Liberté de la presse en Turquie

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La liberté de la presse en Turquie constitue l'état des droits et des conditions matérielles permettant aux journalistes d'exercer leur liberté de conscience et d'expression via des médias (journaux, revues...) dans la Turquie républicaine (1923 à nos jours).

Bien que des lois garantissant de façon formelle la liberté de la presse existent depuis la seconde ère constitutionnelle de l'Empire ottoman (1908-1920), la presse d'opposition au pouvoir fait l'objet d'une répression constante. La situation de la liberté de presse est considéré comme très inquiétante en Turquie selon les ONG de défense de la liberté de presse. La situation s'est fortement dégradée ces dernières années[1],[2].

Avant l'écroulement de l'Empire ottoman

Période kémaliste

Mustafa Kemal Ataturk, le fondateur de la République de la Turquie, déclarait le  : « La Turquie est le berceau de la presse de la nation, ce qui créera une vraie voix et la volonté de la forteresse de fer autour de la république. Un arbre de pensée, une façon de penser. C’est le droit de la République d’exiger cela de la part des attachés de presse. »[3]. Pourtant, la période kémaliste est loin d’initier une quelconque libéralisation des médias. Au contraire, la surveillance Étatique de la presse s’accroît puisque celle-ci se retrouve progressivement canalisée[4].

Années 1990-2000 : un certain relâchement

Le relâchement du traitement autoritaire des décennies précédentes est favorable à davantage de liberté pour la presse. Les années 2000 marquent une certaine libéralisation du monde médiatique. En effet, la censure se réduit en avec l'article 312 du Code pénal : officiellement destiné à punir l’expression de la haine raciale ou religieuse mais officieusement utilisé contre les partisans de l’islam politique ou de la cause kurde. L’arrivée au pouvoir de l’AKP s’accompagne d’une ouverture inédite, avec des réformes démocratiques qui améliorent la situation des médias. C'est dans cette continuité que de 2002 à 2004 des réformes, visant à faciliter le rapprochement avec l’Union européenne, réaffirment le droit à la liberté d’information. L’ajustement législatif se poursuit jusqu'en 2013-2014 puisque l’AKP a fait adopter de nouveaux amendements réduisant les peines encourues par les journalistes[4].

Domination de l'AKP

Nicolas Cheviron, journaliste pour Slate, relate la prise en main de la presse par l'AKP en 2015[5]. Selon lui, l'AKP a d'abord cherché à créer son propre bloc de médias en organisant le transfert, dans des conditions parfois surprenantes, de journaux et de chaînes grands publics vers des hommes d’affaires proches du pouvoir. Puis il a cherché à tuer la concurrence (en utilisant par exemple, les redressements fiscaux). Ensuite, l'AKP a essayé de museler la presse en utilisant la justice (cela a commencé en 2007 avec les procès Ergenekon). Les médias d'opposition (kémalistes, gülenistes, kurdes) ont été victimes de procès considérés comme abusifs par divers ONG et observateurs internationaux (RSF[6], CPJ[7], la Fédération européenne des journalistes[8], etc.), conduisant à l'arrestation de journalistes et à la mise sous tutelle de certains médias[2].

En 2012, selon Reporters sans frontières (RSF), la Turquie est le pays emprisonnant le plus de journalistes au monde[9]. Début 2013, le CPJ (comité pour la protection des journalistes) accuse le Premier ministre du pays, Recep Tayyip Erdogan, d'avoir lancé la plus violente campagne contre la liberté de la presse de l'histoire contemporaine de la Turquie. En 2014, selon RSF, la Turquie est classé 154 sur 180 en termes de liberté de presse[10]. Elle se situe derrière la Russie, la Jordanie, l'Irak...En Europe, seule la Biélorussie fait pire que la Turquie.

En , deux journalistes du quotidien turc kémaliste Cumhuriyet, Hikmet Cetinkaya et Ceyda Karan sont condamnés à deux ans de prison pour « incitation à la haine publique » et « insultes à des valeurs religieuses » au motif qu'ils ont reproduit en 2015 des caricatures de Mahomet, parues dans Charlie Hebdo en réponse à l'attentat contre Charlie Hebdo[11].

En 2015, l'affaire des camions des services secrets turcs est révélée par Can Dündar (victime d'une tentative d'assassinat) et Erdem Gül du journal d'opposition Cumhuriyet. Les autorités turques poursuivent les journalistes et obtiennent, le leur condamnation à respectivement 5 ans et 10 mois, et 5 ans de prison ferme pour « divulgation de secrets d'État »[12].

Le secrétaire général de Reporters sans frontières Christophe Deloire déclare « Le journalisme en soi est considéré comme un crime en Turquie. Ce verdict indigne envoie un signal d’intimidation extrêmement clair à toute une profession qui lutte pour sa survie. »[13]. Le ministère français des Affaires étrangères déclare dans un communiqué « Nous rappelons notre attachement à la liberté d’expression et à la liberté de la presse, qui sont garanties par le droit international et qui constituent une composante essentielle de toute société démocratique. »[14].

