Fort d'Évegnée
From Wikipedia, the free encyclopedia
| Fort d'Evegnée | ||
Entrée principale du fort d'Evegnée | ||
| Lieu | Soumagne | |
|---|---|---|
| Fait partie de | Position fortifiée de Liège | |
| Type d’ouvrage | Fortification | |
| Construction | 1888-1892 | |
| Rénovation | 1971, 2026 | |
| Architecte | Henri Alexis Brialmont | |
| Matériaux utilisés | béton | |
| Utilisation | Système de défense | |
| Utilisation actuelle | Tests pyrotechniques | |
| Appartient à | Thales Belgium | |
| Guerres et batailles | Première Guerre mondiale, Seconde Guerre mondiale, Bataille de Liège; Campagne des 18 jours | |
| Coordonnées | 50° 38′ 45″ nord, 5° 42′ 46″ est | |
| Géolocalisation sur la carte : Belgique
| ||
| modifier |
||
Le fort d’Évegnée était un des douze forts de la position fortifiée de Liège. Conçu par le général Brialmont, et construit à la fin du XIXe siècle, le fort est implanté à approximativement neuf kilomètres de Liège et à quelques pas du village d’Évegnée.
Intégré à la « ceinture défensive liégeoise », le fort d’Évegnée s’est inscrit dans la doctrine de la « position fortifiée » destinée à servir de pivot à l’armée de campagne et de point d’appui pour la défense du territoire national.
Dès , au début de la Première Guerre mondiale, le fort se trouve en première ligne lors de la bataille de Liège et subit des bombardements d’artillerie lourde de 42 cm qui dépassent largement les hypothèses de sa conception, ce qui entraîne sa reddition le après la perte de toute capacité de résistance.
Modernisé par les Allemands pendant l’Occupation, puis réarmé sur l’entre-deux-guerres par l’Armée belge, le fort est à nouveau engagé en lors de la Seconde Guerre mondiale, et a résisté plusieurs jours avant de capituler le .
Après la Seconde Guerre mondiale, le fort d’Évegnée est resté au sein de l’Armée belge, qui l’utilisait comme installation de stockage et dépôt de munitions mais sans fonction défensive.
Fin des années , le site perd son intérêt stratégique et opérationnel pour la Défense, et en , le fort d’Évegnée est cédé par l’armée aux Forges de Zeebrugge (en) (aujourd’hui Thales Belgium), marquant par là, une transition d’un ouvrage de fortification à un domaine industriel spécialisé.
Contexte géo-politico-stratégique
« Article 7. La Belgique, [...], formera un État indépendant et perpétuellement neutre. Elle sera tenue d'observer cette même neutralité envers tous les autres États. »
— Traité des XXIV Articles (Traité entre la Belgique et la Hollande, relatif à la séparation de leurs territoires respectifs. Londres, le )
La neutralité de la Belgique naît sur le papier, dans une Europe bouleversée par la révolution belge de [Note 1]. Post insurrection, les grandes Puissances[Note 2] réunies à Londres cherchent à stabiliser la situation en évitant qu’un conflit local ne dégénère en guerre européenne[O 2].
En , le projet de traité des XXIV Articles définit pour la première fois les grandes lignes d’un compromis et la Belgique devient un état distinct, mais doit accepter des frontières et des conditions financières difficiles. Huit ans plus tard, en , ces dispositions sont finalisées dans les (divers) traités de Londres, qui fixent les frontières belges et consacrent le pays comme « État indépendant et perpétuellement neutre » garanti par les Puissances signataires.
Pendant les décennies qui suivent, la neutralité belge reste théorique dans son volet militaire. La Belgique demeure un royaume désarmé à l’échelle des Puissances avec quelques fortifications héritées et sans véritable système cohérent couvrant l’ensemble du territoire (tel le système de défense d’Antwerpen).
L’idée dominante du moment est qu’un état neutre n’a pas le besoin d’une armée forte ; sa sécurité étant assurée par la parole donnée et par l’intérêt commun des puissances à maintenir le statu quo.
