Yézidis
communauté ethno-religieuse
From Wikipedia, the free encyclopedia
Les Yézidis ou Yazidis (en kurde : Êzîdî / ئێزیدی[1],[2]) sont une minorité ethnique endogame parlant majoritairement le dialecte kurmandji[3]. Ils sont originaires de la Mésopotamie supérieure[4]. La majorité des Yézidis qui subsistent au Moyen-Orient vit aujourd'hui dans le nord de l'Irak, principalement dans les gouvernorats de Ninive et de Dohuk[5],[6]. Ils sont aujourd'hui moins nombreux en Syrie en raison des persécutions perpétrées par Daesh. Le yézidisme est une religion monothéiste et syncrétique de la communauté yézidie qui s'est développé au XVe siècle[7] et dont les origines s’enracinent dans les traditions religieuses de la Mésopotamie antique [8],[9],[10].
| |
800 000 |
|---|---|
| |
350 000 |
| |
100 000 |
| |
50 000 |
| |
35 000 |
| |
25 000 |
| |
20 000 |
| |
10 000 |
| Population totale | 1 500 000 – 2 000 000 |
| Langues | kurmandji, arabe |
|---|---|
| Religions | yézidisme |
Les Yézidis ont souvent été persécutés par les communautés musulmanes environnantes qui les accusaient d’hérésie, mais ils ont fréquemment occupé des postes importants et su établir de nombreuses alliances avec leurs voisins. Au cours des XVIIIe et XIXe siècles, les Yézidis subissent 72 massacres successifs mais, à la fin du XIXe siècle, ils vivent en paix avec leurs voisins musulmans[11].
De nos jours, les Yézidis vivant dans les régions kurdes ont à nouveau été victimes de persécutions qui les ont poussés à chercher refuge dans les pays occidentaux[12],[13]. Le génocide yézidi perpétré en aout 2014 par l'État islamique (Daesh) a fait près de 5 000 morts parmi les Yézidis ; environ 7 000 femmes et fillettes ont été kidnappées, réduites à l’esclavage, notamment sexuel, ou mariées de force[14], et les jeunes garçons ont été enrôlés dans les rangs de Daesh. La grande majorité des 500 000 Yézidis d'Iraq a dû fuir le district de Sinjar et les villages environnants. En 2021, plus de 200 000 d'entre eux vivent encore dans des camps[15],[16],[17],[18],[19],[20].
Origines

Le nom par lequel les Yézidis s'auto-désignent est Êzîdî ou, dans certaines régions, Dasinî, bien que ce dernier soit, à proprement parler, un nom tribal[21].
Certains érudits le tirent du vieux perse yazata et du moyen-perse yazad « être divin »[22]. Une autre hypothèse le fait dériver de Ez dā (« m'a créé »). Les yézidis se réfèrent également à Xwedê ez dam (« Dieu m'a créé ») et à Em miletê ezdaîn (« Nous sommes la nation yézidie »)[23].
La religion yézidie présente des similitudes avec celles des Yâresân et des Alévis kurdes[24],[25]. Les caractéristiques communes à ces trois religions remontent à une ancienne croyance qui était probablement dominante parmi les peuples iraniens occidentaux, mais distincte du zoroastrisme et dérivée de la tradition iranienne pré-zoroastrienne[26],[27].
Les origines des Yézidis ont tout d'abord été décrites comme islamiques, iraniennes, voire parfois issues de religions « païennes » mais, les recherches publiées depuis les années 1990 ont montré qu'une telle approche était simpliste. L'origine de cette religion s'apparente plus à un processus complexe dans lequel les croyances et les pratiques locales ont peu à peu amené les adeptes de l'ordre soufi Adawiyya, vivant dans les montagnes kurdes, à s'écarter des normes islamiques[28].
Histoire
Moyen Âge
Origines
Au XIIe siècle, Cheikh Adi ibn Musafir, un mystique soufi arabe d'origine omeyyade qui avait étudié à Bagdad auprès d'éminents professeurs tels que Uqayl al-Manbijī et Abū’l Wafā al-pulwānī, quitte Bagdad pour fonder un couvent soufi à Lalish. Son ordre s'appe Adawiyya, et ses disciples figurent dans les sources arabes médiévales sous le nom d'Akrad Adawiyya (Kurdes Adawiyya). À l'époque, Lalish est habitée par une communauté de paysans kurdes adeptes d’anciennes religions iraniennes proches du zoroastrisme, du pré-zoroastrisme et de la vénération de Yazid ibn Mu'āwiya. Au fil du temps, les pratiques ascétiques et les enseignements de Cheikh Adī ont influencé les croyances locales pour donner naissance à un nouveau syncrétisme religieux. Après sa mort, en 1162, sa tombe est devenue un lieu de pèlerinage pour les musulmans et les non-musulmans, et Lalish le centre névralgique de ce nouveau mouvement qui s’est développé au cours des trois siècles suivants pour devenir le yézidisme[3],[29],[30],[31],[32].
Le yézidisme est alors adopté par plusieurs tribus et émirats kurdes. Les manuscrits yézidis, appelés mişûrs, qui ont été rédigés au XIIIe siècle, répertorient des listes de tribus kurdes affiliées aux saints yézidis Pir. Deux des 40 manuscrits ont été publiés à ce jour, à savoir le Mişûr de Pîr Sini Daranî et le Mişûr de Pîr Xetîb Pisî. Le Mişûr de Pîr Sini Daranî mentionne de grandes tribus aujourd'hui converties à l’Islam, notamment les tribus Shekak, Reşan, Dumilî/Dumbuli, Memkan, Kîkan et Musareşan[33],[34]. Sherefkhan Bidlisi confirme d’ailleurs dans le Sharafnameh que sept des tribus kurdes les plus importantes étaient yézidies[3],[35]. Le yézidisme devient la religion officielle de nombreux émirats et principautés kurdes, notamment celles de Botan[36], Mahmudi[37], Donboli[38] et l'émirat de Kilis[39].
Territoires et régions administratives
A partir XIVe siècle, les Yézidis développent leurs propres institutions religieuses et politiques dans les régions où ils vivent. Le territoire yézidi est divisé en sept centres administratifs, chacun ayant son propre Sandjak, plus communément appelé Tawis par les Yézidis :
- Tawisa Enzel: Welatşêx (Şêxan) - Lalesh
- Tawisa Şingalê: District de Shingal
- Tawisa Hekkarê ou Tawisa Zozana: région historique de Hakkiari (Hakkari, Şırnak, Van et Dohuk).
- Tawisa Welatê Xalta: Region autour de Siirt, Batman, Diyarbakir, Mardin, etc.
- Tawisa Helebê: Alep et Afrine.
- Tawisa Tewrêzê: cité de Tabriz.
- Tawisa Misqofa (Moscou): Renommé d'après Tawisa Serhedê une région couvrant les villes de Kars, Ardahan, Erzurum, Ağri, Van, Bitlis and Muş[40].
