Abdurrauf Fitrat

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Abdurrauf Fitrat (parfois orthographié Abdulrauf Fitrat ou Abdurauf Fitrat, Uzbek : Abdurauf Fitrat / Абдурауф Фитрат ; 1886 - ) est un auteur, intellectuel et homme politique ouzbek qui a participé à la destitution de l'émir Alim Khan. Il a apporté des contributions majeures à la littérature ouzbèke moderne avec des textes lyriques et en prose en persan, en turc et en chagataï tardif. Il est aussi à l'origine de l'arrivée de l'Ouzbek comme langue nationale de Boukhara en 1921. À la fin des années 1920, Fitrat a aussi pris part aux efforts de latinisation de l'ouzbek et du tadjik.

Lors de ses études à Istanbul au début des années 1910, il devient partisan de l'islam libéral. À son retour en Asie centrale, il est l'idéologue influent du mouvement jadid ouzbek[1]. S'opposant à l'émir du Boukharan, il se range du côté des communistes. Après la chute de l'émirat, en 1920, il accepte plusieurs postes au sein du gouvernement de la République Socialiste Soviétique du Boukharan, avant d'être contraint à l'exil pendant plus d'un an en Russie. Revenu à Boukhara, il se consacre à l'enseignement dans des collèges et des universités de ce qui était alors la République Socialiste Soviétique d'Ouzbékistan. Victime de la Grande Purge de Staline, il est arrêté en 1937 et exécuté en 1938.

Après sa mort, son œuvre, interdite pendant plusieurs décennies n'est réhabilitée qu'à partir de 1956 et surtout de 1990. Elle a toutefois influencé les turcophones bien au-delà de la Transoxiane, et sa traduction en langues indiennes lui a permis une diffusion dans le sous-continent indien.

Premières années à Boukhara

Abdurrauf Fitrat est né en 1886 à Boukhara. Son père Abdurahimboy était un fervent musulman et un commerçant. Il quittera sa famille en direction de Margilan puis de Kashgar[2]. C'est par sa mère, Mustafbibi, Nastarbibi ou Bibijon selon les sources[3], qu'Abdurrauf Fitrat acquiert son éducation littéraire : selon Edward A. Allworth (en), c'est elle qui le met en contact avec les œuvres de Abdul-Qādir Bedil (en), Fuzûlî et Mir Alicher Navoï[3]. Après avoir reçu une éducation dans une école de type maktab, il aurait commencé ses études à la madrasa Mir-i Arab de Boukhara en 1899 et les aurait terminées en 1910. C'est durant ces études secondaires qu'il se familiarise avec la philosophie de la Grèce Antique[4].

Istanbul

Vers 1909, les partisans du jadidisme de Boukhara et d'Istanbul mettent en place une organisation afin de permettre aux étudiants et aux enseignants ouzbek d'étudier dans la capitale de l'empire ottoman. Grâce à une subvention accordée par la "société secrète pour l'éducation des enfants" (Tarbiyayi atfol) qui était financée par des marchands, Fitrat peut se rendre à Istanbul[5]. Il y est arrive au printemps 1910[6]. Selon Sarfraz Khan de l'Université de Peshawar, le départ de Fitrat pour la Turquie serait une fuite devant les persécutions des autorités, après un conflit entre musulmans chiites et sunnites, dans sa ville natale, en [7].

Deux des trois livres qu'Abdurrauf Fitrat a publié pendant son séjour à Istanbul, le "Débat entre un professeur de Boukhara et un Européen" (Munozara, 1911)[8] et les "Contes d'un voyageur indien" (Bayonoti sayyohi hindi), sont devenus très populaires en Asie Centrale[9].

Le déclenchement de la Première Guerre mondiale empêche Abdurauf Fitrat de terminer ses études à Istanbul et le contraint, comme beaucoup d'autres étudiants de Boukhara, à retourner prématurément en Transoxiane [10],[11].

La fin de l'émirat

De retour à Boukhara, il devient le leader de l'aile gauche du mouvement jadid local[7]. Pendant son séjour à Istanbul, Alim Khan est monté sur le trône à la mort de son père. Les annonces de réformes sociopolitiques du nouvel émir ont amené Abdurauf Fitrat à exprimer, dans un premier temps, sa sympathie à son égard et à inciter les oulémas locaux à soutenir les initiatives de l'émir[12].

Selon Sadriddin Ayni, à cette époque, l'œuvre littéraire de Fitrat a révolutionné le milieu intellectuel de Boukhara[13]. En 1915, dans son œuvre Oila (La Famille), il écrit sur la condition féminine au Turkestan[14] puis rédige un manuel scolaire sur l'histoire de l'islam, destiné à être utilisé dans les écoles réformées, et un recueil de poèmes patriotiques. Dans Rohbari najot (" Le guide du salut ", 1916), il explique sa philosophie basée sur une approche libérale du Coran. Par la suite, ses liens avec le panturquisme se renforcent[13], et en 1917, il commence à utiliser principalement une langue turque puriste dans ses publications[15].

