Émirat de Nekor
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L'émirat de Nekor ou émirat Şālihid (arabe : إمارة النكور, berbère : ⵜⴰⴳⵍⴷⵉⵜ ⵏ ⵏⴽⴽⵓⵔ[1] Tageldit n Ennkor) est un émirat médiéval situé dans la région du Rif de l'actuel Maroc, entre la mer Méditerranée et la chaîne montagneuse rifaine. Fondé en 710 de notre ère par Salih I ibn Mansur, il constitue l’une des premières formations politiques islamiques durables de la région après la conquête musulmane du Maghreb.
| Statut | Émirat |
|---|---|
| Capitale |
Temsamane (710-760) Nekor (760-1081) |
| Langue(s) | Berbère, Arabe |
| Religion | Islam malékite |
| 710 | Établissement par Salih Ibn Mansour Al Himyari |
|---|---|
| 859 | Raid Viking |
| 917 | Première expédition Fatimide sur Nekor |
| 1019 | Destitution de la dynastie salihide |
| 1080-1081 | Destruction de Nekor par les Almoravides |
L'origine arabe himyarite de la dynastie régnante fait encore l'objet de débats historiographiques suggérant une origine berbère nafzi. L’émirat s’appuie sur une base tribale majoritairement berbère et entretient des liens étroits avec les Omeyyades de Cordoue et al-Andalus, notamment par son alignement religieux sur le malikisme qui le distingue des autres États du Maghreb.
Sa capitale est initialement située à Temsamane puis Nekor en 760. Celle-ci devient un centre urbain et commercial important jusqu’à son déclin, marqué par des conflits internes, des incursions fatimides, un sac viking en 859 et des destructions répétées. L'émirat décline progressivement et la dynastie prend fin après la dernière destruction de sa capitale en 1080-1081 par les Almoravides.
Histoire
Origine et fondation
Après la conquête musulmane du Maghreb, plusieurs officiers et soldats arabes s'installent dans la région et se partagent quelques terres dans les cantons et les provinces du Maghreb, dont Salih Ibn Mansour al-Himyari, un compagnon d'Oqba Ibn Nafi al-Fihri[2]. Salih Ibn Mansour serait un Arabe himyarite originaire du Yémen[2],[3] et fonde l'émirat de Nekor[2],[4].
Il établit la dynastie des Banū Şālih en 710 et règne jusqu'en 749. Son origine présumée sud-arabique est contestée par al-Ya'ķūbi, qui l'associe à la tribu berbère Nafzī dans son Kitab al-Buldan (en)[5]. Cette origine est aujourd'hui encore discutée et plusieurs auteurs modernes estime plausible l'hypothèse d'une origine Nafzi. Cette hypothèse repose sur l'implication des Nafzi dans le processus de formation de l'émirat et d'intégration du tissu tribal préexistant. Toutefois, il n'est pas possible de conclure sur cette hypothèse car l'analyse de l'organisation politique indique que les salihides ne sont pas des chefs de tribus berbères et ne sont pas issus d'une élection tribale[6].
Selon la tradition rifaine, Şālih ibn Mansūr, ancêtre des Şālihids, s'établit à Tamsāmān sur la côte, où il convertit les groupes berbères locaux, les Ghumāra et les Şanhādja, à l'islam. Les nouveaux convertis deviennent bientôt apostats et détrônèrent Şālih, et prennent comme chef un certain Dāwūd al-Rundī al-Nafzī. Şālih est néanmoins rétabli sur le trône et à sa mort, son fils al-Mu'taşim lui succède. Plus tard, son petit-fils Sa'id ibn Idris ibn Şālih fonde en 760 ou 761 la ville de Nekor pour servir de capitale du petit État[5],[2],[7]. Cependant, l'étude des textes arabes combinée aux travaux archéologiques tend à présenter une version légèrement différente dans laquelle Nekor serait elle-même une cité préislamique[8].
