La Théorie de la fiction-panier
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La Théorie de la fiction-panier (The Carrier Bag Theory of Fiction en version originale américaine) est un essai littéraire écrit en 1986 et publié en 1988 par l'écrivaine américaine Ursula K. Le Guin.
Analyse
Une théorie pacifiste, opposée à la résolution des conflits par la violence
Ce texte, court mais fondateur de la pensée écoféministe[1], remet en question la tradition narrative hégémonique que Le Guin appelle « L’histoire-qui-tue » (« The killer story »), centrée « sur les brutalités, les agressions, les viols, les meurtres, sur le Héros ». Le Guin conteste la dominance de ce principe narratif, très courant, de résolution des tensions et conflits par la violence, et qui est fondée sur une structure linéaire, tendue vers le climax de la mise à mort, où les héros s'illustrent par leur force ou leur domination sur leurs antagonistes.
Elle affirme son refus d'appliquer ce principe à ses fictions : vingt ans plus tard, dans un message qu'elle a publié en 2006 sur son site officiel, en réaction à l'adaptation de ses récits du Cycle de Terremer dans le long métrage d'animation Les Contes de Terremer, par Gorō Miyazaki, elle critique ainsi le recours à la violence dans le film, et en particulier l'incarnation du mal dans un méchant dont la mort permet la résolution de l'intrigue, en expliquant que pour elle : « dans la fantasy contemporaine (littéraire ou gouvernementale), tuer des gens est la solution habituelle à la soi-disant guerre entre le bien et le mal. Je ne conçois pas mes livres en termes de guerre, et n'offre pas de réponses simples aux questions simplistes »[2].
Les hypothèses sur les origines préhistoriques de la tradition narrative
Elle considère que ce modèle de narration, qui structure et contamine nos constructions imaginaires, est l'héritage des faits d'armes racontés et peints sur les murs des grottes par les « chasseurs de mammouths »[3] ; Le Guin souligne que ces récits ne racontaient pas la normalité du quotidien de l'humanité, puisque « entre 65 et 80 % de ce que mangeaient les êtres humains dans ces régions était cueilli » et que « la viande ne constituait l’alimentation de base que dans l’extrême Arctique ».
En conséquence, Le Guin émet l'hypothèse que le premier outil dans l'histoire humaine avait dû être celui « qui ramène l’énergie à la maison », c'est-à-dire un sac de provisions (« Carrier Bag ») ou un panier destiné à contenir de la nourriture, et non une arme comme les lances et arcs qu'on peut observer sur les peintures rupestres, et elle suppose que ce sont probablement les femmes qui ont été les premières à en fabriquer (ce qui présuppose, implicitement, qu'elles étaient majoritaires parmi les chargés de la cueillette tandis que les chasseurs étaient au contraire majoritairement des hommes). Cette théorie s'inspire explicitement de l'ouvrage Woman’s Creation: Sexual Evolution and the Shaping of Society publié en 1979 par la journaliste Elizabeth Fisher (en)[4], et dont la seconde partie du deuxième chapitre s’intitule « La Théorie-Panier de l’évolution »[5]. Cet ouvrage est lui-même inspiré d'un article publié en 1975 par l'anthropologiste Sally Slocum (de) sous le titre « Woman the Gatherer: Male Bias in Anthropology »[6].
Le Guin en conclut que les premiers récits fondateurs ne devaient pas mettre en scène le courage des hommes partant au combat, mais devaient plutôt être des récits essentiels à la survie, centrés sur la cueillette de nourriture et son contenant[7].
L'ambition d'une nouvelle tradition narrative écoféministe à développer
Le Guin oppose donc au lyrisme de l'exceptionnel et de la confrontation violente du modèle « techno-héroïque linéaire et progressif » une proposition de développement de nouvelles structures de récit privilégiant une approche de la fiction comme un contenant fourre-tout, destiné à recueillir la complexité de la vie, à la manière inclusive et triviale, ancrée dans un lyrisme du quotidien, du sac ou du panier utilisé à l'origine dans les sociétés humaines préhistoriques par les cueilleurs et surtout les cueilleuses.
Elle propose de choisir pour protagonistes des femmes et tous ceux laissés pour compte dans les sociétés et les récits traditionnels (qu'elle désigne affectueusement comme les « mauviettes » et les « maladroits »).
Elle propose de mettre en scène « bien plus de ruses que de conflits » et « bien moins de triomphes que de pièges et de désillusions » comme par exemple plus « de missions qui échouent et de gens qui ne comprennent pas ».
Elle explique que ce principe, appliqué à la science-fiction, permettrait de développer un nouveau sous-genre « pas nécessairement prométhéen ou apocalyptique », « moins mythologique que réaliste ».
Genèse
La pensée et l'œuvre d'Ursula K. Le Guin ont été en premier lieu influencées par les recherches en anthropologie de ses parents : son père, Alfred Louis Kroeber, était un des pionniers de l'anthropologie et plus précisément de l'ethnologie amérindienne nord-américaine, et sa mère a publié la biographie d'un autochtone Yahi, que son mari avait protégé et étudié au sein de l'université de Californie. Cette éducation l'a incitée à s'intéresser au relativisme culturel, notamment à l'occasion des revendications des mouvements sociaux de 1968, dont elle a reconnu l'importance de l'impact sur sa réflexion sur la place et les droits des minorités et des femmes dans la société.
On retrouve ainsi ses préoccupations récurrentes sur l'inclusion de protagonistes et de sociétés différentes du modèle dominant dans la fiction occidentale : Le Guin a expliqué que représenter des personnages à la peau foncée d'abord, puis des personnages au genre biologique variable, lui a permis de questionner les représentations sociales et les préjugés associés communément à chaque groupe et chaque sexe, aussi bien dans son cycle de science-fiction de Hain que dans son cycle de fantasy de Terremer.
