Jean-René Ladmiral
philosophe et traducteur français
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Jean-René Ladmiral (né en 1942 à Lisieux) est un philosophe, germaniste, traducteur et traductologue français. Il compte parmi les principales figures de la traductologie francophone contemporaine. Son œuvre a largement contribué à l'institutionnalisation de la traductologie en France en lui donnant un fondement philosophique et épistémologique. Il est notamment connu pour avoir popularisé la distinction entre traducteurs « sourciers » et « ciblistes », devenue un classique des études sur la traduction.
Biographie
Formation
Après des études de philosophie et de germanistique à la Sorbonne, à l'Université de Heidelberg et à l'Université Paris-Nanterre, Jean-René Ladmiral soutient en 1974 une thèse de doctorat en philosophie sous la direction de Paul Ricœur. Il obtient par la suite une habilitation à diriger des recherches en sciences du langage (1995).
Professeur à l'Université Paris X-Nanterre, où il enseigne la philosophie, l'allemand et la traductologie, il participe activement à la structuration des études de traduction en France. Il fonde et dirige notamment le Centre d'études et de recherches en traduction (CERT), puis contribue aux activités du Centre de recherches appliquées sur la traduction, l'interprétation et le langage (CRATIL). Son enseignement et ses nombreux séminaires ont formé plusieurs générations de traducteurs et de chercheurs entre autres à l'ISIT (Paris).
Parallèlement à ses travaux théoriques, Ladmiral poursuit une importante activité de traducteur de philosophie et de sciences humaines, principalement à partir de l'allemand. Il traduit notamment des œuvres de Jürgen Habermas, Theodor W. Adorno, Erich Fromm, ainsi que des textes de Kant et de Nietzsche.
Apport à la traductologie
La réflexion de Jean-René Ladmiral se situe au croisement de la philosophie, de la linguistique, de l'herméneutique et de la pratique professionnelle de la traduction. Il défend l'idée que la traductologie constitue une discipline autonome, irréductible à la seule linguistique ou à la critique littéraire, et qu'elle doit demeurer constamment nourrie par l'expérience concrète du traducteur.
Son ouvrage majeur, Traduire : théorèmes pour la traduction (1979), expose cette conception. Les « théorèmes » qu'il y propose ne sont pas des règles impératives, mais des principes de réflexion destinés à éclairer les décisions auxquelles le traducteur est confronté dans sa pratique quotidienne. Refusant toute théorie abstraite détachée de l'expérience, Ladmiral revendique une traductologie essentiellement pragmatique, fondée sur l'analyse des difficultés réelles de la traduction.
L'un de ses apports les plus connus est la distinction entre les « sourciers » et les « ciblistes ».
Les sourciers privilégient le texte de départ et cherchent à conserver autant que possible les caractéristiques linguistiques, stylistiques et culturelles de l'original, quitte à produire un texte parfois moins naturel dans la langue d'arrivée.
Les ciblistes, auxquels Ladmiral se rattache explicitement, accordent la priorité au lecteur et à la langue d'arrivée. La fidélité ne consiste pas, selon eux, à reproduire les formes du texte source, mais à produire un texte qui fonctionne pleinement dans la culture d'accueil, en restituant le sens, les effets et les intentions de l'original.
Toutefois, cette opposition ne constitue qu'un aspect de sa pensée. L'ensemble de son œuvre explore de nombreuses tensions constitutives de l'activité traduisante : théorie et pratique, lettre et sens, identité et altérité, fidélité et liberté, traduction et adaptation. Ces « dichotomies traductologiques » ne sont jamais présentées comme des oppositions absolues, mais comme des pôles entre lesquels le traducteur doit constamment arbitrer.
Influencé par Paul Ricœur, Wilhelm von Humboldt, Friedrich Schleiermacher et Roman Jakobson, Ladmiral considère que traduire engage une véritable réflexion philosophique sur le langage, la compréhension et l'altérité. Il accorde également une place importante aux dimensions psychologiques de la traduction, s'intéressant aux mécanismes de décision, aux hésitations et aux conflits auxquels le traducteur est confronté dans son travail.
