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Les « Deux Sources » de Bergson chez Joseph Malègue, observent que ce livre de philosophie est l'« épine dorsale » de son deuxième et dernier roman Pierres noires : Les Classes moyennes du Salut.

L'influence de Bergson est déjà visible dans le premier, Augustin ou Le Maître est là. Pierres noires est une trilogie inachevée avec deux « récits dans le récit ».Ces œuvres se situent d'abord en Auvergne.
Contre Bergson, Émile Durkheim juge religion et pratiquants ordinaires » (les Classes moyennes du Salut), enfermés dans de purs mécanismes sociologiques. Bergson admet la pression sociale comme une des sources de la religion, mais en décèle une autre, l'expérience mystique. Elle suscite de rares êtres, réels, historiques, supérieurs aux concepts (chose rare en philosophie) : les saints ou mystiques. À même, dans l'Univers, de libérer les Classes moyennes du Salut à travers la communion des saints.
Dans Pierres noires, Félicien joue ce rôle à l'égard des personnages du roman. Un monde (Moeller) « infiniment plus vaste » qu' Augustin, un « sommet de la littérature », une « fresque » du Salut universel. Philosophie (Bergson), sociologie (Durkheim) s'y nouent comme dans Les Deux Sources de la morale et de la religion (en abrégé Les Deux Sources), sans en altérer le romanesque. Réussite selon beaucoup malgré l'inachèvement de l'œuvre, échec selon d'autres.
Malègue et Les Deux Sources de la morale et de la religion

Selon Jean Lebrec (1922-2013), ancien professeur à l'Institut catholique de Paris[3], dans les nouvelles de Malègue depuis 1903, appel et rayonnement du saint jouent « un rôle fondamental au cœur des perspectives maléguiennes du Salut[4], ». Or, Bergson fonde « sur l'action des saints la permanence d'une morale ouverte dans la société[5]. »
Malègue anticipe aussi sur ce que Bergson dira d'une sorte de vérification de la réalité de Dieu à travers l'expérience mystique avant que celui-ci en 1932, dans Les Deux Sources, « ne décerne leurs titres de noblesse, à la fois à l'appel que les saints adressent à leurs contemporains par le seul fait de leur existence et à la quête de Dieu dans l'âme des mystiques[6]. » « La pensée des Deux Sources », selon Lebrec, est « l'épine dorsale de Pierres noires[7], » L'action se déroule d'abord à Peyrenère, petite cité fictive d'Auvergne (quelque ressemblance avec Saint-Flour).
Pour Marceau, Malègue, dans Les Deux Sources, entrevoit ce « que Bergson appelle «religion statique » et «religion dynamique ». Malègue les décrit de manière romanesque. Il fait agir ses personages [...] Nous avons dans Pierres noires la juxtaposition constante de Paul Vaton et Félicien[8]. » Le premier incarne la religion statique (Vaton), celle des classes moyennes du Salut, le second (Félicien) la religion dynamique, celle des saints. Ce sont les titres des deux chapitres au centre des Deux Sources [9].
Pour Fontaine, Malègue exploite, dans Les Deux Sources, une rare philosophie dont Henri Gouhier [10] souligne qu'elle se fonde sur des personnes réelles ne projetant « aucune notion abstraite au-dessus des cas concrets[11], » matière première romanesqque : des « êtres réels, historiques, les prophètes juifs, Jésus, Catherine de Sienne [...] Leurs vies dépassent les sociétés closes et libèrent le « gros de l’humanité » des déterminismes et l’entraînent[12]. » Tel au centre de Pierres noires, Félicien.
Pour Zofia litwinowicz, auteure de la plus importante étude sur Malèguec depuis Lebrec[13], Bergson est la « source première d'un des leitmotivs de la pensée et de l'œuvre maléguiennes : la sainteté[14]. » Malègue définit les Classes moyennes du Salut « comme celles qui se soumettent aux puissantes structures collectives morales et sociales auxquelles elles appartiennent, il se réfère implicitement, aux concepts bergsonniens de la morale ouverte et close[15], » « distinction qui change tout[16], » dans Les Deux Sources.
