Relations entre l'Italie et l'Union soviétique
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La détente commerciale italienne
Pendant la guerre froide, les relations entre l'Italie et l'Union soviétique (URSS) relèvent surtout du domaine commercial plutôt que politique[1]. En effet, malgré son appartenance aux institutions du bloc de l'Ouest, Rome entretient avec Moscou des échanges économiques soutenus[2]. À la fin des années 1950, deux entreprises italiennes, l'Ente Nazionale Idrocarburi (ENI) et la Fabbrica Italiana Automobili Torino (Fiat), deviennent les acteurs d'une Ostpolitik économique qui donnera lieu à des tensions et des débats au sein du bloc occidental[3].
L'ouverture vers l'Est reflète une vision qu'Enrico Mattei, président de l'ENI, adopte avec l'appui de Vittorio Valletta, chef de Fiat[4]. Les deux dirigeants cherchent à s'offrir des opportunités économiques au-delà du Rideau de fer, tout en s'émancipant des marchés occidentaux: l'ENI vise à briser le monopole des grandes compagnies pétrolières anglo-américaines[5], tandis que FIAT, en situation de quasi-monopole en Italie[6], cherche de nouveaux débouchés. Cette détente commerciale est soutenue par le gouvernement d'Amintore Fanfani et par l'ambassadeur italien à Moscou, Luca Pietromarchi, qui partagent l'objectif d'une Italie autonome au sein du cadre atlantiste, tout en ayant des conceptions différentes de la démarche à suivre[7].
L'accord ENI-URSS (1960)

Le 11 octobre 1960, Mattei et le ministre soviétique du Commerce extérieur Nikolaï Patolichev signent un accord de troc d'une valeur de 100 millions de dollars[8]. La société soviétique Soiuznefteksport (SNE) s’engage à fournir douze millions de tonnes de pétrole brut et de fioul entre 1961 et 1964, tandis que l’ENI livre du caoutchouc synthétique, des tuyaux d’acier et des équipements pour pipelines[9]. Le pétrole soviétique, vendu autour d’un dollar le baril, contre plus de deux dollars en 1957 sur le marché international, répond aux besoins énergétiques croissants du miracle économique italien[10]. Cet accord, que les documents américains qualifient « d’offensive pétrolière soviétique », provoque une controverse majeure. En effet, les États-Unis et plusieurs pays européens, notamment la France, y voient une menace pour leurs intérêts[11]. La construction de pipelines soviétiques intensifie ces inquiétudes, conduisant l’OTAN à approuver le 21 novembre 1962 un embargo sur les tuyaux de grand diamètre, malgré l’opposition britannique[12]. L’embargo ne retarde les infrastructures que d’un an et n’empêche pas l’ENI de devenir un importateur majeur et réputé du pétrole soviétique[13].
L'accord FIAT-URSS (1966)

Le 15 août 1966, Fiat et l’URSS signent un contrat prévoyant la construction de « l’usine d’automobiles de la Volga » (VAZ), à Togliatti, capable de produire 660 000 Fiat 124 par an[14]. Les échanges pétroliers ayant créée de bonnes relations[15], ils ont abouti à cet accord d’une valeur de 642 millions de dollars, le plus important jamais conclu entre l’URSS et une entreprise occidentale. Valletta présente « l’affaire du siècle »[16] comme un instrument de rapprochement entre l’Est et l’Ouest, diffusant l’idée que la motorisation détournera les ressources soviétiques du secteur militaire vers la consommation. Les relations positives de Fiat avec Washington facilitent l’approbation du projet par l’administration américaine, qui y voit une opportunité de promouvoir le modèle consumériste occidental en URSS, malgré certaines restrictions du Sénat[17]. La construction de l’usine, achevée qu’en 1970, révèle les difficultés pratiques de la coopération avec une économie planifiée : l’établissement met du temps à atteindre sa pleine capacité[18].
Notes et références
- ↑ (en) Claude Ewert, « The Gaze to the East (Establishing EEC-USSR Relations 1958-1972). Master's Dissertation in Contemporary European History, University of Luxembourg 2019; supervised by Dr Spero Paravantis », Hémecht. Revue d'histoire luxembourgeoise, vol. 3, , p. 354-356, ici p. 355.
- ↑ (it) Alessandro Salacone, « Le relazioni italo-sovietiche nel decennio 1958-1968. Uno sguardo da Mosca », Storicamente, vol. 9, no 5, , p. 1-11, ici p. 4.
- ↑ (it) Bruna Bagnatto, Prove di Ostpolitik. Politica ed Economia nella Strategia italiana verso l’Unione Sovietica 1958-1963, Florence, Leo S. Olschki, , 614 p. (ISBN 88-222-5212-8), ici p. 75.
- ↑ (it) Valentina Fava, « La Fiat e la AutoVAZ di Togliatti. Alla ricerca del fordismo perduto », Storicamente, vol. 9, no 4, , p. 1-12, ici p. 6.
- ↑ (en) Elisabetta Bini, « A Transatlantic Shock : Italy’s Energy Policies between the Mediterranean and the EEC, 1967- 1974 », Historical Social Research, vol. 39, nos 4/150, , p. 145-164, ici p. 147.
- ↑ Gaetano La Nave, « Interactions et circulations transatlantiques dans le secteur de l’automobile. Les relations entre FIAT et les États-Unis, du Plan Marshall au boom économique des années 1960 », Relations internationales, no 181, , p. 23-42, ici p. 40.
