethnographiques

Les contacts entre les Yagans et les Européens s'intensifient à partir du XVIIIe siècle avec l'augmentation des voyages commerciaux et scientifiques[15]. Selon Paz Núñez-Regueiro, les Yagans, comme leurs voisins Kawésqars et Aonikenks, « vont volontiers à la rencontre des Blancs dans un but mercantile ». De nombreux objets qu'ils offrent ou qu'ils échangent remplissent les collections d'artéfacts indigènes rapportés en Europe pour être exposés comme curiosités ou objets d'étude[16].
Robert FitzRoy, Jemmy Button et Charles Darwin

En 1830, le capitaine Robert FitzRoy effectue son premier voyage en Terre de Feu et pénètre au cœur du territoire yagan, dans ce qui sera baptisé par les Européens le canal Beagle, d'après le nom de son bateau[4]. À la suite du vol d'un petit bateau par des Fuégiens, FitzRoy commande une prise d'otage d'indigènes, dont un jeune Yagan de 14 ans, Orundellico. Il est embarqué sur le HMS Beagle avec trois otages Kawésqars, Yokcushlu, Elleparu et Boat Memory — ce dernier meurt peu après son enlèvement et son véritable nom est inconnu[17]. Orundellico et les deux Kawésqars survivants sont rebaptisés Jemmy Button, Fuegia Basket et York Minster et emmenés en Angleterre[4],[17].
FitzRoy retourne en Terre de Feu en 1831, accompagnés des trois Fuégiens et du jeune Charles Darwin, qui apprécie les manières qu'ils ont acquises en Angleterre. Mais les Yagans qu'il rencontre sur l'île Navarino le dégoûtent, et il écrit d'eux : « Ce sont de tels voleurs et de tels cannibales qu'il vaut mieux en rester à l'écart »[N 2],[4]. Jemmy Button retrouve sa famille, mais se rappelle à peine comment parler yagan, a pris des manières de dandy et préfère être appelé Jemmy ou James. Néanmoins, quand FitzRoy et Darwin le retrouvent plusieurs mois plus tard lors d'un nouveau voyage, il a repris les coutumes yaganes. Darwin écrit dans une lettre à sa sœur que Jemmy est devenu « un Sauvage nu, maigre et sordide »[N 3],[17]. Malgré tout, il n'a pas oublié comment parler anglais, a préparé des cadeaux pour l'équipage et est invité à dîner à la table de FitzRoy[17].
Mission scientifique française du cap Horn
En septembre 1882, la mission scientifique française du cap Horn, menée par le docteur Paul Hyades, s'installe en territoire yagan, sur l'île Hoste. Cette mission ethnographique vise à étudier les peuples fuégiens, alors perçus comme une race inférieure ou dégradée, « que les savants pensent être le stade le plus primitif de l'espèce humaine » selon Paz Núñez-Regueiro[18]. Paul Hyades, suivant les consignes de ses collègues du Muséum national d'histoire naturelle, mène des examens poussés sur 85 Yagans — hommes, femmes et enfants — qui comprennent des mesures corporelles, des examens dentaires et parfois génitaux, l'identification de la couleur de la peau, des cheveux et des iris, des analyses sanguines et urinaires, ainsi que la mesure de l'ouïe, le toucher, la vue, la température corporelle et la respiration[19]. Il assiste en outre à un accouchement, et prend des notes sur le développement de l'enfant dans ses premiers jours[20]. Il rapporte aussi un certain nombre de moulages et d'ossements, et effectue des dissections[21].
La mission scientifique du cap Horn rapporte 323 photographies de Yagans pris « dans leur milieu », sur les consignes des photographes. Hyades et ses photographes choisissent de mettre en évidence les huttes, les canoës, des activités de la vie quotidienne, et demandent la plupart du temps à leurs sujets de se dénuder[22]. Quelques modèles sont fréquemment photographiés, comme Athlinata, un homme d'une trentaine d'années que Hyades qualifie de « superbe sauvage, à l'attitude farouche et presque provocante »[23] à qui il demande de prendre la pose avec un harpon qu'il a fabriqué pour l'occasion, et Kamanakar Kipa, une orpheline de 18 ans, qui est selon Hyades « très intelligente, avec une grâce sauvage et de l'esprit naturel qui la distinguent de ses compagnes »[24], dont la beauté du corps « pourrait rivaliser avec les femmes européennes les mieux faites »[24]. Plusieurs photographies de Kamanakar Kipa reprennent les codes de la photographie érotique, à une époque de répression sexuelle où seule la photographie de peuples « exotiques » autorise le nu[25].