Changement d’industrialisation
« L’établissement des chemins de fer est le fait économique le plus saillant de notre époque. Notre petit pays a pris une grande part à ce mouvement. »
— Patria Belgica, Ministère des travaux publics aux Chambres législatives, Album du développement progressif du réseau des routes, des chemins de fer et des voies navigables (1830-1880), t. 2, Bruxelles, , p. 837
A mesure que le XIXe siècle avance, le paysage stratégique change profondément par la révolution industrielle qui modifie les rapports de force, les chemins de fer accélèrent les mobilisations, l’artillerie devient plus puissante, et les grandes armées (de conscripts) rendent les guerres plus rapides et plus dévastatrices[O 3],[O 4].
La rupture se produit avec la guerre franco‑prussienne de 1870—1871. La victoire de la Prusse sur la France montre à quel point une armée préparée et soutenue par un réseau ferré efficace, peut balayer en quelques semaines les défenses d’un grand état.
Pour la Belgique, le choc est double : d’un côté, le nouveau Reich devient une puissance continentale majeure à ses portes et de l’autre, la carte stratégique de l’Europe se redessine, la vallée de la Meuse apparaît plus que jamais comme un axe d’invasion entre l’Allemagne et la France.
Les responsables belges comprennent alors que la neutralité ne peut plus reposer seulement sur des traités : si une guerre éclate entre les voisins, le territoire belge risque d’être traversé avant que quiconque n’ait le temps de réagir[O 5].
« On ne compte plus guère aujourd’hui de Belges assez ignorants ou assez naïfs pour soutenir que la Belgique ne doit pas se défendre par les armes ; mais il en est encore beaucoup – et parmi eux des esprits fort distingués, - qui croient que les forces militaires des petits Etats neutres ne doivent pas être organisées comme le sont celles des grandes puissances belligérantes. »[O 6]
— J. Scherpenseel
Dans les années suivantes, le débat s’ouvre sur la manière de donner un contenu concret et militaire à cette neutralité. L’idée est que la Belgique doit être « assez forte pour rendre sa violation dangereuse », c’est‑à‑dire capable de ralentir un agresseur suffisamment longtemps pour permettre l’intervention diplomatique ou militaire des garants de sa neutralité[O 7].
La géographie place Liège au centre des réflexions : la ville ouvre la vallée de la Meuse, véritable couloir naturel où se concentrent ponts, routes et lignes de chemin de fer menant de l’Allemagne vers le cœur industriel belge et la France. La topographie des plateaux et des vallées offre des positions privilégiées pour l’artillerie, ce qui en fait un terrain idéal pour une défense organisée[O 5].
Concrétisation militaire

« Lorsque les questions militaires sont mal comprisés par les hommes d’Etat, par la Législature et par la Presse ; lorsque les conseils et les avertissements des spécialistes sont dédaignés, et lorsque les intéréts de la défense nationale sont sacrifiés aux intéréts des partis, le droit de critique s’éléve a la hauteur d’un devoir. »[O 8]
— Alexis Henri Brialmont
C’est dans ce contexte qu’émerge le projet du général Henri‑Alexis Brialmont. Dans les années à , ce théoricien de la fortification propose de structurer la défense belge autour de grands ensembles : Liège face à l’Allemagne, Namur, face à la France, tous deux verrouillent la vallée de la Meuse, et Antwerpen transformée en « Réduit national » où l’armée et le gouvernement peuvent se replier en dernier recours.
Son idée est de transformer ces villes en positions fortifiées modernes, ceinturées par des forts en béton armés de tourelles cuirassées, capables de tenir un siège et de battre les principaux axes d’approche. La Meuse n’est plus seulement un fleuve à franchir, mais devient une véritable barrière défensive articulée autour de ces « verrous » urbains.
Le tournant politique intervient en , lorsque l’État belge décide de traduire ce projet en actes[O 7]. Un crédit extraordinaire est voté pour financer la construction des ceintures fortifiées de Liège et de Namur, selon les plans de Brialmont[Note 3].
Entre la fin des années et le début des années , les chantiers se multiplient sur les plateaux entourant Liège : douze forts sortent de terre, disposés à plusieurs kilomètres de la ville pour former un arc continu qui couvre les accès, les ponts et les infrastructures ferroviaires.
