Lapidation dans l'islam

From Wikipedia, the free encyclopedia

Miniature islamique représentant une foule mecquoise menée par Abou Lahab tentant de lapider Mahomet et Abou Bakr au souk d'Okaz.

En islam, la lapidation (en arabe : rajm, parfois orthographié rajam ; رجم)[1],[2] est un châtiment issu des hudud, dans lequel un individu est mis à mort par les pierres qui lui sont lancées.

Selon certaines versions de la loi islamique (charia), c'est le châtiment prescrit en cas d'adultère commis par une personne mariée, qui exige soit l'aveu de l'adultère, soit la production de quatre témoins de la pénétration sexuelle[3],[4],[5].

La lapidation pour adultère est un cas particulier en droit islamique car elle contrevient aux prescriptions coraniques relatives aux relations sexuelles avant et hors mariage[6],[1] que l'on trouve dans la sourate An-Nur, verset 2 : « La femme et l'homme coupables d'adultère ou de fornication (zina), fouettez-les chacun de cent coups de fouet »[7]. C'est pourquoi certaines minorités musulmanes, comme les anciens kharijites, et modernistes islamiques comme les coranistes contestent la légalité de la lapidation.

La lapidation trouve cependant sa source dans de nombreux hadiths (récits rapportant les paroles et gestes de Mahomet)[8], et par conséquent, la plupart des écoles de jurisprudence islamique l'acceptent comme une peine prescrite pour l'adultère[1]. Si son application est attestée par les hadiths dans les premiers temps de l'islam, elle est devenue très rare en raison des exigences très strictes en matière de preuves stipulées par la jurisprudence islamique[1].

Pays où la lapidation publique est une forme de châtiment judiciaire ou extrajudiciaire, en date de 2013.

L'application légale de la lapidation a été très rare dans l'histoire islamique. Durant les 623 ans d'histoire de l'Empire ottoman, pour lesquels il existe d'abondantes archives judiciaires, un seul cas documenté fait état d'un juge condamnant une personne à mort par lapidation. Cette décision est pourtant considérée comme contrevenant à la loi islamique, du fait de l'insuffisance de preuves et la religion juive du condamné, alors que la loi stipulait que la peine capitale pour relations sexuelles illicites ne devait être appliquée qu'aux musulmans[9].

Aucune condamnation par lapidation n'a été enregistrée en Syrie durant la domination musulmane[10]. À Istanbul, sous l'Empire ottoman, un seul cas de lapidation a été recensé, selon les archives ottomanes.

Les juristes musulmans ont employé diverses techniques pour éviter l'application de la peine de lapidation. Ils interprétaient les exigences en matière de preuve de manière si stricte devient pratiquement impossible de prouver l'infraction. Ils encourageaient activement les témoins à taire leur témoignage, arguant que cela était moralement préférable. Ils définissaient l'infraction de façon restrictive afin d'exclure de nombreux types d'activités sexuelles. Ils ont développé le concept juridique de shubha (doute), selon lequel, lorsqu'un acte sexuel illégal ressemblait d'une manière ou d'une autre à un acte sexuel légal, la peine de lapidation ne devait pas être appliquée[11].

Parmi les arguments avancés pour contester la preuve de l'adultère du fait de la grossesse d'une femme célibataire, divorcée ou re-mariée, on trouve des présomptions extravagantes concernant la durée maximale de la gestation humaine. Les savants musulmans ont ainsi admis le concept d'« embryon dormant », selon lequel une femme divorcée pouvait échapper à la lapidation si elle restait célibataire et tombait enceinte dans les cinq ans suivant son divorce, étant entendu qu'elle avait été fécondée par son précédent mari mais que l'embryon était resté dormant pendant cinq ans[12]. Les juristes hanafites classiques estimaient cette période à deux ans maximum et les chaféites quatre ans[13].

Plus tard, les savants musulmans malikites ont admis le concept d'« embryon dormant », selon lequel une femme divorcée pouvait échapper à la lapidation si elle restait célibataire et tombait enceinte dans les cinq ans suivant son divorce, étant entendu qu'elle avait été fécondée par son précédent mari mais que l'embryon était resté dormant pendant cinq ans[12].

Selon le journaliste Max Rodenbeck ,

Dans la quasi-totalité des cas où elle a été appliquée ces dernières années, la lapidation a eu lieu dans des zones tribales ou rebelles échappant au contrôle des gouvernements centraux – les talibans en Afghanistan, l’État islamique en Irak et en Syrie et Boko Haram au Nigéria par exemples. Sur les quarante-neuf États à majorité musulmane dans le monde, six maintiennent ce châtiment par respect pour la tradition juridique islamique… Parmi ces pays, seul l’Iran, qui a officiellement instauré un moratoire sur la lapidation en 2002 tout en laissant une marge de manœuvre aux juges, l’a effectivement appliquée[14].