La mission scientifique française du cap Horn résulte en la publication d'une quinzaine d'articles et d'un rapport, dont une partie est entièrement consacrée à l'étude des Yagans, leur anatomie et leur physiologie d'une part, et leur langue, leurs mœurs et leurs coutumes d'autre part[26]. Alors que le but premier de la mission était de placer les Yagans dans la classification des races, Hyades et ses collègues n'observent pas de différences notoires entre eux et les Européens et démontrent leur proximité[27]. Hyades écrit que la « sensibilité tactile, auditive et olfactive [des Yagans] ne présente pas de grandes différences par rapport aux Européens »[28], mais il considère en revanche que les Yagans sont nerveusement fragiles et contrôlent mal leurs émotions, une idée alors couramment admise concernant les peuples « primitifs », par opposition aux Européens qu'on pense dotés de plus de retenue[28].
- Yakaïf, interprète yagan de la Mission.
- Athlinata posant avec le harpon qu'il a fabriqué pour la photographie.
- Kamanakar Kipa, l'un des modèles préférés des photographes de la Mission.
Autres expéditions
Quatre ans après la Mission scientifique française, en 1887, le scientifique roumain Emil Racoviță de l’expédition antarctique belge (sur la Belgica) rencontre aussi les autochtones de la Terre de feu, dresse un lexique avec équivalents français et déplore dans ses notes la spoliation des Amérindiens[29].
Évangélisation
Premières missions
Allen F. Gardiner était un officier de la Royal Navy qui, une fois à la retraite, en 1844, organisa la Société Missionnaire de Patagonie, plus tard Société Missionnaire d’Amérique du Sud. À la lecture des récits de voyage de Fitz Roy et Darwin il apprit que « dans la Terre de Feu il y avait des indigènes non influencés par les religieux papistes qui, bien qu’un peu voleurs, parlaient des bribes d’anglais, étaient pacifiques et non cannibales ». Il décide de fonder une mission en Terre de Feu, pour leur évangélisation. En 1848, il fait une première expédition de reconnaissance à bord d’un bateau de passagers, le Clyméne, qui le débarque à l'île Lennox. Il entre en contact avec les Yagans, se rend à l’anse Banner sur l'île Picton. En constatant que les indigènes, après un accueil amical, deviennent agressifs, il décide de rembarquer son équipe et de poursuivre jusqu’à Callao. Il revient en Grande-Bretagne avec le projet d’organiser une seconde expédition dans le but de rencontrer Jemmy Button et de fonder, avec son aide, une mission en territoire yagán[30],[31].
Une fois rentré, Gardiner prépare sa deuxième expédition, fait construire deux embarcations à coque de fer, enrôle six volontaires et, le 7 septembre 1850 fait route à bord de l’Ocean Queen, navire qui le dépose dans l’anse Banner le 5 décembre de la même année. L’Ocean Queen reste dans l’anse deux semaines en appui pendant qu’ils s’installent à terre. Par malchance, la poudre et les munitions sont oubliées à bord du navire, ce qui les prive de moyens de chasse et de défense. Une fois seuls, ils sont attaqués par les Yagans ainsi que par les Onas. Dans ces affrontements, Gardiner tue plusieurs Yagans. Ils traversent le canal Beagle et s'établissent à Port des Espagnols, dans la baie Aguirre, où après un certain temps, ils meurent un à un, le dernier étant Gardiner, le 6 septembre 1851, selon son journal[32].