Construction
« Du moins aurons-nous sauvé la Patrie ! Mais à l’heure actuelle les préoccupations électorales, les tactiques de parti sont la plus noire des trahisons. – Expliquant le délai entre la présentation « du plan Brialmont » et le délai de réaction pour le financement du projet. »[O 9]
— E. Tardieu
La ligne défensive de Liège, incluant le fort d’Évegnée, s'élève comme un rempart stratégique protégeant l'agglomération mosane contre une invasion allemande, via douze forts triangulaires disposés en arc de cercle sur les hauteurs environnantes.

La construction du fort d'Évegnée s’exécute sur un lieu choisi pour sa position stratégique offrant une vue sur les approches ennemies.
« Le rôle des différents forts et fortins est le suivant : [...] Fort d’Evegnée : défend l’espace compris entre les forts de Barchon et de Fléron [...]. »
— Centre liègeois d'histoire et d'archéologie militaire, Liège, 1 000 ans de fortifications militaires, Liège, , p. 75-105
Les travaux débutent par un terrassement sur terrains rocheux et accidentés, nécessitant l'excavation de vastes fossés et la stabilisation de pentes abruptes, défis amplifiés par les intempéries et l'accès limité aux matériaux. Les ingénieurs belges, inspirés des modèles français (tel Seré de Rivière et Vaubant), mobilisent une main-d'œuvre d'ouvriers et de soldats du génie pour assembler les fondations renforcées par de la terre compactée afin d'absorber les impacts d'obus[O 10].
Le fort a la forme d'un triangle isocèle, dont la base mesure 200 m. Un fossé de 6 m de profondeur et de 8 m de large entoure le fort. La zone de service est placée directement en face des baraquements qui s'ouvrent sur le fossé à l'arrière du fort (en direction de Liège), avec une protection moindre que les deux fossés latéraux, d'une longueur de 225 m[O 11]. Les forts conçus par Brialmont sont prévus pour supporter un bombardement de canons de 21 cm, calibre le plus puissant à l'époque de sa conception[O 12]. Le sommet du massif central était formé de 4 mètres de béton non armé alors que les parois, jugées moins exposées de 1,5 mètre de béton[O 12].
Le coût s'élève à environ 1,8 million de francs belges[O 13], un investissement pharaonique grevé par les retards dus aux conditions géologiques et aux pénuries logistiques, forçant des adaptations comme l'emploi précoce de béton pour les culées des ponts-levis[O 14].
À l'image d'autres positions du système, le fort d'Évegnée entre en service pleinement opérationnel mais est déjà contesté par les canons de gros calibre rendant caduques sa pensée défensive avant même l'amorce des hostilités majeures. Malgré une finalisation en , le fort révèle ses limites face à l'évolution rapide de l'artillerie, notamment lors des futures batailles de la Première Guerre mondiale[O 15].
Les tentatives de modernisation, limitées par les budgets et la topographie, se bornent à des renforcements partiels en béton armé, soulignant la course perdante entre fortification statique et innovations balistiques[O 16].
Armement
À l’achèvement de sa construction, le fort d’Évegnée dispose d’un armement typique des forts Brialmont de la ceinture liégeoise, centré sur le tir lointain[Note 4] depuis le massif central et la défense rapprochée des fossés.
Son artillerie principale comprend une tourelle Grüsonwerke abritant un obusier Krupp de 21 cm, une tourelle Creusot armée de deux canons de 15 cm et deux tourelles Châtillon-Commentry, chacune dotée d’un canon Krupp de 12 cm pour les objectifs à moyenne distance[L 2].
Pour la défense rapprochée, le fort possède quatre tourelles Grüsonwerke éclipsables équipées de canons de 57 mm, complétées par neuf canons à tir rapide disposés en casemates pour battre les fossés et la poterne, ainsi qu’une tourelle d’observation avec projecteur pour la surveillance et la communication lumineuse avec Barchon et Fléron[L 2].
Première Guerre mondiale
Contexte général

À la veille de , la Belgique est un État neutre garanti par les Puissances, mais situé au centre des principales routes entre l’Allemagne, la France et la Manche. Sa neutralité « permanente » en fait officiellement un tampon diplomatique, mais sa position en fait surtout un couloir stratégique que le plan Schlieffen entend exploiter pour déborder l’aile gauche française en violant son territoire.
Le Plan XVII, quant à lui, prévoit des offensives vers l’Alsace—Lorraine en misant sur le respect de cette neutralité, ce qui renforce encore la tentation allemande d’utiliser le territoire belge comme axe d’invasion principal.
