Béluga du Saint-Laurent
From Wikipedia, the free encyclopedia

Les bélugas du fleuve Saint-Laurent sont une population de bélugas endémique à la province de Québec, isolée géographiquement des autres populations fréquentant les eaux de l'océan Arctique[1].
Cette population a vécu une pression de chasse importante jusqu'à l'adoption d'un moratoire en rapport à cette activité en 1979[2]. Depuis le début du suivi de la population en 1980, le nombre d'individus rapporté annuellement stagne autour de 1500 à 2000 individus[3]. Les raisons pour la situation précaire actuelle incluent la pollution anthropique telle l'utilisation passée de polluants organiques persistants (POP) avant leur bannissement comme les hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP)[4] et les dichlorodiphényltrichloroéthanes (DDT)[5], les pathogènes présents dans les eaux qu'ils fréquentent, la prolifération d'algues toxiques et autres dérangements causés par l'humain comme les perturbations sonores causées par les bateaux[6].
Les données historiques en lien avec le début de la chasse au béluga proviennent de lettres écrites à la main décrivant cette pêche. Les lettres les plus anciennes ont été datées à l'aube des années 1750, où la popularité de la chasse a explosé[7],[8]. Le taux de capture à ce temps a été estimé à environ une centaine de bélugas par piège installé et pouvait atteindre jusqu'à près de 1 000 individus par saison de chasse[9]. De plus, la chasse sportive de cet animal était encouragée en offrant une compensation monétaire pour chaque queue de béluga rapportée. Cette pression de pêche était renforcée par la pensée populaire que les bélugas étaient une espèce nuisible puisqu'ils se nourrissaient de poissons convoités par la pêche commerciale[10]. Considérant que cet animal est une espèce à reproduction lente[1], les abattages reliées à cette croyance ont contribué à engendrer un impact énorme sur leur démographie. Le premier rapport constatant le déclin inévitable fut publié en 1978, un an avant l'interdiction officielle de leur pêche[11]. Ce rapport stipulait que le nombre de bélugas vivant dans l'estuaire du fleuve Saint-Laurent durant ses années oscillait entre 300 et 350 seulement[12]. Ce déclin sera confirmé par une deuxième étude réalisée en 1982[13]. En réponse aux résultats du premier rapport, en 1979, le Gouvernement du Canada agrandit l'aire protégée du béluga afin d'inclure la population de l'estuaire du Saint-Laurent[14], puis, à la suite du deuxième rapport, en 1983, lui donna officiellement le titre d'espèce menacée[15]. En 1988, un troisième rapport subséquent confirma la stagnation du nombre d'individus au cours des dix années suivant le premier rapport[16].

Suivant le changement de statut, de nombreux efforts de recensement[16],[15],[17],[18],[19],[20] furent déployés afin de surveiller la fluctuation démographique subséquente aux mesures de protection contre la chasse mises en place par le Gouvernement du Canada. Malgré ceux-ci, le nombre de bélugas a continué de stagner entre 1980 et 1995, signifiant que la chasse intensive n'était pas le seul facteur contribuant au déclin de cette espèce. Dans les années 1980, les polluants organiques persistants (POPs), en particulier le DDT et les biphényles polychlorés (BPCs), furent rapidement soupçonnés après avoir été découvert en quantités énormes dans les carcasses des bélugas, surtout chez les juvéniles[5],[21]. De nombreuses études[22],[23],[24],[25] confirmèrent la relation entre le déclin de la population et ces polluants par la suite. Malgré ces découvertes alarmantes, les POPs ne seront bannis qu'en à la suite de l'adoption de la convention de Stockholm sur les polluants organiques persistants[26].
En date de 2012, on estime le nombre d'individus à 889[27], ce qui est une légère augmentation en contraste aux analyses entre 1973-1995, dans lesquelles on mentionnait entre 300-700 individus[10]. Cependant, le taux de croissance normal pour une population de béluga en santé devrait se situer entre 2.5% et 4%[28], alors que les valeurs mentionnées précédemment constituent un taux de croissance de moins de 1%[29]. De plus, la démographie de la population actuelle n'est pas soutenable et risque de provoquer une chute de population encore plus importante dans les prochaines années[27] si aucune action n'est entreprise, puisque le taux de juvéniles est trop faible pour assurer un renouvellement de la population.