La morale close c'est l'effet de ce qui pousse « les sociétés à se refermer sur elles-mêmes tout comme dans la pensée d'Émile Durkheim[17]. » Et la morale ouverte, c'est celle des saints. L'édition critique des Deux Sources montre que Durkheim est maintes fois mis à contribution ou critique[18].
Bergson et Durkheim dans Pierres noires et Les Deux Sources. 1er « récit dans le récit »

Malègue se sert de Durkheim et Bergson pour décrire les Classes moyennes du Salut
Marceau [21] commente Malègue à propos de l'« appui extérieur des phénomènes de classe à la vie religieuse[22]. » Il pense que c'est plus tard que le narrateur-héros du Livre I de Pierres noires (deux-tiers du roman tel qu'inachevé), Jean Paul Vaton, comprendra « l'ampleur de ces incidences sur le christianisme des classes moyennes[21]. » Il sera alors frappé par ce que lui fait dire Malègue : « la forme collective, encadrée, que tendent à prendre ce que nous croyons les transmissions morales les plus personnelles et les plus intimes[23]. » C'est une idée de Durkheim selon Litwinowicz. Il l'illustre dans Le Suicide, acte en apparence, « le plus individuel que l’on puisse imaginer[24], » pourtant imprégné de social.
Litwinowicz a lu les notes aux archives Malègue sur Durkheim et Le Suicide[25]. Pour elle, le suicide, chez Durkheim, « « mouvement » de la vie individuelle […] est un fait social éclairé par des raisons sociales […] mesuré par les « statistiques » dont les régularités révèlent le social[26]. » Elles sont chiffrées et sourcées : cette mort violente, donne lieu à enquête judiciaire en tout pays. Nous serions entièrement déterminés (voir ci-contre).« Malègue traduit cette dialectique de l'individuel et du social dans Pierres noires[26]. »
Selon Marceau, Bergson va forger sa pensée des chrétiens d'habitude, les Classes moyennes du Salut, sur sa propre vision de l'intelligence, mais aussi sur les théories de Durkheim concernant le rôle exclusivement social de la religion[27],[28]. La foi de Malègue sera confrontée alors à une pensée affirmant « qu’il en devait les composantes à la collectivité [29]. » Qui s'élabore selon « l’idée déterministe, fortement établie dans les sciences physiques et naturelles […] étendue à l’ordre social[30], » éliminant liberté et foi. Pourtant Malègue s'en inspire pour donner aux chrétiens d'habitude, ce « gros de l'humanité »[31], leur appellation romanesque : « Classes moyennes du Salut »[17]. C'est ce religieux que Bergson appelle « statique », analogue dans Les Deux Sources à la pesée durkheimienne « du collectif sur l’individu [32]. »
Cette religion ainsi vécue est aussi, dans Les Deux Sources, comme le remarque Brigitte Sitbon-Peillon, qui a longuement comparé Bergson et Durkheim, « la religion identifiée au social[33] », donc au déterminisme. Pour Marceau, l'individu est entièrement déterminé par la société chez Durkheim : « les mœurs de l'homme sont inscrites dans sa nature comme celles de l'abeille et de la fourmi[34]. » Bergson ne s'en tient pas à ce déterminisme des sociétés chez Durkheim qu'il voit fermées. Il lui oppose l'ouverture que va y opérer la liberté des mystiques ou des saints. Dans Pierres noires , celle de Félicien.
Les Classes moyennes du Salut prisonnères du social. Premier « récit dans le récit »

Les Classes moyennes du Salut sont le mieux décrites, selon Lebrec, dans une fictive Relation des temps révolutionnaires[35] qu'on peut lire dans La Révolution, une nouvelle indépendante, insérée sous ce titre en un chapitre de Pierres noires dont, pour Lebrec, il est « le joyau[36]. » Malègue laisse « son autonomie[37], » à la nouvelle. Personnage de Pierres noires, André Plazenat, enseigne le droit à Paris. Il écrit chez lui à Peyrenère (petite cité imaginaire, mélange de La Tour-d'Auvergne, Saint-Flour, Besse-en-Chandesse), qu'on lui envoie copie d'un texte : dans la fiction, une archive familiale manuscrite datant de la Révolution française, intitulée : Relation écrite en sa prison de Feurs par M. Henri Casimir de Montcel, ci-devant président du Présidial de Riom en Auvergne[38].