Tous les six mois, les Qewals yézidis, des récitants formés aux Qewls et à d'autres formes de tradition yézidie, sont envoyés dans d'autres régions habitées par les Yézidis pour préserver la foi et la doctrine originale. Ils voyagent sous protection militaire de la région administrative centrale de Shekhan et du centre spirituel de Lalish. Les Qewals, soutenus par des aumônes volontaires, menent un Sincaq à travers les villages yézidis afin de maintenir la légitimité spirituelle et de symboliser l'autorité de Lalish et du Mîr[41].
Premières interactions au Moyen-Orient
En raison de leur croissance et de leur influence grandissante, les Yézidis commencent à être perçus comme une menace par leurs voisins musulmans ; s’ensuit une relation conflictuelle qui va durer plusieurs siècles. Les Yézidis sont alors victimes de persécutions brutales de la part des Arabes, des Perses, des Turcs et des Kurdes sunnites. Deux des premières expéditions contre les Yézidis ont lieu en 1246, lorsque le chef yézidi, Cheikh Hassan ibn Adi, est tué par Badr Ad-Din Lulu, puis en 1414, lorsqu'une coalition des tribus kurdes sunnites voisines pille Lalish[3],[7]. De nombreux chefs yézidis sont alors convertis de force à l'islam, ce qui entraîne un déclin progressif du pouvoir yézidi à partir du XVe siècle. Des yézidis réussissent toutefois à établir des alliances avec les autorités locales. Certaines tribus yézidies s’associent à Qara Yusuf de Qara Qoyunlu, tandis que d'autres se rapprochent de Ouzoun Hassan de la tribu rivale Aq Qoyunlu contre les Timourides. Sous le règne de Saladin, les yézidis servent de soldats[42],[43] et d’ambassadeurs[44], on leur confie également des terres à gouverner[45],[46].
Période ottomane
XVIe siècle
Les premières prises de contact entre Yézidis et Ottomans remontent au début du XVIe siècle, ils bénéficient alors d’une semi indépendance sous l'Empire ottoman qui contrôle les régions kurdes avec des gouverneurs à Diyarbekir, Urfa, Sinjar et Mossoul[47]. En 1516, le sultan Selim le Terrible envahi la Syrie et reprend Alep et Damas aux Mamelouks d'Égypte. Cheikh Izz ed-Din, un yézidi, réussit à se faire nommer émir des Kurdes par les gouverneurs ottomans mais le titre revient, à sa mort, à la famille de l’ancien chef des Kurdes à Alep, Qasim Beg[48],[49].
Les Yézidis constituent un groupe important notamment à Bingöl, Bitlis, Van, Hazo, Amedi, Diyarbekir, Hasankeyf, Cizre et Dohuk. Les yézidis occupaient des postes importants dans l’organisation provinciale ottomane, comme ceux de gouverneurs de Tikrit et Kerek. Ils s’occupent de commerce et de transport fluvial sur leur territoire, pour passer le Tigre à Hasankeyf, grâce à leurs contacts avec d'autres ethnies. Evliya Çelebi rapporte ainsi la qualité de leurs produits : « La qualité des raisins et du miel des Yézidis est inestimable, et leurs raisins secs sont très prisés sur les marchés de Bagdad, Bassorah et Lahsa. Ils cultivent de nombreux fruits rouges et Sinjar possède également d'importants gisements minéraux »[50].
Sous le règne de Soliman le Magnifique en 1534, le chef yézidi Hussein Beg se voit confier le contrôle des émirats de Soran et de Bahdinan, avec leurs capitales respectives Erbil et Amedi ; les Yézidis conservent un pouvoir politique et militaire important sous sa gouvernance et à profiter d'une période de paix et d'absence de persécution. Bientôt, les musulmans de Soran s'opposent à Hussein Beg et tentent de renverser les dirigeants Dasini. Leurs premières tentatives échouent mais une alliance entre les communautés musulmanes voisines leur permet de s’emparer d'Erbil. Les tentatives d’Hussein Beg pour reprendre la ville échouent et se soldent par la mort de 500 guerriers yézidis. Hussein Beg est alors rappelé à Istanbul et exécuté[16],[51],[52],[53],[54].
La détérioration des relations avec les Ottomans et les Kurdes sunnites entrainent un durcissement du régime. En 1566, Abu al-S'ud al-'Amadi al-Kurdi, Cheikh al-Islam et mufti de l'Empire ottoman, coopère avec les sultans ottomans et émet des fatwas qui légitiment le massacre des Yézidis, l'esclavage de leurs femmes et la vente d'esclaves yézidis sur les marchés. Les Yézidis, dont territoires sont désormais considérés comme Dar Al-Harb d'un point de vue religieux, sont alors soumis à une pression militaire ottomane constante. Les princes kurdes sunnites, en particulier ceux de la principauté de Bahdinan demandent par la suite au sultan d'éliminer les yézidis qu’ils accusent d’apostasie[55].
XVIIe siècle
Pendant la première moitié du XVIIe siècle, les Yézidis prennent beaucoup d’importance grâce à l’influence d'Êzidî Mirza, un jeune chef militaire réputé qui se bat aux côtés des Ottomans lors de la bataille de Bagdad, au côté de Zeynal Javkhali, Mîr des Yézidis de l'époque, et de six autres chefs yézidis. Êzidî Mirza, qui devient chef des Bashiqa-Bahzani puis gouverneur de Mossoul en 1649, figure dans plusieurs sagas yézidies[49],[56].
Au cours du XVIIe siècle, les Ottomans lancent de nombreuses expéditions contre les Yézidis de Shingal qui contrôlent depuis longtemps les routes commerciales de leur région, attaquent les caravanes ottomanes et refusent de payer les taxes demandées par les Ottomans. La première expédition est menée par le grand vizir ottoman Nasuh Pacha en 1613. Elle se solde par une victoire des Yézidis et le massacre de 7 000 soldats ottomans, selon les rapports d'Evliya Çelebi[57],[49],[58].
En 1640, le grand vizir, Melek Ahmed Pacha de Diyarbekir lance une autre expédition contre les Yézidis de Shingal. Evliya Çelebi, rapporte que 3 060 Yézidis périssent sur les Monts Sinjar ; il décrit la richesse des Yézidis et l'abondance de la région qu'il qualifie de prospères entre leurs mains[59].
En 1671, une autre guerre se déroule pendant trois ans, dans les montagnes de Shingal, entre la tribu des Sacheli et les armées des Pashas voisins. Elle se solde par la victoire des montagnards, qui font environ 4 000 prisonniers[60].
Entre 1715 et 1809
Les Yézidis sont mentionnés dans un récit rédigé en 1716 par Ibn-i Nuh, l'imam de la ville de Van, récit qui raconte l’histoire de sa ville. Il y rapporte la situation désespérée des musulmans aux mains de ceux qu’il appelle Cünd-i Şeytan (l’armée de Satan). Il décrit également une attaque ottomane contre les Yézidis de Van en 1715. Dans la section intitulée « Le massacre des Yézidis et la vengeance des martyrs de Van », il raconte comment une armée de 7 000 soldats provenant d'Ahlat, Adilcevaz et Erçiş affronte et vient à bout des Yézidis. Il précise que cet endroit ne payait pas la jizya, un impôt de capitation collecté sur les hommes pubères non musulmans [50].
