Accord commercial luso-britannique de 1810
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L’Accord commercial luso-britannique de 1810, connu en anglais sous le nom de Strangford Treaty, est un traité commercial signé entre le Royaume-Uni et la colonie portugaise du Brésil en 1810[1]. Très avantageux pour la Grande-Bretagne, il permet aux marchandises anglaises d'inonder le marché brésilien, longtemps isolé par l'exclusif colonial portugais[2].
Après l'invasion du Portugal par les troupes françaises en 1807, la cour lusitanienne quitte Lisbonne pour Rio de Janeiro et le régent Jean de Portugal ouvre le Brésil au commerce international[2]. Protecteurs traditionnels des Portugais, les Britanniques profitent de cette évolution pour s'imposer sur le marché brésilien et obtenir des avantages plus importants que les autres nations étrangères[3].
L’alliance luso-britannique
Les relations entre le Portugal et l’Angleterre s’étendent sur plus de six siècles, fondées sur le traité de Windsor de 1386, l’un des traités d’alliance les plus anciens encore en vigueur dans l’histoire diplomatique européenne[1]. Cette alliance repose sur un équilibre structurel : le Portugal bénéficie de la protection militaire britannique, notamment de la puissance navale Royal Navy[1]. La Grande-Bretagne, elle, obtient un accès commercial privilégié aux marchés portugais et au grand empire colonial lusophone, en particulier le Brésil, dont les ressources agricoles et minières sont convoitées[1].
La presse portugaise dénonce régulièrement la présence des marchands britanniques à Lisbonne et Porto, qui sont très présents sur le marché de manufactures bon marché au détriment de la production locale[4]. Le prédicateur danois Carl Israël Ruders observait déjà en 1799 que les anglais résidant à Lisbonne avaient l’habitude de parler en mal des portugais[4]. Ces frictions traduisent une dépendance ressentie comme humiliante, qui s’est aggravé après 1810[4].
L’Europe sous Napoléon et le blocus continental

Le 21 novembre 1806, Napoléon décrète le blocus continental depuis Berlin, interdisant à toute nation européenne de commercer avec la Grande-Bretagne[5]. Pour le Portugal, dont l’économie repose sur le commerce maritime avec les britanniques depuis des siècles, ce choix est existentiel : obéir revient à se ruiner et résister revient à s’exposer à l’invasion[5].
En août 1807, le France et l’Espagne signent le traité de Fontainebleau, prévoyant le partage du Portugal[6]. La Grande-Bretagne hausse le ton : elle menace de détruire la flotte portugaise et de s’emparer des colonies si Lisbonne capitule devant Napoléon[6]. Cette pression place le Portugal dans une dépendance totale vis-à-vis de Londres, qui sera lourdement exploitée lors des négociations de 1810[6].
La fuite de la cour royale et l’installation au Brésil (1807-1808)
Le 27 novembre 1807, alors que les troupes du général Junot approchent de Lisbonne, la famille royale portugaise prend la fuite[7]. Entre 10000 et 15000 personnes embarquent sur une vingtaine de navires : la famille royale, l’aristocratie, les hauts fonctionnaires, les archives de l’Etat et le trésor royal[7]. La flotte, escortée par la Royal Navy, arrive à Salvador de Bahia le 22 janvier 1808, puis à Rio de Janeiro le 7 mars[7].

