Agence de presse APL
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L'Agence de presse APL, appelée aussi Agence de presse Libération, était une agence de presse du début des années 1970, spécialisée dans l'actualité sociale et fondée par des militants d'extrême-gauche proches du maoïsme, dans la foulée des événements de Mai 68.
La création de l'Agence de presse APL a été envisagée pour la première fois le par Maurice Clavel, un ancien résistant catholique et gaulliste de gauche, qui s'était rendu proche depuis plusieurs mois des maoïstes. Elle a été fondée sur le modèle du Centre Landry animé par Pierre Vidal-Naquet lors de la guerre d'Algérie ou du Liberation News Service (en) (agence de presse underground des révolutionnaires américains[1]). Jean-Paul Sartre a accepté d'en être le codirecteur[2].
Début 1972, Jean-Claude Vernier, ancien élève de l'École centrale de Paris et militant maoïste, rencontre au siège du quotidien Paris-Jour, alors en grève et occupé par ses salariés, Jean-René Huleu, journaliste hippique
Ce dernier va imprimer un bulletin quotidien appelé Pirate afin de rendre compte des luttes ouvrières de la région (affaire de Bruay-en-Artois) ou des répressions policières (affaire Alain Jaubert)[3].
La date du fut choisie par Maurice Clavel, en souvenir de l'appel du 18 juin 1940[4].
La date exacte de création de l'APL n'est pas connue. Chargé des médias à J'accuse, un journal mensuel maoïste qui a absorbé La Cause du peuple au début de 1971, Jean-Claude Vernier fait partie du comité de défense du journal et rencontre des journalistes de L'Aurore, Claude-Marie Vadrot et Claude Angeli. Le jeune cinéaste Jean-Luc Godard rend une visite de solidarité à Jean-Claude Vernier avec qui il a organisé un atelier vidéo à l'École des beaux-arts l'année précédente et lui suggère de créer une agence de presse[5].
Jean-Claude Vernier repense à l'idée quand une grève avec occupation démarre à Paris Jour, dont la patronne Simone Del Duca, décide de fermer boutique en représailles[5]. Il « fonce rencontrer les gens de Paris-Jour » et leur offrir la dernière page de J'accuse[5]. Lors de la manifestation il retrouve son ami de L'Aurore et ils prennent la décision de fonder une agence de presse ayant pour devise « Tout dire à des gens qui veulent tout savoir », sous la forme d'un manifeste, qui sera publié fin décembre, dont le rédacteur est le journaliste de L'Aurore, Claude-Marie Vadrot[6].
Débuts
L'agence aurait démarré dans la chambre de la fille de Jean-Claude Vernier, avec l'achat d'une petite machine pour l'envoi aux abonnés, parmi lesquels des militants et des particuliers, et à toute la presse, gratuitement, d'un bulletin rempli d'informations sur les actions en cours partout en France[5], pour avoir en une seule publication toute l'ouverture sur un monde gauchiste foisonnant et activiste[5]: progressivement, les organisations gauchistes prennent l'habitude de leur envoyer leurs communiqués[5].
Coup d'éclat de Maurice Clavel
En , Maurice Clavel invité à l'émission télévisée À armes égales animée par Alain Duhamel dans un débat face à Jean Royer le maire de Tours, présente son film, à la gloire de la jeunesse de Mai 68: Le soulèvement de la vie, de Joris Ivens. Il découvre en effet qu'un passage de son reportage où il évoque les sentiments ambigus de Pompidou envers la Résistance a été coupé au montage. Un mot a été censuré en dépit de son opposition, Clavel se lève avant tout débat et quitte le plateau en lançant ces mots qui sont restés célèbres : « Messieurs les censeurs, bonsoir !»[4].
Prévenu de la coupe, une heure avant l'émission, le , il rappelle Vernier et confirme : J'ai été censuré, alors tu viens à la Maison de la radio avec moi pour enregistrer l'émission.
L'Agence de presse APL, alors encore en cours de création et complètement inconnue, « connait un moment de gloire », ce soir-là, selon son fondateur et président Maurice Clavel, grâce à un « coup énorme » et un « moment très important »[7], préparé la veille avec Jean-Claude Vernier de l'APL[7]. Clavel précise à l'antenne qu'il est codirecteur de l'APL avec Jean-Paul Sartre[7].
Clavel, gaulliste de gauche, et Sartre s'étaient engagés un an et demi auparavant dans la création du journal J'accuse, réalisé avec des militants maoïstes de la gauche prolétarienne, pour protester contre les interdictions frappant les tracts et journaux de ces derniers depuis l'élection de Georges Pompidou.