Attaque allemande
« Aucun, intérêt stratégique ne justifie la violation du droit. Le Gouvernement belge, en acceptant les propositions qui lui sont notifiées (note : par le gouvernement allemand), sacrifierait l'honneur de la nation, en même temps qu'il trahirait ses devoirs vis-à-vis de l'Europe.
Conscient du rôle que la Belgique joue depuis plus de quatre-vingts ans dans la civilisation du monde, Il (note : le roi) se refuse à croire que l'indépendance de la Belgique ne puisse être conservée qu'au prix de la violation de sa neutralité.
Si cet espoir était déçu, le gouvernement belge est fermement décidé à repousser, par tous les moyens en son pouvoir, toute atteinte à son droit. »
— Albert Ier, [O 17]

En , le refus du Roi Albert 1er de laisser traverser le territoire belge par les troupes du Kaiser provoque le basculement brutal de la Belgique dans la guerre[O 17].
L’ultimatum allemand du , exigeant le libre passage pour envelopper l’aile gauche française selon la logique du plan Schlieffen, se heurte à une fin de non‑recevoir royale, soutenue par le gouvernement, qui y voit à la fois une violation du droit international et une menace existentielle pour l’indépendance du pays.
L’attaque allemande se concentre sur la « Position fortifiée de Liège » pour verrouiller la vallée de la Meuse et l’accès vers l’intérieur du pays. La Heer engage d’abord de l’infanterie pour forcer le passage, mais se heurte à la combinaison d’une défense belge opiniâtre, de fortifications modernes (face à des assauts classiques) et d’un terrain compartimenté, ce qui désorganise le tempo offensif prévu.
L’échec relatif de l’assaut initial conduit l’état‑major allemand à faire monter une artillerie de siège lourde austro‑allemande (les obusiers de 305 mm et 420 mm dit les Grosses Bertha) qui éventre les coupoles et casemates de béton, rendant intenable la défense des forts sous un déluge de feu jusqu’alors inédit[O 18].
Les quelque 117 000 hommes de l’armée belge[Note 5], insuffisamment équipés mais galvanisés par la posture de résistance incarnée par Albert 1er, opposent à Liège puis sur le reste du front une série de combats de retardement qui, sans enrayer l’invasion, bousculent le calendrier allemand.
Le temps gagné permet la mobilisation et la mise en place des forces françaises et du British Expeditionary Force, tandis que la propagande alliée fait de la Belgique martyr un symbole moral. Lorsque la pression devient insoutenable et que la ligne de couverture ne peut plus être tenue, l’Armée belge se replie alors vers le Réduit national, autour d’Antwerpen, suivant la doctrine conçue précisément pour ce cas de figure : abandonner la profondeur du territoire tout en sauvegardant l’outil militaire et le noyau étatique, afin de continuer la lutte aux côtés des Alliés.
La chute du fort
« La première nuit, les Allemands avaient porté leur grand effort sur l’intervalle Fléron-Evegnée, qui se prête particulièrement à la marche des troupes assaillantes. »[O 20]
— Roberto J. Payró
L’attaque sur le fort d’Évegnée se déroule en deux temps décisifs : d’abord la rupture du front dans l’intervalle Évegnée—Fléron, ensuite la neutralisation de l’ouvrage.

Dès le , les troupes allemandes obtiennent un passage entre les deux forts, profitant des combats acharnés autour des villages de Retinne, Queue‑du‑Bois et des hauteurs qui couvrent la gorge d’Évegnée. À partir de ce moment, le fort d’Évegnée se retrouve à la fois contourné et pris à partie par l’artillerie lourde[O 20] ; ses feux deviennent de moins en moins efficaces, ses observatoires sont aveuglés et les liaisons avec les autres ouvrages de la ceinture liégeoise se désagrègent.
« Nous apprenons que l'infanterie a retiré toutes ses troupes dans les environs, ce qui fait que nous sommes complètement isolés et que les Allemands contournent les forts de Liège en passant par le canal Albert.
