Abbaye de Leffe durant la Révolution française
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L’abbaye de Leffe, dénommée plus exactement abbaye Notre-Dame de Leffe est une abbaye toujours habitée en 2015 par une communauté de chanoines prémontrés, appelés aussi norbertins. Elle est située à Leffe, un quartier de Dinant (Belgique), sur la rive droite de la Meuse.
Fondée en 1152, son histoire est riche, faîte de haut et de bas.
Avec l'avènement de Joseph II, les Belges espèrent la continuation d'une ère de prospérité, mais par une suite de réformes imprudentes et mal accueillies, il va provoquer l'insurrection du peuple de la principauté. La Révolution française balaye tout et a de fortes conséquences sur l'abbaye de Leffe, qui s'en retrouve sécularisée.
Le , les démocrates liégeois se révoltent, en désaccord avec leur seigneur, Mgr de Hoensbroeck. Une semaine plus tard, les Dinantais, aigris par la misère économique leur emboîtent le pas.
L'administration de la ville est alors dans un état déplorable, les finances non assainies. Lors du dernier remaniement constitutionnel en 1772, François Charles de Velbrük, le prince-évêque, a concentré le pouvoir de la ville dans les mains d'une minorité. De surcroît, voici que l'administration communale aliène, sans autorisation préalable, plusieurs biens pour alléger le poids de l'endettement. Parmi ceux-ci des bois et trieux que l'abbé Frédéric Gérard acquiert via son proviseur, Isfrid Petit. Ces transactions provoquent l'indignation des habitants déjà inquiets de l'augmentation des impôts directs. Les petites gens perdent patience et réagissent.
Le , les députés des métiers de la ville déposent les membres de l'ancienne régence qui se retirent sans être inquiétés. Les impôts oppresseurs sont abolis, les règles constitutionnelles en vigueur avant 1684, fondées sur les usages et les privilèges, sont rétablies. Cette prise du pouvoir pacifique est fêtée. Le clergé local s'associe aux réjouissances. La révolution tranquille dure dix jours. Elle porte au pouvoir des hommes modérés connus pour leur intégrité. Mais les vieux démons réapparaissent lorsqu'il s'agit de se pencher sur le délicat dossier de la fiscalité. Malgré des changements favorables apportés à l'administration, certains intérêts privés prennent le pas. Et c'est tout surpris que les Dinantais se voient entraînés dans le tourbillon qu'inaugure la révolution brabançonne.
Révolution brabançonne contre l'armée autrichienne
Celle-ci met en présence l'armée autrichienne et les troupes patriotes belge qui s'accrochent à Dinant, le . L'incident est de courte durée. Les Autrichiens se replient vers Namur, puis dans le Luxembourg resté fidèle aux Habsbourg. Entre-temps, les Patriotes, réorganisés par le colonel prussien Von Koelher, se sont installés sur la rive gauche de la Meuse à Bouvignes.
Pendant sept mois, Dinant est ainsi victime d'un blocus la privant de ses contacts commerciaux. La circulation sur la Meuse, devenue ligne de démarcation entre les belligérants, s'avère quasi impossible. Malgré ses tentatives de faire respecter son intégrité territoriale, la ville ne peut éviter des dégâts matériels importants.
Le , les Autrichiens s'installent dans la cense de Viet, propriété et refuge des Prémontrés de Leffe, pour y établir leur quartier général. Ils investissent ensuite les Fonds de Leffe et installent dans l'abbaye abandonnée précipitamment par la communauté, une batterie de canons pointée devant Bouvignes. Les Patriotes reviennent à l'assaut, les combats sont acharnés au point de pousser les Autrichiens à se replier sur Viet, laissant dix hommes sur le terrain.
À Dinant, les Patriotes n'hésitent pas à pointer leur tir meurtrier sur la ville. Forts de l'un ou l'autre assaut, les Patriotes tentent à la mi-novembre une nouvelle expédition contre la cens de Viet, mais en pure perte.
L'ouverture de négociations conduit au retour des Autrichiens. L'assemblée des métiers se soumet et les autorités impériales réhabilitent l'ancienne administration qui se retrouve aux prises avec les difficultés financières qui avaient provoqué son renversement.
Arrivée des Français
La victoire de Jemappes, remportée le par le général français Dumouriez, décide du sort de Dinant déjà livrée aux incursions de la garnison française de Givet. Trois cents cavaliers et deux cents fantassins de l’armée des Ardennes occupent le Namurois. Le régime d'occupation peut désormais s'instaurer à la nuance près, qu'au départ la République se présente en libératrice. Il faut conquérir les cœurs. En fait, les troupes françaises sont accueillies avec confiance par des populations contentes d'être vengées des échecs de leur révolution mort-née.
À Dinant, on est loin du délire surtout lorsque les Républicains installent leur quartier d'hiver dans la ville et ses alentours, le . Le , les Dinantais partisans du nouvel ordre convoquent le peuple par voie d'affiches et par son de caisse en l'église du collège des Jésuites. Le peuple est invité à se choisir une assemblée provisoire. La ville et sa banlieue sont divisées en 6 sections. L'abbaye et les fonds de Leffe forment la première et les réunions des nouveaux citoyens-électeurs se déroulent dans l'abbatiale, tout comme pour les autres sections regroupées dans les principaux édifices religieux de la ville. 66 électeurs sont élus et ceux-ci désignent à leur tour 27 administrateurs pour la ville et 5 jurés. Le jour de l’An 1793, après avoir entonné le Chant des Marseillais aux dépens du Te Deum prévu, ils proclament dans la collégiale Notre Dame la République. Ce n'est pas encore l'annexion mais tous font serment selon les termes du décret du abolissant l’Ancien Régime avec ses droits féodaux. Tous les biens des associations laïques et religieuses sont supprimés. Les gens d'église sont alors mis à contribution.