En 1743, Nader Chah, déterminé à s'emparer de Mossoul, envoie une armée pour soumettre le chef yézidi As après avoir capturé Altun Kopru et Kirkouk. Les Perses viennent à bout d’une armée de plusieurs milliers de Yézidis mais As réussi à s'échapper, à rallier des alliés et à assiéger un fort en ruines où la cavalerie perse retenait captives des femmes yézidies. As finit par se rendre à Nadir Shah et est finalement nommé gouverneur du district[61].
Au cours du XVIIIe siècle, les mirs yézidis de Sheikhan dépendent de la principauté kurde d'Amadiya, un fief semi-autonome qui garde les frontières ottomanes à l'est. Les souverains, des musulmans sunnites stricts se réclamant de la descendance des Abbassides, règnent sur Amadiya depuis la période timouride. Amadiya abrite également une communauté juive et compte aussi des nestoriens. Le père Maurizio Garzoni, rapporte que « le poste de bourreau est toujours confié par les princes d'Amadiya à un yézidi, qui n'hésite jamais à verser le sang des musulmans ». Les mirs yézidis de Sheikhan participent à plusieurs rébellions infructueuses contre la principauté d'Amadiya[35].
À Shingal, les Yézidis sont connus pour avoir attaqué toutes les caravanes passant entre Mardin et Mossoul. Les caravanes les mieux armées parviennent à se défendre mais les autres sont souvent détruites ou rançonnées. Les courriers officiels légèrement armés, qui comptent sur leur rapidité pour passer sans encombre, sont des cibles privilégiées. En représailles, plusieurs expéditions punitives sont lancées contre les Yézidis, leur infligeant de lourdes pertes[35].
En 1785, Abd el-Baqi Pacha, gouverneur de Mossoul, mène un raid contre la tribu nomade des Dina, composée de Yézidis vivant à l'est du Tigre, près de Duhok, et dirigée par un jeune chef nommé Kor Namir Agha (Namir Agha l'aveugle). Alors que les troupes pillent les villages désertés, elles sont prises en embuscade par les combattants de Dina qui tuent le pacha et son frère[35].
Les actions militaires menées contre les Yézidis et la condamnation à l’esclavage des captifs sont légitimés par les théologiens musulmans, qui les considèrent comme hérétiques. Au moins huit expéditions sont répertoriées entre 1767 et 1809[35]. Selon l'orientaliste français Roger Lescot, les Ottomans lancent 15 campagnes contre les Yézidis de Shingal et Sheikhan au cours du seul XVIIIe siècle ; les chefs yézidis sont tués, les fermes incendiées et les familles contraintes à se convertir à l’islam[62]. Les XVIIIe et XIXe siècles voient un nouveau déclin de l'influence des yézidis. Avec la fin des principautés kurdes semi-autonomes et les nouvelles réformes ottomanes Tanzimat, les régions peuplées par les Yézidis deviennent instables. Les Yézidis, étant exclus du statut de « peuple du Livre », ne bénéficient pas des droits religieux dont jouissent d'autres groupes tels que les chrétiens et les juifs dans le cadre du système ottoman des millets[63].
XIXe siècle
Au début du XIXe siècle, les Yézidis sont en conflit de longue date avec la tribu kurde sunnite des Mizuri qui a émis une fatwa déclarant les Yézidis infidèles et apostats. La fatwa promulgue que tuer les Yézidis est un devoir religieux et que leurs femmes et leurs biens doivent être considérés comme des butins de guerre[64].
En 1802, la branche Alghushiyya des Mizuris attaque le village yézidi de Ghabara, dans l'ouest de Sheikhan, tuant près d'une centaine de personnes et occupe Lalish pendant huit mois. Peu après, un nouveau différend émerge entre la tribu des Mizuris et la principauté de Bahdinan. En 1804, les Mizuris attaquent la ville d'Amadiya. Ils capturent la famille du prince Bahdinan, Qubad Pacha, pillent la ville et s’y installent jusqu’à ce qu’ils soient expulsés, avec l’aide des Yézidis de la tribu Dina, par Ahmed Pasha, un autre prince Bahdinan qui régnait sur Akre[64].
Les princes kurdes menent d'importantes campagnes contre les yézidis dans la première moitié du XIXe siècle. La plus importante est celle, menée par Mir Muhammad de Rawanduz connu sous le nom de Mirê Kor, qui débute en 1832 et dure jusqu'en 1834, causant d'énormes pertes humaines et matérielles aux Yézidis. Pour ce faire, Mirê Kor rassemble une force militaire de 40 000 à 50 000 combattants pour attaquer les régions yézidies. Au début du mois de mars 1832, ses forces traversèrent le Grand Zab et entrent dans le village yézidi de Kallak-a-Dāsiniyya, exterminant une grande partie de ses habitants. Les villages yézidis tombent ensuite les uns après les autres. Les hommes et les garçons plus âgés sont tous tués. Les forces de Mirê Kor se dirigent ensuite vers Shaykhān où elles viennent à bout des Yézidis. L'armée de Mirê Kor se livre alors à des actes atroces contre les Yézidis ; le massacre de personnes âgées et de très jeunes enfants, les viols et l'esclavage sont les pires méthodes utilisées. Il fait ensuite exterminer les Yézidis qui avaient fui où vivaient dans d'autres régions. Après les massacres de la région de Shaykhān, il affronte les Yézidis de Sinjar qu’il prend par la force après avoir tué et capturé environ 700 hommes[64].
Les communautés chrétiennes situées sur le chemin de l'armée de Mirê Kor ont également été victimes des massacres. La ville d'Alqosh a été pillée, un grand nombre de ses habitants assassinés et le monastère de Rabban Hormizd a été saccagé. Ses moines, ainsi que l'abbé Gabriel Dambo, ont été mis à mort. Une grande partie des manuscrits anciens ont été détruits ou perdus. Le monastère de Sheikh Matta a subi le même sort[65]. Après massacré les Yézidis de Sheikhan, Muhammad Pacha envahit le reste du Bahdinan, assiège la forteresse d'Aqra et marche ensuite vers Amedi, qui capitule après un bref siège. Toute la région, du Khabour au Grand Zab, est alors sous le contrôle de Mirê Kor, y compris Zakho et Duhok[65].
Entre 1840 et 1844, les Yézidis de Tur Abdin sont attaqués à plusieurs reprises par le souverain de Bohtan, Bedirkhan Beg[66]. En 1844, Bedirkhan lance une expédition de grande envergure pour forcer les Yézidis à se convertir à l'islam ; ceux qui refusent sont tués. Sept villages yézidis se convertissent à l'islam par peur des représailles[67]. La population chrétienne locale subit également des exactions perpétrées par Bedirkhan et ses alliés en 1843 et 1846[68].