En 1918, des communistes, aidés par des jeunes jadidistes tentent de renverser l'émir. Cette tentative connue sous le nom de campagne de Kolesov Campagne de Fedor Kolesov (en)est un échec[16]. Pour éviter les représailles, Abdurrauf Fitrat part alors à Tachkent (qui faisait alors partie de la République socialiste soviétique autonome du Turkestan), où il travaille au consulat afghan et où il organise des cercles d'intellectuels nationalistes[17].

Pendant son exil, Fitrat devient membres du Parti communiste. En , il a été élu au Comité central lors du premier congrès du parti[18].

Sarfaz Khan suggère qu'en 1920, Fitrat prend conscience que ses idées de réforme ne seront pas acceptées dans l'émirat. C'est pourquoi il a commencé à soutenir l'idée que ce régime politique devait être remplacé par une république populaire. Avec ses camarades, il a organisé le Bureau du Turkestan du Parti des Jeunes Boukhariens sous la direction de Fayzulla Xoʻjayev, qui se mobilise contre l'émir de Boukhara[19].

Rôle éphémère dans le gouvernement de la RSS d'Ouzbékistan

En , l'émir de Boukhara est renversé par les Jeunes Boukhariens (mouvement jadidiste rallié au communisme) et l'Armée rouge dirigée par Mikhail Frunze. Abdurrauf Fitrat retourne à Boukhara en et participe ensuite à la direction de l'État de la nouvelle République soviétique populaire de Boukhara, d'abord en tant que chef de l'autorité nationale du Waqf jusqu'en 1921[20], puis comme ministre des Affaires étrangères (1922), ministre de l'Éducation (1923), vice-président du Conseil du travail de la République soviétique populaire de Boukhara et momentanément comme ministre de l'Armée et des Finances (1922)[21].

En , il ordonne le changement de la langue d'enseignement du persan à l'ouzbek, qui est devient la langue officielle de Boukhara[22]. L'année suivante, il envoie 70 étudiants en Allemagne afin qu'ils puissent enseigner à l'Université de Boukhara nouvellement fondée après leur retour.

Après leur réunion avec les communistes, les Jeunes Boukhariens ont dominé la structure du pouvoir de la république populaire. Fitrat et ses compagnons d'opinion ont réussi à coexister avec les bolcheviks pendant un certain temps, cependant un différend sur la présence des troupes russes vient compliquer la situation[13].[60] Avec le chef du gouvernement, Fayzulla Xoʻjayev, il tente sans succès de s'allier avec la Turquie et l'Afghanistan pour assurer l'indépendance de Boukhara, face au grand frère soviétique[23].

Abdurrauf Fitrat et d'autres membres du gouvernement Xo'Javev, jugés bourgeois et anti-révolutionnaires sont évincés et expulsés à Moscou, le , à cause de leur refus de la mainmise des Russes sur la jeune république[24].

Carrière d'enseignant

Entre 1923 et 1924, lors de ses 14 mois en exil à Moscou, Abdurrauf Fitrat aurait travaillé à l'Institut Lazarev des langues orientales à Moscou, et aurait reçu plus tard le titre de professeur de l'Institut d'études orientales de l'Université de Petrograd (Saint-Pétersbourg), mais, selon Khalid, il n'existe aucune preuve documentaire de ces affirmations[25].

Après son retour en Asie centrale en , un différend éclate entre les anciens Jeunes Communistes de Tachkent autour d'Akmal Ikramov (en) et les anciens Jeunes Boukhariens autour de Fayzulla Xoʻjayev concernant cet intellectuel. Fayzulla Xoʻjayev soutient ouvertement l'essayiste qui, grâce à ce soutien, conserve sa liberté et peut publier ses écrits. Fitrat, de son côté, évite de s'impliquer sérieusement dans les affaires du nouvel État et refuse d'enseigner à l'Université communiste d'Asie centrale ou de travailler en permanence au Commissariat à l'éducation[26].

Il enseigne dans plusieurs collèges de la RSS d'Ouzbékistan, après 1928 à l'Université de Samarkand. La même année, il entre au Conseil académique de la RSS d'Ouzbékistan[27]. Comme historien de la littérature, il reste resté fidèle à ses propres convictions plutôt qu'au conformisme exigé par le Parti communiste[28], ce qui lui vaut de nombreuses critiques.

Abdurrauf Fitrat a écrit deux ouvrages traitant des langues turques d'Asie centrale (en 1927 et 1928), dans lesquels il nie la nécessité de séparer l'Asie centrale soviétique selon des lignes ethniques, allant à l'encontre de l'idéologie communiste de l'époque[29].

Abdurrauf Fitra a écrit son dernier livre politiquement pertinent sur l'Emir Alim Khan en tadjik, en 1930[30]. À partir de 1932, les écrivains doivent être membres de l'union des écrivains pour que leurs textes soient publiés. Abdurauf Fitrat, dont les écrits sont considérés comme subversifs, est exclu de la presse et se consacre à l'enseignement. Malgré un titre de professeur de l'Institut de langue et de littérature de Tachkent[31], il perd de l'influence au milieu des années 1930 : il est régulièrement attaqué par ses étudiants[32]. Sa dernière pièce, Toʻlqin ("la vague", 1936), était une protestation contre la pratique de la censure du régime communiste[28].