Nos postes d'observation se retirent les uns après les autres, à l'exception de ceux de Belle-Vue qui résistent très bien, malgré qu'il y a des Allemands dans les environs. »[L 3]
— Jacques Falla, Journal de campagne
Le , l’effort se concentre sur la réduction de l’ouvrage : les batteries allemandes règlent leur tir sur la gorge et les organes vitaux du fort (dont les coupoles, les postes d’observation et les accès) imposant un bombardement d’une intensité que les récits d’anciens combattants décrivent comme écrasant et désorganisateur[O 20].
Sous ce feu précis, le fort perd successivement ses capacités de tir, de commandement et de soutien logistique interne ; les casemates se transforment en abris encombrés de décombres et de fumées, où la garnison n’est plus en mesure de remplir une mission de combat cohérente.
« A 16h, le drapeau blanc est hissé et les Allemands rendent les honneurs militaires à la garnison. Le commandant allemand prie le commandant belge de conserver son sabre. »[L 4]
Lorsque l’ouvrage se rend dans l’après‑midi, il ne constitue plus qu’une carcasse neutralisée, dont la chute résulte moins d’un effondrement moral que de la combinaison d’un encerclement progressif et d’une destruction ciblée de toutes ses capacités opérationnelles[O 21],[L 2].
Occupation du fort
Après la capitulation, des détachements allemands investissent l’ouvrage, en assurent le désarmement et y établissent une garnison chargée de surveiller les axes voisins et la population environnante.
Au fil des mois, le fort d’Évegnée cesse d’être un des points centraux de la défense secondaire allemande pour devenir un élément utilitaire du dispositif de l’arrière allemand : les soldats y cantonnent, y entreposent munitions et vivres, et utilisent ses abords comme zone de manœuvre et de stationnement[L 5].
Inter-bellum
« En 1926, le général Galet devient chef d'Etat-Major et alerte aussitôt le premier ministre et ministre de la Défense nationale, le comte de Broqueville, de l'état déplorable des fortifications. Rien n'a été fait depuis 1918. En octobre, une « Commission d'études de la meilleure utilisation des forts » est instituée ; le 24 février 1927, elle conclut à l'opportunité de relever les anciens forts et de les moderniser. »[O 22]
— Anne-Marie Wegnez, La défense de la Belgique à la frontière, p. 243

À l’armistice de , le fort d’Évegnée, comme les autres forts de la ceinture liégeoise, est restitué à la Belgique et réintégré dans le système défensif national.
L’ouvrage est en mauvais état après les bombardements allemands de , mais il n’est pas détruit : les Allemands l’ont réparé sommairement pendant l’occupation pour en faire un point d’appui local[L 5].
En 1919, l’Armée belge entreprend des travaux de remise en état, nettoyage des galeries, réparation des casemates endommagées et remise en place d’un minimum de logistique et de sécurité.
« Toutefois, il faut attendre 1931 pour que soient alloués des crédits spéciaux pour les fortifications. »[O 23]
— Anne-Marie Wegnez
À partir des années , le fort est progressivement modernisé dans le cadre de la refonte de la position fortifiée de Liège.
Contrairement à certains forts de celle-ci, qui sont réarmés en profondeur, le fort d'Évegnée reste un ouvrage de type Brialmont mais bénéficie d’améliorations significatives[O 24] : renforcement des protections, amélioration de la ventilation, installation de l’électricité, modernisation des moyens de communication et des sanitaires.
Un abri d’infanterie avec cloche cuirassée et fusil automatique est construit à proximité, et une tour d’aération éloignée du fort est reliée par un tunnel, améliorant la survie en cas de bombardement[L 6].
Seconde Guerre mondiale
Contexte général belge pré conflit
« Si, au fond de leur coeur, l'ensemble des Liégeois préfèrent voir la bataille se dérouler à la frontière et l'agresseur arrêté dès les premiers mètres du sol national, il faut bien avouer que leur opinion ne s'est pas traduite en actes décisifs. »[O 22]
— Anne-Marie Wegnez, La défense de la Belgique à la frontière, p. 269
À la veille du déclenchement du second conflit mondial, la Belgique se trouve prise dans une contradiction stratégique héritée de l'entre-deux-guerres, oscillant entre fidélité à ses alliés occidentaux et tentation du repli neutraliste[L 7].
