Croisade norvégienne
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| Date | 1107-1110 |
|---|---|
| Lieu | Péninsule ibérique, Îles Baléares, Palestine |
| Issue | Victoire des croisés |
| Changements territoriaux | Prise de Sidon, création du comté de Sidon |
Royaume de Norvège |
Sarrasins:
Empire almoravide Au siège de Sidon: |
| Sigurd Ier
|
| Norvégiens: environ 5 000 hommes, 60 navires |
Inconnues |
Période intermédiaire post-Première croisade
Batailles
La croisade norvégienne est une croisade qui s'est déroulée de 1107 à 1110, en renfort à la première croisade, menée par le roi norvégien Sigurd Ier. Sigurd est le premier monarque européen à participer directement aux croisades vers la Terre sainte[1]. Le récit de la croisade norvégienne est connu principalement grâce à l'Heimskringla, la saga des rois de Norvège, écrite au début du XIIIe siècle par Snorri Sturluson[2].
Sources scandinaves
Les informations sur l'expédition reposent principalement sur des sagas faisant partie des sagas royales (Konungasögur) : l'Ágrip af Nóregskonungasögum (« Résumé des sagas des rois de Norvège », vers 1190), la Morkinskinna (vers 1220), la Fagrskinna (vers 1125) et la Heimskringfla (vers 1125-1135) de Snorri Sturluson. L'Ágrip, plus succincte, est inspirée de la saga en latin Historia de Antiquitate Regum Norwagiensium (vers 1180) du moine norvégien Theodoricus Monachus[3].
Ces textes se basent probablement sur d'autres sources, comme la Konunga aevi (« Vie des rois », vers 1122-1132) d'Ari Þorgilsson aujourd'hui perdue, mais surtout sur les poésies scaldiques largement citées dans les sagas. La plupart de ces poèmes sont l'œuvre du scalde Halldórr skvaldri[4].
Sources non scandinaves
La croisade norvégienne est relatée dans plusieurs sources contemporaines non scandinaves. L'une d'entre elles est le Liber maiolichinus de gestis Pisanorum illustribus (en) (« Livre majorquin des exploits des illustres Pisans », antérieur à 1125). Ce poème épique rédigé à Pise, qui raconte la conquête catalano-pisane des Baléares de 1113-1115 (en), fait plusieurs fois référence à l'expédition de Sigurd[5].
Une autre source est la Gesta Regum Anglorum (« Geste des Rois d'Angleterre », vers 1125) du chroniqueur anglo-normand Guillaume de Malmesbury. La chronique relate les étapes de Sigurd en Angleterre, aux Baléares et en Orient[6]. L'arrivée du roi de Norvège en Terre sainte est également rapportée dans des chroniques latines comme l'Historia Hierosolymitanae expeditionis d'Albert d'Aix[7] et la Gesta Francorum Iherusalem peregrinantium (en) de Foucher de Chartres, un témoin oculaire de l'arrivée de Sigurd en Palestine[8].
Enfin, l'expédition de Sigurd est aussi mentionné par le chroniqueur arabe Ibn al-Qalanisi[9].
Contexte

Sigurd devient roi de Norvège en 1103, à l'âge de 13 ans, après la mort de son père Magnus III Barfotr. Il partage le trône avec ses frères Eystein (1088-1123) et Olaf (1099-1115)[1]. A cette époque, la Norvège connaît alors une période de développement du pouvoir de l'Église[10].
Sigurd prépare sa croisade plusieurs années à l'avance, supprimant des impôts pour rallier le peuple à cette cause[1]. Selon la Heimskringfla, il est poussé à entreprendre cette expédition par l'enthousiasme suscité en Norvège par les récits des richesses de Byzance rapportés par les mercenaires varègues[11].
Cette expédition n'est pas la première à partir de Scandinavie vers la Terre sainte. Une autre expédition est menée en 1103 par le roi Éric Ier du Danemark, mais celui-ci meurt à Chypre avant d'arriver à Jérusalem. Ce voyage a pu servir d'inspiration à Sigurd quand il décide de lancer sa croisade[12]. Avant cela, dans les années 1030-1040, le futur roi Harald Hardrada (r. -) aurait mené une expédition armée vers Jérusalem alors qu'il était au service de l'Empire byzantin[13].
Déroulement de la croisade
De la Norvège à l'Angleterre