Dès le 24 janvier 1808, deux jours après le débarquent à Bahia, le prince régente Joao signe le décret d’ouverture des ports brésiliens à toutes nations amies. Un droit d’entrée de 24% est appliqué à tous[7]. C’est la Grande-Bretagne, dont les concurrents européens sont éliminés par le blocus, qui en profite immédiatement le plus[7]. Un décret de la même année lève également l’interdiction de créer des manufactures au Brésil[7].
Dom Rodrigo de Souza Coutinho, fervent partisan de l’alliance anglaise et principal ministre de Joao, prend en main les négociations commerciales avec Londres dès mars 1808[7]. Il dirige les affaires brésiliennes jusqu’à sa mort en janvier 1812[7].
La négociation et la signature
Lord Strangford, négociateur britannique
Percy Clinton Sydney Smythe (1780-1855), 6e vicomte Strangford, nommé ministre plénipotentiaire au Portugal en 1807, dont il supervise personnellement l’organisation[6].
À Rio, Strangford cumule les rôles de protecteur militaire, de bailleur de fonds diplomatique et de négociateur commercial[6]. Cette position lui confère un pouvoir de négociation considérable : refuser ses conditions reviendrait pour le Portugal à perdre la seule puissance navale capable de défendre le Brésil[6]. C’est dans ce rapport de force asymétrique que sont les négociés les accords de 1810[6].
La signature du 19 février 1810
Après plus d’un an de négociations, deux traités sont signés à Rio de Janeiro le 19 février 1810[3]. Le traité de Commerce et de navigation fixe les conditions douanières et les droits accordés aux sujets britanniques au Brésil[3]. Le traité d’Alliance et d’Amitié renouvelle l’alliance politique et militaire entre les deux couronnes[3]. La durée prévue est de quinze ans, soit jusqu’en 1825[3].
Les clauses principales du traité
Les avantages douaniers
La clause centrale du traité est celle des droits de douane[2]. Les produits britanniques entrent au Brésil avec un droits de 15% en fonction de la valeur[5]. Les nations étrangères paient 24%[2]. Les bateaux luso-brésiliens eux-mêmes acquittent de 16%, soit davantage que les britanniques sur leur propre sol colonial[2].
Ces privilèges sont accordés en exclusivité à la Grande-Bretagne[8]. Le traité prévoit l’entrée libre des produits britanniques dans cinq ports brésiliens principaux, ce qui entraine une diminution considérable des recettes douanières du Brésil et impose une révision complète de sa fiscalité portuaire[8]. En contrepartie, la Grande-Bretagne ne réduit aucunement ses droits sur les importations de sucre et de café brésiliens[8].
Les droits extra territoriaux
Au delà des douanes, le traité accorde aux britanniques des droits extra territoriaux inédits[6]. Les protestants britanniques résidant au Brésil obtiennent la liberté de culte, exception notable dans un pays officiellement catholique[6]. Les litiges impliquant des sujets britanniques échappent entièrement au système judiciaire brésilien : ils ne peuvent être tranchés que par des juges conservateurs nommés par la couronne britannique[6]. Enfin, les navires de guerre britanniques ont le droit de se ravitailler dans tous les ports brésiliens[6].
La traite négrière et les clauses secrètes

Bien que la Grande-Bretagne milite depuis les années 1790 pour l’abolition de la traite négrière, elle prend en compte dans ce traité les intérêts des planteurs brésiliens, qui dépendent massivement de la main-d’oeuvre servile[9]. Le Brésil conserve donc la maîtrise de son trafic d’esclaves[9]. Un engagement de principe sur une abolition future est prévu, sans calendrier défini[9].
Une clause prévoit par ailleurs que le Portugal céderait à la Grande-Bretagne les comptoirs de Bissau et Cacheu, en Guinée, en échange de ses bons offices diplomatiques[9]. Ces deux entrepôts sont des points d’approvisionnement essentiels pour les provinces au Pará et du Maranhão[9].
Conséquences économiques
Pour le Brésil : industrialisation bloquée
Les effets du traité se font sentir dès 1810[10]. Les manufactures britanniques, produites par une industrie mécanisée et compétitive, envahissent le marché brésilien à des prix que l’artisanat local ne peut concurrencer[10]. Des secteurs entiers comme le textile, la métallurgie, la poterie sont rapidement ruinés[10].
Le décret de 1808 avait levé l’interdiction de créer des manufactures au Brésil, ouvrant en théorie la voie à une industrialisation nationale[10]. Le traité de 1810 referme aussitôt cette porte[10]. Toute industrie naissante se retrouve immédiatement écrasée par des concurrents britanniques bénéficiant de tarifs préférentiels[10]. La balance commerciale se creuse, la marine marchande brésilienne décline, et l’économie reste structurellement dépendante de l’exportation de matières premières brutes[10].
Pour le Portugal : une économie affaiblie
Les flux commerciaux entre le Brésil et la Grande-Bretagne transitent désormais directement, sans passer par Lisbonne, privant la métropole de ses revenus douaniers traditionnels[3]. En 1820, la balance commerciale portugaise accuse un déficit de 21 millions de cruzades[3]. Le développement industriel patiemment amorcé par le marquis de Pombal au XVIIIe siècle est anéanti. La marine marchande portugaise diminue face à la concurrence britannique[3].
Réactions et critiques
Le mécontentement brésilien
Au Brésil, le traité est très mal reçu[9]. Les élites créoles y voient un accord négocié sans leur consultation, par un roi portugais exilé chez eux, au seul profit d’une puissance étrangère[9]. L’asymétrie est visible : la Grande-Bretagne obtient des droits de douane inférieurs à ceux des portugais eux-mêmes, sans aucune contrepartie sur ses propres droits visant les produits brésiliens[9]. Le traité est qualifié de «contrat léonin»[9].
La révolution libérale au Portugal (1820)
Au Portugal, la crise économique engendrée par le traité alimente un profond mécontentement social[4]. La presse dénonce les britanniques qui cherchent à «abaisser le Portugal et inonder le pays de leurs manufactures»[4]. Les milieux industriels et marchands , directement touchés, se rapprochent des cercles libéraux[4].
Le 24 août 1820, la révolution libérale éclate à Porto[3]. Des officiers et des bourgeois réclament une constitution, le roi et le rétablissement du contrôle de Lisbonne sur le commerce brésilien[3]. João VI, acculé, rentre au Portugal en avril 1821, laissant sont fils Dom Pedro comme régent à Rio[3].