Dans une prison de l'an II (ils n'en sortiront que pour être exécutés), Henri et son cousin l'abbé Le Hennin devisent. « Malègue a relu Durkheim [...] à travers [c]e personnage[17], » écrit Litwinowicz. L'abbé parle des cadres sociaux rendant possible la vie religieuse. Mais qui l'engluent dans le médiocre, sans liberté ni foi authentiques. Pour ceux qui y végètent, seuls des évènements extrêmes peuvent libérer la foi vraie[17].
Ces Classes moyennes du Salut, ce sont « tous ceux qui ne peuvent pas maintenir leur vie religieuse, dans la lumière d'un mysticisme contemplatif et généreux, celui de Largilier[39] et Félicien[40]. » Ces femmes et hommes sont, sociologiquement, parqués dans de grands corps, métiers, Royaumes, Églises. « L'accaparement de l'âme par le groupe est tellement étroit qu'on doute s'il ne la prend pas tout entière[41]. » Ce que pense Durkheim. Marceau voit ces chrétiens encadrés « dans leurs déterminismes sociologiques, économiques, psychologiques et religieux [42]. » Pour l’abbé, il leur reste cependant au moment de la mort « juste cette fine pointe suprême, ces rares minutes de silence intérieur que beaucoup ne connaîtront même jamais[43]. » Il arrive aussi que ces cadres qui enferment cèdent et que l'un de leurs membres « crève le plafond[44], » (des classes moyennes). C'est le cas[45] de l'instituteur M. le Maître [46], renvoyé à un poste de début, à deux ans de la retaite (il n'a pas respecté la neutralité de l'enseignement) : séparé assez loin des siens, et, de plus, les découvrant tout heureux de ne pas devoir le suivre. Il en meurt. Il n'hésite pas un instant, à l'agonie, à l'invite du prêtre à son chevet, à pardonner, en saint, au responsable de son drame[46]. Bergson se situe au-delà du déterminisme et cela se répercute dans Pierres noires.

Bergson : Religion statique, et dynamique. Classes moyennes du salut
Au chapitre IV « Malègue réaliste-sociologue » de la Partie I de son ouvrage[47], Litwinowicz analyse ce que Malègue dit du comportement religieux des habitants de Peyrenère, dans Pierres noires ou les notes du romancier dans ses archives : leur « christianitude ». Elle emprunte ce mot à Émile Poulat. il désigne « l'ensemble de coutumes, d'usages et d'habitudes qui constituent une forme d'héritage culturel chrétien[48]. » Et elle cite Jean-Paul Sartre disant qu'au plan culturel : « Nous sommes tous chrétiens ». Elle ajoute : « Ce qui vient d'être décrit correspond à ce que Bergson définit dans Les Deux Sources comme la religion statique. C'est fondamentalement une [citant Bergson] « réaction défensive de la nature contre le pouvoir dissolvant de l'intelligence[49] » [50]. » La nature lutte contre l'intelligence. Qui « pousse à préférer ses intérêts aux obligations sociales de solidarité » : la religion statique les sacralise effrayant de les enfreindre. Qui détourne de l'action « en en représentant la marge d'imprévu » : la religion statique conforte par la superstition. Qui décourage « en rappelant la brièveté de la vie » : la religion statique rassure par l'idée de survie finale[51],[52]. Cette religion, dans l'espèce humaine, nourrit les institutions qui fonctionnent « dans toute société à des fins de cohésion et de clôture[53]. »
Ce type de religion chez Malègue est en outre celle de gens qui « se caractérisent par un amour intéressé de Dieu, rempli de soucis terresstres. Ils essaient de concilier la terre et Dieu et, souvent dans la vie quotidienne, trouvent Dieu moins essentiel[54]. » Marceau cite [55] Malègue : « On cherche l'amour de Dieu parce que c'est en somme le plus efficace amour des choses terrestres, lesquelles sont incapables de fournir la sécurité à notre amour[56],[57]. » Mais ces effets de sécurisation de la vie et de dépassement vers la société, cette fois ouverte, s'obtiennent d'une autre source« même si elle peut et de fait vient toujours se greffer sur ce fondement naturel » : il s'agit de l'expérience mystique, qui rompt avec la religion « statique » et dont le mélange avec elle donne lieu à ce mixte qu'est la « religion dynamique »[53].