Pendant la fête du Bayram, lorsque les musulmans célèbrent le sacrifice rituel d'Isaac par Abraham en abattant des animaux, Bedirkhan rassemble les captifs yézidis pour une cérémonie macabre au cours de laquelle il abat de ses propres mains ceux qui refusent de se convertir à l'islam[69],[70]. Les pressions des puissances européennes, notamment la France et l'Angleterre, qui exigent l'arrêt des massacres des nestoriens et la destitution de Bedirkhan Beg, poussent les ottomans à envahir ses territoires en 1846[65],[71]. Après une résistance acharnée, Bedirkhan finit par se rendre aux Ottomans au château d'Evreh à Eruh, dans la province de Siirt, le 4 juillet 1847[72].
Fin de la période ottomane
Vers la fin du XIXe siècle, la politique ottomane à l'égard des Yézidis prend une nouvelle dimension sous le règne d'Abdulhamid II qui se sert de la conscription pour convertir à l’Islam les non musulmans et s’assurer ainsi de leur loyauté politique. Omer Wehbi Pacha, envoyé à Mossoul par le sultan pour mettre en place un système de conscription, collecter des impôts, réinstaller des tribus et réprimer les rébellions locales, utilise la violence pour parvenir à ses fins. Lors de de la campagne de Shingal, en fin 1892, 500 Yézidis sont tués, Lalish est transformé madrasa, les objets sacrés des Yézidis sont confisqués et des mosquées sont construites dans les villages yézidis[73],[74].
Les réfugiés yézidis qui ont fui Sheikhan, trouvent refuge dans les monts Sinjar où la population yézidie locale se mobilise en apprenant les atrocités commises à Sheikhan par les musulmans. Le faqir Hemoyê Shero prend la tête de la résistance antimusulmane qui renforce ses capacités militaires en s'emparant d'une grande quantité d'armes et de munitions turques[75].
Le 9 décembre 1892, le sultan Abdulhamid démet Omar Wehbi Pacha de ses fonctions ; quatre mois plus tard, le pacha retourne dans la capitale pour répondre de ses actes[35]. Les Yézidis finissent par récupérer le contrôle de Lalish en 1904, les objets sacrés qui leur avaient été volés leur sont rendus en 1914[74].
A l'ouest de Shingal, Hasan Kanjo, un chef yézidi, se converti à l'islam et a rejoint les Hamidiés avec sa tribu. Il devient le bras droit d'Ibrahim Pacha, le puissant chef de la confédération de la tribu de Milan, et construit une forteresse à Haleli, à l'est de Viranşehir. Les membres de sa tribu sont autorisés à conserver leur foi yézidie et campent autour de la forteresse[76].
À Mossoul, un nouveau gouverneur du nom d'Aziz Pacha est nommé ; il négocie un accord de paix à Sinjar et autorise les yézidis de Sheikhan à pratiquer à nouveau leur religion. Le Mir yézidi, Mirza Beg, ainsi que d'autres convertis, reprennent leur ancienne foi. En échange, un service militaire est instauré, les écoles islamiques dans les colonies sont maintenues, y compris celle installée par les derviches musulmans dans le sanctuaire yézidi de Lalish. Le site sera par la suite laissé à l’abandon jusqu'à ce que les yézidis le reconstruisent et reprennent possession du sanctuaire en 1904[76].
Première guerre mondiale
Pendant la Première Guerre mondiale, le génocide arménien de 1915 provoque un exode massif des Yézidis de Van, Kars et Bazîd vers la Transcaucasie ou de nombreux Yézidis s'étaient déjà installés lors des guerres russo-turques de 1828-1829 et 1877-1878[77]. En mai 1918, les Ottomans envahissent la République arménienne. Après plusieurs jours de combat, au cours desquels les Yézidis combattent au côté des Arméniens, un armistice est conclu. Le texte permet aux Ottomans d’utiliser les voies ferrées stratégiques, mais les oblige à laisser Erevan et Etchmiadzin aux Arméniens[35]. La participation des Yézidis à la bataille de Sardarapad est encore commémorée par les Arméniens[77].
Les Yézidis de Tur Abdin et de Sinjar se battent étalement aux côtés des chrétiens en défendant leurs bastions montagneux[77]. En 1914 et 1915, ils accueillent des réfugiés chrétiens fuyant les persécutions et, en 1917, ils mènent des raids contre des convois turcs et des postes militaires sur la route de Nusaybin. Leur chef, Hemoye Shero, organise la résistance lorsque les troupes ottomanes assiègent les monts Shingal et occupent les villages yézidis au sud, en utilisant Tel Afar comme base logistique. En 1915 et 1916, les Ottomans, avec le soutien de nombreuses tribus kurdes sunnites, persécutent les communautés chrétiennes de Mardin, Nusaybin et Cizre. Des vagues de réfugiés chrétiens, notamment des Arméniens et des Assyriens, fuient vers Sinjar dans l'espoir de trouver refuge auprès des Yézidis locaux. En 1916, neuf cent personnes, majoritairement Yézidis, vivaient à Balad (ville de Shingal) et dans le village de Bardahali, qui était alors devenu le siège de la tribu Faquara’. Hemoye Shero, le chef des Faquara’, invite des chrétiens à s’installer dans la montagne, sous sa protection, conformément à une coutume shingali qui favorise l'installation des chrétiens si un agha yézidi local se porte garant pour eux. Hemoye Shero prend alors le contrôle total de Shingal, capitale et centre commercial principal de la montagne, en obtenant le soutien des marchands chrétiens locaux[4]. En 1918, lorsque les yézidis de la montagne de Shingal reçoivent un ultimatum des Ottomans leur enjoignant de leur remettre les armes et les réfugiés chrétiens qu'ils hébergent, les yézidis déchirent la lettre et renvoient les messagers nus[78].
Identité



Les pratiques culturelles yézidies utilisent le dialecte kurmandji, auquel ont également recours la plupart des traditions religieuses transmises oralement entre Yézidis, à l'exception des Yézidis de Bashiqa et de Bahzani qui parlent arabe[3]. Les Yézidis forment une communauté endogame, ils ne se marient qu'avec d'autres Yézidis ; ceux qui épousent des non-Yézidis sont expulsés de leur famille et ne sont pas autorisés à se dire yézidis[80],[81].
Les Yézidis parlent principalement le kurmandji et constituent un groupe religieux distinct. La question de savoir si les Yézidis doivent être considérés comme Kurdes ou s'ils constituent un groupe ethnique distinct fait l'objet d'une controverse, y compris au sein de leur communauté[82].
En Arménie et en Irak, les Yézidis sont considérés comme étant un groupe ethnique distinct, non Kurde[83],[84],[85],[86]. Selon l'anthropologue arménien Levon Abrahamian, les Yézidis pensent généralement que les Kurdes musulmans ont trahi le yézidisme en se convertissant à l'islam, tandis que les Yézidis sont restés fidèles à la religion de leurs ancêtres[87]. Dans la région autonome du Kurdistan irakien, le PDK présente les Yézidis comme les premiers Kurdes et considère que « les Yézidis incarnent le caractère originel de la nation kurde »[88]. La seule parlementaire yézidie au Parlement irakien, Vian Dakhil , a également déclaré son opposition à tout mouvement séparant les Yézidis des Kurdes.
