Petit nègre
langue véhiculaire dans les colonies françaises
From Wikipedia, the free encyclopedia
Le petit nègre, autrement dénommé pitinègue, français tirailleur, forofifon naspa ou moi-y'a-dit[1],[2], est un pidgin utilisé entre environ et par des soldats ouest-africains et leurs officiers blancs dans certaines colonies françaises et consistant en une version simplifiée du français[3]. Par extension, cette expression a été utilisée pour désigner plus largement les autres langues simplifiées. Le petit nègre était enseigné aux habitants indigènes dans l'armée coloniale française[4]. Ce langage est maintenant largement perçu comme raciste[5],[6].
| Petit nègre | ||
L'ami Y'a bon dans une affiche publicitaire de la marque Banania, dessinée en par Giacomo de Andreis. La réplique « Y'a bon » prêtée au personnage de tirailleur est un exemple de parler petit nègre pour signifier « C'est bon ». | ||
| Période | - | |
|---|---|---|
| Pays | ||
| Région | Afrique-Occidentale française | |
| Classification par famille | ||
| Codes de langue | ||
| Type | Pidgin | |
| Glottolog | fran1267
|
|
| Carte | ||
L'Afrique-Occidentale française en . | ||
| modifier |
||
Histoire
L'expression « petit nègre » pour parler d'une forme de français est attestée dès dans Le Charivari[7],[8] sous la plume de Pierre Véron[9].
Maurice Delafosse, administrateur colonial et linguiste spécialiste des langues africaines, est un des premiers à rédiger en une description du petit nègre, qu'il qualifie de « simplification naturelle et rationnelle de notre langue si compliquée »[10]. Il en donne une description syntaxique qui tient en une vingtaine de lignes[6].
La Première Guerre mondiale entraîne un afflux important de conscrits originaires de l'Afrique subsaharienne dans l'armée française, les tirailleurs sénégalais, qui souvent ne parlent pas le français. Même si le bambara est relativement répandu parmi eux, ils parlent généralement des langues différentes et la constitution d'un corps d'interprètes semble trop complexe à mettre en œuvre[11]. Les autorités françaises décident donc d'imposer aux Africains un français simplifié, appelé le « français tirailleur ».
En paraît un manuel militaire intitulé Le français tel que le parlent nos tirailleurs sénégalais[12], qui décrit les règles du français tirailleur : « Ce qui importe avant tout c'est de fixer le moule dans lequel il faudra couler la phrase française pour nos tirailleurs connaissant quelques mots de notre langue. » Cet ouvrage est à destination des gradés francophones afin de leur permettre de « se faire comprendre en peu de temps, de leurs hommes, de donner à leurs théories une forme intelligible pour tous et d'intensifier ainsi la marche de l'instruction ».
En , le Nouveau Larousse illustré définit le « petit nègre » en ces termes : « Langue française réduite à des formes élémentaires que les littérateurs font parler aux nègres des colonies françaises, mais qui en réalité n'existe pas »[13]. En , dans le Larousse du XXe siècle, il est défini comme un « français élémentaire qui est usité par les Nègres des colonies »[14],[15],[16].
Analyse
Selon la linguiste Laélia Véron, le français dit « petit nègre » est issu d'une idéologie coloniale et vise en fait à « enseigner un sous-français à des personnes auxquelles on ne voulait pas donner la citoyenneté française »[17]. Selon Frantz Fanon dans Peau noire, masques blancs en , « parler petit-nègre, c'est exprimer cette idée : “Toi, reste où tu es” »[6],[5].
Caractéristiques
Les indications ci-dessous sont tirées de l'ouvrage écrit en par Maurice Delafosse[10], cité plus haut.
- Les verbes sont employés sous une forme simple :
- infinitif pour le présent ou le futur, pour tous les verbes (sauf « être » qui n'existe pas), précédé du pronom personnel exemple : « moi parler » ;
- certains verbes des autres groupes sont utilisés sous la forme d'un infinitif en remplaçant la terminaison par celle d'un verbe du premier groupe, exemple : « vouler » au lieu de « vouloir », ou parfois en supprimant le « r » final (« parti » au lieu de « partir »).
- La négation est marquée par le mot « pas » placé après le verbe (« lui parti pas »).
- Il n'y a pas de genre ni de nombre.
- L'article est supprimé (« son maison ») ou au contraire maintenu de façon permanente comme un préfixe du nom (« son la‑maison »).
- Le verbe « gagner » est employé très fréquemment, de même que l'expression « y a » (ou « y en a ») comme particule verbale (pour « il y a » ou « il y en a ») : « moi y a gagné perdu » (signifiant « j'ai perdu ») ; l'expression « moi y a dit » est caractéristique du français tirailleur.
- Certains mots empruntés au français populaire ou à la terminologie maritime sont fréquemment employés : « mirer » (pour « regarder »), « amarrer » (pour « attacher »).
- Le mot « là » est employé comme pronom démonstratif (emprunt au créole antillais : « ti moun là » = « cet enfant »).
- Les prépositions « à » et « de » sont fréquemment supprimées et souvent remplacées par « pour » : « moi parti pour village » (« je vais au village »).
Postérité
Dans la littérature
Dans Voyage au bout de la nuit (), Louis-Ferdinand Céline place ce langage dans la bouche d'un « commis […] bien dressé sans doute à ces transactions péremptoires » : « Toi y en a pas parler “francé” dis ? Toi y en a gorille encore hein ?… Toi y en a parler quoi hein ? »[18] (p. 158).
Les locuteurs de ce pidgin sont représentés dans l'ouvrage biographique Des inconnus chez moi de de Lucie Cousturier[6],[19].
Au cinéma
Le français tirailleur apparaît dans le film de Camp de Thiaroye d'Ousmane Sembène[20].
Dans la chanson
En dans la chanson Le Grand Voyage du pauvre nègre, Édith Piaf relate l'arrachement d'un esclave africain à son pays, qu'elle fait parler en français tirailleur, notamment « Moi pas vouloir quitter pays »[6],[21].
Dans la publicité
Profitant de l'incorporation de troupes coloniales dans l'armée française, la marque Banania lance en un chocolat en poudre promu avec le slogan « Y'a bon ». Véhiculant des préjugés racistes, ce slogan disparaît en [22]. Il rééapparaît au milieu des années , mais le MRAP obtient son interdiction en devant la cour d'appel de Versailles[23].
En bande dessinée
Tintin au Congo ( pour la version en noir et blanc et pour la première version en couleurs) recourt abondamment au langage petit nègre[24]. Avant même que le héros d'Hergé ne se rende en Afrique, quand Milou tombe à l'eau, il est parlé par un steward noir (p. 6 et 7 de l'édition de ).
Ce n'est cependant pas le cas le plus ancien ni le plus important d'utilisation du petit nègre dans la bande dessinée franco-belge : il est présent par exemple dans un album de Zig et Puce en 1928, et dès 1909 dans la série Les Pieds nickelés[24].