Pour Marceau, Malègue dans son roman fait de la religion statique la religion des « Classes moyennes du Salut [55], » —celle de Jean-Paul Vaton. Il entrevoit « «religion statique » et « religion dynamique » »(celle de Félicien). Il « les décrit de façon romanesque. Il fait agir ses personnages dans des circonstances qui illustrent les idées qu'il voudrait communiquer à ses lecteurs. Nous avons dans Pierres noires la juxtaposition constante de Jean-Paul Vaton et Félicien [...] Le contraste entre les deux saute aux yeux. Le premier vit dans un climat de religion statique. En revanche, Félicien a été amené à faire ce « saut brusque » dont parle Bergson, et qui a produit chez lui un caractère surnaturel qui ne se trouve point chez Paul Vaton[8]. » Malègue « réinterprète en termes bergsonniens [...] la religion statique de ses classes moyennes du Salut[58]. » Et se place ainsi au-delà de déterminisme et clôture sociétale.
Au-delà du déterminisme « statique », les mystiques
Pour Marceau, au-delà de Durkheim, il y a chez Bergson les mystiques ou les saints, libérés des déterminismes, ouverts à l'amour de l'humanité entière (et au-delà), qui entraînent les autres hommes à leur suite par : « un appel, une émotion qu'ils communiquent et qui poussent derrière eux les multitudes enflammées, avides de les imiter[59]. » Ils proposent aux classes moyennes, écrit Malègue, un saut « dans le ciel au-dessus de leur niveau », qui permet de s'évader des déterminismes. Ce qui peut inciter à ce « saut » c'est, par exemple, « le libre martyre d'un saint. »[60] Le chapitre-nouvelle La Révolution annonce celui de Félicien qu'il subira comme missionnaire en Chine [61]. On verra comment Marceau, Lebrec et d'autres pensent que Félicien sauve les personnages du roman en dépit de leur religion statique de classes moyennes. Pour Marceau, laur religion « statique » que vivent les « classes moyennes du salut », va de pair chez Bergson avec la morale close[62], celle de la pure utilité sociale, de sociétés elles-mêmes closes auxquelles chez Malègue« elles se soumettent[15]. » Les mystiques comme Félicien vivent de la religion dynamique, allant de pair avec la morale ouverte sur toute l'humanité, au-delà de toute clôture.
« Clos » et « ouvert », selon le titre d'une contribution de Frédéric Worms, c'est, dans Les Deux Sources, la « distinction qui change tout[16]. » Dans Les Deux Sources, la sociologie de Durkheim inspire Bergson pour la définition de la « société close » selon Michel de Certeau[63] et Marceau[64], liée à la morale close [59], société et morale des Classes moyennes du Salut de Malègue.

« Clos » des classes moyennes, « Ouvert » des mystiques
Pour Marceau, chez Bergson, la morale close se réduit à une pression sur nous de la société« qui nous plie à ses coutumes, à ses exigences [...] pas la société humaine en général, mais le groupe restreint où nous vivons, notre famille, notre patrie, bref une société close[62]. »
Pour Bergson, la morale « close » vise à la conservation des sociétés« par l'obligation sociale »[14], par la morale elle-même close. Durkheim en traite selon « l’idée déterministe, fortement établie dans les sciences physiques et naturelles […] étendue à l’ordre social[30]. » Il applique aux faits sociaux « la méthode « physique » de la nature[66]. » Soit « l'école sociologique avec Durkheim, Lévy-Bruhl, Baillet[64] [50]. » Dans Les Deux Sources, Bergson rejette cette vision de l'humain, prisonnier socialement, qu'illustre Pierres noires tout en en indiquant la même sortie[67].
Les chrétiens des classes moyennes du Salut, vivant leur foi comme un compromis entre foi et vie terrestre (celle-ci primant), relèvent « de la religion statique de Bergson d’essence sociale [qui] n’est susceptible d’aucune créativité dans l’ordre moral[68]. » En revanche, les saints, chez Malègue comme chez Bergson, à l'instar du Christ, se trouvent « dégagés des déterminismes sociaux et personnels, grâce à une ascèse exigeante[67]. » Ils sont à même de fracturer les cadenas des sociétés closes par leur amour ouvert à tous même aux ennemis. Durkheim pensait l'ouverture possible par les morales universalistes[69]. Bergson le rejette : si ces morales universalistes contestent bien la fermeture des sociétés, elles le font « sans le rendre opératoire au contraire de ces personnes concrètes aimant de fait l'humanité[70] » se portant « vers tous les hommes[71], » : les saints [72].
