Anne Tonglet
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Anne Tonglet, née le à Kabinda, est une figure de la lutte pour les droits des femmes. Elle est principalement connue pour son rôle central dans l’affaire Tonglet-Castellano. Elle contribue à faire évoluer la reconnaissance juridique et sociale du viol. À travers son parcours personnel, militant et professionnel, son histoire témoigne des violences subies par les femmes, mais aussi des combats menés pour faire entendre leur parole et transformer la société.
Naissance
Anne Tonglet naît le [1] à Kabinda, au Congo belge, dans la région du Kasaï [2],[3]. Elle passe les dix premières années de sa vie au Kasaï, où son père travaille comme employé agricole tandis que sa mère s’improvise à la fois enseignante pour ses enfants et infirmière pour les habitants des villages environnants. Son père rencontre des difficultés à maintenir un emploi stable et adopte des comportements inappropriés envers de jeunes filles. C’est dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale qu’il a rencontré sa future épouse, étant détenu avec le frère de celle-ci, prisonnier de guerre en Allemagne. Sa mère, quant à elle, travaille comme surveillante dans un internat à Jodoigne et est décrite comme une femme « intelligente et cultivée », empêchée de poursuivre des études supérieures en raison de la guerre, mais également engagée dans la résistance. Ce milieu familial contrasté, marqué par une figure paternelle problématique et une figure maternelle forte, influence profondément la construction de la personnalité d’Anne Tonglet[4].
Durant son adolescence, celle-ci vit une première histoire d’amour passionnelle à l’âge de quatorze ans avec une fille de douze ans. Au cours de sa vie, elle se marie à deux reprises et divorce également deux fois. À l’âge adulte, elle choisit de vivre de manière retirée, dans un environnement rural, en s’installant dans les Ardennes, à Hatrival, un village de la commune de Saint-Hubert. Elle y mène une vie proche de la nature, sans recours aux réseaux sociaux, et exprime une vision critique d'Internet qu’elle considère comme une « invention masculine »[4].
Études
Anne Tonglet entreprend des études de médecine, qu’elle ne termine pas à la suite d’un échec en chimie. Elle se réoriente vers des études d’infirmière, auxquelles elle renonce. Elle obtient ensuite un régendat en sciences, sanctionné en juin 1972 par un diplôme en sciences et en géographie[2]. Elle exerce ensuite comme professeure de biologie à Bruxelles pendant plusieurs années, au sein de différents établissements[1]. Elle quitte définitivement l’enseignement à l’âge de 55 ans pour des raisons de santé[4].
Engagement
Anne Tonglet se définit comme féministe, lesbienne et naturiste, ce qui constitue une prise de position forte dans le contexte social des années 1970 marqué par des normes patriarcales dominantes. Elle consacre progressivement sa vie à la lutte contre le patriarcat et les violences faites aux femmes, transformant son expérience personnelle en engagement militant. Son identité lesbienne, assumée dès l’adolescence, s’inscrit dans un parcours de contestation des normes sociales, notamment après une première relation amoureuse avec une jeune fille à l’âge de quatorze ans. Elle affirme également ne jamais s’être sentie inférieure aux hommes, ce qui traduit une posture d’égalité revendiquée dès son plus jeune âge[4]. En octobre 1975, elle rencontre Gisèle Halimi lors d’une conférence consacrée à la dépénalisation de l’avortement, marquant le début d’un engagement féministe structuré[3]. En 1976, elle témoigne publiquement lors du « Tribunal international des crimes contre les femmes » à Bruxelles, appelant à la solidarité entre femmes et participant à la mise en visibilité des violences sexuelles[2].
Son engagement se poursuit à travers de nombreuses initiatives militantes contre les violences faites aux femmes. Elle devient membre d’associations féministes majeures telles que « Choisir – la cause des femmes » et la Maison des femmes, structures centrales dans la lutte pour la reconnaissance juridique du viol[2]. L’association « Choisir – la cause des femmes » joue un rôle déterminant en proposant une réforme du droit pénal visant à préciser et à durcir la définition du viol[5]. Elle est également mentionnée comme fondatrice de l’ASBL « SOS Viol », organisation destinée à soutenir les victimes de violences sexuelles, bien que cet élément nécessite vérification[2]. En avril 2002, elle participe à un colloque lesbien international à Toulouse, où elle rencontre Michèle Causse, renforçant son inscription dans les réseaux militants internationaux. En avril 2014, elle prend part à un colloque organisé par le Conseil des femmes francophones de Belgique et l’Université des Femmes, où elle rencontre la Dre Muriel Salmona, spécialiste des psychotraumatismes[3].
Parallèlement à son engagement militant, sa carrière professionnelle est marquée par des difficultés liées à la stigmatisation dont elle est victime en raison de son identité de femme, féministe, lesbienne et victime de viol, ce qui la conduit à changer régulièrement d’établissement scolaire. Elle subit également des formes de violence symbolique, notamment à travers des inscriptions insultantes dans son environnement professionnel, ce qui illustre le rejet social dont elle fait l’objet. Finalement, après un burn-out à l’âge de 55 ans, elle quitte l’enseignement et considère cette retraite anticipée comme une forme de libération personnelle[4].
Affaire
Dans la nuit du 21 au 22 août 1974, Anne Tonglet âgée de 24 ans, et Araceli Castellano de 19 ans sont victimes d'un viol collectif sur la plage de la calanque de Morgiou, près de Marseille, alors qu'elles faisaient du camping[4]. Les faits ont duré plus de cinq heures, au cours desquelles elles sont violées et frappées par trois hommes[6] avant de se rendre au petit matin, à la gendarmerie pour y déposer plainte[3].
