Géographie électorale
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La géographie électorale est une branche de la géographie, et plus particulièrement de la géographie politique, qui étudie les résultats électoraux d'une région donnée à l'aune de leur distribution spatiale.
Racines et premiers pas
La France et l'Italie recèlent les géographies électorales les plus complexes du monde démocratique, sans doute à cause de leur richesse historique régionale.
Celle de la France fut plus simple. La première photographie de l'opinion politique des Français est fournie par les élections de décembre 1848 et mai 1849. Celle de 1848 montre une France largement bonapartiste, celles de 1849 révèlent des familles de pensée anciennes: royalisme légitimiste, orléanisme ou conservatisme sans préférence dynastique, bonapartisme (beaucoup plus restreint qu'en décembre parce que mal à l'aise dans une compétition multiple), républicanisme modéré mais limité aux seuls républicains dits de la veille (ceux du lendemain ayant rejoint d'autres conservateurs voire des listes de droite uniques), enfin une démocratie plus ou moins avancée, l'ensemble de la gauche républicaine faisant souvent liste commune[1]. À cette époque, les zones de préférence de vote sont amples et peu nombreuses; les clivages sont simples, et commandés principalement par trois facteurs: la pratique religieuse, qui efface tous les autres là où elle pèse beaucoup[2], le mode de propriété, qui permet ou non l'émancipation politique (à travers la propriété pleine et entière avec le contre-exemple du métayage qui exacerbe les rancœur du paysan), et le degré d'urbanisation, qui facilite l'ouverture aux idées nouvelles et donc au républicanisme. Le résultat est un vote tranché, consacrant parfois 100 % des voix en faveur d'une liste à l'échelle de la section de vote (en comme en les cantons sont sectionnés en quelques bureaux de vote regroupant chacun quelques communes). Dans une France aux trois quarts rurale, les villes exercent déjà un rôle moteur, mais leur poids est quantitativement limité. Ainsi les villes se distinguent souvent, en région conservatrice, par un vote républicain, tandis qu'en région républicaine leur vote varie. Mais le Second Empire va corseter l'opinion et faire disparaître presque tous les opposants, soit par ralliement des orléanistes les moins dynastiques mais aussi de la plupart des légitimistes de l'Ouest et nombre de ceux du Midi, soit par le simple jeu de la pression sur l'électeur isolé qu'est le démoc-soc du Massif central, du Centre-Est, du Sud-Est ou du Sud-Ouest. Le caractère commun à toutes ces régions est son habitat dispersé. Ce facteur est devenu tellement important que dans l'ensemble du pays, seuls les chefs-lieux osent désormais émettre quelques votes d'opposition, parce que lieux de sociabilité échappant aux pressions individuelles. En 1869, après les mesures de libéralisation de l'Empire finissant, les élections donnent lieu à de vifs débats et à une remontée des oppositions dans les grandes villes, surtout à Paris. Après le vote de peur des élections de février 1871, la France rurale accepte progressivement la République. Dès lors, les préférences politiques des Français se diversifient.
Évolution
En effet, la révolution industrielle a commencé à diversifier les classes sociales et à élargir surtout deux d'entre elles: les employés et les ouvriers. D'autres, auxquelles s'adressait particulièrement Gambetta dans son discours de 1872 sur la « nouvelle couche sociale », accroissent leurs effectifs (médecins, instituteurs, avocats, publicistes), qui constituaient déjà, avec les notaires voire avec certains négociants, une petite bourgeoisie fer de lance de la résistance à l'Empire autoritaire, et qui est destinée, selon l'orateur, à remplacer les anciennes classes dirigeantes[3]. En conséquence, au sein du camp républicain les choix divergent, parmi lesquels l'opportunisme se taille la part du lion, convenant parfaitement au monde rural converti à la République après l'épreuve de l'occupation allemande (donc l'est de la France) et rassuré par la campagne du commis-voyageur de la république modérée Gambetta, à une époque peu éloignée du souvenir fâcheux de la Commune de Paris, pendant que le radicalisme rompt avec elle et regagne en grande partie la France rouge de 1849-1851 (Centre-Est, Sud-Est, quartiers urbains à forte population d'artisans). Puis la question ouvrière, qui était marginale en 1848, devient la grande question à cause de l'extension du monde de l'usine. Des ouvriers, jusque-là pour la plupart paysans employés à la mine ou à la petite usine proche, naissent tels; un prolétariat se constitue, déraciné, qui peut adopter un socialisme n'ayant plus rien à voir avec celui de 1848. De façon générale et au-delà des concentrations industrielles, la croissance urbaine fait déborder les vieilles villes sur leurs communes périphériques; souvent radicales tant que le maraîchage y règne, ces dernières passent au socialisme en recevant les vagues de nouveaux venus. Ainsi naît la ceinture rouge autour de Paris, à laquelle s'ajoutent d'autre banlieues ou bassins ouvriers à la fin du XIXe siècle, notamment dans le Nord.