Les saints « magnétisent » les classes moyennes
Le duo Jean-Paul/Félicien illustre l'opposition religion statique/religion dynamique, morale close/morale ouverte [73]. Jean-Paul reçoit une lettre de Félicien en pélerinage. Chez lui, on s'explique de tout courrier reçu. Il sent soit qu'on ne le comprendra pas, soit qu'il est indigne des confidences de Félicien. Ce duo central du Livre I de Pierres noires, Les Hommes couleur du temps est essentiel pour toute la trilogie.
Au contact des mystiques, la religion statique, pour Marceau « garde ses éléments[74]. » Il ajoute, citant Bergson, « magnétisés et tournés dans un autre sens par cette aimantation [74] , [75]. » Il y a plus encore.
La mystérieuse solidarité de la communion des saints et Félicien

Il y a « beaucoup de philosophie » dans la communion des saiants
Bergson (à la question de savoir s'il pensait possible la participation de tous à la vie mystique), voyait « beaucoup de philosophie[77], » dans la communion des saints, mystérieuse solidarité dans le Salut entre les êtres, comme dans le catholicisme[78], liée à des personnes, non des concepts. Malègue tire de cette pensée fondée ultimement « sur des personnages réels de nature à inspirer la création de personnages romanesques [79], » tel Félicien, une œuvre où philosophie et romanesque se nouent sans s'altérer.
Félicien fait « directement » l'expérience religieuse de la communion des saints à Lourdes[80] : les prières des malades voulant guérir « dissolvent leurs enveloppes propres, leurs frontières personnelles […] jusqu’aux besoins universels […] expropriées de leurs exigences particulières, désaffectées, versées dans un fonds commun pour les besoins de tous […] ».

Il poursuit : « la Sainte Vierge se fait […] créatrice de saintetés collectives, de ces âmes fondues dans celles de leurs frères au point d’y perdre non […] leur personnalité profonde mais […] le momentané de leur vie temporelle, […] ces surfaces qui chatoient sur le moi, à l’offrir en martyrs[81],[82]. »
Malègue et la communion des saints
Malègue s'exprime sur la communion des saints« presque exactement de la même façon que Bergson [83], » dans Les Deux Sources décrivant le surgissement d'âmes « apparentées à toutes les âmes et qui au lieu de rester dans les limites du groupe et de s’en tenir à la solidarité établie par la nature [celle de la religion statique], se portaient vers l’humanité en général dans un élan d’amour[84]. »
Selon Sitbon-Peillon, Bergson fait « de la spiritualité mystique d'ordre individuel, la possibilité d'un modèle pour le collectif[85]. » On ne peut nullement se contenter, pense Marceau, de décrire « l'état intime [86], »du mystique, il faut comprendre surtout son action, car l'amour de Dieu qui le consume, c'est celui de Dieu à travers lequel le mystique« aime toute l'humanité d'un divin amour[87]. »
L'enjeu de la communion des saints est le salut par les saints. Marceau estime qu'ils « facilitent aux classes moyennes la sainteté dont elles sont susceptibles, car c'est en effet leur rôle, et leur tâche, et leur réussite, et leur salut. Car ils ne sauraient être saints sans cela même[88]. » Et il renvoie aux Deux Sources évoquant le grand mystique qui « prolongerait l'action divine[89]. »
Bernanos et la communion des saints « hors récit »

Pour Lebrec, le salut par Félicien, se noue aux « fils mystérieux d'une solidarité métaphysique[92], ».
Et, pour lui, Malègue s'élève ainsi, « aux plus hautes notions catholiques de la Communion des saints [comme] chez Bernanos, dans L'Imposture (1927) et La Joie (1929), où il fallut le sacrifice de l'abbé Chevance, puis de Chantal de Clergerie pour sauver Cénabre de son orgueil luciférien[92]. »
Ou dans Le Dialogue des carmélites, film de Philippe Agostini et Raymond Leopold Bruckberger (scénaristes d'après Bernanos, visible en ligne[93]).