En particulier, la publication en 1969 de La Main gauche de la nuit marque son engagement féministe contre le sexisme. Il lui vaut cependant des critiques virulentes de la part de certaines voix féministes qui lui reprochent la représentation de l'hétérosexualité comme la norme dans la société androgyne qu'elle a imaginée[8] et surtout l'attribution aux personnages principaux, en phase androgyne, de pronoms de genre masculin ainsi que de caractères et de rôles sociaux (roi, homme d'État, rebelle politique) stéréotypiquement masculins plutôt que dans des rôles associés aux femmes, comme au sein du foyer familial et notamment auprès des enfants[9].
Ces réactions l'incitent à remettre en question sa pensée plus en profondeur, notamment après avoir échangé avec les autrices féministes James Tiptree, Jr.[10] et Joanna Russ, qui explique en particulier à Le Guin qu'elle représente dans ses récits les femmes comme des « Tante Tom » (c'est-à-dire des traîtres à leur cause[11]) et les hommes « sans couilles »[12]. C'est donc après plus d'une quinzaine d'années de réflexion sur le féminisme et la littérature que Le Guin finit par publier sa théorie de la fiction-panier.
Postérité et influence
La Théorie de la fiction-panier a contribué à orienter la réflexion de la philosophe féministe Donna Haraway sur le développement humain et l’art, qu'elle interprète comme une forme de nouage de liens collectifs au-delà de l'histoire anthropocentrée et « viriloïde de l'Homme dans l'Histoire », au-delà de la seule espèce humaine, permettant de cultiver « la possibilité éventuelle d'un épanouissement multispécifique sur Terre »[13], comme le mentionne Haraway elle-même dans son ouvrage Vivre avec le trouble[14]. Dans cet essai, Haraway écrit en particulier que « ce texte d'Ursula Le Guin a façonné ma manière de penser la question du récit dans la théorie de l'évolution et (dans mon livre Primate Visions) la figure de la femme-cueilleuse »[15]. Elle définit notamment sa théorie d'un « Chthulucène » (une période où il faut « apprendre à vivre et à mourir avec responsabilité sur une Terre abîmée ») comme « l'une des histoires du sac à provisions » (le fameux « Carrier Bag » de Le Guin) « suffisamment grandes pour vivre avec le trouble qui caractérise l'époque en cours »[16]. Haraway établit également des liens entre la théorie de Le Guin et les « Gaïahistoires » de Bruno Latour[13] ainsi que le diptyque Paraboles d'Octavia E. Butler[17].
Publication
- En version originale :
- Première publication dans Women of Vision: Essays by Women Writing Science Fiction, sous la direction de Denise Du Pont, édité par St. Martin's Press, en 1988.
- Seconde publication dans Dancing at the Edge of the World : Thoughts on Words, Women, Places, d'Ursula K. Le Guin, édité par Grove Press, en 1989 (p.165-170).
- Publication en tant qu'ouvrage autonome : The Carrier Bag Theory of Fiction, édité par Ignota Books, en 2019, avec une introduction de Donna Haraway et des illustrations de Lee Bul (ISBN 9781838003982).
- Traduction en français :
- Première traduction publiée par Aurélien Gabriel Cohen, dans la revue Terrestres (La revue des écologies radicales), en 2018, sous le titre « La théorie de la Fiction-Panier ».
- Seconde traduction publiée par Hélène Collon, aux Éditions de l’éclat, en 2020, dans l'ouvrage Danser au bord du monde : Mots, femmes, territoires (ISBN 9782841624515).
Bibliographie
- (en) Sylvia Kelso, Singularities : the interaction of feminism(s) and two strands of popular American fiction, 1968-89, James Cook University of North Queensland, (lire en ligne).
- (en) Chessa Adsit-Morris, Restorying Environmental Education : Figurations, Fictions, and Feral Subjectivities, Palgrave Macmillan, , p. 43-53 (chapitre 3 : « Bag-lady Storytelling: The Carrier-bag Theory of Fiction as Research Praxis ».
- (en) Siobhan Leddy, « We should all be reading more Ursula Le Guin », The Outline, (lire en ligne)article cité sur le site officiel d'Ursula K. Le Guin
- Irène Langlet, « "La fille de la pêcheuse" dans le réseau des essais féministes de Le Guin », ReS Futurae, no 13, (DOI 10.4000/resf.2306).
- Donna J. Haraway, Vivre avec le trouble, Éditions des mondes à faire, (ISBN 9782955573846).
- Émilie Notéris, « La théorie de la fiction-bol réparatrice », sur CAC Brétigny, .
- (en) Janet G. Sayers et Lydia A. Martin, « “The King was pregnant” : Organizational studies and speculative fiction with Ursula K. Le Guin. », Gender, Work & Organization, vol. 28, no 2 (Special Issue:Changing Writing/Writing for Change), , p. 626-640 (DOI 10.1111/gwao.12603).
- (en) Anna Hundert, « A Carrier Bag Theory of Revolution », sur Ploughshares,
- (en) Victoria de Rijke et al., « 10. Down the back of a chair : What does a method of scrabbling with Le Guin’s “Carrier Bag Theory of Fiction” offer conceptualizations of “the child” in the Anthropocene? », dans Children's Cultures after Childhood, (lire en ligne), p. 152-170.
- (en) Anand Philip, « The Carrier Bag Theory of Fiction by Ursula K. Le Guin 1986 », sur The Anarchist Library, .