A l'inverse, Aziz Tamoyan, le président de l'Union nationale yézidie en Arménie considère les Yézidis ont leur propre identité, distincte de celle des Turcs ; le Yézidi est sa nation, sa langue le Ezdiki et sa religion le Sharfadin[89]. Selon la chercheuse Victoria Arakelova, le yézidisme est un phénomène unique, l'une des illustrations les plus remarquables de l'identité ethno-religieuse, basée sur une religion que les Yazidis appellent Sharfadin[90].
Les Yézidis et les Kurdes sont également considérés comme des ethnies distinctes en Russie et en Géorgie[91]. L'Union soviétique a enregistré les Yézidis et les Kurdes comme deux groupes ethniques différents pour le recensement de 1926, mais a regroupé les deux en une seule ethnicité dans les recensements de 1931 à 1989[92]. La chronique Sherefnameh de Sharaf Khan Bidlisi de 1597, cite sept des tribus kurdes comme étant au moins en partie yézidies, et considère les confédérations tribales kurdes comme contenant des sections yézidies substantielles[93],[94].
Lors de ses voyages de recherche en 1895, l'anthropologue Ernest Chantre a rendu visite aux Yézidis dans la Turquie d'aujourd'hui et a rapporté que les Yézidis affirmaient que les Kurdes parlaient leur langue et non l'inverse[95].
Historiquement, il y a eu de nombreuses persécutions contre les Yézidis de la part de certaines tribus kurdes[96] et ces persécutions ont menacé, à de nombreuses reprises, l'existence même des Yézidis en tant que groupe distinct[97],[98]. Certains Yézidis ont dû se convertir à l'islam[99].
Religion
Le yézidisme est une foi monothéiste[100] fondée sur la croyance en un Dieu unique, qui a créé le monde et l'a confié aux soins d'une Heptade de sept êtres saints, souvent connus sous le nom d'anges ou heft sirr (les sept mystères)[101]. Le plus important d'entre eux est Malek Taus (également connu sous le nom de Tawûsê Melek), l'ange paon[102],[103]. Traditionnellement, les Yézidis qui épousent des non-Yézidis sont considérés comme convertis à la religion de leur conjoint[104].
Génétique
Les Assyriens et les Yézidis modernes du nord de l'Irak pourraient avoir une continuité génétique plus forte avec le peuple mésopotamien d'origine. Les populations assyriennes et yézidies du nord de l'Irak se seraient retrouvées au milieu d'un continuum génétique entre le Proche-Orient et le sud-est de l'Europe[105].
Les Kurdes ont développé leur propre profil génétique typique appelé « haplotype kurde modal » (KMH ou MKMH pour les Kurdes musulmans) sur le sous-clade J2-M172 avec les loci suivants : 14-15-23-10-11-12. Le pourcentage le plus élevé de cet haplotype a été mesuré jusqu'à présent chez les Yézidis d'Arménie :
- Yézidis en Arménie : 11.9%,
- Kurdes Musulmans d'Iraq : 9.5%,
- Arméniens: Frc/Ø : 5.7%, max.: 7.4%,
- Juifs Sépharades : 2.6%,
- Juifs kurdes : 2.0%,
- Arabes Palestiniens : 1.4%,
- Juifs Ashkénazes : 1.3%[106].
Une étude génétique menée en 2022 en Irak sur les populations irakiennes, turkmènes, yézidis et kurdes a révélé que la distance génétique entre les yézidis et les Kurdes était plus faible que celle entre les Kurdes et les Turkmènes, ce qui signifie que les yézidis sont génétiquement plus proches des Kurdes. Cela indique que les yézidis et les Kurdes partagent une longue histoire commune et la même patrie depuis des milliers d'années, et qu'ils sont tous deux d'origine indo-européenne[107].
Selon une autre étude génétique, les Yézidis du nord de l'Irak pourraient avoir une continuité génétique plus forte avec le peuple mésopotamien d'origine. La population yézidie du nord de l'Irak se situait au milieu d'un continuum génétique entre le Proche-Orient et l'Europe du Sud-Est[108].
Démographie
S'il est difficile de disposer de données officielles, on considère, en 2007, que près d’un million de Yézidis vivent entre le nord de l’Iraq, l'est de la Turquie et la Syrie, auxquels s'ajoutent quelques communautés au nord de l'Iran et près de 200 000 personnes en Arménie, en Géorgie et en Russie méridionale. Les persécutions dont ont été victimes les Yézidis depuis le début du XXe siècle ont causé d'importantes vagues d'émigrations à partir du Moyen-Orient mais aussi du Caucase[109].
Après le projet de génocide mené par Daech entre 2014 et 2017, on estime que 5 000 à 10 000 Yézidis ont été tués et près de 6 500 femmes et enfants enlevés[110]. En 2015, l'ONG internationale Yazda (en), estime qu'environ « 360 000 yézidis vivent encore dans des camps pour personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays dans la région du Kurdistan iraquien », auquel il faut ajouter 90 000 yézidis qui ont quitté l’Iraq. L'organisation estime que 1 800 yézidis iraquiens vivent en Turquie, 1 500 en Syrie et 1 000 en Grèce. Le nombre de yézidis syriens qui se sont réfugiés en Jordanie, au Liban, en Turquie et en Europe n'est pas connu[111]. En 2025, les différentes estimations de la taille de la population yézidie varient énormément et sont toujours très incertaines.
Irak
De nos jours, la majorité de la population yézidie vit en Irak, où elle constitue une importante communauté « minoritaire »[3]. Les estimations de la taille de cette communauté varient considérablement : entre 70 000 et 500 000. Ils sont particulièrement concentrés dans le nord de l'Irak, dans le gouvernorat de Ninive. Les deux plus grands groupes se trouvent à Shekhan, au nord-est de Mossoul et à Sinjar, à la frontière syrienne à 80 kilomètres à l'ouest de Mossoul. À Shekhan se trouve le sanctuaire de Sheikh Adi ibn Musafir à Lalish. Au début des années 1900, la plupart de la population sédentaire du désert syrien était yézidie[112]. Au cours du XXe siècle, la communauté Sheikhan a lutté pour la domination avec la communauté Sinjar plus conservatrice. Le profil démographique a probablement considérablement changé depuis le début de la guerre en Irak en 2003 et la chute du gouvernement de Saddam Hussein[113].
Traditionnellement, les Yézidis d'Irak vivaient isolés et avaient leurs propres villages. Cependant, nombre de leurs villages ont été détruits par le régime de Saddam. Les baasistes ont créé des villages collectifs et ont déplacé de force les Yézidis de leurs villages historiques qui ont été détruits[114].