En 2015, Mehmet Koksal, de la Fédération européenne des journalistes (FEJ), estime que l'AKP contrôle 80 % des médias[1].

Les autorités saisissent en 2016 la chaîne de télévision Kanaltürk (en) et le journal Bugün[15]. Les journaux et les chaînes de télévision appartenant au groupe Koza İpek Holding sont placés sous tutelle judiciaire, leur patrimoine est préempté par le Fonds d'assurance des dépôts d'épargne[16]. L'opérateur public Türksat met fin à la diffusion de 13 chaînes et radios du groupe Samanyolu, considéré comme güleniste. Le directeur de Samanyolu, Hidayet Karaca, est placé en détention[17]. En , le groupe Zaman, proche de Gülen, qui possède notamment le quotidien Zaman, le journal de langue anglaise Today's Zaman et l'agence de presse Cihan, est mis sous tutelle judiciaire[18]. Les journalistes sont remplacés et le groupe Zaman adopte une ligne éditoriale pro-Erdoğan[19]. Selon la société Press For Freedom, près de 900 journalistes ont été licenciés en Turquie pour des raisons politiques entre janvier et . Durant ces quatre mois, 33 journalistes ont été interpellés, 12 ont été présentés devant la justice et 12 autres ont été poursuivis pour « injure contre le président turc ». De plus, 104.904 sites ont été bloqués et il y a un accroissement de violence à l'encontre des journalistes (au total, il y a eu plus de 200 agressions contre des journalistes)[20].

En , le représentant de RSF en Turquie, Erol Önderoğlu est arrêté pour propagande terroriste en même temps qu'Ahmet Nesin, un journaliste et Şebnem Korur Fincancı, la présidente de la Fondation pour les droits de l’homme de Turquie[21].

Tentative de coup d'État en 2016

En , Deniz Yücel, journaliste turc et allemand travaillant avec les journaux Die Tageszeitung et Die Welt, est accusé d'« appartenance à une organisation terroriste, utilisation de données et propagande terroriste » par la justice turque et d'« espion » par le président turc Recep Tayyip Erdoğan, Deniz Yücel qui couvre la répression généralisée après le coup d'Etat raté en Turquie du mois de , est emprisonné depuis [22]. Cette affaire est largement critiquée par les médias allemands ainsi que par les politiques et le public allemand[23],[24],[25],[26],[27],[28].

Selon la Société des Journalistes de la Turquie, Turkiye Gazeteciler Cemiyeti (TGC), les pressions exercées sur les journalistes, comme Deniz Yücel, ont augmenté depuis l’annonce de l’état d’urgence le . Depuis, beaucoup de journalistes sont en prison et la censure a pris une tournure radicale. L’ONG Reporters Sans Frontières écrit à ce sujet : « La Turquie est de nouveau la plus grande prison du monde pour les professionnels des médias. […] Les journalistes incarcérés et les médias fermés sont privés de tout recours effectif : l’Etat de droit n’est plus qu’un souvenir dans une République devenue hyper-présidentielle… »[3]. En effet, on compte près de 150 médias fermés depuis le coup d’Etat raté. Il n’y a plus de chaîne de télévision critique, et seulement une poignée de journaux d’opposition[29].

Depuis le putsch manqué, les mandats d'arrêt sont délivrés à la chaîne et notamment contre les journalistes. C'est à ce titre, que l'on peut évoquer les mandats d'arrêts d' contre 35 personnes dans le cadre d'une enquête sur les liens entre les médias et les réseaux du prédicateur Fethullah Gülen. Pour rappel, ce dernier est accusé par le gouvernement d'être à l'origine du putsch manqué. Ces journalistes sont poursuivis pour « appartenance à une organisation terroriste ». Burak Ekici, l’un des rédacteurs en chef du quotidien d’opposition Birgün, a lui-même annoncé avoir été interpellé. Au total, ils sont plus de 120 à être derrière les barreaux, et 520 autres libres mais craignant d'être arrêtés à tout moment[30].

Pour éviter d'être arrêtés, de nombreux journalistes ont aussi dû fuir. Reporters sans Frontières en compte 150, dont Can Dündar, l'ancien rédacteur en chef de Cumhuriyet, vivant désormais en Allemagne après avoir été incarcéré pour ses révélations sur des livraisons d’armes turques à des groupes djihadistes en Syrie. D'autres n'ont pas eu le temps de partir et se sont vus confisqués leurs passeports et certains biens[31].

Après 2016

En , un article du New York Times contient un paragraphe complet avertissant que les médias turcs sont « soit contrôlés par le gouvernement, soit détenus par des dirigeants d’entreprises pro-gouvernementaux ». Il ajoute que « les censeurs sont souvent présents dans les salles de rédaction, et les journalistes et rédacteurs suivent étroitement les instructions des responsables de la présidence »[32].

Aspects juridiques

Contestations

Notes et références

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