Débat sur le bombardement d'Auschwitz

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Photographie de reconnaissance prise au-dessus d'Auschwitz II lors du bombardement d'IG Farben, le . On aperçoit les bombes en haut à gauche de l'image, elles atteindront des cibles plus à l'Est.

La question du bombardement du camp de concentration d'Auschwitz et les raisons pour lesquelles les Alliés décidèrent de ne pas l'effectuer continuent d'être étudiées par les historiens.

Michael Berenbaum explique qu'il s'agit non seulement d'une question historique, mais également d'une question morale emblématique de la position des Alliés à l'égard de la Shoah durant la Seconde Guerre mondiale[1]. L'historien David S. Wyman qui a longuement étudié les réactions des États-Unis face à cet enjeu, s'interroge :

« Comment se fait-il que les gouvernements des deux plus grandes démocraties occidentales, sachant qu'il existait un endroit où 2 000 êtres humains sans défense pouvaient être tués toutes les trente minutes, sachant que ces exterminations continuaient, encore et encore, n'ont pas ressenti le besoin de trouver une voie pour éradiquer ce fléau de la surface de la terre[2] ? »

D'autres auteurs, comme William Rubinstein, James H. Kitchens, et Richard H. Levy soutiennent que cette question ne repose sur aucune base et que l'idée d'un bombardement d'Auschwitz ou des voies ferrées qui y conduisent est dans une très large mesure une invention de l'après-guerre.

« L'Extermination en masse des Juifs en Pologne sous occupation allemande », rapport Raczyński (note du Gouvernement polonais en exil) adressé aux Alliés de la Seconde Guerre mondiale en 1942.

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A la fin de l'année 1942, Jan Karski informa les gouvernements polonais, britannique et américain de l'extermination des Juifs en Pologne occupée. N'étant pas au courant de l'existence des chambres à gaz, il relayait une information, courante à l'époque, que les Juifs étaient tués par l'électricité[3]. Il prit contact avec des politiciens polonais en exil — dont le Premier ministre — tout comme avec des formations politiques telles que le Parti socialiste polonais, les démocrates chrétiens (en), le Parti national (en), le Parti populaire (en), le Parti travailliste juif (en) et le Poale Zion.

Il parla également à Anthony Eden, le ministre des Affaires étrangères britannique. Il témoigna sur ce qu'il avait vu au camp d'extermination de Bełżec et à Varsovie. La plupart de ceux auprès desquels il s'adressa ne le crurent tout simplement pas ou pensèrent que les propos étaient exagérés, déformés par le gouvernement polonais en exil[4]. Ses témoignages étaient pourtant une source de premier plan pour l'information des alliés et contribuèrent néanmoins à la Déclaration interalliée du . Cette déclaration a été publiée simultanément par les gouvernements américain, britannique et soviétique au nom des puissances alliées. Dans cette déclaration, ils décrivaient les événements en cours, notamment la Shoah en Allemagne nazie et dans l'Europe occupée. C'est un acte précurseur à la fondation de l'ONU. La déclaration fut lue aux Communes dans un discours solennel d'Anthony Eden, Secrétaire au Foreign Office, et publié sur la une du New York Times et de bien d'autres journaux[5].


En 1943, Jan Karski poursuit son entreprise, il rencontre le journaliste Arthur Koestler. Il traverse ensuite l'Atlantique où il rencontre le président Franklin D. Roosevelt. Aux États-Unis, il rencontre également Felix Frankfurter, Cordell Hull, William Joseph Donovan et Stephen Wise. Il rencontre des membres du clergé, des personnalités de l'industrie cinématographique à Hollywood.

Du 19 au , durant le soulèvement du ghetto de Varsovie, les membres du gouvernement du Royaume-Uni et des États-Unis tinrent une conférence internationale à Hamilton, aux Bermudes. Le point central de cette conférence était la question des réfugiés juifs qui avaient été libérés des camps par les Alliés et ceux qui restaient encore en Europe occupée. La seule chose qui résulta de cette conférence était que la guerre contre les Nazis devait absolument être remportée. Les quotas d'immigration de ressortissants juifs ne furent pas revus aux États-Unis, pas plus que les possibilités d'émigration en Palestine sous contrôle britannique.

Une semaine plus tard, le mouvement américain sioniste Committee for a Jewish Army lance une cinglante réplique à l'encontre du gouvernement américain dans le New York Times condamnant le gouvernement et envisageant la conférence des Bermudes comme une « moquerie » à l'encontre des promesses antérieurement faites au peuple juif et à ceux d'entre eux subissant la domination allemande[6]. En guise de protestation, l'un des membres du Gouvernement polonais en exil se suicide[4].

