Corps-sans-organes
concept philosophique
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Le corps-sans-organes (abrégé en CsO par les auteurs) n'est pas définit comme étant un concept ou une notion mais comme une pratique ou un ensemble de pratiques[1].

Développé par les philosophes français Gilles Deleuze et Félix Guattari dans leurs œuvres communes : L'Anti-Œdipe et Mille Plateaux. Gilles Deleuze en avait déjà dit quelques mots dans Proust et les signes (1964)[2] et Logique du sens (1969).
L'expression de « corps sans organes » est empruntée au poète français Antonin Artaud, notamment dans sa performance radiophonique Pour en finir avec le jugement de dieu.
Le poète, qui se dit « insurgé du corps », oppose ce qu'il appelle parfois le corps « atomique » au corps anatomique, le corps-tombeau qui enferme les hommes ; il s'agit donc pour lui de « faire danser l'anatomie humaine », le corps sans organes étant un corps-acte qui participe ainsi d'une recréation de l'homme, ce qu'il nomme « l'Homme incréé ».
Mille Plateaux
Dans Mille Plateaux, un chapitre entier est consacré au CsO. Celui-ci est définit non pas comme un concept ou une notion qui servirait de catégorie interprétative, mais comme une pratique ou un ensemble de pratiques servant à expérimenter des usages du corps qui ne sont pas normés par les institutions médicales (psychanalyse, anatomie, médecine, etc[1].)
Le CsO est un corps qui ne se définit plus à partir de ses organes mais par les intensités qui le traversent. L'idée est de redéfinir l'organe non pas à partir de sa fonction mais de l'usage que l'on en fait, si bien que les organes peuvent se confondre avec d'autres, dès lors qu'ils sont utilisés de la même manière. Le corps est ainsi pris dans un devenir sans fin qui lutte contre trois niveaux d'enfermement du corps dans des normes sociales : l'organisme, la signifiance et la subjectivation[1]. C'est donc la rationalité du cogito cartésien qui est visée ici[3].
Le CsO est donc présenté comme un programme à la fois politique et biologique, qui vise à désorganiser le corps, à ce qu'un sujet puisse s'inventer un corps anarchique et immanent, c'est-à-dire non pas vider le corps de ses organes, mais d'en multiplier les usages de manière à dérégler l'organisme, en s'élevant contre toute organisation des organes qui leur attribut une fonction fixe[3]. « Le CsO ne s'oppose pas aux organes [...] il s'oppose à l'organisme, à l'organisation organique des organes[1]. » L'organisme étant définit non pas comme le tout du corps biologique mais comme « une sédimentation qui lui impose des formes, des fonctions, des liaisons, des organisations dominantes et hiérarchisées, des transcendances organisées pour en extraire un travail utile[1] », autrement dit une forme imposée au corps par les institutions médicales, institutions qui interprètent et attribuent du sens à ce que fait le corps, et imposent des subjectivités qui correspondent aux interprétations dominantes des corps, et par là visent à empêcher tout usage qui n'y correspondrait pas.
La portée politique du CsO se fait en affirmant un droit à un corps non normé, et avec un soutien aux corps considérés comme dépravés en regard de cette norme, autrement dit tous les corps qui ne correspondent pas aux normes des institutions médicales (drogués, anorexiques, masochistes, schizophrènes, déviants, malades, suicidaire, dément, etc.) sans nier les impasses dans lesquels ceux-ci peuvent être pris (cancer, totalitarisme, fascisme)[1], et dont le principal écueil serait celui du CsO vide, un usage trop violent des moyens d'autodestruction qui se confondrait avec une pulsion de mort[3].
A partir du Festin Nu de Burroughs il développe l'hypothèse d'organes transitoires, qui apparaissent et disparaissent dans la mesure où le corps ne préexiste pas à la sensation qu'on en a, pour autant Deleuze ne fait pas du CsO un équivalent du corps vécu de phénoménologie dans la mesure où il ne peut pas être intentionnel[3]. Ainsi le CsO s'oppose à toute forme de rationalité du corps, comme à toute forme de conscience réflexive de type cartésien, il devient une nouvelle forme de conscience non réflexive qui n'objectifie jamais le monde, il est la conscience du corps en tant qu'il éprouve des sensations et des intensités[3].
