Imaginaire du cannibalisme océanien
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L'imaginaire du cannibalisme océanien est un ensemble de représentations développées aux XVIIIe et XIXe siècles qui assimile de manière parfois exagérée et déformée les peuples autochtones océaniens, et particulièrement les Mélanésiens, à l'anthropophagie. Les répercussions de cet imaginaire, qui est lié à la colonisation européenne du Pacifique, rendent particulièrement difficile l'étude historique des pratiques de consommation de chair humaine qui ont existé dans la région à l'instar du reste du monde. Dans les années 1980 et 1990, ces représentations ont donné lieu à un vaste débat d'historiens. Au cinéma, dans la littérature et aussi dans l'industrie touristique, le thème du cannibalisme océanien a connu de multiples interprétations.
Expositions humaines et musées

Le cannibalisme a été pratiqué, essentiellement dans un contexte guerrier, dans certaines régions des Fidji (autrefois surnommées les « îles cannibales »)[1] et du Vanuatu[2], parmi les Maoris de Nouvelle-Zélande et aux îles Marquises[3]. Il était également pratiqué en Nouvelle-Guinée et dans certaines régions des îles Salomon. Selon certains rapports, le cannibalisme était encore pratiqué en Papouasie-Nouvelle-Guinée vers 2012, pour des raisons culturelles[4],[5] ; le dernier cas « légal » au Vanuatu daterait de la fin des années 1960. Généralement, ce cannibalisme était rituel (souvent en contexte guerrier), et ne constituait pas une habitude alimentaire courante.
Selon l'historien Nicolas Cambon, très tôt à partir des années 1770, les explorateurs et les missionnaires rapportent, horrifiés, que les habitants des îles du Pacifique pratiquent l'anthropophagie. Dans les faits, les observations directes de l’acte demeurent assez rares, mais des récits de voyage amplifient l'information en Europe, et ces témoignages suscitent l'engouement en France et en Angleterre, où le cannibalisme océanien devient un sujet de débat majeur (le cannibalisme rituel avant alors disparu des Amériques, où il avait été étudié notamment par Montaigne, depuis plusieurs siècles). Les philosophes et penseurs métropolitains se posent des questions sur les raisons de cet étonnant phénomène, dont la réalité et les modalités ne sont pas toujours questionnées. La principale explication proposée par les intellectuels européens durant cette période est que le fait d'habiter sur une île aux ressources faibles et intermittentes mènerait tôt ou tard au cannibalisme[6].
Selon le Historical Dictionary of Discovery and Exploration of the Pacific Islands, l'expression « Îles Cannibales » a commencé à être utilisée pour décrire les Fidji après que William Bligh y soit passé en 1789, mais « les Fidjiens ne sont des cannibales que dans la définition européenne du terme », puisque « le cannibalisme est un discours européen qui a évolué à partir des préoccupations européennes concernant le primitif »[7]. En effet, l'anthropophagie rituelle d'ennemis pratiquée par les Fidjiens ne servait pas à l'alimentation proprement dite, et avait bien plus des motifs politiques, spirituels et symboliques (comme c'était déjà le cas avec l'anthropophagie sud-américaine). Dans tout le Pacifique depuis les écrits de James Cook jusqu'au XXe siècle, les termes « cannibale », « chasseur de têtes » et « sauvage » sont utilisés dans le vocabulaire des Européens pour identifier la disposition prétendument violente de certains populations autochtones rencontrées au cours des voyages[7]. Progressivement, et dès les récits de Bougainville, se met en place une opposition entre des Polynésiens pacifiques, modèles du « bon sauvage » (notamment pour Diderot), et des Mélanésiens sanguinaires et barbares.

L'imaginaire du cannibalisme océanien devient petit à petit un élément important des discours européens, servant par exemple dans les caricatures de dirigeants politiques étrangers ou dans les débats philosophiques des Lumières. Cet imaginaire repose sur les idées de l'exotique et du primitif, et les occurrences d'anthropophagie en Europe ne sont jamais mises sur le même plan[8]. Le mythe des « cannibales » sert de motivation aux missions chrétiennes dans le Pacifique, par exemple à Erromango[9].
Selon Peter Kitson (en), l'imaginaire du cannibalisme océanien a joué un rôle essentiel dans la construction des catégories racistes qui ont servi à justifier la colonisation de l'Océanie. Spécifiquement, d'après Kitson, la figure du « cannibale » est une des fondations de la distinction établie par les géographes métropolitains entre les habitants « noirs » de la « Mélanésie » (litt. « îles noires ») et ceux à la peau claire de la « Polynésie », présentés comme plus avancés dans l'idéologie du progrès des civilisations[10].
L'imaginaire du cannibalisme mélanésien est encore au XXIe siècle utilisé pour justifier le rattachement de la Papouasie occidentale à l'Indonésie[11].
Aux XIXe et XXe siècles, des personnes océaniennes sont exposées dans le monde européen en tant que « cannibales », au sein de cirques ou de zoos humains[12].