La vieille prieure accepte de mourir dans une peur qui n'est pas d'elle, transmettant ainsi mystérieusement à une de ses novices morbidement angoissée par la mort, Blanche de la Force, le courage du martyre[94].
Éric Benoit, s'inspirant de Milan Kundera, appelle a-causal « le lien entre la mort humiliante de la prieure et le courage de Blanche »(quand, après les avoir fuies, pour échapper au martyre, elle les rejoint en reprenant leur chant avant leur exécution, puis la sienne).
Ou entre la mort atroce (violée et assassinée) de Chantal et le salut de Cénabre « venu d’un au-delà du récit » : pour lui, « a-causal » signifie, dans ces deux cas, « tant pour le lecteur croyant qu'incroyant », que « le salut ne fait pas partie [...] de l'histoire racontée[95]. » « Malègue va plus loin que Bernanos parce qu’il lie a-causalement la sainteté du héros [félicien] non à une seule personne mais à une multitude[96]. »
2e « récit dans le récit ». Un Monde infiniment plus vaste. Un sommet de la littérature
Autre projet de nouvelle dans les alignements de Carnac

Pour Moeller, Pierres noires couronne l'œuvre de Malègue, transporte Augustin « dans un monde infiniment plus vaste[97], » et son auteur « aux sommets de la littérature[98]. » Zofia Litwinowicz-Krutnik relève, elle, relève dans les archives de Malègue une note qui imagine une scène finale dans les alignements de pierres de Carnac[99] où il s'inspire de Dostoïevski[Note 1]
Elle évoque l'Incarnation, dans le temps, mais qui transcende le temps. Ce projet métaphysique et artistique[100] rappelle la « loi des classes moyennes du Salut », que les âmes médiocres sont « « liées » aux âmes saintes [101], » dans le Salut par la communion des saints.
Lebrec pense que les caractéristiques des classes moyennes du Salut se « mettent en roman » dans la nouvelle La Révolution. Pour lui, ici, et il le dit dans ses deux ouvrages de 1969 sur Malègue, l'« l'étrange solidarité mystique qui unit les privilégiés de la sainteté aux tièdes et à tous les enlisés dans les solicitations terrestres » se met aussi en roman par cette « autre nouvelle[102] [103], » deuxième « récit dans le récit » autre projet « de conte, à insérer dans la trame de Pierres noires en lui laissant son autonomie[103]. »
Un moine de la proche abbaye de Kergonan, égaré dans les alignements de Carnac allait y douter de l'universalité du Salut par le Christ [102] [103], dans un décor rappelant la contingence de la foi face à l'Histoire et au Cosmos (deux dimensions de ces pierres). La réponse à son angoisse « lui aurait été mystérieusement apportée[102]: » l'Incarnation est, certes, dans le temps, mais transcende le temps [100] [104].


La note parle ainsi d'autres saints dans d'autres confessions que le christianisme, étendant par conséquent le salut au-delà de ses limites et de sa contingence. La sainteté demeure, chez Malègue, une « obsession[105]. » Elle l'est déjà dans Augustin, roman de la foi. Mais Pierres noires est, écrit Lebrec, « oserions-nous dire, un roman bergsonnien dans l'esprit des Deux Sources de la morale et de la religion[67]. »
Martyrisé en Chine, autre immensité, Félicien aurait lu ce récit
Félicien aurait lu ce nouveau « récit dans le récit » avant son martyre de missionnaire en Chine[106], immense pays, autre immensité. Son martyre eût fait de lui, ajoute Lebrec, « une force, une lumière, une rédemption[102]. »
Pour Moeller ces notes, hypothèses, anticipations « permettent d'entrevoir[107], » que Félicien aurait sauvé« de sa lumière et de son amour, les âmes médiocres dont il était entouré », jouant « en plus simple et plus universel, le rôle de Largilier pour Augustin[107]. »Pour Fontaine, elles suffisent pour se faire une idée de ce qu'aurait été cette scène finale travaillée par le talent de Malègue.