Occupation française
Frédéric Gérard et Sœur Julie Delplace, supérieure des Ursulines, se voient intimer l'ordre de meubler le couvent des Croisiers converti en hôpital militaire. Bien conscientes du danger, les communautés religieuses essayent avec le plus de discrétion possible de soustraire à la vue de l'occupant des valeurs mobilières. Ces agissements sont dénoncés à l'autorité militaire. Le général Tourville, commandant de la garnison française à Dinant, réagit avec fermeté. Il requiert l'administration communale et envoie des officiers pour mener au plus vite des perquisitions en vue de découvrir les receleurs.
Pour parfaire cette sentence, le citoyen Charles-Henri-Frédéric Bosque, juge de paix à Paris, arrive à Dinant le , muni d’instructions spéciales. Le conseil exécutif provisoire de la République lui confie pleins pouvoirs sur une vaste circonscription couvrant tout Dinant, l'Entre-Sambre et Meuse, les villes de Huy, Thuin et Couvin. L'appui militaire lui est aussi assuré ainsi que l'aide du président du nouveau département des Ardennes, Étienne Lehoday. Pour ce qui concerne les biens ecclésiastiques, la nouvelle administration peut s’appuyer sur le principe décrété par la Convention, déclarant que ces biens appartiennent à la nation, que l'Église n'en a que l'usufruit et que la nation peut les reprendre en cas de besoin.
Pressions sur l'abbaye de Leffe
Bosque se met aussitôt au travail et des contributions énormes sont partout exigées avec une extrême rigueur, ce qui oblige les communautés religieuses à vendre immédiatement des biens, dès lors naturellement très dépréciés. Le , les portes de l'abbaye de Leffe sont forcées. En présence de trois représentants de la municipalité, Le juge de paix interroge l'abbé Gérard sur la disparition des biens mobiliers. L’abbé garde le silence et, puisque la fouille des bâtiments conventuels n'a rien donné, le citoyen Bosque ordonne la garde à vue de l'abbé Gérard et fait emporter par ses hommes les registres et papiers du monastère.
Pendant quatre jours, Frédéric Gérard reste enfermé dans sa chambre pour méditer sur ses égarements. Sur ordre de la municipalité, il est ensuite emmené afin de subir un interrogatoire serré. Mais l'abbé s'obstine et pour cause, les objets convoités sont cachés à Namur. Il est alors séquestré dans une maison voisine de l'hôtel de ville. Sa détention sera longue et pénible. Ses geôliers l'insultent et lui donnent le titre de premier tyran et plus grand despote de Dinant. Les autres religieux de la communauté sont aussi inquiétés. Ils comparaissent plus d'une fois devant les autorités communales plutôt embarrassées par cette affaire. Celles-ci réclament une caution de 50 000 florins pour la libération de Gérard mais Bosque s'y oppose.
La détention se poursuit et s'avère payante. La cachette est révélée. L'inventaire des valeurs mobilières commence le et se poursuit le et le suivants. Au total plus de 1 700 onces d'argent, évaluées à 8 554 livres sont inventoriées par Henri Nalinne, citoyen-orfèvre de Dinant. La croix processionnelle, les six grands chandeliers du maître autel, la crosse abbatiale, calices, encensoirs, jusqu'aux couverts de table et même une cuillère à ragoût, rien n'échappe au contrôle. Contre toute attente, Frédéric Gérard reste en état d'arrestation. Bien que Liège soit réoccupée par les Impériaux le , Bosque et Lehoday se sentent en position de force et refusent jusqu'au dernier moment d’élargir l'abbé Gérard qui ne rejoindra sa communauté qu'après le départ des Français, le .
Contre-révolution à Liège
Profitant de la contre-révolution qui sévit dans tout le pays de Liège, un billet du fr. Jacques Letellier, curé de la paroisse Saint Georges de Leffe, informe l'abbé Gérard d'une démarche effectuée auprès du Notaire Develette, de Dinant, en vue de récupérer l'argenterie confisquée. Le retour des Autrichiens et le rétablissement sur le trône épiscopal de Liège du prince François Charles de Méan seront de courte durée.
Les Français reprennent l'offensive
Dès le printemps 1794, les Français reprennent l'offensive. À Dinant, c'est la panique. Les tenants de l’Ancien Régime fuient, l'émigration commence. 161 Dinantais dont 88 religieux (Capucins, Prémontrés et Croisiers) et religieuses (Ursulines, Sœurs Grises et Carmélites) quittent la cité en toute hâte. 23 dirigeants de l’Ancien Régime, nobles et bourgeois aisés, leur emboîtent le pas avec leur famille et leur fortune mobilière.
Ce , parmi les Prémontrés de Leffe, 11 d'entre eux dont l'abbé Gérard affrètent dans la plus grande précipitation des barques louées à un aubergiste de Leffe qui les emmène, cachés sous des bottes de paille, jusqu'à Maastricht. À noter que l'avisé aubergiste factura ces bottes lors du retour des religieux le suivant ! Un second groupe quitta l'abbaye le lendemain du .