Influence
Jean-René Ladmiral est considéré comme l'un des principaux artisans de l'essor de la traductologie en France. Sans avoir créé le terme, il a largement contribué à son adoption et à sa diffusion dans le monde francophone, en proposant une réflexion originale qui articule constamment philosophie, linguistique et pratique professionnelle.
Son influence dépasse largement le cadre français. Ses travaux sont régulièrement discutés dans les études de traduction en Europe, au Canada et en Amérique latine, où la distinction entre « sourciers » et « ciblistes » demeure une référence incontournable, tout en suscitant de nombreux débats et prolongements critiques.
Publications
Ouvrages
- Traduire : théorèmes pour la traduction, Paris, Payot, 1979 (coll. Petite Bibliothèque Payot, n° 366). Rééditions (avec une pagination identique), augmentées d’une préface (pp. V-XXI) : Paris, Gallimard, 1994 & 2002 (coll. "Tel", n° 246).
- Avec Edmond Marc Lipiansky, La Communication interculturelle, Paris, Armand Colin, 1989 1991 et 1995 (Bibliothèque européenne des sciences de l’éducation). Édition définitive revue et corrigée, Paris, Les Belles Lettres, coll. "Traductologiques", 2015.
- Critique et Théorie, dir. avec Dominique Chateau, Paris, L’Harmattan, 1996
- Della traduzione. Dall'estetica all'epistemologia, dir. Antonio Lavieri (it), Modène, Mucchi, 2009.
- Sourcier ou cibliste. Les profondeurs de la traduction, Paris, Les Belles Lettres, coll. "Traductologiques", 2014 ; 3e éd. revue et augmentée, 2023.
Traductions
- (en) Erich Fromm, Crise de la psychanalyse. Essais sur Freud, Marx et la psychologie sociale', Paris, Anthropos, 1971 (coll. Sociologie et connaissance). Réédition en coll. Livre de poche (sans la Note du traducteur) : Paris, Denoël Gonthier, 1973 (coll. Médiations, n° 109).
- (de) Jürgen Habermas, La Technique et la science comme ‘idéologie’, préf. et trad. J. R. Ladmiral, Paris, Gallimard, ‘1973 (rééd. 1975, 1978) (coll. Les Essais). Rééditions en livre de poche : Paris, Denoël Gonthier, 1978... (coll. Médiations, n° 167) ; puis reprise et rééditions chez Gallimard, à partir del 990, dans la collection Tel, n° 161.
- (de) Jürgen Habermas, Profils philosophiques et politiques, préf. J. R. Ladmiral, trad. Françoise Dastur, J. R. Ladmiral et Marc de Launay, Paris, Gallimard, 1974 (coll. Les Essais). Réédition en livre de poche, dans la collection Tel, n° 114).
- (de) Theodor W. Adorno, Minima Moralia, trad. et notes Jean René Ladmiral & Eliane Kaufholz, Paris, Payot, 1980 (coll. Critique de la politique).
- (de) Emmanuel Kant, Critique de la faculté de juger, trad. et notes Jean René Ladmiral, Marc de Launay et Jean-Marie Vaysse, in Œuvres philosophiques, éd. Ferdinand Alquié, Paris, Gallimard, 1985, (Bibliothèque de la Pléiade), t. Il, p. 913 sqq. Reprise et rééditions en livre de poche, à partir de 1989, dans la collection folio essais, n° 134).
- (de) Jürgen Habermas, Après Marx, préf. et trad. Jean René Ladmiral & Marc de Launay, Paris, Fayard, 1985 (coll. L’espace du politique).
Références
Annexes
Bibliographie
- Nadia D'Amelio et Lance Hewson (dir.), J'ai dit la « traductologie » sans que j'en susse rien : hommages à Jean-René Ladmira, Mons-Hainaut, CIPA, , 104 p. (ISBN 978-2-87325-066-9).
- « Jean-René Ladmiral : une œuvre en mouvement », no 3 de Des mots aux actes, 2012, 396 p.
- Gius Gargiulo et Florence Lautel-Ribstein (dir.), De la pensée aux langages : mélanges offerts à Jean-René Ladmiral, Paris, Michel Houdiard, , 250 p. (ISBN 978-2-35692-097-3).