La ligne de force du premier « récit dans le récit », c'est l'enfermement dans la religion statique, transposition du déterminisme de Durkheim, les sociétés fermées du «récit dans le récit : La Révolution chapitre de Pierres noires. Par contraste, ce second « récit dans le récit » de Carnac, même schématiquement, « donne toute sa puissance à la deuxième ligne de force de Pierres noires, l'ouverture par la mystique[108], » transposition des Deux Sources de Bergson qui en sont « l'épine dorsale[67]. » [109].
Le Salut s'opère au travers de la communion des saints, « intuition philosophique centrale » des Deux Sources : Malègue tire parti « d’une philosophie très particulière fondée en dernière instance sur des personnes (les héros et les saints), matière même de la production romanesque. Non des concepts[110]. »
Imprégner de Grâce l'obscurité de la vie

Chevalier, Neiss, Boisdeffre, Émery, Marceau sur l'aboutissement de Pierres noires
Jacques Chevalier, spécialiste de Bergson, regrette en 1958, que Malègue ait tardé à nous conduire « au sommet lumineux qui devait donner à l'ensemble sa perspective […] Le saint manque [...] cette blancheur éblouissante qui devait, cette fois, nous porter dans l'infini[111]. » Pour Neiss, Malègue, s'il avait vécu, aurait alors réussi « le grand roman catholique du siècle » que Mauriac n'a pu écrire[112]. Pierre de Boisdeffre estime que l'Opus magnum dresse sa vaste nef, aux lignes hautes et pures, mais qu'il est imperfectum, « vaisseau à jamais inachevé, ouvert en plein ciel sur un chœur imaginaire[113]. »
Léon Émery regrette aussi (en 1962), que nous ne pouvons pas savoir comment Malègue aurait conclu[114]. Mais pense en 1973 que nous en savons assez sur la conclusion de Pierres noires puisque la communion des saints implique le Salut. Et parce qu'est puissante la personne du « jeune géant Félicien qui porte en son corps d'athlète avec une parfaite ingénuité, on ne sait quelle candeur [qualité par excellence des saints chez Malègue [115]] grave et tendre. On voit bien que ce Christophe est fait pour porter l'Enfant Jésus sur ses épaules[116]. »
Pour Marceau, à Lourdes, Félicien, dans la communion des saints, se mêle « aux prières des autres, pour les autres », saint voué aux classes moyennes. « C'est en cela que se propage l'amour chez Malègue. Sa poésie magique nous emporte bien au-delà du décor vaste et massif [...] le fini s'élance mystérieusement vers l'infini. Le grand art n'est-il pas toujours celui des poètes visionnaires de réel dont l'élément est le monde des symboles et, par eux, des intuitions où l'âme se perd et se retrouve sans cesse, si possible finalement pour se sauver [117]. »
Le Salut est lié à la joie chez Bergson, à la souffrance chez Malègue (Félicien martyr). Mais pour Marceau « se rejoignent dans l'action [...] pour Malègue l'amour commande l'apostolat auprès des classes moyennes [...] pour Bergson« le mysticisme complet est action »[118][117]. »

Une trop grande ambition de Malègue?