Arrestation et exécution

Condamnation à mort d'Abdurrauf Fitrat du 5 octobre 1938

La nuit du , le domicile de l'écrivain est perquisitionné par le NKVD et l'écrivain est le jour suivant[33]. Ce qu'il est advenu de lui à la suite de cette arrestation est resté confidentiel pendant 40 ans jusqu'à ce qu'une publication d'archives, à l'époque de la glasnost, révèlent les circonstances de sa disparition[27].

Soupçonné d'être membre d'une organisation nationaliste contre-révolutionnaire, Abdurrauf Fitrat est accusé d'avoir essayé de recruter de jeunes écrivains pour ses idées, d'avoir compilé des textes dans l'esprit du nationalisme contre-révolutionnaire et d'avoir lutté pour la séparation d'un État turc bourgeois de l'Union soviétique. Il est poursuivi comme "l'un des fondateurs et dirigeants du jadidisme nationaliste contre-révolutionnaire" et comme organisateur d'un "mouvement nationaliste pan-turc contre-révolutionnaire contre le parti et le gouvernement soviétique" selon les articles 67 et 66 (1) du code pénal de la RSS d'Ouzbékistan[34]. Selon des dossiers secrets, il a craqué pendant l'interrogatoire et admet l'ensemble des crimes idéologiques dont on l'accuse[35].

Son procès se tient le et se termine par une condamnation à mort et la confiscation de tous ses biens. Des documents d'archives montrent que son exécution a eu lieu le , la veille de sa condamnation officielle, le [36].

Héritage littéraire et perception

Les textes d'Abdurrauf Fitrat ont été interdits jusqu'à la mort de Staline comme ceux des autres lettrés ouzbeks victimes de la Grande Purge d'. Ils ont circulé néanmoins parmi les étudiants et les intellectuels[37]. Durant la seconde guerre mondiale, la turcologue Annemarie von Gabain publie un de ses textes en 1944 (Hind ixtilolchilari)[38], à des fins de propagande nazie antisoviétique[39],[40].

Bien qu'il ait été réhabilité à titre posthume en 1956[41] grâce à l'activité du critique Izzat Sulton[41], la presse soviétique a continué à le critiquer pour son libéralisme et les Tadjiks pour ses tendances turcophiles. Presque toutes ses œuvres sont restées interdites jusqu'à la perestroïka[27]. Pendant longtemps, il est considéré comme un nationaliste ouzbek ou turc[42]. Bien que sa prose ait commencé à être reconnue par les spécialistes ouzbeks de la littérature dans les années 1960 et 1970[43] et que plusieurs de ses histoires aient été à nouveau publiées, des commentaires explicitement négatifs ont continué à circuler jusque dans les années 1980. Ce n'est qu'après 1989 que plusieurs œuvres d'Abdurauf Fitrat ont été imprimées dans des magazines et des journaux soviétiques[44].

La décolonisation et la dé-soviétisation ont conduit à la publication non censurée des œuvres de l'écrivain. En 1991, le gouvernement ouzbek lui a décerné le prix d'État de littérature en reconnaissance de sa contribution au développement de la littérature moderne ouzbèke et de l'identité nationale. Son idéal d'un Turkestan indépendant a reçu une nouvelle interprétation par l'intelligentsia ouzbèke anti-russe : c'est désormais son attitude critique envers le régime communiste est en avant. Selon Kara, l'élite littéraire ouzbèke minimise aujourd'hui les composantes pro-soviétiques de l'œuvre de Fitrat[45].

Outre les Ouzbeks, un certain nombre de Tadjiks revendiquent l'héritage littéraire de Fitrat pour eux-mêmes[27]. Des auteurs comme Sadriddin Ayni et Mikhail Zand plaident en faveur de son importance dans le développement de la langue et de la littérature tadjike[42].

D'autres commentateurs tadjiks, cependant, ont condamné Fitrat pour sa tendance turcophile. Dans une interview en 1997, Muhammadjon Shakuri, professeur à l'Académie des Sciences du Tadjikistan, a qualifié d'erreur le fait que les intellectuels tadjiks aient adhéré à l'idée pan-turque et les a rendus responsables de la discrimination des Tadjiks lors du partage territorial de l'Asie centrale. Rahim Masov, un autre membre de l'Académie des sciences tadjikes, a qualifié Fitrat, Khodzhayev et Behbudiy de "traîtres tadjiks"[46]

Le fait qu'en 1924 Hind ixtilolchilari (" Rebelles indiens ", 1923) ait reçu un prix du Commissariat du peuple azerbaïdjanais pour l'éducation prouve que les écrits de Fitrat étaient appréciés au-delà des limites de la Transoxiane[40]. Selon la sœur de Fitrat, cette œuvre a été traduite en langues indiennes et mise en scène dans des théâtres en Inde. Son importance pour la lutte indienne pour la libération a été attestée par Jawaharlal Nehru[47].

Ses idées religieuses et politiques

Œuvres

Liens externes

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