Dans cet essai, Jean Amrouche, auteur algérien de langue française écartelé par sa double appartenance identitaire, fait revivre l'une des figures fondatrices du roman national, Jugurtha, résistant à la domination romaine, alors que lui-même, partisan de l'indépendance de l'Algérie, souffre des relations qu'il juge décevantes entre le Maghreb et l'Occident sous la colonisation française. En 1938, il évoque déjà à la radio la figure de Jugurtha, en souhaitant qu'apparaisse « l’aube d’une civilisation planétaire où seraient harmonieusement fondues toutes les valeurs que l’homme a peu à peu tirées de la nuit »[3].
Dans son autoportrait sous les traits de Jugurtha, qui représente aussi non seulement les Kabyles mais tous les Maghrébins de son époque[4], il dépeint son enracinement africain, sa capacité de révolte, tout en critiquant l'hyperadaptabilité aux normes de l'étranger, avec des revirements incompréhensibles[5] :
« Jugurtha s’adapte à toutes les conditions, il s’est acoquiné à tous les conquérants ; il a parlé le punique, le latin, le grec, l’arabe, l’espagnol, l’italien, le français, négligeant de fixer par l’écriture sa propre langue ; il a adoré, avec la même passion intransigeante, tous les dieux. Il semblerait donc qu’il fût facile de le conquérir tout à fait. Mais à l’instant même où la conquête semblait achevée, Jugurtha, s’éveillant à lui-même, échappe à qui se flattait d’une ferme prise. Vous parlez à sa dépouille, à un simulacre, qui vous répond, acquiesce encore parfois ; mais l’esprit et l’âme sont ailleurs, irréductibles et sourds, appelés par une voix profonde, inexorable, et dont Jugurtha lui-même croyait qu’elle était éteinte à jamais. Il retourne à sa vraie patrie, où il entre par la porte noire du refus[4]. »