Le sociologue André Siegfried produit la première analyse électorale aboutie dans un célèbre Tableau politique de la France de l'Ouest, publié en 1913[4]. Mais celle-ci se contente de régions essentiellement catholiques ou républicaines peu marquées à gauche, et de surcroît se restreint à un niveau d'analyse cantonal. Il y identifie cependant déjà les grands facteurs locaux du vote que sont la pratique religieuse, la dispersion de l'habitat et la présence de villes à fonctions administratives ou industrielles. Mais sa formule réductrice « Le granite vote à droite, le calcaire vote à gauche » finira par lui nuire, quand lui seront comparés, passé l'épreuve de la Première Guerre mondiale, les travaux du géographe allemand Friedrich Ratzel, qui appelaient à la domination de l'Europe par la race allemande, elle aussi simplifiée à un tout, comme Siegfried sembla signifier par un raccourci facile à mémoriser un déterminisme naturel sur le comportement électoral. La géographie électorale est ainsi et temporairement oubliée, jusqu'à ce que la Revue française de science politique renoue avec de multiples analyses dans les années cinquante, dont le nom le plus connu est celui de François Goguel.
Le XXe siècle a vu s'étendre les banlieues, dans lesquelles le Parti communiste supplanta les socialistes. Concomitamment, l'exode rural dépeupla les campagnes, de façon accélérée depuis 1945, jusqu'à réduire le monde paysan à quelques centaines de milliers d'agriculteurs seulement, tandis que les classes sociales intermédiaires continuaient à s'étoffer, notamment dans les services, mais sans les bouleversements majeurs observables au siècle précédent. Aussi, la carte électorale ne bougea que lentement de son ajustement en 1902, quand les deux tiers des anciens républicains modérés (ou « opportunistes ») rejoignirent dans l'opposition le même camp de la droite, à l'année 1981[5], tout juste renouvelée à gauche par le remplacement progressif des socialistes par les communistes, par le remplacement non moins progressif des radicaux par les socialistes, et par la migration obligée des radicaux vers de nouvelles terres d'élection, après une série de déperditions qui réduisait cette tendance à un rôle d'appoint, tandis qu'à droite les cartes étaient un peu plus brutalement redistribuées par la Seconde Guerre mondiale et par la crise de 1958.
Une nouvelle mutation majeure intervient après l'arrivée au pouvoir de la gauche au pouvoir, en 1981, causée par son échec à maîtriser la crise économique qui sévit depuis 1974; le chômage augmente, les classes populaires déçues se tournent vers d'autres horizons. Le Parti communiste, qui avait terminé la guerre comme grand parti de la Résistance, auquel adhérèrent la majorité des intellectuels français après-guerre, qui était arrivé à une sorte de contre-épreuve de la France catholique en remplissant pratiquement tous les espaces à faible emprise religieuse[6], n'est plus suivi par les enfants de ceux qui ont connu la guerre; ceux-ci commencent par s'abstenir, puis fournissent les premiers gros bataillons du vote Front national, lequel dénonce l'immigration que ne peut plus absorber l'économie défaillante, comme le faisait les syndicats ouvriers et le PCF naguère, mais cette fois en mettant en avant l'insécurité alors grandissante en France. Un vote d'extrême droite apparaît dans les régions les plus concernés par l'immigration extra-européenne; Île-de-France, Est, région lyonnaise, Midi méditerranéen et vallée de la Garonne (deux zones où les rapatriés d'Algérie jouent un rôle amplificateur), et plus localement toutes les communes balnéaires, qui subissent un flot touristique imposé par les aménageurs du Plan.
Évolution récente
Les motifs et partant l'assise géographique du vote accélère sa mutation en 2017, après le passage alterné au pouvoir et l'échec de la droite comme de la gauche classiques à redresser l'économie et désormais les comptes nationaux. Selon les travaux de recherche récents, on vote désormais selon le gradient d'urbanité (distance qui sépare la résidence des électeurs des grands centres urbains), le thème de travail et avancé par le géographe Jacques Lévy, qui a commencé par le considérer plutôt comme une question interne au monde urbain, pour l'élargir ensuite à l'espace rural. Sous l'effet de l'augmentation des prix immobiliers, les centres-villes sont maintenant majoritairement habités par la bourgeoisie intellectuelle des bobos qui votent pour les partis parlementaires traditionnels, les banlieues industrielles et ouvrières se sont à la fois "moyennisées" et tertiarisées de telle sorte que catégories les plus modestes qui votent pour les partis extrémistes habitent majoritairement le périurbain lointain de peuplement lâche[7]. Néanmoins, certains considèrent cette thèse spatiale du gradient d'urbanité comme réductrice parce qu'elle ne prend pas en compte l'intégration des habitants dans des collectifs sociaux, les étapes de peuplement des communes, etc[8]. À l'approche ou à l'issue de chaque scrutin, en particulier après les élections présidentielles, de nombreuses analyses du vote en fonction de la zone géographique sont effectuées, reliées à une analyse sociologique de la population française[9],[10],[11]. Quoi qu'il en soit, il faut attendre le géographe Christophe Guilluy pour déterminer le moteur fondamental de la nouvelle question électorale, la mondialisation, dont les conséquences soit sont acceptées par la France qui arrive à conserver ses activités malgré les conditions de concurrence voulues maximums par l'Union européenne, soit provoquent, là où il y a déprise industrielle, un repli vers le vote de défiance qu'est d'abord celui du FN puis de tous ceux qui réclament le retour à la souveraineté nationale. Par ce fait, la carte électorale est devenue essentiellement une opposition entre France de l'Ouest et France de l'Est. Cette approche trouva une grande résonance auprès du milieu politique et médiatique, avant que l'auteur ne perde ses appuis de gauche, par attachement de cette dernière à la mondialisation dont les effets négatifs constituent le fond de ses travaux.