- Capturé par l'expédition Wilkes, le Fidjien Ro Veidovi est exposé à New York sous le sobriquet de « chef cannibale Vendovi »[13].
- Deux personnes exhibées en tant que « cannibales » dans le cirque de Phineas Taylor Barnum.
Un des objets les plus emblématiques de l'imaginaire du cannibalisme océanien est la « fourchette de cannibale », qui est devenue un objet de collection très recherché par les Européens dès le XIXe siècle et une curiosité populaire. La couverture de At home in Fiji de Constance Gordon-Cumming représentait ainsi un tel ustensile[14]. En 2010, l'artiste Alana Jelinek crée une installation au musée de l'université de Cambridge pour critiquer la manière dont le fait de montrer ces objets sans restituer leur contexte perpétuerait des stéréotypes colonialistes[15]. Un article de 2018 sur le même musée corrobore le propos de cette artiste: « le grand nombre de fourchettes « de cannibales » en circulation comprenait de nombreux exemplaires produits pour satisfaire la fascination européenne pour les pratiques « sauvages ». » [16]. En 2017 à Sotheby's, un tel objet est vendu pour 16 250 dollars, alors même que le catalogue précise clairement que les « fourchettes de cannibales » sont des supercheries empreintes de préjugés colonialistes : selon l'analyse de Donna Yates et Simon Mackenzie, la connaissance de ce contexte historique sombre a rendu la babiole fascinante pour l'acheteur par sa charge de violence symbolique raciste à l'égard des Mélanésiens[17].
- Des « fourchettes de cannibales » exposées au musée des Fidji.
- Des « fourchettes de cannibales » en vente dans un magasin de souvenirs aux Fidji.
- Un service de vaisselle incluant une « fourchette de cannibales » dans le magazine Natural History (en) en 1909.
- Au musée Bishop en 2008.
En littérature
L'exemple peut-être le plus célèbre de cannibalisme océanien dans la littérature occidentale est celui de Robinson Crusoé (Daniel Defoe, 1719) : Robinson vit toute la première partie de son aventure dans la peur de « tomber entre les mains des sauvages, qui [...] me tueraient et sans doute me mangeraient »[18]. Il finit d'ailleurs par assister lui-même à une série de rituels anthropophages sur son île, ce qui révolte Robinson, plein de dégoût et de haine, et le naufragé envisage alors de massacrer ces cannibales pour sauver leurs victimes. Toutefois, dans le chapitre méditatif et philosophique « digression historique », le personnage se ravise, faisant écho à Montaigne :
« Quelle autorité, quelle mission avais-je pour me prétendre juge et bourreau de ces hommes criminels lorsque Dieu avait décrété convenable de les laisser impunis durant plusieurs siècles, pour qu’ils fussent en quelque sorte les exécuteurs réciproques de ses jugements ? Ces peuples étaient loin de m’avoir offensé, de quel droit m’immiscer à la querelle de sang qu’ils vidaient entre eux ? — Fort souvent s’élevait en moi ce débat : Comment puis-je savoir ce que Dieu lui-même juge en ce cas tout particulier ? Il est certain que ces peuples ne considèrent pas ceci comme un crime ; ce n’est point réprouvé par leur conscience, leurs lumières ne le leur reprochent point. Ils ignorent que c’est mal, et ne le commettent point pour braver la justice divine, comme nous faisons dans presque touts les péchés dont nous nous rendons coupables. Ils ne pensent pas plus que ce soit un crime de tuer un prisonnier de guerre que nous de tuer un bœuf, et de manger de la chair humaine que nous de manger du mouton.
De ces réflexions il s’ensuivit nécessairement que j’étais injuste, et que ces peuples n’étaient pas plus des meurtriers dans le sens que je les avais d’abord condamnés en mon esprit, que ces Chrétiens qui souvent mettent à mort les prisonniers faits dans le combat, ou qui plus souvent encore passent sans quartier des armées entières au fil de l’épée, quoiqu’elles aient mis bas les armes et se soient soumises.
Tout brutal et inhumain que pouvait être l’usage de s’entre-dévorer, il me vint ensuite à l’esprit que cela réellement ne me regardait en rien : ces peuples ne m’avaient point offensé ; s’ils attentaient à ma vie ou si je voyais que pour ma propre conservation il me fallût tomber sur eux, il n’y aurait rien à redire à cela ; mais étant hors de leur pouvoir, mais ces gens n’ayant aucune connaissance de moi, et par conséquent aucun projet sur moi, il n’était pas juste de les assaillir : c’eût été justifier la conduite des Espagnols et toutes les atrocités qu’ils pratiquèrent en Amérique, où ils ont détruit des millions de ces peuples, qui, bien qu’ils fussent idolâtres et barbares, et qu’ils observassent quelques rites sanglants, tels que de faire des sacrifices humains, n’étaient pas moins de fort innocentes gens par rapport aux Espagnols. »
— Daniel Defoe, Robinson Crusoé (1719), « Digression historique »[18].