Ce que les Alliés savaient d'Auschwitz

Entre et , l'Intelligence Service britannique intercepte et décode des messages allemands concernant la mort de prisonniers pour plus de dix camps de concentration dont Auschwitz[7].

L'Office of Strategic Services  le précurseur de la Central Intelligence Agency (CIA)  qui fut fondé en 1941-1942 pour coordonner les activités de renseignement et d’espionnage en territoire occupé, reçoit des rapports en provenance d'Auschwitz en 1942[8],[9].

Rapports concernant Auschwitz

Les premières informations concernant le camp de concentration d'Auschwitz furent publiées en 1940-1941 dans des journaux clandestins polonais (Polska żyje, Biuletyn Informacyjny (en)[10]). À partir de 1942, des membres du Bureau de l'information et de la propagande de la Armia Krajowa (armée de l'intérieur) publient également quelques brochures relatant des récits d'évadés. La première fut l'histoire de Halina Krahelska (en) qui raconta ses mémoires de prisonnière et qui fut publiée en à Varsovie[11]. La seconde publication, en 1942 toujours, concernait le livre Obóz śmierci (Camp de la mort) écrit par Natalia Zarembina et publié par Polish Socialist Party – Freedom, Equality, Independence (en)[12]. À l'été 1942, une troisième publication intitulée W piekle (En enfer) sort. L'auteure, polonaise, est la fondatrice du mouvement Żegota, Zofia Kossak-Szczucka[13].

Par la suite, lors de l'Aktion Reinhard, la principale source d'information pour les Alliés à propos de l'existence d'Auschwitz était le rapport de Witold Pilecki envoyé via la résistance polonaise en Grande-Bretagne à Londres. Il avait été écrit par le capitaine Witold Pilecki qui avait passé un total de 945 jours dans le camp. Ce fut la seule personne connue à s'être fait déporter volontairement dans le camp. Il fit parvenir son rapport au quartier général de la résistance polonaise à Varsovie via l'organisation clandestine Związek Organizacji Wojskowych qu'il avait organisé à l'intérieur d'Auschwitz[14]. Witold Pilecki espérait que soit les Alliés parachuteraient des armes pour l'Armia Krajowa (AK) pour organiser un assaut du camp depuis l'extérieur soit d'y parachuter directement la Première Brigade indépendante de parachutistes polonaise pour libérer le camp. Une évasion spectaculaire permit la transmission du premier rapport Pilecki. Le , Kazimierz Piechowski (matricule no 918) s'évada avec trois co-détenus, Stanisław Gustaw Jaster, Józef Lempart et Eugeniusz Bendera[15]. Les évadés avaient volé des uniformes de membres de la 3e Panzerdivision SS Totenkopf, des armes, et une voiture Steyr avec laquelle ils étaient sortis par la porte principale du camp. Les Allemands ne reprirent jamais aucun d'eux[16].

Le , le Belge Victor Martin part, muni d'autorisations pour visiter des confrères universitaires à Francfort, Berlin et Breslau en mission de reconnaissance pour la résistance et revient en Belgique, avec des informations en . Il a parlé à des ouvriers français du STO près de Katowice qui l'informent de ce qui se passe au camp d'Auschwitz. Arrêté à Breslau le il est incarcéré au camp de Radwitz dont il s'échappe le . Il fait un rapport à Hertz Jospa du Comité de défense des Juifs rattaché au Front de l'Indépendance et ses informations sont transmises à Londres. Sa mission incite la résistance à organiser la protection des enfants juifs de Belgique[17].

Le , deux jeunes détenus juifs, Rudolf Vrba et Alfred Wetzler, s'échappent d'Auschwitz emportant des informations détaillées de la topographie du camp, des chambres à gaz et du nombre de personnes assassinées. Ces informations qui constitueront le Rapport Vrba-Wetzler atteignent la communauté juive de Budapest le . Le représentant suisse du War Refugee Board américain, Roswell McClelland en reçut une copie mi-juin et le transmit à son directeur, Raul Hilberg le [18]. Le , les informations contenues dans le rapport furent diffusées sur la BBC et le par le New York Times. Le rapport complet fut publié pour la première fois le par le War refugee board, le jour où les treize derniers prisonniers, toutes des femmes, furent tuées à Auschwitz[Note 1],[19].

En , le gouvernement polonais fait parvenir au ministère des affaires étrangères britannique les plans d'Auschwitz[20].