Entre les années 1940 et 1980, le nombre de bélugas du Saint-Laurent a drastiquement diminué, passant d'environ 8 000 individus[30],[31] à moins de 1 000[17]. Malgré les efforts de conservation et le moratoire sur la pêche de cet animal adopté par le Gouvernement du Canada en 1979[14], le groupe de baleine blanche stagne aux alentours de 700-900 individus depuis[27]. L'objectif à long terme, visant un rétablissement d'au moins 70 % de la quantité de bélugas pré-pêcheries[32], demeure bien loin d'être atteint. Les causes expliquant le déclin si important sont nombreuses.
- Aire de répartition : actuelle (2010) / étendue historique (1930)
- Aire de répartition principale actuelle (2010) / étendue historique (1930)
Polluants organiques persistants
La présence de polluants organiques persistants (POPs) en quantités anormalement élevées dans les tissus adipeux des bélugas habitant dans l'estuaire du Saint-Laurent est sans doute l'une des causes les plus importantes du déclin[5],[33]. Leurs niveaux de mercure, biphényles polychlorés (BPCs) et DDT, tous considérés POPs, ont tous été établis à largement supérieurs à ceux que l'on retrouve dans les tissus des autres bélugas vivant dans l'océan Arctique[24],[34].
Les POPs, avant leur interdiction d'utilisation en 2004, se sont accumulés dans l'environnement à la suite de la combustion de certains composés nécessaires à la synthèse de produits chimiques, à l'utilisation de produits chimiques considérés POPs dans l'industrie agroalimentaire (par exemple, le DDT, un pesticide efficace mais néfaste pour l'environnement) et à la suite de leur synthèse dans la production industrielle en tant que sous-produit[35],[25]. Ils appartiennent à la catégorie de molécules hydrophobes et lipophiles. Or, une molécule hydrophobe lipophile en milieu marin se stockera préférentiellement dans le corps des organismes, plus spécifiquement dans leurs tissus adipeux, ce qui explique leur accumulation dans le corps des mammifères marins[35]. De plus, le métabolisme des bélugas est très lent, ce qui signifie que le taux d'élimination métabolique des substances nocives comme les POPs s'en retrouve également réduit, ce qui les prédispose à accumuler de plus en plus de substances toxiques dans leurs tissus. Couplé au fait que les bélugas sont au sommet d'un réseau trophique où les proies absorbent également des POPs, il est facile pour eux d'accumuler rapidement des niveaux de POPs hautement toxiques dans leurs tissus[36].
Tel qu'attendu, les carcasses de bélugas qui ont été examinées démontraient une valeur atypiquement élevée de POPs reliés aux zones industrialisées et fortement peuplées du bord du fleuve Saint-Laurent[37]. Largement documentés comme des composés chimiques toxiques ayant des conséquences néfastes sur les organismes, les POPs pourraient affecter la longévité et la survie des bélugas de plusieurs façons.
Effets sur le système reproductif
Les polluants environnementaux en général possèdent souvent des effets néfastes sur la capacité à se reproduire[38]. Chez les animaux marins, la corrélation entre une eau chargée de polluants et la défaillance reproductive a été établie entre autres chez les phoques qui souffraient de sténose utérine lorsque la concentration de BPCs dans l'eau dépassait un certain seuil[39],[40]. Les POPs sont aussi connus pour causer, chez les organismes marins, des naissances prématurées[41], un niveau de testostérone hors normes[42] et une progéniture moins nombreuse en raison du dysfonctionnement de l'appareil reproducteur des femelles[43]. Dans l'optique du béluga du Saint-Laurent, de telles répercussions sont soupçonnées puisque la démographie de la population est anormale (peu de juvéniles et peu de femelles gravides) et qu'il n'y a pas eu de croissance importante en termes du nombre d'individus depuis plusieurs dizaines d'années[27],[10]. L'observation de l'utérus des carcasses des femelles bélugas laissent croire que l'activité ovarienne est moindre chez les bélugas du Saint-Laurent que ceux dans l'océan Arctique[44].