Après un autre rituel anthropophage, Robinson recueillera finalement un condamné, qui deviendra son compagnon Vendredi. Celui-ci est décrit comme un Polynésien, en opposition explicite avec le phénotype mélanésien (« Sa chevelure était longue et noire, et non pas crépue comme de la laine. [...] Son teint n’était pas noir, mais très-basané, [...] il approchait plutôt d’une légère couleur d’olive foncé »)[18].
Dans le roman Taïpi d'Herman Melville de 1846, le héros doit partager la couche d'un « cannibale » océanien. Comme dans les autres romans de l'auteur, cette représentation du « sauvage cannibale » est reliée à celle de l'homosexualité, vue comme tout aussi immorale, repoussante et fascinante[19]. De manière plus générale, la représentation d'un cannibalisme océanien dans la littérature de Melville est liée aux questions de relations de pouvoir coloniales[20].
Jack London part en Mélanésie en 1908 dans l'espoir d'assister à un festin cannibale, mais est déçu de ne rien trouver[21]. Comme London, Robert Louis Stevenson, lors de ses voyages dans le Pacifique, qualifie des personnes autochtones de « cannibales » dans les légendes de ses photos. Dans ce cas particulier, l'invocation de l'anthropophagie avait peut-être paradoxalement une fonction anti-colonialiste, en présentant les peuples colonisés comme forts et menaçants[22].
Dans son livre Totem et Tabou (1913), qui réinterprète notamment le concept polynésien de tapu pour donner son idée psychanalytique du tabou, Sigmund Freud présente l'existence du cannibalisme océanien comme une évidence[23].
Le Garçon qui avait peur, paru en 1940, utilise l'imaginaire du cannibalisme océanien[24].
Cannibale de Didier Daeninckx, paru en 1998, raconte l'histoire des Kanak exhibés à l'exposition coloniale internationale de Paris de 1931[25].
Cartographie des nuages, un roman de science-fiction de 2004 se déroulant dans un cadre océanien, reprend le thème du cannibalisme et fait des références aux questions d'anthropophagie dans Robinson Crusoé[26].
Dans un des premiers romans publiés par une personne kanak, L'Épave de Déwé Gorodey (2005), la figure du cannibale océanien est hybridée avec celle de l'ogre des contes de fée qui représente le viol incesteux[27].
Au cinéma
Au début du XXe siècle, des réalisateurs américains commencent à produire des films sur l'Océanie. Les premiers sont Martin et Osa Johnson et Edward A. Salisbury. Ils tentent de capturer des scènes de cannibalisme, en vain[28].
- Carte-titre du chapitre sur les « cannibales » d'une adaptation de Robinson Crusoé.
- Scène du film His Cannibal Wife, une comédie qui raconte le tournage d'un film sur des « cannibales » hawaïens.
- Ce dessin d'un numéro de Punch en 1914 met lui aussi en scène le tournage d'un film sur les « cannibales ».
Historiographie
À partir de la publication de The Man-Eating Myth (en) en 1979, une longue controverse historiographique prend place. Elle oppose deux opinions principales. Selon la première, les récits de cannibalisme concernant les peuples colonisés doivent principalement être analysé sous l'angle de la projection de stéréotypes européens. Selon la seconde, ces récits doivent être considérés comme des sources véridiques pour écrire l'histoire des pays concernés. Les premiers reprochent aux seconds de reproduire des clichés colonialistes. Les seconds répondent aux premiers qu'ils sont aveuglés par leurs présupposés eurocentriques concernant le caractère dégoûtant de la consommation de chair humaine[29]. Patrick Brantlinger, dans un article de 2006, constate toutefois le consensus suivant entre les deux factions : « Les critiques notent toutefois à juste titre que les personnes qui ont véritablement pratiqué différents types de cannibalisme n'ont jamais eu autant d'importance dans l'histoire (occidentale) que les stéréotypes censés les représenter. Les deux camps de la dispute historienne s'accordent à dire que les cannibales imaginaires n'ont été que trop influents en tant que stéréotype négatif d'« Autres » non occidentaux, servant comme excuse pour l'extermination de ces Autres[23]. »
Entre et en France hexagonale, trois expositions apparentées intitulées Kannibals et Vahinés cherchent à déconstruire les clichés de l'imaginaire du cannibalisme océanien[30].
Tourisme

Dans les pays d'Océanie, l'image du cannibale est encore mobilisée au XXIe siècle par les industries touristiques locales afin d'attirer la curiosité des visiteurs. Aux Fidji notamment, plusieurs sites touristiques portent des noms évoquant le cannibalisme[32]. Tracey Banivanua-Mar de l'université La Trobe explique que les Fidji tirent certes profit de l'exploitation de leur image de « cannibales », mais elle regrette que le recyclage de cet imaginaire hérité de l'ère coloniale y empêche de manière générale de poser un regard réaliste sur les faits historiques[33].
De même, à Futuna (Wallis-et-Futuna) se trouve un « four cannibale »[34] censé avoir appartenu au roi Saufekai (littéralement « roi cannibale »), personnage mythique de la tradition orale futunienne[35].