Ancrage andalou et commerce
La relation entre la famille dirigeante de l'émirat Şālihid (Şāliņid) de Nekor et la structure tribale berbère locale en a fait un État à prédominance berbère, aligné sur les Omeyyades d'al-Andalus. Le calife omeyyade al-Walid Ier obtient le territoire grâce à l'iqṭāʿ, la pratique islamique de l'agriculture fiscale. Son fils 'Abd al-Malik a fait don de la région de Nekor aux Banū Şālih ibn Mansūr. La famille s'y installa et se marie avec la population locale berbère, qui finit par les reconnaître comme leurs émirs[9],[4].
Un autre lien important avec le territoire andalou est d'ordre idéologique puisque l'Émirat de Nekor est le seul organisme politique du Maghreb occidental à appliquer le malikisme aux VIIIe et IXe siècles tandis que le reste du territoire est kharidjite ou shiite. Cette particularité rapproche l'émirat des omeyyades malikite. Enfin, sur le plan géographique, les montagnes du Rif isole le territoire de l'intérieur du Maghreb Occidental et le tourne plutôt vers la Méditerranée et la péninsule ibérique[6].
Le Madinat al-Nekor est situé sur les rives de la rivière Nekor dans une vallée alluviale des montagnes du Rif, à 25 km à l'intérieur des terres de la côte méditerranéenne. Sous la domination idrisside, elle contrôle un territoire agricole qui atteint la plaine côtière près de l'actuelle Al-Hoceima. La ville prospère car elle se trouve sur des routes commerciales établies et sert d'entrepôt pour les marchandises expédiées de Fès et de Sijilmāsa dans le sud du Rif[10]. On ne sait pas grand-chose sur l'archéologie de la ville de Nekor en dehors des études de terrain et des fouilles mineures menées dans les années 1980. La ville possède ce qui pourrait avoir été une mosquée, un éventuel hammam ou bain public, et deux murs importants. Les céramiques découvertes ici comprennent des productions locales et d'autres qui montrent ses liens avec l'Ifrīqya et al-Andalus[11].
Au début du IXe siècle, l'importance de l'émirat croit et un dynamisme maritime et commercial s'y développe particulièrement[2]. Al-Bakrī affirme que plusieurs ports du Rif marocain dans l'émirat de Nekor – y compris Badia, Buquya et Bālish[12], le port de la confédération berbère Ṣanhāja (Aẓnag) – sont contrôlés par des tribus berbères. Ces communautés côtières se sont développées avec des populations mixtes d'origine berbère, arabe et andalouse (convertie ou mozarabe). Les Berbères sont taxés par les émirs Şālihid et paient leurs impôts avec les revenus qu'ils gagnent en exploitant les ressources marines de la côte et en contrôlant ainsi son activité maritime[13].
Déclin progressif et fin
Sac viking de Nekor
En 859, une importante expédition viking au long cours part pour l'Espagne. Ils tentent de débarquer en Galice et sont repoussés. Ils naviguent le long de la côte ouest de la péninsule et brûlent la mosquée d'Išbīliya (Séville), mais sont repoussés par une importante force musulmane avant d'entrer dans la Méditerranée par le détroit de Gibraltar et de brûler la mosquée d'al-Jazīrah (Algésiras), après quoi ils se dirigent vers le sud jusqu'à Nekor et pillent la ville pendant huit jours[14]. Ils affrontent et battent une force musulmane qui tente de les arrêter[15].
Nekor est entouré d'un mur de briques grossières qui entoure également des jardins et des vergers de grenadiers et de poiriers[5]. La ville compte de nombreux marchés et boutiques, ainsi que des bains, une grande mosquée et un oratoire (muṣallā[16]). Selon l'historien Ahmed Tahiri, elle abrite la plus ancienne structure urbaine datant de la période médiévale dans l'ouest du Maghreb, construite avec les premières méthodes de construction islamiques. Il considère l'invasion viking de 859 (Tahiri dit 858) et le sac de Nekor comme une ligne de démarcation dans son évolution urbaine, et que par la suite, l'architecture urbaine et rurale de la région est devenue plus défensive dans son orientation. La rivalité entre les califats fatimide et omeyyade a stimulé le développement d'une nouvelle configuration architecturale dans la ville[17].