Ce qui intéresse Malègue à Lourdes est « du domaine du social et du spirituel[121]. » Pour Fontaine, à Lourdes, Félicien s'élargit déjà à l'ampleur métaphysique de l'angoisse du moine de Kergonan : il a confié à Jean-Paul [122], l'expérience de la communion des saints, en un point du cosmos, de la « loi des classes moyennes »[123], solidarité entre saints et classes moyennes. Elle vaut, en réalité, en tous lieux et tous temps pour l’ élan (« autre accent bergsonnien[124] »), des âmes bergsoniennes apparentées franchissant les limites des groupes fermés et se portant vers l’humanité « dans un élan d’amour[84], [80]. » À travers l'amour de Dieu, le saint des Deux Sources[87], aime, rappelle Marceau « toute l'humanité[86]. »
Certaine de la grande valeur de Pierres noires[125], Zofia Litwinowicz pose peu la question de son inachèvement [126], admet le salut par Félicien[127]. Aux toutes dernières lignes de son importante étude de 2025, elle reprend « la mystérieuse logique de l'Incarnation qui transcende tous les temps et tous les lieux » à la scène « inspirée du Grand inquisiteur[128]. »
Malègue ambitionnait de concrétiser par l'écriture cette solidarité mystique entre Félicien et tous les personnages de Pierres noires. Voire au-delà. Cette ambition l'a perdu selon Lebrec[129]. Il cite J. Papen[92] pour qui « à cause de la liberté de l'Esprit dans son action surnaturelle, s'il est possible d'en déceler jusqu'à un certain point la courbe dans une âme, il est presque impossible d'en découvrir toute l'influence sur une masse. » On peut en dégager « certaines constantes », mais toujours mystérieuses et vouloir les montrer « dans un roman avec toute leur vérité et non simplement selon de vagues généralités, exige un génie mystique et littéraire extraordinaire[130]. »

N'exprimer le saint « que de loin », « le droit du roman aux ombres », l'«obscurité de la vie »
Pour Lebrec, Malègue ne possédait pas ce génie[92]. Ce n'est pas sa mort qui explique l'inachèvement de Pierres noires mais son ambition qui, semble trancher Lebrec, l'a « vaincu[129]. »
Il ajoute pourtant: « « De quelle façon aurait été traité le témoignage du surnaturel, si l’écrivain avait pu terminer son œuvre ? » Et, semblant se contredire, y joint la réponse de Papen : « Il est difficile de le prévoir, car Malègue lui-même, alors qu’il achevait son roman, supprima certains passages pour vouloir en reprendre la rédaction et chercher des méthodes encore plus indirectes pour imprégner de Grâce les obscurités de la vie[92]. »
Moeller, Fontaine, Émery, voient Pierres noires aboutir. R.Coiplet (il pense aussi que le martyre de Félicien sauvera les personnages de Pierres noires) rapporte dans Le Monde[131]. Il ajoute : « La destinée des saints est moins assurée. M. Daniel Halévy m'écrit que l'un des sens de Pierres noires, est certainement d'éclairer ces saintetés invisibles, mais qu'elles le sont avec une telle sobriété qu'on pourrait passer sans les voir. Cette invisibilité, ajoute-t-il, est une des intentions du livre […] Il se peut, comme le pense M. Daniel Halévy, que l'intention de l'auteur soit si bien cachée qu'elle tienne à cette volonté d'invisibilité qui égare le lecteur. [131]. »
La volonté chez Malègue de faire de l'invisibilité « une des intentions du livre [Pierres noires] » (Halévy). se retrouve dans sa volonté dans une lettre à Charly Clerc, que cite Michael, de n'y montrer le saint « que de loin[132]. » Litwinowicz repère aussi cette volonté d'«imprégner de grâce les obscurités de la vie » (Papen), sur Pierres noires dans une autre lettre à C.Clerc, roman dont il voudrait le projet« plus caché, de conclusions moins immédiatement claires, participant un peu plus de l'obscurité de la vie [133], » plutôt, écrit-elle « que de donner « tout fait »[134]. »
Elle cite en 2026 ce que Malègue répond à une lettre de Maurice Blondel (décembre 1934, Lebrec reproduit l'échange [135]). Malègue pose la question de savoir« si le roman a droit aux ombres [136]. » Plutôt, pense Litwinowicz, que de donner « tout fait ». Mots qu'elle reprend d'une lettre à C.Clerc. Pour elle, ceci « donne une idée de la discrétion avec laquelle Malègue insère ou transpose des idées philosophiques dans ses romans[137]. » La lettre à Blondel concerne Augustin mais ajoute-t-elle « Il en va de même pour Pierres noires, où la philosophie de Bergson est d’une présence beaucoup plus discrète [134], »que Blondel dans Augustin.
Bibliographie
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Autres ouvrages
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- Émile Poulat, L'Université devant la Mystique : expérience du Dieu sans mode, transcendance du Dieu d'amour, Paris, Salvator, , 292 p. (ISBN 2-7067-0219-2).
- Albert Fouillée, L'Avenir de la métaphysique fondée sur l'expérience, Paris, Félix Alcan, , 304 p..
- William James, Les Variétés de l'expérience religieuse : Essai de psychologie descriptive, Chambéry, Exergue, , p. 368.
Voir aussi
Articles connexes
Liens externes
- « José Fontaine : blog » (consulté le ).
- Sébastien Lapaque, « Joseph Malègue sauvé par le pape François », Le Figaro, (lire en ligne, consulté le )