Autres missionnaires

Georges Pakenham Despard
La nouvelle de la mort de Gardiner et de ses collaborateurs fut connue en Grande-Bretagne en . Les membres de la société missionnaire, maintenant sous la direction du révérend Georges Pakenham Despard, organisèrent au niveau national une campagne fructueuse de collecte de fonds. Une goélette fut construite, adaptée à la navigation dans les mers australes. Elle reçut le nom d’Allen Gardiner (en). On créa aux îles Malouines un établissement pour servir de base principale à la mission. Le navire appareilla du port de Bristol le . Aux Malouines, l'expédition prit l’île Keppel en location et y construisit l’établissement de la mission. En l’Allen Gardiner appareilla pour Wulaia à la recherche de Jemmy Button pour aider à transférer des enfants yamanas sur l’île Keppel où il recevraient un enseignement de l’anglais et des rudiments de christianisme, tandis que les missionnaires pourraient apprendre les langues locales. Ces enfants seraient ensuite renvoyés dans leur territoire où serait établie une mission indigène. Ce voyage fut infructueux, ce qui causa une grande déception en Angleterre. Ceci amena Despard à se rendre lui-même à Keppel pour assumer la direction de la mission[33].
Dès , Despard renforça par sa présence l’esprit du personnel de la mission, établit pendant plusieurs années un parcours périodique au large des lieux habituels où habitaient des Fuégiens, gagnant la confiance des indigènes. Il obtint le transfert de familles à Keppel, ce qui permit aux missionnaires de perfectionner leur connaissance de la langue. En , il décida d’envoyer le groupe missionnaire pour édifier la mission fuégienne dans l’anse Wulaia. Mais peu après l’arrivée du groupe à Wulaia, le dimanche , pendant qu’était célébré le service religieux, Garland Phillips, chef du groupe, le capitaine Fell et six autres hommes furent attaqués par les Yamanas et assassinés. Seul réchappa de la tuerie Alfred Cole, le cuisinier de la goélette, laquelle fut mise à sac et démantelée par les assaillants. Certains attribuèrent la responsabilité de la tuerie à Jemmy Button, mais celui-ci fut absous de toute faute par un tribunal britannique des îles Malouines, en [34].
Waite H. Sterling

La tragédie de Wulaia démotiva les dirigeants de la South American Missionary Society. Elle suspendit les voyages à l’archipel fuégien pendant trois ans et décréta, au retour de Despard, qu'il démissionnait de sa charge de surintendant de la mission Keppel. Il fut remplacé par le révérend Waite H. Stirling Celui-ci arriva à Keppel en 1863, agit avec plus de prudence que son prédécesseur et poursuivit la préparation de Thomas Bridges comme futur missionnaire ; ce dernier réussit à fonder une mission en territoire fuégien. En 1868 fut établie une petite base à Laiwaia, sur la côte nord-ouest de l’île Navarino. Cet établissement fut confié à quatre Yamanas « intelligents » formés à Keppel. Après une année d’observations, Stirling décida d’établir définitivement une mission dans la baie d’Ushuaïa, choisie pour ses bonnes conditions d’accès et de protection contre les vents dominants de la région[35].
Thomas Bridges
Thomas Bridges était fils adoptif du révérend. Il arriva avec lui, âgé de 13 ans. C’était un garçon très affectueux qui se lança dans l’apprentissage de la langue yagane et parvint à la parler à la perfection. Il compila un dictionnaire de 32 432 mots de cette langue. Quand Despard revint en Angleterre, Bridges resta chargé de la mission pendant deux années jusqu’à l’arrivée du révérend Stirling. À la fin 1868, il embarqua pour l’Angleterre. Il fut ordonné diacre et nommé surintendant de la mission en Terre de Feu sous la supervision du révérend Stirling. Il donna des conférences et dans l’une d’elles, il fit la connaissance de Marie Varder qu’il épousa le . Deux jours après la noce, il partit pour les îles Malouines, arrivant à Port Stanley en [36].
Fin de la South American Mission
En , Bridges s’établit définitivement avec sa famille à Ushuaia. En peu d’années la mission évangélique va grandir au point de réunir en 1883 un millier d’aborígènes, sans doute les deux tiers de leur population totale.
Le le Romanche, voilier français à trois mâts et à moteur, avec un équipage de 140 hommes, sous l'autorité du commandant Louis Ferdinand Martial, jette l’ancre à Baie Orange. L’expédition faisait partie de la célébration de la première Année Polaire Internationale. Dans la baie fut choisie l’anse Mission comme lieu d’édification de la base. Celle-ci fut, pendant un an, le lieu d’observations à caractère scientifique et de contacts fréquents avec les Yamanas.
