Anthropémie
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L’anthropémie[1], parfois écrit anthropoémie — mot inventé par Claude Lévi-Strauss dans son œuvre Tristes Tropiques (1955) — est un mot qu'il utilise pour stigmatiser le comportement d'une société comme la nôtre qui a tendance à écarter des individus jugés indésirables ou non-conformes, en les rejetant dans les périphéries sociales ou en les mettant en prison. Il est employé par opposition à l'anthropophagie de certains peuples premiers et présente dans la « pensée sauvage » de ces populations autochtones, anthropophagie que Claude Lévi-Strauss définit par ailleurs comme la capacité d'une société à assimiler les vertus d'autrui ou à neutraliser son pouvoir.
Claude Lévi-Strauss émaille le récit de ses études anthropologiques au Brésil de plusieurs réflexions : philosophiques, sociologiques, etc. L'une des plus fortes est une critique de la justice par l'exclusion, soit l'existence de la prison. C’est lors de cette critique que Claude Lévi-Strauss créé le vocable d’anthropémie.
L'envergure de l'auteur, celle de son œuvre et la force du propos font de ce dernier une citation assez courue des essais et devoirs de la philosophie ou de la sociologie. Ce propos est parfois mis en parallèle avec le relativisme historique et la critique de l'incarcération exprimés par Michel Foucault vingt ans plus tard (en 1975), notamment dans son livre Surveiller et punir, ou dans son Histoire de la folie à l'âge classique (1972)[2]. Mais ce concept d'anthropémie est souvent employé par les lecteurs de Lévi-Strauss et de Foucault dans un sens élargi et donc partiellement fidèle.
Racines en parallèle
Le mot est construit à partir de l'affixe grec anthropo- d’ἄνθρωπος : ánthrôpos (« être humain », l'homme en tant qu'espèce comprenant bien les femmes), et de la terminaison grecque -émie, d’ἐμεῖν : emein (« vomir »).
Dans cette perspective, l'anthropophagie (du grec ancien ἀνθρωποφαγία, composé d’ἄνθρωπος et de φάγος, phágos : « mangeur ») est vue comme une pratique des sociétés premières le plus souvent liée à la pensée magique et aux rituels chamaniques, et qui consiste à ingérer de la chair humaine pour s'incorporer l'esprit ou la puissance d'un ancêtre ou d'un ennemi redoutable tué au combat, afin de les faire vivre en soi. En remarquant que des pratiques anthropophages à des fins alimentaires seraient tout de même plutôt rares dans l'histoire de l'homme. Pratique en tout cas strictement considérée comme horrible, taboue et criminalisée dans nos sociétés, l'anthropophagie rituelle pouvait au contraire être une norme sociale dans certaines sociétés traditionnelles.
Dans la même perspective, l'anthropémie de nos sociétés modernes dites évoluées est vue comme une pratique consistant à « vomir » (rejeter hors du corps social) et à priver de liberté dans des lieux voués à cela les individus déviants (les délinquants en prison,les malades mentaux à l'asile). Pratique qui pourrait être aussi considérée comme horrible vue “de l’extérieur” de nos sociétés, dans des contextes où la liberté de circuler pour se nourrir, chasser et cueillir, est fondamentale et imprescriptible. C'est ce parallèle qu'établit Lévi-Strauss avec ce concept, et cette extériorité anthropologique que vise Foucault dans son relativisme critique[3],[4].
Un concept-miroir
La construction du mot n’est pas hasardeuse puisque le texte de Lévi-Strauss contient une vraie opposition entre l’anthropophagie d’une part et l’anthropémie d’autre part, présentées comme les mœurs opposées (mais finalement équivalentes) de deux sociétés forcément horrifiées l’une par l’autre et réciproquement. L’utilisation du même préfixe et de suffixes diamétralement opposés accentue à la fois une forme de parallèle et d’antagonisme que l’auteur introduit lui-même dans son texte et qui sert à sa démonstration, mettant en évidence un relativisme culturel qui donne à sa conception de l'anthropologie la valeur d'une réflexion en miroir sur notre propre société, et contribuant à lui conférer une dimension politique. Y compris plus tard dans le domaine de l'analyse critique de la psychiatrie menée par Foucault, Deleuze et Guattari[2].