Depuis 'invasion allemande d' qui a balayé sa « neutralité perpétuelle », la Belgique a conclu, le , un accord militaire défensif avec la France, rompant ainsi avec la doctrine neutraliste séculaire[L 8]. Toutefois, la crise économique de , la remilitarisation unilatérale de la Rhénanie par Hitler et l'arrivée au pouvoir du Front populaire français (perçue avec méfiance par l'establishment catholique francophone et avec hostilité par la frange croissante du nationalisme flamand) conduisent le gouvernement d'union nationale de Paul Van Zeeland (appuyé par le roi Léopold III) à proclamer le une politique d'indépendance qualifiée « d'exclusivement et fondamentalement belge » par le ministre socialiste des affaires étrangères Paul-Henri Spaak[L 9].
Ce réalignement diplomatique, entériné par le Parlement à une écrasante majorité malgré l'opposition des communistes et d'une minorité de députés wallonistes, permie de faire coup double : légitimer une hausse substantielle du budget militaire (passant de 14 % en à 29 % en ) devant un Parlement à majorité flamande jusque-là réticent, et prendre ses distances avec une France jugée affaiblie et imprévisible, tout en obtenant de Londres et Paris, le 24 avril 1937, une garantie d'assistance unilatérale déchargeant Bruxelles de toute obligation préalable.
Même le III Reich accepta formellement de respecter l'intégrité territoriale de son voisin par une note du [L 9], moyennant l'engagement implicite de Bruxelles de ne pas faciliter une intervention franco-britannique en cas de conflit.
Lorsque la Wehrmacht envahit la Pologne le , déclenchant les déclarations de guerre britannico-française, la Belgique proclame le sa neutralité, glissant ainsi d'une politique d'indépendance à une posture de stricte équidistance entre agressés et agresseurs, entre démocraties occidentales et Reich du « Caporal bohémien »[Note 6].
« La Belgique ne prendra les armes que pour sauvegarder son territoire et son indépendance et pour remplir les devoirs que lui dicte son statut. »[O 26]
— Paul Hymans
Cette « neutralité armée », observée durant les huit mois de la « drôle de guerre », interdist de facto toute coordination d'état-major avec les Alliés et contribue à démobiliser les consciences face à la menace imminente, laissant le pays militairement isolé lorsque le Fall Gelb est déclenché le .
L'attaque du 16 mai
« La lutte sera dure. Les sacrifices et les privations seront considérables. Mais nul ne peut douter du succès final. »
— Léopold iii, En campagne,

L'attaque allemande contre la Position fortifiée de Liège vise à prendre la vallée de la Meuse et l'accès vers l'intérieur du territoire belge. Contrairement au fort d'Eben-Emael — neutralisé en quelques heures par un coup de main aéroporté le —, le fort d'Évegnée fait face à un assaut plus conventionnel combinant tant l'infanterie et que artillerie. La Wehrmacht concentra d'emblée son effort dans l'intervalle Fléron—Évegnée, terrain propice à la progression des troupes[L 10].
L'attaque débute le , après que les Allemands réussissent dès le , à forcer un passage entre le fort d'Évegnée et celui de Fléron en s'emparant des villages de Retinne et Queue-du-Bois. avec cette percée, le fort d'Évegnée se retrouve contourné et pris sous le feu de l'artillerie lourde, ses observatoires sont aveuglés et ses liaisons avec les autres ouvrages de la ceinture liégeoise sont rompues[O 27].
Malgré ces conditions défavorables, la garnison tient ses positions durant trois jours, tentant de harceler l'ennemi par son tir. Le fort d'Évegnée capitule le vers 16 h[O 28], [O 29], après que ses capacités défensives sont devenues inopérantes[L 11].
L'occupation et le fort d'Évegnée
« La vie continue, malgré l’occupation. Les Belges,[...], s’adaptent à la nouvelle réalité. La population veut survivre et reprend le cours de ses occupations quotidiennes. »[O 30]
— Musée royal de l'Armée et d'Histoire militaire, La Seconde Guerre mondiale, la Belgique occupée, p. 15
Après la capitulation, le fort d'Évegnée connait un sort sensiblement différent de celui réservé à d'autres ouvrages fortifiés belges sous administration allemande. Contrairement au Fort de Breendonk, transformé dès le en camp de rassemblement (Auffanglager), l'ouvrage d'Évegnée ne reçoit pas d'affectation militaire, carcérale ou logistique.