Conflits entre fatimides et Omeyyades
Après cette date, des conflits internes débutent au sein de la dynastie ainsi que des mouvements d'opposition au sein des tribus refusant de payer l'impôt. Ces problèmes persistent jusqu'aux incursions fatimides[7]. Les troupes fatimides pillent Nekor à deux reprises, en 917 et en 934. Selon JD Latham, 'Abd al-Rahman III, le calife omeyyade de Qurṭuba (Cordoue), s'inquiète du prestige croissant des Faţimides dans le Rīf, cette région dangereusement proche d'al-Andalus. En 927, il commence sa politique d'expansion défensive en occupant Malīlya (Melilla) et en 928-929, il a ouvert des négociations avec les Idrīsides. En représailles, Musa ibn Abi'l-Afiya attaque et vainc le vassal des Omeyyades, al-Mu'ayyad, le souverain Şālihid (Şāliņid) de Nakūr, situé entre Malīlya (Melilla) et Tiṭwān (Tétouan). Les troupes de Mūsā, un chef berbère de la tribu Miknasa assiègent, pillent et brûlent Nekor en 931[18]. Avec une flotte de quarante navires, les Omeyyades lancent un assaut naval depuis Ceuta contre Nekor et son port, al-Mazamma, et attaquent Nekor, dévastant la ville qui est garnie de trois mille hommes[17].
Fin de la dynastie puis de l'émirat
Les Şālihids règnent sur Nekor et les tribus berbères environnantes jusqu'en 1015 environ, lorsque Ya'la ibn al-Fatuh de la tribu Azdaja, aujourd'hui éteinte, prend le contrôle de l'émirat. Ses descendants défendent la ville et maintiennent leur domination jusqu'à ce que la ville soit détruite en 1080-1081 pour la quatrième et dernière fois par le chef almoravide Yūsuf ibn Tāshfīn. Avec la destruction de la ville par les Almoravides, l'iqta'ou fief de Nekor, créé en 710 pour Şālih ibn Mansūr par al-Walīd ibn ʿAbd al-Malik, calife du califat omeyyade, cesse d'exister[19].
Problème historiographique
L'émirat de Nekor est longtemps resté hors de l'attention des historiens modernes car considéré comme une dynastie mineure[6]. En effet, l'absence de chronique ou annales liées à l'émirat provoque une absence de source médiévales cruciales. Cependant, les travaux d'Al-Bakri permettent de situer géographiquement l'émirat et ses ports[20]. Les travaux au sujet de cet État n'apparaissent que tardivement au XXe siècle et les données archéologiques sont encore très lacunaires. Les premières publications universitaires modernes sont françaises et espagnoles et remontent aux années 1970 et 1980[6].
Les raisons de ce désintérêt sont à trouver dans l'importance disproportionnée du chérifisme dans l'historiographie du Maroc focalisant sa légitimation médiévale dans la dynastie Idrisside. En conséquence, les organisations politiques contemporaines de cette dynastie sont ignorées, d'autant plus si elles dévient idéologiquement du récit souhaité, en effet les Salihides se détachent des autres organisation par un sunnisme plus orthodoxe. Dans un second temps, les travaux antérieurs de l'administration coloniale esquivent le sujet dont la coïncidence géographique avec la république du Rif pourrait tendre à renforcer les revendications indépendantistes[6].
Quelques recherches archéologiques s'effectueront dans la région, notamment à Nekor, mais il faut attendre 1996 pour qu'un programme plus vaste se matérialise et se concentre sur les sites médiévaux de l'émirat. En conséquences, les données archéologiques sont encore fragmentaires et hétérogènes[6].
Enfin, une dernière problématique relève des sources historiques elles-mêmes sur lesquelles reposent les travaux modernes. L'histoire de l'émirat de Nakur provient de nombreux historiens arabes, en priorité Al-Bakri, Ibn Khaldoun et Ibn al-Khatib. Cependant, les chronologies avancées par les trois auteurs sont incompatibles entre elles, laissant dès lors une importante imprécision sur des faits majeurs et la durée des règnes. Bien que la version d'Al-Bakri soit chronologiquement plus proche des faits, elle comporte également de nombreuses incohérences jusqu'aux événements de l'année 971[6].