- ↑ Bagnato, 2003, p. 43.
- ↑ (en) Roberto Cantoni, « Breach of Faith? Italian-Soviet Cold War Trading and ENI’s International Oil Scandal », Quaestio Rossica, no 4, , p. 180-198, ici p. 186.
- ↑ (en) Jeremy Perović, Cold War Energy. A Transnational History of Soviet Oil and Gas, New York, Springer, , 454 p. (ISBN 978-3-319-49531-6), ici p. 135.
- ↑ (en) Roberto Cantoni, Oil Exploration, Diplomacy, and Security in the Early Cold War. The Enemy Underground, New York, Routledge, , 290 p. (ISBN 978-1-138-69290-9), ici p. 171.
- ↑ Cantoni, 2015, p. 193.
- ↑ (en) Roberto Cantoni, « What’s in a pipe? NATO’s Confrontation on the 1962 Large-Diameter Pipe Embargo », Technology and Culture, vol. 58, no 1, , p. 67-96, ici p. 87.
- ↑ (en) Per Högselius, Red Gas. Russia and the Origins of European Energy Dependence, New York, Palgrave Macmillan, , 279 p. (ISBN 978-1-137-29371-8), ici p. 36.
- ↑ (en) Valentina Fava, « Between Business Interests and Ideological Marketing. The USSR and the Cold War in Fiat Corporate Strategy, 1957-1972 », Journal of Cold War Studies, vol. 20, no 4, , p. 26-64, ici p. 26.
- ↑ (en) Claude Ewert, The European Community’s Relations with the Soviet Union (1973-1991). Doctoral thesis, Wolfson College, , p. 32.
- ↑ (en) György Péteri, Imagining the West in Eastern Europe and the Soviet Union, Pittsburgh, Pittsburgh University Press, , 330 p. (ISBN 978-0-8229-6125-3), ici p. 8.
- ↑ Fava, 2018, p. 41-44.
- ↑ (en) Lewis H. Siegelbaum, Cars for Comrades. The Life of the Soviet Automobile, Ithaca, Cornell University Press, , 328 p. (ISBN 0801446384), ici p. 117.
Bibliographie
- (it) Alessandro Salacone, « Le relazioni italo-sovietiche nel decennio 1958-1968. Uno sguardo da Mosca », Storicamente, vol. 9, no 5, 2013, p. 1-11.
- (it) Bruna Bagnatto , Prove di Ostpolitik. Politica ed Economia nella Strategia italiana verso l'Unione Sovietica 1958-1963, Florence, Leo S. Olschki, 2003, 614 p. (ISBN 88-222-5212-8).
- (en) Claude Ewert, « The Gaze to the East (Establishing EEC-USSR Relations 1958-1972). Master's Dissertation in Contemporary European History, University of Luxembourg 2019; supervised by Dr Spero Paravantis », Hémecht. Revue d'histoire luxembourgeoise, vol. 3, 2020, p. 354-356.
- (en) Claude Ewert, The European Community's Relations with the Soviet-Union (1973-1991). Doctoral thesis, Wolfson College, 2023.
- (en) Elisabetta Bini, « A Transatlantic Shock: Italy's Energy Policies between the Mediterranean and the EEC, 1967-1974 », Historical Social Research, vol. 39, nos 4/150,2014, p. 145-164.
- (en) György Péteri, Imagining the West in Eastern Europe and the Soviet Union, Pittsburgh, Pittsburgh University Press, 2010, 330 p. (ISBN 978-0-8229-6125-3).
- Gaetano La Nave, « Interactions et circulations transatlantiques dans le secteur de l'automobile. Les relations entre FIAT et les États-Unis, du Plan Marshall au boom économique des années 1960 », Relations internationales, no 181, 2020, p. 23-42.
- (en) Jeremy Perović, Cold War Energy. A Transnational History of Soviet Oil and Gas, New York, Springer, 2017, 454 p. (ISBN 978-3-319-49531-6).
- (en) Lewis H. Siegelbaum, Cars for Comrades. The Life of the Soviet Automobile, Ithaca, Cornell University Press, 2008, 328 p. (ISBN 0801446384).
- (en) Per Högselius, Red Gas. Russia and the Origins of European Energy Dependance, New York, Palgrave Macmillan, 2013, 279 p. (ISBN 978-1-137-29371-8).
- (en) Roberto Cantoni, « Breach of Faith? Italian-Soviet Cold War Trading and ENI's International Oil Scandal », Quaestio Rossica, no 4, 2015, p. 180-198.
- (en) Roberto Cantoni, « What's in a pipe? NATO's Confrontation on the 1962 Large-Diameter Pipe Embargo », Technology and Culture, vol. 58, no 1, 2017, p. 67-96.
- (en) Roberto Cantoni, Oil Exploration, Diplomacy, and Security in the Early Cold War. The Enemy Underground, New York, Routledge, 2017, 290 p. (ISBN 978-1-138-69290-9).
- (it) Valentina Fava, « La Fiat e la AutoVAZ di Togliatti. Alla ricerca del fordismo perduto », Storicamente, vol. 9, no 4,2013, p. 1-12.
- (en) Valentina Fava, « Between Business Interests and Ideological Marketing. The USSR and the Cold War in Fiat Corporate Strategies », Journal of Cold War Studies, vol. 20, no 4, 2018, p. 26-64.