La Wehrmacht délaisse l'infrastructure après avoir procédé au prélèvement de matériel métallique récupérable, laissant le fort inoccupé et sans garnison permanente.
« Un adulte normal, travaillant modérément, a besoin chaque jour de 2500 à 2800 calories. En février 1941, nos rations correspondaient théoriquement à 1326 calories et en juin 1941 à 1440. Mais comme nous ne pouvions bien souvent obtenir en échange de nos tickets la viande et les pommes de terre auxquelles nous avions droit, nous ne disposions guère de plus de 950 calories. »[O 31],[O 30]
— Anne Somerhausen, Journal d’une femme occupée
La commune d'Évegnée traverse l'Occupation dans une relative quiétude comparativement aux centres urbains wallons. Bien que la région liégeoise est soumise au régime répressif général (tel les pénuries alimentaires réduisant la ration quotidienne, réquisitions de main-d'œuvre pour le Reichseinsatz, activités de la Geheime Feldpolizei traquant les résistants[L 12]), Évegnée demeure à l'écart des épisodes les plus violents qui frappent l'agglomération liégeoise.
La Libération
« Vendredi 8 septembre.[...] 12 h 10 Grand émoi. Un homme comme fou accourt, criant de toutes ses forces : « les Américains sont à Queue-du-Bois, ils descendent sur Saive ! ». Il court, il court. Tout le monde est dehors discutant la nouvelle. On n’entend plus le canon ! »[L 13]
— Marie Juvigné, Lettres de « Marraine » - septembre 1944 : Saive en septembre 1944, Recit sur le vif de Marie Juvigné en quatre courriers adressés a sa belle-fille à Bruges

En , la Libération de Liège se joue en quelques jours, au rythme de l’avance fulgurante des divisions blindées et d’infanteries américaines, qui franchissent la Meuse et la « Cité ardente » sous les acclamations de la population[Note 7] tandis que la Wehrmacht se replie vers l’est[L 14].
La Position fortifiée de Liège, conçue pour une guerre de siège, ne joue plus aucun rôle opérationnel : les ouvrages de béton (dont le fort d’Évegnée) demeurent en arrière-plan des témoins silencieux mais ne sont ni réoccupés, ni intégrés, dans un dispositif défensif cohérent par les forces allemandes en retraite.
Dans le secteur oriental de l’agglomération (Saive, Blegny, Évegnée), la dynamique est celle d’un reflux chaotique : des colonnes allemandes détruisent des carrefours et des ouvrages d’art pour ralentir les blindés alliés, tandis que les civils décrivent un incessant mouvement de troupes et de convois plus qu’une bataille structurée autour du fort lui‑même.
Le fort d’Évegnée, partiellement endommagé depuis et laissé sans usage stratégique durant l’Occupation, n’est pas le théâtre de combats mais s’inscrit plutôt dans un paysage libéré par contournement, où l’enjeu principal réside dans le dégagement rapide de Liège et la sécurisation des axes vers l’Allemagne, et non dans la réactivation d’une ceinture fortifiée obsolète ou inopérante.
Une continuité calme
Contexte général 1945—1971
« À la fin de la Seconde Guerre mondiale, l'Armée belge prend le contrôle d'une zone relevant du secteur britannique en Allemagne. La région située entre Aix-la-Chapelle, Cologne, Soest, Siegen et Cassel est occupée par les « Forces belges en Allemagne » (FBA).
En 1955, la République fédérale d'Allemagne devient partenaire de l'OTAN.
Une période de coopération débute entre les FBA et la République fédérale. Les soldats belges ont pour mission de protéger la République fédérale en cas d'offensive par les forces du pacte de Varsovie. »[L 15]
— La Défense
La Libération fait naître un contexte de recomposition doctrinale belge : l’ouvrage cesse progressivement d’être un bastion de « front » pour devenir un espace utilitaire, puis industriel, tout en accompagnant la transition d’une défense territoriale fortifiée vers un dispositif intégré à l’OTAN.
Contexte politico‑militaire belge
Au lendemain de , la Belgique se redéfinit comme un État‑tampon de l’Ouest en assumant simultanément la mémoire traumatique des invasions des deux conflits mondiaux et la nécessité d’une intégration militaire multilatérale[O 32]. La rupture est nette : l’option neutraliste de l’entre‑deux‑guerres cède la place à une diplomatie de sécurité collective (Benelux, puis OTAN), qui met en cause la centralité stratégique des grandes positions fortifiées Brialmont.