Entre 1883 et 1884 le millier de Yamanas résidant à la mission se réduisit de moitié, conséquence d’une épidémie. En , Bridges renonça à la mission anglicane. Peu à peu, la population indigène d’Ushuaia continua à se réduire et les missionnaires tentèrent de s'installer encore plus au sud. Ainsi, en 1888, ils s'installèrent dans l’île Bayly de l’archipel des Wollaston, et y regroupèrent une centaine de Yamanas. En 1892, ils s'installèrent dans la baie Tekenica, sur la côte orientale de l’île Hoste et y attirèrent deux cents indigènes. Mais en 1901, les activités missionnaires avaient déjà provoqué la disparition de la majeure partie des indigènes en raison des maladies apportées par les Européens. En 1906, les missionnaires se déplacèrent à l’anse du rio Douglas dans l’île Navarino, un peu au sud de Wulaia. En 1907, il n’y avait plus que 75 indigènes vivant là. En 1916, la mission fut fermée définitivement et avec elle la South American Missionary Society[37].
Chute de la population et crainte d'extinction
L'installation des Européens amène les épidémies, notamment de rougeole, qui déciment la population locale dont le système immunitaire n'est pas habitué à ces maladies[38]. Leur environnement et leurs moyens de subsistance sont aussi durablement impactés par la ruée vers l'or de la fin du XIXe siècle, l'arrivée massive de bateaux dans le canal Beagle et la chasse des lions de mer pour leur fourrure, qui réduit considérablement les sources de nourriture des Yagans[38]. Peu après la fondation d'Ushuaia, une épidémie de rougeole se déclenche. Les yámanas dénommèrent Ushuaia Welapatux-waia : « la baie de la mort ».[réf. nécessaire]
Le prêtre et ethnologue autrichien Martin Gusinde, qui effectue quatre expéditions en Terre de Feu durant lesquelles il collecte les coutumes et récits des Yagans, estime déjà dans les années 1920 que leur extinction est proche, et en 1934, un ambassadeur du Chili annonce que les Yagans sont « proches de la disparition ». Le fils du pasteur Bridges écrit dans ses mémoires, Uttermost Part of the Earth, publiés en 1948 : « [Les Yagans] étaient une race mourante, qui semblait s'en rendre compte »[N 4],[4]. L'écrivain Bruce Chatwin écrit en 1977, dans son best-seller En Patagonie, qu'il a rencontré le dernier Yagan, Grandpa Felipe, puis la journaliste chilienne Patricia Stanbuck publie en 1986 Rosa Yagán: The Last Link, réédité 6 fois[4],[39]. Rosa Yagán, aussi connue sous le nom Lakutaia le Kipa et décédée en 1983, y raconte l'histoire et les coutumes des Yagans, agrémentées de photographies et d'articles de la South American Mission Society. Le récit se termine sur une citation de Rosa Yagán : « maintenant, c'est pire que le déluge. Les derniers d'entre nous sont en train de mourir »[N 5],[39].
Survivance
Communautés yaganes aux XXe siècle et XXIe siècle

Dans les années 1960, le gouvernement chilien fait déplacer des communautés yaganes dispersées sur l'île Navarino dans la seule ville de l'île, Puerto Williams. Benito Sarmiento, un Yagan habitant la Bahía de Mejillones — occupée par son peuple depuis des milliers d'années —, refuse ce déplacement et en reste l'unique habitant permanent jusqu'à sa mort dans les années 1970. Sa maison est encore visible en 2022 et quelques Yagans possèdent des cabanes dans la baie[4]. La Bahía de Mejillones est aussi connue pour être le lieu de naissance de Úrsula Ercira Calderón Harban (1923-2003), sœur de Cristina Calderón Harban, reconnue comme la matriarche de la communauté et dernière locutrice native du yagan[4]. Décédée en 2022, elle a maintenu la langue yagane vivante et a enseigné à sa communauté la vannerie traditionnelle[4]. Les sœurs Calderon ont joué un rôle important dans la revitalisation de la culture yagane, qui est souligné dans le rapport national chilien Comisión Verdad Histórica y Nuevo Trato con los Pueblos Indígenas en 2008[39].