Lors de la cérémonie du soixantième anniversaire de la libération du camp d'Auschwitz-Birkenau, le , le ministre des affaires étrangères, Władysław Bartoszewski, lui-même ex-détenu (matricule n°4427), dit dans son discours: « Les mouvements de résistance polonais n'eurent de cesse d’interpeller et d'alarmer le monde libre de la situation. Dans le dernier quart de 1942, grâce à la mission de l'émissaire Jan Karski et par d'autres biais, le gouvernement des États-Unis et du Royaume-Uni étaient bien informés de ce qui se passait à Auschwitz-Birkenau[21]. »

Les reconnaissances alliées et les missions de bombardement

Photographie d'Auschwitz II - Birkenau prise par un avion de reconnaissance américain le . Les crématoires II et III et les chambres à gaz sont bien visibles.

Le premier avion de reconnaissance allié survola le camp le lors d'une mission pour photographier les installations de Monowitz (Auschwitz III)[22]. Le , 71 bombardiers lourds Boeing B-17 survolent le camp près des trois voies ferrées qui y conduisent[23].

Le , peu de temps après, le département de la Guerre américain refusa de satisfaire la demande de dirigeants juifs de bombarder les voies ferrées conduisant à Auschwitz à l'occasion d'une mission de bombardement sur les raffineries de Blechhammer[24]. Buna werke, le complexe industriel d'IG Farben situé à proximité du camp de travail de Monowitz (Auschwitz III), lui-même situé à 5 kilomètres du camp principal d'Auschwitz I, a été bombardé à quatre reprises depuis le au [24]. Lors du dernier bombardement, le 455th Bomb Group américain bombarda non seulement Monowitz mais également des cibles proches d'Auschwitz II - Birkenau. L’hôpital militaire SS fut touché et cinq membres de la SS furent tués[25].

Le complexe d'Auschwitz fut photographié par erreur à plusieurs reprises durant des missions de reconnaissance sur des cibles militaires situées à proximité[26]. Cependant, les personnes chargées des analyses photographiques ignoraient tout d'Auschwitz contrairement à la hiérarchie militaire et politique qui, elles, ignoraient l'existence de ces clichés[27]. C'est pour cette raison que les photographies aériennes ne jouèrent aucun rôle dans la réflexion sur un éventuel bombardement d'Auschwitz[27].

Bombarder Auschwitz : considérations techniques

En raison de la controverse qui fit rage dans les années 1970, de nombreux experts se sont penchés sur les implications soulevées par un éventuel bombardement d'Auschwitz et de son chemin de fer et ont conclu que ce projet aurait été extrêmement difficile et risqué et que les chances d'obtenir des résultats significatifs auraient été minces. Il parait raisonnable d'affirmer que la conviction de John J. McCloy était faite dès ses premières analyses au point que la question ne fut jamais débattue avec le président Roosevelt[28],[29],[30],[31].

En 2004, un documentaire, Auschwitz; the forgotten evidence (en français : « Auschwitz, la preuve oubliée ») contenait des interviews des historiens William Rubinstein et Richard Overy[32]. Le reportage revient sur la demande du de l'Agence juive concernant le bombardement d'Auschwitz par les alliés et sur les photographies de reconnaissance pour en examiner la faisabilité opérationnelle et technique. Deux catégories de bombardement pouvaient être envisagées : un tir de précision mené par des bombardiers légers du type Mosquito et un bombardement de la zone par des bombardiers lourds. Selon cette analyse, un tir de précision sur les installations ferroviaires était tellement courant à cette époque que les Allemands avaient des équipes spécialisées capables de tout remettre en état de fonctionnement en quelques heures, voire, au maximum, en quelques jours. Par ailleurs, le ravitaillement du camp aurait été interrompu et les détenus en auraient souffert. Un bombardement massif de la zone d'Auschwitz-Birkenau aurait quant à lui causé trop de victimes dans la population des camps[32].

À partir de , selon David Wyman, les alliés ont la maîtrise du ciel au-dessus de l'Europe. Il écrit que le 15th United States Army Air Forces, basé en Italie, avait le rayon d'action pour effectuer un bombardement d'Auschwitz à partir de début [24],[33].

Le général Ira C. Eaker, le commandant américain de la Mediterranean Allied Air Forces (en) dont les avions étaient prêts à assurer des bombardements dans la région d'Auschwitz[24], rend visite au ministère de l'Air en . Lorsque l'éventualité d'un bombardement d'Auschwitz fut évoquée avec lui, il marqua son soutien plein et entier à la proposition. Il envisagea cela comme une mission que les bombardiers américains pouvaient et devaient faire[34].

Le , l'US Army Air Force réalise un bombardement d'usines situées à proximité de Buchenwald ; malgré les conditions optimales, 315 prisonniers furent tués, 525 grièvement blessés et 900 légèrement[35].

Demandes de bombardement et réactions

Notes et références

Voir aussi

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