L'Arabie saoudite a condamné quatre personnes à la lapidation entre 1980 et 1992[15]. En 2005, la lapidation était envisagée ou appliquée au Nigéria et en Somalie pour les crimes d'adultère et de sodomie (homosexualité)[16],[17]. Depuis l'introduction de la charia dans le nord du Nigéria en 2000, plus d'une douzaine de musulmans ont été condamnés à mort par lapidation[18],[19],[20]. Dans une affaire, une cour d'appel de l'État de Sokoto a cassé une condamnation à la lapidation au motif que la prévenue, divorcée, n'avait peut-être pas conçu son enfant en zina (fornication) car sa grossesse aurait pu durer jusqu'à cinq ans, et donc avoir été conçu lors de son précédent mariage[13]. Une autre cour d'appel nigériane a fixé la limite maximale de gestation à sept ans[13].

Au Pakistan, « plus de trois décennies d’islamisation officielle n’ont jusqu’à présent abouti à aucune lapidation »[21], cette dernière ayant introduite en 1979 avant d'être supprimée en 2006 par la loi de protection des femmes. L’Iran a officiellement instauré un moratoire sur la lapidation en 2002, mais laisse encore une certaine latitude aux juges pour prononcer des peines de lapidation[22]. Les condamnations à la lapidation ont suscité de vives réactions de la part des organisations de défense des droits humains[23],[24], qui considèrent la lapidation comme une forme d’exécution par torture[25].

De à , au moins 16 personnes, dont neuf ont été exécutées (pas toutes par rajm), par l'État islamique d'Irak et du Levant (EIIL) en Syrie pour les crimes d'adultère ou d'homosexualité, selon l'Observatoire syrien des droits de l'homme[26].

Textes

La lapidation d'une femme adultère, illustration d'un manuscrit des Mille et Une Nuits par Abu'l Hasan Ghaffari ou son atelier. Téhéran, 1853-1857.

Si la lapidation n'est pas mentionnée comme forme de peine capitale dans le texte canonique du Coran[27], de nombreux hadiths jugés authentiques (sahih) par les érudits sunnites décrivent la lapidation. Le Musannaf d'Abd al-Razzaq, un texte islamique ancien, son chapitre sur le Rajm recense 70 hadiths relatant des cas de lapidations attribués à Mahomet, et 100 à ses compagnons et à d'autres autorités[28].

Le Sahih al-Bukhari, le livre de hadiths considéré comme le plus fiable après le Coran, contient plusieurs sunnas concernant la lapidation. Par exemple[29] :  

« D’après Ibn ‘Abbas rapporte que Omar a dit « Je crains qu’après le passage d’une longue période quelqu’un dise: « Nous ne trouvons pas la lapidation dans le Livre d’Allah », et qu’on s’égare de délaisser une prescription révélée par Allah. [Sachez donc] que la lapidation doit être appliquée contre quiconque commet l’adultère étant marié, lorsqu’il y a des témoins ou que la preuve résulte d’une grossesse ou d’un aveu (Le sous-narrateur, « Sufyân » a ajouté: c’est ainsi que j’ai retenu ces paroles). [Sachez aussi que] le Messager d’Allah (ﷺ) a appliqué la lapidation et nous l’avons aussi appliquée après lui.» »

 Sahih Al Boukhari - Hadith n°6829

Le livre 17 du Sahih Muslim contient plusieurs hadiths mentionannt spécifiquement la lapidation (17:4198, 17:4199, 17:4191-4209 et 17:4914).

Jurisprudence

La lapidation a été largement discutée dans les textes de la jurisprudence islamique (fiqh) des époques ancienne, médiévale et moderne[3].

Hanafisme

Les juristes hanafites estiment que, pour être puni de de lapidation, l'accusé doit être un muhsan au moment de l'acte sexuel interdit par la religion[30], c'est-à-dire un musulman adulte et libre ayant déjà eu des relations sexuelles légitimes dans le cadre du mariage, que celui-ci soit toujours en vigueur ou non. Autrement dit, la lapidation ne s'applique pas à une personne n'ayant jamais été mariée et seuls les coups de fouet publics constituent la peine obligatoire dans ce cas[30].

En matière de preuve, la jurisprudence hanafite accepte l'aveu spontané ou le témoignage de quatre témoins masculins (les témoins féminins ne sont pas acceptées)[31]. La littérature juridique islamique hanafite spécifie deux types de lapidation : le premier, lorsque la peine est fondée sur la bayyina, ou preuve concrète (quatre témoins masculins). Dans ce cas, la personne est ligotée, une fosse est creusée, la personne ligotée y est placée et partiellement enterrée afin qu'elle ne puisse pas s'échapper, avant la lapidation en public[30]. Une femme condamnée à la lapidation doit être partiellement enterrée jusqu'à la poitrine[32]. Les premières pierres sont jetées par les témoins et l'accusateur, puis par la communauté musulmane présente, selon Abū Ḥanīfa et d'autres savants hanafites[30]. Dans le second type de lapidation, lorsque la peine est fondée sur l'aveu spontané, la lapidation est effectuée sans creuser de fosse ni enterrer partiellement la personne. Dans ce cas, le cadi (juge) doit jeter la première pierre avant que les autres musulmans ne se joignent à lui. De plus, si la personne parvient à prendre la fuite, elle est autorisée à partir[30].