Clarification du concept CsO
Pour comprendre le CsO il est important de saisir la définition deleuzienne du désir. Dans L'Anti-Œdipe (1972), Deleuze et Guattari remettent en cause explicitement la conception psychanalytique du désir. Ce qui constitue le thème central de l'Anti-Œdipe, c'est que, pour Deleuze et Guattari, le désir n'est pas une scène de théâtre, mais une usine qui produit sans cesse, qui crée des agencements, qui est cause de déterritorialisation et de reterritorialisation, des agencements machiniques de choses, des machines désirantes. Le désir compris comme usine nous permet dès lors de concevoir les machines désirantes. Car dans la nature et dans tout corps il n'y a que des agencements machiniques, une multiplicité de machines, machine désirante, mais aussi machine-organe, machine-énergie, et des couples, accouplements de machines. Deleuze unit l'homme et la nature au travers d'un processus couplant les machines : « L'homme et la nature produisent l'un dans l'autre »— paradigme de la coextensivité du corps et de la nature, corps intensif, corps immanent traversé de seuils, de niveaux, de vecteurs, de gradients d'intensité.
Le CsO est une production du désir, il s'oppose à l'organisme que nous font les machines désirantes. Le corps souffre de ne pas avoir d'autre organisation, ou pas d'organisation du tout... Le CsO est un corps sans image (« avant » la représentation organique), une anti-production, mais il est inévitable parce qu'il nous pénètre sans cesse, et sans cesse nous le pénétrons. Le CsO est un programme, une expérimentation et non un fantasme. Produit comme un tout à côté de parties auxquelles il s'ajoute, le CsO s'oppose à l'organisme. Car c'est par le corps, et par les organes, que le désir passe et non par l'organisme.
Dans Francis Bacon : logique de la sensation (1981), Deleuze explique que « le corps sans organes se définit donc par un organe indéterminé, tandis que l’organisme se définit par des organes déterminés. » « Au lieu d’une bouche et d’un anus qui risquent tous deux de se détraquer, pourquoi n’aurait-on pas un seul orifice polyvalent pour l’alimentation et la défécation ? On pourrait murer la bouche et le nez combler l’estomac et creuser un trou d’aération directement dans les poumons — ce qui aurait dû être fait dès l’origine.[4] »
Il y a de multiples possibilités du CsO selon les désirs, les êtres... Citons comme exemple le corps hypocondriaque, dont les organes se détruisent, ou le corps schizophrène, qui mène la lutte contre ses propres organes. Si Deleuze aime à prendre l'exemple du schizophrène, en citant notamment l'œuvre d'Antonin Artaud, il signale que le CsO peut aussi être « gaieté, extase, danse... » mais l'expérimentation n'est pas anodine, elle peut entraîner la mort. Il faut, par conséquent, être prudent même si l'expérimentation du CsO est une question de vie ou de mort. Car pour Deleuze il ne faut pas, comme le prétend la psychanalyse, retrouver notre « moi » mais aller au-delà. Deleuze dit, dans son Abécédaire, qu'« on ne délire pas sur papa-maman, on délire le monde ». Aussi précise-t-il dans Mille plateaux : « Remplacer l'anamnèse par l'oubli, l'interprétation par l'expérimentation. » Deleuze s'oppose à l'idée du désir perçu comme manque ou fantasme.
Pour Deleuze, le grand livre sur le CsO est l'Éthique de Baruch Spinoza : les attributs, les substances, les intensités ignorent l'opposition de l'un et du multiple puisqu'il y a multiplicité de fusions, d'abouchemenents, de glissements : « Le corps n'est plus qu'un ensemble de clapets, sas, écluses, bols ou vases communicants[5] »
Le CsO est comme un œuf sur lequel, et dans lequel, des intensités circulent, intensités qu'il produit et distribue dans un espace intensif, inétendu.