Géographie électorale et sociologie
Dans certaines villes, comme à Paris, les politiques du logement, de création de logements sociaux dans des quartiers aisés par des municipalités de gauche, visant à la mixité sociale, est parfois critiquée par des responsables politiques opposés, qui y voient une tentative d'harmoniser les résultats électoraux en favorisant l'intégration dans des secteurs votant traditionnellement à droite de populations plus amenées à voter à gauche.
Typologie électorale de la France
De façon très schématique, la France est divisée suivant un axe Caen-Montpellier à l'est duquel la droite est majoritaire et à l'ouest duquel la gauche est généralement en tête. Cette appréciation est néanmoins à nuancer : de nombreux particularismes locaux existent (notamment entre villes et campagnes) ; ce rapport fluctue selon la dimension du scrutin (local ou national) ; enfin, cette situation n'est pas figée, avec un Grand Ouest français qui penche de plus en plus à gauche au fil de la Cinquième République, quand dans le même temps le littoral méditerranéen vote de plus en plus à droite. Le Massif central, la Côte d'Azur, la Champagne sont au début du XXIe siècle les principaux fiefs historiques de la droite de gouvernement. Le Grand Sud-Ouest français (Aquitaine, Poitou-Charentes, et surtout Midi-Pyrénées et Limousin) est un bastion de la gauche socialiste.
L'électorat agricole, dont le poids est plus symbolique que réel (entre 1955 et 2000, la part de la population active agricole, familiale et salariée est passée de 31 % à 4,8 % de l'emploi total en France), reste ancré à droite[12]. Selon François Purseigle, sociologue spécialiste du monde agricole, cet électorat marqué par l'isolement, la précarisation et le vieillissement (notamment pour le « rural profond » correspondant à la Diagonale du vide), s'est éclaté entre les différentes familles de droite à la fin du XXe siècle. Le déclin du syndicalisme agricole et sa capacité traditionnelle d'encadrement professionnel s'érode au profit de nouvelles formes de protestation politique et sociale, qui se traduisent par un vote agricole tenté par l'extrême droite[13].
Le vote centriste est traditionnellement élevé dans les régions chrétiennes (Béarn et pays basque, où il a été à partir des années 1990 amplifié par la présence de François Bayrou, politicien d'envergure nationale ; Alsace, Poitou, Pays de la Loire).
Le vote Front national est significatif à l'est d'une ligne Le Havre-Saint-Étienne-Carcassonne, avec des percées majeures sur la Côte d'Azur, en Provence, dans le Roussillon, dans le Nord et en Alsace. C'est en Provence-Alpes-Côte d'Azur que le FN a enregistré ses principaux succès.
Le vote communiste est historiquement fort dans les banlieues ouvrières (cf. Ceinture rouge) et campagnes industrielles. De façon plus générale, le vote d'extrême gauche et gauche radicale n'est pas géographiquement le plus ancré : outre des secteurs socialement identifiés (même si cette relation entre ouvriérisme et vote communiste ou radical s'estompe avec la désindustrialisation de la France), il s'articule nettement autour de personnalités emblématiques et localement implantées (Jean-Luc Mélenchon, André Chassaigne par exemple). Certaines zones rurales, comme le Limousin, connaissent des percées de ce vote.
Le vote écologiste est généralement élevé dans les centres urbains (Île-de-France), conforté par la gentrification, la présence de populations de la classe moyenne aisée qu'on a pu qualifier de bobo. Le vote écologiste est néanmoins divers, à l'image de ce mouvement politique en France, partagé entre altermondialistes, anticapitalistes, environnementalistes et libéraux.
En analysant les résultats électoraux de 2002 à 2008, Jean-Benoît Bouron a produit en 2010 une carte de la typologie électorale du territoire français[14].