La plupart des Yagans vivent aujourd'hui à Puerto Williams, sur l'île Navarino, et à Ushuaia[40]. En 1995, seules 74 personnes se considèrent encore Yaganes[41]. Néanmoins ces chiffres augmentent depuis la reconnaissance officielle de ce peuple comme « peuple vivant » en Argentine en 2021 : les chiffres avancés par les premiers concernés font état d'environ 150 Yagans dans la Communauté Yagan Paiakola d'Ushuaia, et plusieurs centaines de personnes en 2022[1],[42],[43]. Côté chilien plusieurs familles résident à Villa Ukika, près de Puerto Williams et sur l'île Navarino. D'autres, regroupé au sein de la Communauté Yagan Lom Sapakuta vivent également dans les environs de Punta Arenas[44]. Plusieurs centaines de personnes sont rassemblés au sein de la Communauté Yagan Bahia Mejillones[2] reconnue par l'état chilien.
Leur langue est toujours parlée, et certains maintiennent leur culture en fabriquant des paniers, en pêchant et en ramassant des plantes et des fruits de mer. La frontière entre le Chili et l'Argentine, ainsi que les conflits entre les deux pays, ont rendu difficile pour les Yagans séparés de part et d'autre de se retrouver et de se mouvoir librement sur le canal Beagle[4]. Les nouvelles connaissances apportées par les études académiques permettent aussi aux Yagans de renouer avec une partie de leur culture, et amènent des discussions sur ce qui constitue l'identité yagane aujourd'hui[40]. En 2019 deux représentants de la commuanuté yagane, Victor Vargas Filgueira (porte parole de la communauté yagan Paiakoala d'Ushuaia) et José Germán González Calderón (ex-Président de la communauté yagan Bahia Mejillones) sont venus en France pour partager leurs savoirs et l'histoire passée et présente de leur peuple, ainsi que leurs revendications actuelles (par exemple, la restitution des restes humains présents au musée de l'Homme de Paris)[45], lors de la sixième édition du festival Haizebegi[46],[47] de Bayonne[48], co-organisé par l'association Karukinka[49].
Le Musée anthropologique Martin Gusinde (en), ouvert à Puerto Williams en 1975, présente une collection dédiée aux premiers habitants de la Terre de Feu, principalement les Yagans[50].
Langue
Le yagan (ou yahgan, yaghan, yamana) est une langue amérindienne parlée par le peuple yagan au Chili, en Terre de Feu et autrefois en Argentine jusqu'au sud de la Patagonie. C'est un isolat (langue sans relation identifiée avec aucune autre).
Cette langue serait éteinte après le décès de sa dernière locutrice, Cristina Calderón Harban, le 16 février 2022[51]. Elle était reconnue comme Trésor Humain Vivant par l'UNESCO[52]. Parmi les projets essentiels des yagans se trouve la revitalisation de la langue, comme l'indique régulièrement Victor Vargas Filgueira, écrivain et porte parole de la communauté yagan d'Argentine.
Culture
Ces chasseurs de mammifères marins et cueilleurs de mollusques connaissaient parfaitement leur territoire. Ils savaient où et quand trouver les phoques, les fruits de mer, les poissons, certains oiseaux et autres aliments. Très conscients du danger des changements météorologiques brutaux, comme leurs voisins kaweskars, c’étaient des navigateurs avertis dans leurs canots d’écorce. Ils avaient un tempérament joyeux. Ceci dura jusqu’à ce que leurs vies fussent bouleversées par les étrangers, jusqu'à provoquer leur disparition[53].
Habillement
Malgré le froid humide des territoires habités par les Yagans, leurs vêtements laissaient une grande partie du corps découvert. On explique ce paradoxe apparent par le fait que c’était précisément une façon d’éviter la saturation en humidité (qui accélère la perte de chaleur corporelle) grâce à la ventilation des zones de la peau où la perte de chaleur est minimale.
Ils utilisaient des peaux de lions marins (otaries à crinière) ou de loutres sur les épaules, attachées au cou et à la ceinture, cette pièce relativement petite pouvant être déplacée sur le tronc pour couvrir les zones où le vent mordait le plus, éventuellement. Ils utilisaient une autre peau qui recouvrait les parties génitales et fabriquaient de simples chaussures de cuir semblables à des mocassins. Les femmes utilisaient des colliers faits d’os d’oiseaux ou de petits escargots.