L'épisode entraine dans cette mouvance un « clivage »: l'APL en cours de création, ses deux responsables Maurice Clavel et Jean-Claude Vernier, s'opposent à Serge July et aux autres dirigeants maoïstes[8], les seconds, habitués à se servir des médias de manière moins conflictuelle, méprisant les premiers[9].
Grève à Paris Jour
Le , Simone Del Duca, propriétaire du quotidien Paris Jour qui tire à 230 000 exemplaires, a annoncé 33 licenciements, ce qui déclenche de l'émotion chez les journalistes parisiens.
Le personnel de Paris Jour crée un comité de grève et l'APL met des équipes et du matériel à la disposition des grévistes[10] puis publie un bulletin quotidien traitant des problèmes de Paris Jour et de la presse en général[10]. Pour la première fois est publié dans ce bulletin des extraits d'un document rappelant le passé sous l'occupation[10] de Robert Hersant.
Si J'accuse se montre optimiste, l'insatisfaction est importante à l'APL dont les animateurs estiment que la symbiose avec les autres journalistes de la presse parisienne n'a pas atteint le degré souhaité[10]. Un premier bilan du développement de l'APL avait déjà été effectué dès le [10], au début du conflit de Paris-Jour pour constater qu'elle a opéré un "peu partout des constructions étonnantes"[10], constituant "un ensemble désordonné", insatisfaisant car "sans ouverture vers l'extérieur, et invivable"[10].
L’équipe a alors quitté la rue Dussoubs pour se diviser entre ce nouvel espace, et le grand logement, rue des Blancs-Manteaux, qu'habitent deux de ses animateurs, le peintre Jean-Jacques Ostier et son épouse Iro[11], et où une partie de l’appartement est réservée à l’APL[11].
Fonctionnement
« Pas de censure ! » avait dit Maurice Clavel, le fondateur[4]. Résultat, l'APL passe toutes les informations, reçues sur des petits papiers ou par téléphone des correspondants, sous forme d'information brute, sans réécrire les articles[4].La plupart des informations avaient si peu de chance d'aboutir dans une rédaction, dans une télévision que l'idée même de mentir n'avait pas de sens, même exagérer ou dénoncer est courant[4].
La petit équipe jouait son rôle de lanceur d'alerte, de diffuseur d'informations et d'agence de presse quotidienne[4], grâce à des correspondants militants du monde entier[4]. Un bulletin d'abord ronéoté puis photocopié est distribué aux lecteurs abonnés : environ 400, parmi lesquels des particuliers militants comme abonnée à l'APL depuis le début et surtout à la presse[4]. Pendant un an et demi, l'abonné reçoit deux bulletins quotidiens, l'un d'infos nationales, l'autre d'infos internationales. Tout fonctionnait sur le bénévolat, les loyers étaient dérisoires et les photocopieuses louées[4], les bénévoles faisaient office de coursiers[4]. Les bénévoles passent soirées et nuits à photocopier les informations puis agrafer manuellement des dizaines de pages, les glisser sous enveloppes, postées ou déposées dans les rédactions en soirée ou au petit matin[4]. "Certains journalistes de la grande presse étaient avides de ces nouvelles et attendaient notre petit bulletin quotidien" se souvient Hélène de Gunzburg[4], qui débarque un jour, « peut-être à l'automne 1972 », rue de Bretagne[4], dans le 3e arrondissement à Paris et rencontre « enfin des militants un peu civilisés, moins agressifs, machistes et humiliants que ceux d'Issy les Moulineaux » qu'elle j'était « ravie de quitter »[4]. Peu avant a eu lieu dans sa ville : l'Affaire du bal d'Issy-les-Moulineaux de 1972.
Dans une pièce, l'équipe du « national », relativement permanente[4] et dans une autre « l'international » dont les membres étaient plus fluctuants, des étudiants étrangers allemands, italiens argentins, ou chiliens et des militants de passage[4]. Parmi les photographes, Francine Bajande, Jean François et le jeune Christophe Shimmel. Parmi les rédacteurs qui déjeunent où dînent ensemble souvent dans le quartier, Bénédicte Mei, Zinah Rouabah Patrick Benquet, Hélène Delebecque Antoine de Gaudemar[4]. L'équipe permanente compte une dizaine de personnes[5], rejointes par une bande de lycéens de Melun (Claude Maggiori puis Gilles Millet et Bénédicte Mei)[5]. Jean-Claude Vernier est le bénévole le plus actif grâce à son salaire de professeur des Beaux-Arts. L'APL a des antennes à Nantes, Lyon, Toulouse[5] et Grenoble, avec les Grenoblois René-Pierre Boullu, Jean Hatzfeld, ou encore Pierre et Claire Blanchet.
