Comment naissent les révolutions
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Comment naissent les révolutions, intitulée dans sa forme complète 1848-1830-1789. Comment naissent les Révolutions, est une célèbre communication de l’historien français Ernest Labrousse présentée en 1948 lors du congrès du centenaire de la révolution de 1848. L’article, devenu un texte fondateur de l’histoire sociale française, propose un modèle d’explication globale du phénomène révolutionnaire fondé sur l’articulation entre crises économiques, sociales et politiques.
Dans sa communication pour le colloque du centenaire de la révolution qui fait advenir la Deuxième République, Labrousse cherche à comprendre comment apparaissent les révolutions en comparant 1789, 1830 et 1848. Selon lui, ces trois dates forment les épisodes successifs d’un même processus : des « crises révolutionnaires » récurrentes issues d’un cycle frumentaire et industriel. Les révolutions apparaissent quand une crise économique majeure (hausse du prix du pain, ralentissement industriel) engendre des tensions sociales et politiques.
Son analyse met en avant le rôle des « forces profondes » plutôt que celui des acteurs. Labrousse écrit ainsi : « les révolutions se font sans les révolutionnaires ». Le modèle repose aussi sur l’affrontement entre deux « civilisations » : la civilisation foncière issue de l’Ancien Régime et la civilisation industrielle du XIXe siècle.
Héritage
L’article de Labrousse exerce une influence déterminante sur une génération d’historiens (les « labroussiens ») qui, dans les années 1950-1970, cherchent à vérifier ses hypothèses à l’échelle locale. Des chercheurs comme Maurice Agulhon, Philippe Vigier, Pierre Lévêque, André Armengaud ou Alain Corbin développent une histoire sociale régionale qui utilisent abondamment l'étude des statistiques économiques, des structures sociales et des mentalités collectives. Elle permet à ces différents historiens de montrer la diversité des temporalités et des formes de politisation : la Révolution de 1848 fut comprise comme une pluralité de révolutions régionales, inscrites dans le temps long de la transformation des sociétés françaises.
Remises en cause et nouvelles approches
À partir des années 1970, plusieurs travaux d’histoire économique et politique nuancent ce qu'ils définissent comme le déterminisme labroussien. Maurice Lévy-Leboyer et François Bourguignon ont ainsi soutenu que la prétendue « crise de 1847 » est moins grave et plus courte que ne le pense Labrousse ; Anthony Rowley y voit plutôt une « crise d’adaptation » dans un cycle de croissance. Il écrit : « Ni les conditions, ni les mécanismes d'une crise d'Ancien régime ne se trouvent réunis, comme le confirme le dénouement soudain de la crise entre les mois de mai et de ».
Plus largement, de nouveaux courants ont réévalué la dimension politique et culturelle de 1848 en s'émancipant quelque peu des racines labroussiennes économico-sociales :
- François Furet (spécialiste de la Révolution française) y voit un événement sans causes, qui n'est qu'une redite moins glorieuse de 1789. Il précise : « Elle [La révolution de 1848] enclenche une dialectique entre le gauchisme républicain et la panique propriétaire que Marx a réinterprété plus tard en termes de lutte entre classe ouvrière et bourgeoisie capitaliste, mais qui trouve en réalité son origine directe dans la Révolution française. » ;
- Françoise Mélonio parle d’une « révolution intempestive » : « La souveraineté tombe dans les mains du peuple faute d'un prétendant et que dès le 24 février, on adopte, par soustraction, la forme républicaine » ;
- Maurice Agulhon, au contraire, y lit un moment fondateur de l’apprentissage démocratique et de la naissance du suffrage universel masculin, l'inscrivant dans le temps long, depuis le siècle précédent ;
- Michèle Riot-Sarcey, pour sa part, interroge la portée de la construction démocratique de 1848, qui exclut les femmes du vote.
À partir des années 1980, l’étude des mentalités et de la sociabilité (clubs, mutuelles, philanthropie) renouvelle l’analyse de la politisation populaire. Loin du déterminisme économique et quantitatif labroussien, les historiens mettent en évidence les processus de formation des identités politiques et les modes pacifiques de changement social, nourris de culture religieuse et romantique. Les travaux de William Sewell, Bernard Moss, Ronald Aminzade ou Rémi Gossez ont montré que la révolution de 1848, dans leur interprétation, est moins une lutte de classes qu’une tentative de coopération entre classes autour du travail et de la fraternité (en lien avec les ateliers nationaux, notamment). Démier souligne aussi la réception internationale de la démarche labroussienne : la « nouvelle histoire sociale » anglo-saxonne (Roger Price, Charles Tilly, John Merriman…) s’en est inspirée pour repenser la révolution de 1848.
Francis Démier observe également que la génération post-Labrousse a progressivement renoncé à l’ambition d’une explication globale de la Révolution de 1848. L’historiographie s’est fragmentée en une mosaïque d’études régionales, biographiques ou thématiques : répression, insurrection, prison politique, barricades, itinéraires de militants , etc.. Cependant, l’héritage de Labrousse perdure d'une certaine manière dans l’attention portée à la pluralité des causes et à l’articulation entre l’économique, le social et le politique, outre l'apport à l'approche quantitative.