Les érudits hanafites précisent que la pierre utilisée pour la lapidation doit avoir la taille d'une main. Elle ne doit être ni trop grosse, au risque de provoquer une mort trop rapide, ni trop petite, au risque de ne pas causer la mort[30].

Les hanafites ont traditionnellement soutenu que les témoins devaient jeter les premières pierres dans le cas où la condamnation aurait été obtenue par des témoins, et que le cadi devait jeter les premières pierres dans le cas où la condamnation aurait été obtenue par un aveu[2].

Chaféisme

La littérature de l'école chaféite présente la même analyse du droit islamique que l'école hanafite. Cependant, elle recommande que la première pierre soit jetée par l'imam ou son adjoint dans tous les cas, suivie de la lapidation en présence de la communauté musulmane[33].

Hanbalisme

Le juriste hanbalite Ibn Qudama déclare : « Les juristes musulmans sont unanimes sur le fait que la lapidation est une peine spécifique pour l’adultère conjugal. Cette peine est consignée dans de nombreuses traditions et la pratique du prophète Mahomet en constitue une source authentique. C’est l’avis de tous les compagnons, successeurs et autres savants musulmans, à l’exception des kharijites »[34].

Le droit islamique hanbalite condamne à la lapidation toutes les formes de relations sexuelles consenties mais religieusement illégales. Cependant, les érudits hanbalites insistent sur le fait que l'homosexualité masculine doit être punie par décapitation, et non par la lapidation comme le recommande l'école malikite de l'islam[35].

Malikisme

L'école de jurisprudence malikite considère la lapidation comme la peine visant les relations sexuelles illicites entre personnes mariées ou veuves, ainsi que pour toute forme de relations homosexuelles entre hommes[8].

Malik ibn Anas, fondateur du fiqh malikite, considérait la grossesse chez une femme non mariée comme une preuve irréfutable de fornication. Il affirmait également qu'une grossesse contestée constituait une preuve suffisante d'adultère et que toute femme musulmane enceinte d'un homme avec lequel elle n'est pas mariée au moment de la conception devait être lapidée[12].

Autres

Dans le chiisme, le volume 7 du recueil de hadiths Le Livre des peines légales du Kitab al-Kafi, déclare la lapidation comme châtiment requis pour les relations sexuelles non autorisées par la charia. Cependant, il est précisé que si la personne prend la fuite, elle ne doit pas être ramenée pour être punie. Cependant, certains marjas chiistes rejettent la lapidation en se fondant sur le Coran[36].

Contrairement aux écoles sunnites, la jurisprudence chiite accepte les témoignages féminins, mais considère le témoignage d'une femme comme ayant deux fois moins de valeur que celui d'un homme. Ainsi, avant qu'un accusé ne soit condamné à la lapidation dans le système chiite, les témoins peuvent être quatre hommes, trois hommes et deux femmes, deux hommes et quatre femmes, ou un homme et six femmes, mais il doit obligatoirement y avoir au moins un homme[8].

De plus, les juristes chiites accordent au juge un pouvoir discrétionnaire en matière d'homosexualité, lui permettant de condamner l'accusé à mort par l'épée, par lapidation, par défenestration ou par le feu[8] .

Points de vues contemporains

Manifestation d'opposition à la lapidatation en Iran, en 2009.

Il existe un désaccord parmi les penseurs islamiques modernes quant à l'applicabilité de la lapidation pour adultère. Si les textes religieux donnent souvent des exemples avec et sans lapidation, le Coran ne prescrit pas la lapidation comme châtiment pour quelque crime que ce soit, mentionnant uniquement la flagellation pour fornication, incluant l'adultère. Cependant, la plupart des savants soutiennent que les hadiths fournissent suffisamment d'éléments pour établir une décision[1]. La grande majorité des savants musulmans considèrent les hadiths, qui relatent les paroles, la conduite et l'exemple donnés par le prophète Mahomet durant sa vie, comme la deuxième source de droit et d'autorité religieuse après le Coran. Ils considèrent les hadiths authentiques comme une source valable de la charia, sans contradiction avec le Coran[37] et d'autres versets[38],[39],[40].

La fiabilité des hadiths est contestée par les musulmans coranistes qui rejettent tous les hadiths, et par conséquent la lapidation également.

Syed Abdullah Tariq soutient que la lapidation n'est pas la punition de la fornication, telle qu'on l'entend généralement, et qu'elle ne figure pas non plus parmi les hududs[41],[42]. Le moderniste islamique Javed Ahmad Ghamidi postule que les versets coraniques prescrivent la lapidation uniquement pour ceux qui commettent la fornication de manière régulière, comme le font les prostituées, ce qui constitue alors une « corruption sur terre » passible de la peine de mort selon les versets 5:33-34 du Coran. Cette opinion est impopulaire et n'est pas acceptée par la plupart des oulémas.

Références

Sources

Liens externes

Related Articles

Wikiwand AI