Sigurd et ses hommes partent de Norvège dans l'automne de l'année 1108 avec environ 60 bateaux et entre 3 000 et 5 000 hommes. Toutefois, ces chiffres incluent peut-être les navires et hommes ayant rejoint la croisade en cours de route[14].
Pendant l'automne ils arrivent en Angleterre (possiblement sur l'île de Sheppey, dans l'estuaire de la Tamise[15]) où Henri Ier est roi. Sigurd et ses hommes restent tout l'hiver, jusqu'au printemps de l'année 1108, où ils décident de repartir vers l'ouest[16].
Autour de la péninsule Ibérique

Après plusieurs mois, le roi et son armée atteignent la ville de Saint-Jacques-de-Compostelle en Galice (actuelle Espagne) où ils sont autorisés à rester pour l'hiver par un seigneur local. Cependant, quand l'hiver arrive, la nourriture manque et le seigneur local refuse d'en vendre aux Norvégiens. Sigurd décide donc d'attaquer et de piller le château avec son armée[16].
Pendant le voyage, les Norvégiens attaquent une flotte pirate et augmentent ainsi leurs forces de huit navires. Les Norvégiens arrivent ensuite à Sintra, dans l'actuel Portugal, alors sous l'égide des musulmans andalous ; ils y prennent un fort[16]. D'après la Morkinskinna, Sigurd offre aux prisonniers musulmans le choix entre la conversion au christianisme et la mort, et devant leur refus les fait exécuter[17]. Toutefois, ce type de conversions forcées est anachronique à l'époque de la première croisade et ne se développe que dans les années 1140 sous l'influence de Bernard de Clairvaux. Cet épisode pourrait donc être une projection des chroniqueurs du XIIIe siècle[18].
Ils se rendent ensuite à Lisbonne, une ville « moitié chrétienne et moitié païenne » selon l'Heimskringla, sur la ligne de démarcation entre l'Ibérie chrétienne et musulmane. Là, ils remportent leur troisième bataille et amassent un important butin[16].

A cette époque, la cité de Lisbonne est composée d'un centre fortifié sur la colline historique (aujourd'hui le château Saint-Georges), entouré de deux faubourgs : un à l'ouest correspondant au quartier actuel de Mouraria, l'autre à l'est sur l'emplacement d'Alfama[20]. Les chroniques précisent que Sigurd n'est pas entré dans le centre fortifié. Il est plus probable que la cible des Norvégiens ait été le quartier ouest, qui est le premier à être visible quand on remonte le Tage en bateau[21].
Une nouvelle bataille est gagnée dans la ville d'Alkasse (probablement Alcacer do Sal), où ils pillent la cité, avant de battre à nouveau des pirates près du détroit de Gibraltar[16].
Aux Baléares

L'armée arrive ensuite aux îles Baléares, qui font office de base pour les pirates musulmans[22].
Les Norvégiens atteignent d'abord Formentera, où ils rencontrent un grand nombre d'« hommes noirs » et de « sarrasins » qui occupent une caverne. D'après l'Heimskringla, Sigurd a l'idée d'utiliser des chaloupes descendues avec des cordes du haut de la falaise pour pouvoir entrer dans la grotte en sécurité. Après avoir enfumé les derniers défenseurs à l'aide de feu, les Norvégiens remportent la victoire et le plus grand butin de l'expédition[22].
Les Norvégiens attaquent ensuite avec succès Ibiza, puis Minorque. Ils semblent avoir évité d'attaquer la plus grande des îles Baléares, Majorque, probablement parce qu'elle est à l'époque le centre le plus prospère et le mieux fortifié de la taïfa (royaume musulman indépendant formé après la dissolution du califat de Cordoue)[23]. Les récits de ces succès ont pu inspirer la conquête catalano-pisane des Baléares de 1113-1115 (en)[24].
En Sicile

Au printemps 1109, ils parviennent en Sicile, où ils sont bien reçus par le comte Roger II (lui-même descendant des Normands, donc des Vikings), alors âgé de 12 ou 13 ans. L'Heimskringla précise faussement que ce dernier reçoit de Sigurd le titre de roi, alors qu'il ne lui est accordé qu'en 1130 par l'antipape Anaclet II[25]. Selon la Fagrskinna, les croisés passent l'hiver en Sicile[26].
En Terre sainte

En août 1110, la croisade arrive finalement au port de Jaffa ou de Saint-Jean d'Acre[27], où elle est accueillée par le roi Baudouin Ier en personne[28]. Les croisés font route jusqu'à Jérusalem, et Sigurd se baigne dans le Jourdain. Il reçoit du patriarche latin de Jérusalem une relique de la Vraie Croix[28],[27]. En échange, Sigurd promet de conserver la relique près de la tombe de saint Olaf, de promouvoir le christianisme, d'établir un archevêché et la dîme[29],[30].