Selon Human Rights Watch, les Yézidis étaient victimes du processus d'arabisation de Saddam Hussein entre 1970 et 2003. En 2009, certains Yézidis qui avaient été victimes du processus d'arabisation de Saddam Hussein se sont plaints des pratiques politiques des leaders du Kurdistan qui visaient à faire en sorte que les Yézidis s'identifient à des Kurdes. Un rapport de Human Rights Watch (HRW) de 2009, rapporte que pour incorporer dans la région kurde des territoires que se disputaient le gouvernement régional du Kurdistan (GRK) et le gouvernement central de Bagdad dans le nord de l'Irak - en particulier la province de Ninive -, les autorités du Parti démocratique du Kurdistan (PDK) avaient utilisé les ressources politiques et économiques du GRK pour que les Yézidis s'identifient aux Kurdes. Le rapport de HRW critique également des pratiques particulièrement sévères, telles qu'arrestations arbitraires, détentions et intimidations envers toute personne s'opposant à l'expansionnisme kurde[6].
Syrie
Les Yézidis de Syrie vivent principalement dans deux communautés, l'une dans la région d'Al-Jazira et l'autre dans le Kurd-Dagh[3]. Les chiffres de population de la communauté syrienne yézidie ne sont pas clairs. En 1963, la communauté était estimée à environ 10 000 habitants, selon le recensement national, mais les chiffres pour 1987 n'étaient pas disponibles[115]. Il pourrait y avoir entre 12 000 et 15 000 Yézidis en Syrie (2004)[116] bien que plus de la moitié de la communauté ait émigré de Syrie depuis les années 1980. Les estimations sont encore compliquées par l'arrivée de pas moins de 50 000 réfugiés yézidis venus d'Irak durant la guerre d'Irak. Pendant le conflit syrien, la population yézidie est particulièrement visée par les terroristes de l’État islamique, des milliers de Yézidis étant tués ou portés disparus[117].
Géorgie
La population yézidie en Géorgie diminue depuis les années 1990, principalement en raison de la migration économique vers la Russie et l'Occident. Selon un recensement effectué en 1989, il y avait plus de 30 000 Yézidis en Géorgie ; selon le recensement de 2002, il ne restait qu'environ 18 000 Yézidis en Géorgie. Cependant, selon d'autres estimations, la communauté est passée d'environ 30 000 personnes à moins de 5 000 au cours des années 1990. Aujourd'hui, ils seraient à peine plus de 6 000 selon certaines estimations, y compris les réfugiés récents de Sinjar en Irak, qui ont fui vers la Géorgie après la persécution par l'EIIL[118].
Le , les Yézidis ont célébré l'ouverture d'un temple et d'un centre culturel en Géorgie portant le nom du sultan Ezid à Varketili, une banlieue de Tbilissi. C'est le troisième temple du genre au monde après ceux du Kurdistan irakien et d'Arménie[119].
Arménie
Selon le recensement de 2011, il y a 35 272 Yézidis en Arménie, ce qui en fait le plus grand groupe ethnique minoritaire d'Arménie[120]. Dix ans plus tôt, lors du recensement de 2001, on comptait 40 620 Yézidis en Arménie[121], dont une majorité dans la province d'Armavir. Les médias ont estimé que le nombre de Yézidis en Arménie se situait entre 30 000 et 50 000. La plupart d'entre eux sont les descendants de réfugiés qui ont fui en Arménie pour échapper aux persécutions qu'ils subissaient sous le régime ottoman, y compris pendant le génocide arménien, lorsque de nombreux Arméniens ont trouvé refuge dans les villages yézidis[122].

Le plus grand temple yézidi au monde, le Quba Mêrê Dîwanê (en), a été inauguré en septembre 2019 à Aknalich, à 35 km d'Erevan, juste à côté de Ziarat, le premier temple yézidi arménien fondé en 2012. Sa construction a été financée par Mirza Sloian, un homme d'affaires yézidi basé à Moscou et originaire de la région d'Armavir[123],[124].
Russie
En Russie, l'essentiel de la population yézidie est concentrée à Moscou et, dans une moindre mesure à Saint-Pétersbourg. En dehors de ces deux grandes agglomérations, l'Adyguée, l'oblast de Nijni Novgorod, l'oblast de Sverdlovsk et l'oblast de Novossibirsk comptent chacun entre 3 500 et 10 000 Yézidis. Des populations yézidies plus modestes sont également dispersées dans toute la Russie[125].
Turquie
À partir de la fin du XIXe siècle, une partie importante de la population autochtone yézidie de Turquie a fui le pays pour l'Arménie et la Géorgie actuelles[100]. S'y ajoutent des communautés parties vivre en Russie et en Allemagne lors de la migration récente[9]. La communauté yézidie de Turquie a décliné précipitamment au cours du XXe siècle. La plupart d'entre eux ont immigré en Europe, en particulier en Allemagne ; ceux qui restent résident principalement dans les villages de leur ancien cœur de Tur Abdin[3].
Europe de l'Ouest
Cette émigration massive a abouti à l'établissement de grandes communautés de la diaspora yézidie à l'étranger. La plus importante est en Allemagne, qui a maintenant une communauté yézidie de plus de 200 000 personnes, principalement dans les länder de l'ouest (Rhénanie du Nord - Westphalie et Basse-Saxe), notamment à Hanovre, Bielefeld, Celle, Brême, Bad Oeynhausen, Pforzheim et Oldenburg[126], la plupart étant originaire de Turquie et, plus récemment, d'Irak. Depuis 2008 la Suède a connu une croissance considérable de sa communauté d'émigrants yézidis, qui est passée à environ 4 000 en 2010, une communauté plus petite existe aux Pays-Bas. D'autres groupes de la diaspora yézidie vivent en Belgique, au Danemark, en France, en Suisse, au Royaume-Uni, aux États-Unis, au Canada et en Australie ; ceux-ci ont une population totale probablement inférieure à 5 000 habitants[3].
Amérique du Nord
Une communauté yézidie s'est installée en tant que réfugiée aux États-Unis d'Amérique et au Canada. Beaucoup de Yézidis vivent maintenant à Lincoln, Nebraska[127],[128],[129] et Houston, Texas[130]. On pense qu'aux États-Unis, du fait d'une forte immigration vers cet État dans le cadre de programmes d'accueil de refugiés à partir de la fin des années 1990, le Nebraska est l'état qui compte le plus grand nombre de Yézidis (au moins 10 000)[131]. De nombreux membres de la communauté ont servi de traducteurs pour l'armée américaine lors des opérations militaires en Irak[132],[133].
Perceptions occidentales
Comme les Yézidis ont des croyances religieuses pour la plupart inconnues des étrangers, de nombreux non-Yézidis ont écrit et attribué à leurs croyances des faits d'une validité historique douteuse.
Dans la littérature occidentale

Dans le livre de William Seabrook, Adventures in Arabia, la quatrième section, commençant par le chapitre 14, est consacrée aux Yézidis et est intitulée Among the Yezidees. Il les décrit comme « une secte mystérieuse dispersée dans tout l'Orient, la plus forte en Arabie du Nord, crainte et haïe à la fois par les musulmans et les chrétiens, parce qu'ils sont des "adorateurs de Satan" ». Dans les trois chapitres du livre, il décrit complètement la région, y compris le fait que ce territoire, dont leur ville la plus sainte de Sheik-Adi, ne faisait pas partie de « l'Irak »[134].