Sur le plan judiciaire, le tribunal correctionnel de Marseille se déclare incompétent le 15 octobre 1975. L'affaire est alors d'abord traitée comme un délit et non comme un crime[6]. Ensuite, la cour d'appel d'Aix-en-Provence confirme le renvoi de l'affaire devant la cour d'assises en février 1976[4]. Le procès s'ouvre finalement les 2 et 3 mai 1978 devant la cour d'assises d'Aix-en-Provence, soit près de quatre ans après les faits[3].
Les deux femmes sont défendues par l'avocate Gisèle Halimi qui est assez engagée dans la mouvement féministe, accompagnée d'Agnès Fichot[7]. Halimi refuse le huis clos afin d'exposer publiquement la réalité des violences sexuelles, ce qui entraîne une large médiatisation de l'affaire[2],[8]. À ce moment, la notion de consentement est au cœur des débats. Les accusés affirment que les relations étaient consenties. Les accusés, Serge Petrilli, Albert Mouglalis et Guy Roger, sont finalement reconnus coupables. Petrilli est condamné à six ans de réclusion criminelle et les deux autres à quatre ans d'emprisonnement[4],[5].
Les répercussions pour Anne et Araceli sont immédiates et conséquentes. Araceli Castellano, tombée enceinte à la suite du viol, décide d'interrompre sa grossesse. Anne Tonglet subit quant à elle de conséquences professionnelles. Au motif que son histoire « portait préjudice à l'institution », elle risque d'être radiée de l'enseignement[9]. Des parents d'élèves vont jusqu'à signer une pétition visant à la démettre de ses fonctions avant même la tenue du procès. Les victimes subissent des interrogatoires mettant en doute leur témoignage[10].
L'affaire marque une étape importante dans l'histoire du droit pénal français. Elle est associée à l'adoption de la loi du 23 décembre 1980, qui élargit la définition du viol à tout acte de pénétration sexuelle et le qualifie explicitement de crime, passible de quinze ans de réclusion criminelle[4],[7]. Avant cette loi, le viol était fréquemment traité comme un simple délit, comme en témoigne le jugement initial du tribunal correctionnel de Marseille[6]. L'avocate Gisèle Halimi utilise délibérément le procès comme outil pour dénoncer les lacunes du droit et faire évoluer la justice, faisant de cette affaire dans un processus plus large de transformation du droit pénal en matière de violences sexuelles[5].
Controverses
L’affaire d’Anne Tonglet suscite une importante médiatisation et donne lieu à de nombreux débats publics dépassant le cadre des faits eux-mêmes. À travers sa visibilité médiatique, son homosexualité, sa participation au procès et les réactions qu’elle provoque dans la société et dans le cadre judiciaire, Anne Tonglet occupe une place centrale dans les discussions liées aux violences sexuelles et à leur traitement à la fin des années 1970. Après le viol qu’elle subit avec Araceli Castellano, Anne Tonglet fait face à diverses réactions dans l’espace public. Des insultes, crachats, bousculades et menaces de mort sont rapportés après la médiatisation de l’affaire et le dépôt de plainte. Les réactions concernent non seulement les faits dénoncés, mais également son identité personnelle et son mode de vie. Son homosexualité est fréquemment évoquée dans les débats et commentaires entourant l’affaire, dans un contexte où l’homosexualité reste largement mal acceptée dans une partie de la société[4].
Les controverses autour d’Anne Tonglet apparaissent également durant le procès de l’affaire Tonglet-Castellano. Sa relation avec Araceli Castellano, leur mode de vie et leur pratique du naturisme sont évoqués au cours des échanges judiciaires et médiatiques. Ces éléments sont utilisés pour discuter de leur crédibilité et de la question du consentement[11]. Les discussions ne portent donc pas uniquement sur les violences dénoncées, mais aussi sur la vie privée et le comportement des deux femmes. Cette situation s’inscrit dans le contexte social et judiciaire de l’époque, marqué par une conception du viol encore fortement liée à des considérations morales et familiales. Les débats autour de l’affaire montrent également l’importance accordée à la notion de respectabilité des victimes dans l’appréciation de leur crédibilité[4]. Durant le procès, les accusés contestent les faits et minimisent les violences dénoncées, ce qui contribue à alimenter les discussions publiques autour de l’affaire[10].
Les répercussions de l’affaire touchent également la vie professionnelle d’Anne Tonglet. Avant toute condamnation définitive, une pétition est lancée par des parents d’élèves afin de demander son exclusion de l’enseignement[4]. Cette demande est liée à la médiatisation de l’affaire ainsi qu’à son homosexualité, certains estimant que cette situation peut avoir un impact sur l’image de l’établissement scolaire[6].
La médiatisation du procès donne progressivement à Anne Tonglet une visibilité publique importante[6]. L’affaire devient un sujet de mobilisation pour certains mouvements féministes qui dénoncent la manière dont les victimes de viol sont traitées par la justice et par la société[12]. Cette implication militante entraîne également des critiques de la part de certaines personnes qui considèrent que le procès prend une dimension politique[10].
Hommages
L’affaire Tonglet-Castellano contribue à l’adoption de la loi du 23 décembre 1980, qui redéfinit le viol comme tout acte de pénétration sexuelle commis sans consentement et le qualifie de crime[4]. Cette loi marque une évolution significative du droit pénal français : le viol est désormais reconnu comme une atteinte à l’intégrité de la personne[6],[10]. L’affaire est également considérée comme l’un des procès ayant contribué au développement du mouvement féministe français en matière de lutte contre les violences sexuelles. Anne Tonglet exprime par la suite des réserves quant à l’application juridique de la notion de consentement, estimant qu’elle tend à faire peser sur la victime la charge de prouver son refus[4].