Alimentation
L’alimentation consistait principalement en viande de lion de mer, loutre et baleine. Pour chasser ces mammifères, ils employaient de longs harpons. De plus, ils consommaient une grande variété d’espèces marines, entre lesquelles on distingue les cholgas, oursins, patelles et divers poissons. Quand ils campaient, ils consommaient en complément de la viande de guanaco et d’oiseaux, ainsi que des champignons, baies et œufs. Il leur arrivait de consommer des manchots à la broche (rôtis sur un feu, avec une broche tournante) pour les dégraisser, graisse qui était recueillie (pour couvrir la peau ou comme liniment). Ils n’étaient pas agriculteurs. Des traces de leurs sites les plus fréquentés pour leur alimentation sont les Kjokkenmoedding qui s’observent sur les côtes des territoires qu’ils ont habités.
Canots

Les canots des Yagans, appelés anan[54], étaient fabriqués avec l’écorce d’un arbre, principalement coïgue ou guindo[55] appelé aussi « coigüe de Magellan » (en yagán «shushchi»)[56] arbre à feuilles pérennes et tronc droit, sans branches basses. Ses dimensions étaient variables. L’explorateur britannique James Weddell rapporte que quand il se trouva dans la zone sud de l’île Navarino, il utilisa un canot de 3,30 m de long, large de 0,80 à 1 m. Il existe des descriptions de canots de plus de 5 mètres de long. Les femmes les gouvernaient et ramaient depuis la poupe. Elles le faisaient avec un aviron lancéolé qui leur permettait de ramer sans accrocher les algues (cochayuyos). Les enfants prenaient soin du feu qui était allumé au milieu du canot, sur un socle d’argile. L’homme se tenait à la proue, pour chasser au harpon les otaries qui abondaient dans la zone avant l’arrivée des Européens. Pour recueillir la prise, les femmes se jetaient à l’eau[57].
Outils
Les matériaux utilisés pour l’élaboration de leurs outils étaient les os, le bois, la pierre, les peaux et cuirs d'animaux, leurs tendons et nerfs et des fibres végétales. Ils fabriquaient des armes et des instruments de chasse et pêche, comme des lances, des flèches et des harpons.
Croyances
Les Yagans croyaient en un être unique et puissant Watauinewa. Ils le priaient avant d’entreprendre la moindre activité. Ils croyaient aussi en des esprits malins qu’ils appelaient Curspi, et en des créatures mythiques appelées Hanuch et Kachpik.
Guérisseurs et funérailles
Les Yámanas avaient des guérisseurs qui occupaient une position sociale importante, des chamanes, appelés Yekamush, qui pouvaient traiter des malades, guérir des déséquilibres émotionnels et invoquer les esprits.
Quand un Yámana mourait, les siens l’enveloppaient de peaux et déposaient des objets près de lui. Ils le recouvraient de terre et de branchages et abandonnaient le lieu pour toujours (lieu tabou).
Archéologie
Exhibitions forcées
Les Européens, depuis leur premier contact avec les indigènes de Patagonie, les ont considérés comme des sauvages dignes d’étude. À partir de 1871, commença l’exhibition des indigènes vivants (Zoos humains) dans les villes d’Europe et d’Amérique du Nord, pratique qui cessa au commencement du XXe siècle. Des familles entières des ethnies kawésqar, yagan et mapuche furent exhibées en France, Grande-Bretagne, Belgique et Allemagne. Elles étaient séquestrées pour le compte de sociétés scientifiques et de commerçants qui commercialisaient ces exhibitions. Les voyages duraient entre quatre et six mois pendant lesquels les indigènes pouvaient tomber malades et mourir. Ces épisodes furent compilés dans le livre Zoos humains de Christian Báez et Peter Mason, où, de plus, est montrée la situation similaire des peuples selknam, alacaluf, tehuelche, et mapuche[58].
Organisation sociale
Les Yagans formaient des bandes sans chefs. La base sociale était la famille dirigée par le père, avec des rôles assignés à chaque membre. Ces clans familiaux coexistaient et interagissaient, organisant des groupes de chasse peu nombreux, facilitant de cette façon les déplacements dans les chenaux et l’approvisionnement en aliments. Pendant l’hiver, ils cherchaient refuge sur les côtes où ils construisaient leurs huttes.