Georges Gurdjieff a écrit à plusieurs reprises sur ses rencontres avec les Yézidis dans son livre Rencontres avec des hommes remarquables, en mentionnant qu'ils sont considérés comme des « adorateurs du diable » par d'autres ethnies de la région[135]. Aussi, dans le livre de Peter Ouspensky « À la recherche du miraculeux », il décrit certaines coutumes étranges que Gurdjieff observait chez les garçons yézidis : « ll m'a dit, entre autres, que quand il était enfant, il avait souvent observé comment les garçons yézidis ne pouvaient pas sortir d'un cercle tracé autour d'eux sur le sol »[136],[137].
Idries Shah, penseur soufi écrivant sous le nom de plume Arkon Daraul, dans le livre de 1961 Sociétés secrètes hier et aujourd'hui, décrit la découverte d'une société secrète influencée par les Yézidis dans la banlieue de Londres appelée « l'Ordre de l'ange paon ». Shah a affirmé que Tawûsê Melek pouvait être compris, du point de vue soufi, comme une allégorie des pouvoirs supérieurs de l'humanité[138].
Dans l'histoire de HP Lovecraft The Horror at Red Hook, certains des étrangers meurtriers sont identifiés comme appartenant au « clan Yezidi des adorateurs du diable »[139].
Dans le roman de la série Aubrey-Maturin de Patrick O'Brian, La Lettre de Marque, qui se déroule pendant les guerres napoléoniennes, il y a un personnage yézidi nommé Adi. Son appartenance ethnique est appelée « Dasni »[140].
Le superpuissant policier King Peacock de la série Top 10 (et des bandes dessinées associées) est un personnage fictif Yazidi[141]. Il est dépeint comme un personnage gentil et paisible ayant une vaste connaissance de la religion et de la mythologie. Il est décrit comme conservateur, honnête et très attaché à la vie de famille. Adepte des arts martiaux et incroyablement puissant, il est capable de percevoir et de frapper les points les plus faibles de son adversaire, un pouvoir qui, selon lui, est dérivé de la communication avec Malek Taus (l'Ange Paon)[142].
Dans les mémoires de l'armée américaine
Dans les mémoires de son service dans une unité de renseignement de la 101e division aéroportée de l'armée américaine en Irak en 2003 et 2004, Kayla Williams (2005) rapporte qu'elle était stationnée dans le nord de l'Irak, près de la frontière syrienne, dans une zone habitée par des Yézidis. Selon Williams, certains Yézidis parlaient kurde mais ne se considéraient pas comme kurdes et lui ont exprimé un penchant pour l'Amérique et Israël. Elle n'a pu en apprendre qu'un peu sur la nature de leur religion : elle la trouvait très ancienne et en lien avec les anges. Elle décrit un sanctuaire yézidi au sommet d'une montagne comme « un petit bâtiment en pierre avec des objets suspendus au plafond » et des alcôves pour le placement des offrandes. Elle a rapporté que les musulmans locaux considéraient les Yézidis comme des adorateurs du diable[143].
Dans un article publié en octobre 2006 dans The New Republic, Lawrence F. Kaplan fait écho aux sentiments de Williams sur l'enthousiasme des Yézidis envers l'occupation américaine de l'Irak, en partie parce que les Américains les protègent de l'oppression des militants musulmans et des Kurdes du voisinage. Kaplan note que la paix et le calme de Sinjar sont pratiquement uniques en Irak : « Les parents et les enfants s'alignent le long des rues lorsque les patrouilles américaines passent, tandis que les religieux yézidis prient pour le bien-être des forces américaines »[144].
Persécution des Yézidis
Le peuple yézidi a été victime de nombreuses violences, de persécutions répétées et de conversions forcées au fil des siècles[145],[146], jusqu'au génocide perpétré en 2014 par Daech[147],[148],[149].
La diabolisation de leur religion et l'assimilation de Malek Taus à Satan[150],[100] a provoqué des siècles de persécution des Yézidis, considérés par certains comme « adorateurs du diable »[151],[152]. En effet, d'après le Mechef Rech (Livre noir), Malek Taus est identifié à Azazil, que la tradition arabe a associé à Iblis[153],[154],[155], considéré comme Al-Shaitan (« le diable »)[156], alors que pour les Yézidis, il est l’ange paon, le plus important des 7 anges qui représentent Dieu sur terre[157].
Sous l'Empire ottoman
Une grande communauté yézidie existait en Syrie, mais elle a décliné en raison de persécutions perpétrées durant l'empire ottoman[158],[159]. Plusieurs expéditions punitives ont été organisées contre les Yézidis par les gouverneurs ottomans (wāli) de Diyarbakir, Mossoul et Bagdad. L'objectif de ces persécutions était la conversion forcée des Yézidis à l'islam sunnite hanafi de l'Empire ottoman[160].
Dans l'Irak post-invasion
Le , une foule de 2 000 Yézidis a lapidé à mort une Irakienne de religion yézidie de 17 ans, Du'a Khalil Aswad[161],[162]. Les rumeurs selon lesquelles la lapidation était liée à sa prétendue conversion à l'islam ont provoqué des représailles contre les Yézidis par les sunnites, y compris le massacre de Mossoul en 2007. En , quelque 500 Yézidis ont été tués dans une série coordonnée d'attentats à la bombe à Qahtaniya qui est devenue l'attaque suicide la plus meurtrière depuis le début de la guerre en Irak. En , au moins 20 personnes ont été tuées et 30 blessées dans un double attentat-suicide dans le nord de l'Irak, a déclaré un responsable du ministère de l'Intérieur irakien. Deux kamikazes armés de gilets explosifs ont mené l'attaque dans un café de Sinjar, à l'ouest de Mossoul. À Sinjar, de nombreux habitants de la ville sont membres de la minorité yézidie[163].
Par l'État islamique d'Irak et du Levant (EIIL)

En 2014, avec les gains territoriaux du groupe militant salafiste se faisant appeler État islamique d'Irak et du Levant (EIIL), la population yézidie irakienne a connu de nombreux bouleversements. L'EIIL capture Sinjar en à la suite du retrait des troupes peshmerga de Masoud Barzani, forçant jusqu'à 50 000 Yézidis à fuir dans la région montagneuse des Monts Sinjar[164]. Début août, la ville de Sinjar était presque déserte car les forces kurdes peshmerga n'étaient plus en mesure d'empêcher les forces de l'EIIL d'avancer. L'EIIL avait précédemment déclaré que les Yézidis étaient des adorateurs du diable et avait pris les deux petits champs pétrolifères voisins et la ville de Zumar dans le cadre d'un plan visant à tenter de saisir le barrage hydroélectrique de Mossoul[165]. Jusqu'à 200 000 personnes (dont environ 40 000 Yézidis[166] ) ont fui la ville avant qu'elle ne soit capturée par les forces de l'EIIL, faisant craindre une tragédie humanitaire. Aux côtés des Yézidis locaux fuyant Sinjar se trouvaient des Yézidis (et des chiites) qui ont fui vers la ville un mois plus tôt lorsque l'EIIL a pris la ville de Tall Afar[167].