Puis c'est une APL en Belgique, qui va survivre jusqu'à dans les années 1990[5]. L'APL créé un service APL International qui faisait soixante pages[5]. Il y avait jusqu'à cent quarante pages ronéotypées qui partaient tous les jours[5].
Agence photo et Affaire Pierre Overney
Cécile Hallé, photographe au Musée d'art moderne et qui fait des photos pour l'École des Beaux-Arts[12], vient proposer de créer aussi une agence photo, en récupérant du matériel emprunté au musée[5]. Elle a transformé son immense appartement de la rue de Rennes[12], aux abords du Quartier Latin, en salon où travaille la branche photo de l'APL et où se croisent Sartre, Clavel, le peintre Bernard Fromanger, et les dirigeants de la Gauche prolétarienne (GP)[12].
Christophe Schimmel, le fils de Cécile Hallé, qui a abandonné le lycée en classe de seconde pour se consacrer à l'action politique[12], travaille dans l'agence à plein temps. L'APL joue un rôle très important lors du meurtre de Pierre Overney le , à 14 h 30, à l’usine de Boulogne-Billancourt[5].
Christophe Schimmel, 18 ans à l’époque, était devant les grilles de l’avenue Émile-Zola avec d’autres militants de la Gauche prolétarienne, tout près de la victime, dont il est un ami[5]. Photographe, il a capté toute la scène avec son Seagull, mauvaise copie chinoise de Rolleiflex[12]. Ses photos montrent que Pierre Overney était à vingt mètres de son meurtrier, un agent de sécurité de Renault, et qu'il avait les mains vides[5] alors que l'information officielle diffusée jusque là par Renault et reprise par les médias indiquait le contraire, en parlant de légitime défense[12]. Les militants de l'APL ont alors « foncé dans toutes les rédactions » pour faire diffuser ces photos[5]. Hervé Chabalier et Philippe Gildas ont décidé de passer les photos au 20 heures de la première chaîne[5]. L'AFP s'est retrouvée prise en flagrant délit de diffusion d'un information encore non recoupée[5] dans cette affaire, provoquant une émotion « considérable »[5],[12]. L’Agence de presse Libération (APL), qui diffuse les photos, verra sa notoriété bondir instantanément[12]. Mais l'auteur des photos, Christophe Schimmel, assure n’avoir jamais touché un centime pour ces clichés[12].
Le , en représailles au meurtre, la Nouvelle résistance populaire, organisation de choc de la GP, dirigée par Olivier Rolin, kidnappe Robert Nogrette, chef-adjoint chargé des relations sociales à Billancourt, puis le libère après un suspense de deux jours. L'APL bénéficie de l'exclusivité des communiqués, bandes sonores et photos, concernant l'affaire[10], qu'elle défend par un véritable « parcours du combattant » pour empêcher la police d'y accéder avant[10]. Le par l'abonnement, chèque à l'appui, de l'AFP est confirmé[10]. Malgré ce succès et après la « cassure Overney » l'APL estime qu'il faut faire un bilan. De nouvelles mesures sont décidées et un télécopieur est aménagé dans le local, rue Dussoubs[10].
La famille de Nogrette est courtisée par la presse et l'extrême droite répond par un autodafé des ouvrages de Sartre et de Beauvoir au Mans[10], puis par un slogan « Geismar, Clavel — fusillez les criminels ! »[10] lors d'un meeting organisé à la Mutualité le [10] par Ordre nouveau, qui profite aussi de l'occasion pour saluer les 2,9 millions de voix obtenues par le parti italien ami, le MSI, qui double sa représentation dans les deux chambres et talonne le PSI lors des élections législatives anticipées de 1972 en Italie[13], en reprenant son slogan « Avec nous, avant qu'il ne soit trop tard ».
L'Agence révèle un autre scoop un peu plus tard, l'information que Simone Del Duca va supprimer les autres titres de son groupe de presse, puis renonce à lui faire un procès en diffamation[5].
L'APL-P, à destination du monde agricole
En 1972 est créé un service appelé le bulletin Agence de presse Libération-Paysans (APL-P), à l'image de celui de l'Agence de presse Libération, qui lui donna son nom. L'objectif assigné à ce journal est de mettre en mouvement les masses paysannes en leur permettant d'être les porte-voix de leurs propres luttes. Il s'agit à la fois de faire entendre leurs préoccupations et de favoriser une prise de conscience de la paysannerie. Pourtant, le bulletin APL-P ne parvient pas à atteindre son objectif[14].