Après avoir hésité à attaquer Ascalon selon Foucher de Chartres[9], Sigurd accepte ensuite d'aider Baudouin à prendre la ville de Sidon, contrôlée par les musulmans, en octobre 1110. L'annonce de la présence norvégienne dissuade la flotte ennemie de sortir du port de Tyr[9]. Les navires norvégiens mettent la ville sous blocus. Le siège prend fin en décembre avec l'arrivée d'une flotte vénitienne menée par le doge Ordelafo Faliero qui repousse la flotte fatimide. Cette victoire permet de sécuriser la route des pèlerins se rendant à Jérusalem depuis le nord[31].
Le retour par Constantinople

Après cela, Sigurd et ses hommes quittent la Terre sainte et naviguent jusqu'à Constantinople, où le roi est convié à des jeux à l'Hippodrome. Il offre des têtes de dragons en or à l'empereur Alexis Ier Comnène. Une partie des Norvégiens restent à Constantinople où ils s'engagent comme mercenaires (des Normands servaient déjà comme mercenaires pour les Byzantins au sein de la Garde varègue). Sigurd et le reste de son armée, réduite à une suite d'une centaine d'hommes, rejoignent la Norvège par la voie terrestre en Europe centrale, où ils arrivent en 1111, trois ans après leur départ[32],[27].
Suites de la croisade
Après la croisade, Sigurd est surnommé « jórsalafari », c'est-à-dire « voyageur de Jérusalem »[33]. A son retour, conformément à sa promesse, Sigurd établit la dîme en Norvège. Cette nouvelle taxe au profit de l'Eglise aura comme conséquence à long terme une indépendance accrue des évêques[30].
En revanche, contrairement à ce qu'il avait promis à Baudouin, Sigurd ne place pas la relique de la Vraie Croix auprès de la tombe de saint Olaf à Nidaros (aujourd'hui Trondheim), mais dans une église qu'il fait construire à Konghelle (en) (en suédois : Kungahälla, aujourd'hui Kungälv en Suède), sa ville de résidence[29]. En agissant ainsi, Sigurd se sert de sa réputation de croisé pour assoir sa légitimité face à ses frères. En effet, son voyage à Jérusalem lui permet de se démarquer notamment de son frère Eystein, qui est lui resté en Norvège. Cette opposition entre les frères est mise en scène dans la Heimskringla et la Morkinskinna sous la forme d'une joute verbale entre les deux co-rois : Eystein y est définit comme un homme politique et un législateur, et Sigurd comme un aventurier et guerrier[34]. Ce même contraste est souligné dans l'Historia de Theodoricus Monachus, antérieure aux sagas[35].
Le relique de la Croix continue d'avoir un rôle politique après la mort de Sigurd en 1130. Lors de la guerre de succession entre son demi-frère Harald et son fils Magnus, chaque prétendant cherche à utiliser la relique pour assoir sa légitimité[36].
Nature de l'expédition
Différentes interprétations existent au sujet de la nature de cette expédition : croisade, pèlerinage ou raid de pillage. Les références à l'expédition comme « voyage » dans les sagas la rapprochent du pèlerinage ou de la croisade, les deux concepts étant proches au XIIe siècle[37]. Toutefois, les sagas soulignent l'aspect guerrier de l'expédition au détriment de l'aspect religieux, se concentrant sur les victoires militaires plutôt que sur l'obéissance à l'Église. Au contraire, la chronique du moine Theodoricus présente l'expédition comme un affrontement entre chrétiens et païens[38]. Même si cela reflète les préconceptions de l'auteur de la chronique, plusieurs épisodes (conversions forcées de musulmans, alliances avec des princes chrétiens) rapprochent l'expédition d'une croisade. Quelle que soit sa nature exacte, il est en tout cas clair que le voyage de Sigurd s'inscrit dans le contexte européen de la Première croisade[39].
L'historien Macià Riutort i Riutort rejette l'interprétation de ce voyage comme une croisade ; il le considère comme une expédition dont le but est Constantinople, Sigurd cherchant avant tout à s'enrôler dans la Garde varègue[40]. En revanche, pour Francesco D'Angelo, le voyage présente bien les caractéristiques d'une croisade : abolition de certaines lois « injustes » avant son départ pour se « purifier », expédition composée de guerriers, destination, ambiguïté entre les aspects militaires, religieux et lucratifs[41]. D'autres historiens ne remettent pas non plus en cause la nature de croisade de l'expédition de Sigurd[42],[28].