La plupart de la population fuyant Sinjar s'est retirée en parcourant les montagnes voisines dans le but ultime d'atteindre Dohuk au Kurdistan irakien (normalement cinq heures de route en voiture). Des inquiétudes pour les personnes âgées et celles dont la santé est fragile ont été exprimées par les réfugiés, qui ont fait part aux journalistes de leur manque d'eau. Selon des informations provenant de Sinjar, des Yézidis malades ou âgés qui ne pouvaient pas faire le voyage étaient exécutés par l'EIIL. Le parlementaire yézidi Haji Ghandour a déclaré aux journalistes : « Au cours de notre histoire, nous avons subi 72 massacres. Nous craignons que Sinjar ne soit le 73e »[165].
Les groupes des Nations unies disent qu'au moins 40 000 membres des Yézidis, dont beaucoup de femmes et d'enfants, se sont réfugiés dans neuf endroits sur le mont Sinjar, un massif escarpé de 1 400 m de hautes crêtes identifiée dans la légende locale comme le dernier lieu de repos de l'arche de Noé, ont fait face au massacre des djihadistes, certains ont fui, ou sont morts par déshydratation, d'autres sont restés[168]. Entre 20 000 et 30 000 Yézidis, pour la plupart des femmes et des enfants, assiégés par l'EIIL, se sont échappés de la montagne après que les Unités de protection du peuple (YPG) et le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) soient intervenues pour arrêter l'EIIL et ont ouvert un couloir humanitaire pour eux[169] aidant à traverser le Tigre jusqu'au Rojava[170]. Certains Yézidis ont ensuite été ramenés au Kurdistan irakien par les peshmerga et les forces des YPG, ont déclaré des responsables kurdes[171],[172].
Leur sort a reçu une couverture médiatique internationale[173] qui a conduit le président des États-Unis Barack Obama à autoriser des parachutages humanitaires de repas et d'eau à des milliers de minorités religieuses yézidies et chrétiennes piégées sur la montagne Sinjar. Le président Obama a également autorisé des « frappes aériennes ciblées » contre des militants islamiques pour soutenir la minorité religieuse assiégée et pour protéger le personnel militaire américain dans le nord-ouest de l'Irak[174],[175]. L'aide humanitaire américaine a commencé le [176] la Royal Air Force britannique contribuant par la suite à l'effort de secours[177]. Lors d'une réunion d'urgence à Londres, le premier ministre australien Tony Abbott a également promis un soutien humanitaire[178] tandis que les nations européennes ont joint les États-Unis pour aider à armer les combattants peshmerga aidant les Yézidis avec des armes plus avancées[179].
Plus tard, des combattants du PKK et des YPG avec des Peshmergas et le soutien des frappes aériennes américaines ont aidé le reste des Yézidis piégés à s'échapper de la montagne[180],[181]. Un travailleur humanitaire participant à l'opération d'évacuation a décrit les conditions sur le mont Sinjar comme « un génocide », ayant été témoin visuel de centaines de cadavres[170]. Des filles yézidies en Irak qui auraient été violées par des combattants de l'EIIL se sont suicidées en sautant des falaises du mont Sinjar, comme décrit dans une déclaration de témoin[182]. À Mossoul, l'EIIL a détruit un sanctuaire chiite et a exigé que la population restante se convertisse à sa version de l'islam, paie la jizya (une taxe religieuse) ou soit exécutée[183],[184],[185].
Les femmes capturées sont traitées comme des esclaves sexuelles ou des butins de guerre, certaines sont poussées au suicide. Les femmes et les filles qui se convertissent à l'islam sont vendues comme mariées, celles qui refusent de se convertir sont torturées, violées et finalement assassinées. Les bébés nés dans les prisons de femmes sont enlevés à leur mère et leur sort est inconnu[186],[187]. Nadia Murad, une militante des droits humains yézidie et lauréate du prix Nobel de la paix 2018, a été enlevée et utilisée comme esclave sexuelle par l'EIIL en 2014.
Haleh Esfandiari du Woodrow Wilson International Center for Scholars a mis en évidence les mauvais traitements infligés aux femmes de la région par les militants de l'EIIL après leur capture d'une zone. « Ils emmènent généralement les femmes plus âgées dans un marché aux esclaves de fortune et essaient de les vendre. Les plus jeunes filles sont violées ou mariées à des combattants », a-t-elle dit, ajoutant : « C'est basé sur des mariages temporaires, et une fois que ces combattants ont eu des relations sexuelles avec ces jeunes filles, ils les transmettent simplement à d'autres combattants »[188]. Parlant des femmes yézidies capturées par l'EIIL, Nazand Begikhani a déclaré : « Ces femmes ont été traitées comme du bétail. Elles ont été victimes de violences physiques et sexuelles, notamment de viols systématiques et d'esclavage sexuel. Elles ont été exposées sur les marchés de Mossoul et de Raqqa, en Syrie, portant sur elles des étiquettes mentionnant leur prix »[189]. Le Dr Widad Akrawi a déclaré que l'EIIL utilise l'esclavage et le viol comme armes de guerre[190].
En , Defend International a lancé une campagne mondiale intitulée « Sauver les Yézidis : le monde doit agir maintenant » pour sensibiliser le public à la tragédie des Yézidis à Sinjar et coordonner les activités d'intensification des efforts visant à sauver les Yézidis et les chrétiens, femmes et filles, capturés par l'EIIL[191]. En , les Nations unies ont signalé que plus de 5 000 Yézidis avaient été assassinés et 5 000 à 7 000 (principalement des femmes et des enfants) avaient été enlevés par l'EIIL[192]. Le même mois, la présidente de Défend International a dédié son prix international Pfeffer pour la paix 2014 aux Yézidis[193]. Elle a demandé à la communauté internationale de veiller à ce que les victimes ne soient pas oubliées ; ils devraient être secourus, protégés, pleinement assistés et indemnisés équitablement.
L'Etat islamique a, dans son magazine numérique Dabiq, explicitement revendiqué une justification religieuse pour asservir les femmes yézidies[194]. En , Amnesty International a publié un rapport[195],[196]. Malgré l'oppression que les femmes Yézidies ont subie, elles sont apparues aux informations comme des justifications de représailles. Elles ont reçu une formation et ont pris position en première ligne des combats, représentant environ un tiers des forces de la coalition kurde-yézidie, et se sont distingués en tant que soldats[197].
En juillet 2021, le Journal du dimanche (JDD) avance que plusieurs centaines d’esclaves yézidis – souvent des enfants – seraient toujours retenus par leurs ravisseurs partis vivre en Turquie avec leurs familles. La majorité des esclaves yézidis encore détenus en Turquie le seraient par des anciens combattants de l’Etat islamique ralliés à l’Armée nationale syrienne (ANS)[198]. Fawzia Amin Sido (en), enlevée et réduite à l'esclavage depuis 10 ans par un palestinien de Daech et emmenée dans la Bande de Gaza, a été libérée à Gaza, début octobre 2024, au cours d'une opération impliquant Israël et les États-Unis[199],[200],[201].