Effets verticaux
Les bélugas femelles possèdent en moyenne la plus faible concentration de POPs, et les juvéniles, la plus élevée, ce qui sous-entend un transfert vertical de polluants de la mère à sa progéniture par l'entremise du lait maternel[45],[27]. Les juvéniles représentent le groupe d'âge avec le plus faible taux de survie puisque leur sensibilité aux polluants est accrue comparé aux adultes.
Tumeurs
La prévalence des tumeurs au sein de cette population est énorme : sur 21 carcasses recensées entre 1988 et 1990, 12 d'entre elles exprimaient une ou plusieurs tumeurs[46]. Certaines étaient inoffensives alors que d'autres non, contribuant probablement à la mort prématurée de l'individu en question. Les tumeurs ne sont pas courantes chez les animaux marins : parmi la famille des cétacés, seulement 75 cas ont été répertoriés jusqu'à présent et 28 de ces 75 cas (37%) proviennent de la population de bélugas du Saint-Laurent[46]. Certains POPs comme les BPCs, retrouvés en grande quantité dans le fleuve[47], sont reconnus comme inducteurs de tumeurs[48]. D'autres contaminants, tel le benzo[a]pyrène, un agent mutagène et cancérogène appartenant à la famille des hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAPs), agissent en tant qu'initiateur dans les cellules, c'est-à-dire qu'il les prédisposent à devenir cancéreuses[48].
Baisse de l'efficacité du système immunitaire
Certains POPs, notamment les BPCs, ont un pouvoir immunosuppresseur puissant[49]. Ils peuvent induire une atrophie thymique[50] (un organe critique dans la fabrication de cellules immunitaires T), réduire l'efficacité du système immunitaire[51], diminuer la production d'anticorps[52] et sont associés à une baisse de lymphocytes dans le système lymphatique[53]. Tous ces facteurs diminuent la capacité de l'organisme à résister naturellement aux pathogènes : le risque d'infection virale est donc grandement augmenté. Une expérience menée sur les phoques où un groupe était nourri avec des poissons contaminés aux POPs et l'autre était nourri avec des poissons en santé a démontré une suppression immunitaire chez le groupe ingérant la variété contaminée[54]. Ces résultats suggèrent que l'immunosuppression apparente chez le béluga provient de la bioaccumulation de POPs dans leur système. Ceci expliquerait la fréquence élevée d'infections reliées à des pathogènes moyennement virulents retrouvée chez les bélugas du Saint-Laurent. Notamment, le virus Herpes simplex[55] a été retrouvé ainsi qu'un virus provoquant une infection ressemblant à la dermatite[56].
Dysfonctionnement de la glande thyroïde
La glande thyroïde est la glande principale régulant les système hormonaux. Le dérèglement de celle-ci causé par une présence anormalement élevée de BPCs dans l'environnement entraîne des niveaux exceptionnellement bas d'hormones dans l'organisme (dépression de la glande et donc baisse de production d'hormones lorsqu'exposé aux BPCs à long terme)[57] ainsi que des changements morphologiques de cette glande (apparition de micro-lésions qui pourraient compromettre son fonctionnement)[58]. Des lésions atypiques de la glande thyroïde ont été rapportées chez la faune résidant au sein du fleuve Saint-Laurent, indiquant une contamination importante aux BPCs[59]. Cependant, il est difficile de confirmer ou d'infirmer l'impact des BPCs sur l'expression de la glande thyroïde chez les bélugas en particulier, puisqu'il existe de la variation saisonnière au niveau de la morphologie de cette glande chez cette espèce[60].
Dysfonctionnement de la glande surrénale
Des excroissances anormales de la glande surrénale ont été répertoriées chez les organismes marins exposés à de hautes quantités de POPs, notamment chez les phoques vivant dans un environnement contaminé aux BPCs[61]. Des 24 carcasses de béluga examinées entre 1988 et 1900, cinq exprimaient des nodules (excroissances) sur cette glandes et sept, des kystes[62]. Une incidence aussi élevée de tels problèmes est anormale, considérant que ce genre de lésions n'a jamais été retrouvé chez les animaux domestiques[63]. Le développement de telles structures serait associé à de hauts niveaux de DDT environnant et altérerait le fonctionnement normal de la glande[59].