« En Belgique, le 4 mai, la Chambre donna son assentiment au Traité de l’Atlantique Nord, sans les voix des députés communistes et de la socialiste Isabelle Blume. Le Sénat fit de même une semaine plus tard, avec un vote semblable. »
— Rik Coolsaet, La Belgique dans l'OTAN (1949 - 2009)
L’adhésion au Traité en inscrit la doctrine belge dans la logique de défense avancée et de standardisation des moyens, ce qui dévalorise la notion de ceinture fortifiée autonome autour des grandes villes au profit de forces mobiles, mécanisées et interopérables[O 32]. Dans ce cadre, les forts de Liège subsistent comme infrastructures militaires (dépôts, écoles, sites de stockage) davantage que comme organes frontaux d’arrêt d’une percée allemande, rôle qui était encore le leur en et en .
La ceinture fortifiée après 1945
La Position fortifiée de Liège conserve après guerre une valeur symbolique et logistique, mais non plus un rôle doctrinal central dans la planification opérationnelle. Les enseignements de (entendons une neutralisation rapide de plusieurs ouvrages, contournements de ceux-ci, l'emploi de blindés et d’aéromobiles) démontrent les limites d’un système statique, même modernisé post Première Guerre mondiale.
En pratique, nombre de forts restent affectés à l’Armée belge sous forme de casernements, de dépôts de munitions, d’installations de stockage ou de sites d’instruction, ce qui sauvegarde leur intégrité physique tout en entérinant leur déclassement en tant que pièces maîtresses d’un « verrou » défensif. La Position fortifiée de Liège se mue ainsi en archipel d’infrastructures militaires polyvalentes, intégrées à un dispositif national, s'inscrivant désormais dans des plans complet plutôt que dans une stratégie stricto-belgo-belge d'accès à la Meuse.
Statut du fort d’Évegnée post 1945
À l’armistice, le fort d’Évegnée est restitué à la Belgique, dans un état dégradé par les bombardements de , mais structurellement intact, les autorités d’occupation ayant procédé à des réparations sommaires pour un emploi utilitaire. Le fort d’Évegnée réintègre l’inventaire de l’Armée belge, qui le conserve comme propriété militaire tout en renonçant à lui assigner un rôle tactique de première ligne.
Dans les années qui suivent cette post-guerre, l’armée utilise le fort d’Évegnée comme installation de stockage, en particulier comme dépôt de munitions, tirant parti de la robustesse du béton et de l’enfouissement partiel de l’ouvrage pour des raisons de sécurité. Le site reste donc fermé au public, inséré dans le domaine militaire, mais mis en sommeil sur le plan opérationnel, ce qui préfigure sa reconversion industrielle.
Un usage militaire résiduel
Durant les décennies et , le fort s’inscrit dans une topographie militaire en recomposition, où les anciennes fortifications (tel le fort d’Évegnée) servent surtout de réservoirs d’espace sécurisé au profit de l’armée. le fort d’Évegnée continue à abriter des stocks de matériel et de munitions, ce qui maintient une présence militaire régulière, et ce sans investissement majeur dans la remise à niveau de ses systèmes de défense obsolètes.
Cette phase de transformation est marquée par un glissement fonctionnel : le fort d’Évegnée ne se conçoit plus comme une entité de feu autonome mais comme une « coquille » de béton exploitée pour ses volumes protégés et compatible avec une doctrine qui privilégie désormais la mobilité, la défense aérienne, les forces blindées ; le tout intégré dans le cadre du théatre de l’OTAN. La ceinture fortifiée de Liège, dont le fort d’Évegnée demeure un élément secondaire, se fossilise ainsi lentement en infrastructure de soutien plutôt qu’en ligne d'arrêt.
À mesure que la guerre froide avance et que les priorités belges se déplacent vers la contribution à des forces alliées projetables, le maintien d’un fort ancré dans un dispositif périmé paraît de moins en moins justifiable budgétairement. L’armée procède alors au retrait du matériel militaire encore en place au fort d’Évegnée, ce qui acte la fin de tout usage tactique et ouvre la voie à une cession de l’ouvrage