Antisémitisme d'État
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L’antisémitisme d'État est un concept forgé en 1911[1] par Charles Maurras, pour qui cette forme d'antisémitisme serait d'ordre strictement politique. Il consiste principalement à vouloir éliminer le Juif de la vie de la cité en lui retirant sa « nationalité fictive de Français » et en le replaçant dans le statut d’éternel étranger d’avant la Révolution française[2].

Contexte
Dans la France de la Troisième République, l'antisémitisme est populaire auprès d'une partie de la population. En 1886, le pamphlétaire d'extrême droite Édouard Drumont publie La France juive, pamphlet violemment antisémite, qui prétend dénoncer un imaginaire « complot juif »[3]. L'ouvrage connaît un succès de librairie, et fascine Maurras[4]. Celui-ci décèle dans l'antisémitisme de Drumont un fort potentiel politique ; il écrira en 1902-1903 plusieurs articles dans le journal de Drumont La Libre Parole. Maurras s'adresse alors à Drumont en l'appelant « Mon cher Maître »[4].
Dès sa création en 1899, l'Action française de Maurras est ouvertement antisémite. Selon l'historien Laurent Joly, l’antisémitisme est même l’un des ses « moteurs essentiels »[4]. Maurras joue un rôle important pendant l'affaire Dreyfus, dans l'aile extrémiste du camp antidreyfusard. L'obsession antisémite l'amène à continuer de nier l'innocence d'Alfred Dreyfus même des années plus tard, alors que les faits sont établis et largement connus, ainsi qu'à l'insulter, le diffamer et le menacer - ce qui a des conséquences concrètes puisque Dreyfus est blessé par un attentat par balles en 1908.
Dans ses écrits, Charles Maurras s'en prend à ce qu'il appelle « la race juive »[4]. Entre 1908 et 1914, les deux tiers de ses 800 articles comportent des attaques antisémites[4]. En tant qu'organisation politique, l'Action française s'attaque à des Juifs personnellement, mobilisant par exemple « ses troupes contre des professeurs juifs sous les prétextes les plus futiles »[4].
De 1911 à 1913, Maurras multiplie les articles antisémites, dans lesquels il formule ce qu'il appelle l'« antisémitisme d’État », concept explicitement discriminatoire qui vise avant tout à priver les Juifs de la nationalité française[4].
Antisémitisme de peau et antisémitisme d'État

Maurras a prétendu que l'antisémitisme d'État différerait de l'« antisémitisme de peau », raciste[5]. Mais l'historien Laurent Joly observe, à propos de l'« élaboration d'un nationalisme antisémite » maurrassien, que la distinction revendiquée par Maurras entre un antisémitisme raciste, « de peau » selon sa propre expression, et l'antisémitisme politique qu'il préconise, ressemble à une reconstruction a posteriori, voire à une tentative d'euphémisation qui ne résiste guère à l'analyse[4]. Ainsi, explique Joly, « Maurras et ses partisans [...] croient à la transmission héréditaire et spirituelle des caractères. Par essence, le Juif est jugé inassimilable : « J’ai vu ce que devient un milieu juif, d’abord patriote et même nationaliste, quand la passion de ses intérêts proprement juifs y jaillit tout à coup : [...] les habitudes de cœur et d’esprit acquises en une ou deux générations se trouvent bousculées par le réveil des facteurs naturels beaucoup plus profonds, ceux qui viennent de l’être juif », justifiera Maurras au début de l’Occupation[4]. » Laurent Joly conclut :
« L’ « antisémitisme d’État » n’est pas une doctrine plus « modérée » que l’antisémitisme dit « de peau » ; il infère simplement que l’État, lorsqu’il sera « restauré », réglera le « problème juif » par le haut. En ce sens, la rhétorique élaborée par Maurras dans les années 1911-1913 annonce ce qui s’est effectivement produit en 1940[4]... »
Michaël Bar Zvi estime que Maurras avait compris les dangers du racisme et des mouvements de masse mais que « son erreur consiste dans l'idée que l'antisémitisme peut devenir une conception dépouillée de toute sentimentalité et de toute brutalité[6]. » Selon Laurent Joly, l'antisémitisme de l'Action française « est un racisme »[4].
François L'Yvonnet rappelle que la distinction de Maurras entre l'« antisémitisme de peau » et l'antisémitisme d'État devient confuse pendant l'Occupation car il n'a jamais élevé la voix contre les rafles anti-juives et a au contraire soutenu le statut des Juifs de Vichy et l'ensemble de la politique antisémite pétainiste[7].
Le « problème juif » selon Maurras


Maurras applique le principe de la lutte contre les « États dans l'État » à ce qu'il appelle les « quatre États confédérés » juif, protestant, franc-maçon et « métèque » (étranger)[8], expression qu'il reprend cependant à Henri Vaugeois qui l'utilise en [9] ; Maurras souhaite que l'État ne soit plus soumis à l'influence de ces « quatre États confédérés » qui défendraient selon lui leur intérêt et non celui de la nation.
Le « problème juif » est pour Maurras que tôt ou tard « l'intérêt juif rentre fatalement en concurrence avec l'intérêt français » et que si la France dans un régime fédéraliste peut être une « fédération de peuples autonomes » dans le cadre des provinces, il ne peut en être autrement des Juifs qui n'ont pas de sol à eux en France et qui en possèdent de droit un hors de France en Palestine[10].
Maurras n'écrit pas de livre spécifique sur les Juifs, mais il les attaque régulièrement en recourant à la violence verbale. Ainsi, déploie-t-il, avec ses principaux collaborateurs, une grande virulence, allant régulièrement – jusqu'à la menace de mort, notamment contre Abraham Schrameck, ministre de l'Intérieur, en 1925 (après l'assassinat de plusieurs dirigeants de l'Action française comme Marius Plateau) ou en 1936 contre Léon Blum, président du Conseil.
« C'est en tant que Juif qu'il faut voir, concevoir, entendre, combattre et abattre le Blum. Ce dernier verbe paraîtra un peu fort de café : je me hâte d'ajouter qu'il ne faudra abattre physiquement Blum que le jour où sa politique nous aura amené la guerre impie qu'il rêve contre nos compagnons d'armes italiens. Ce jour-là, il est vrai, il ne faudra pas le manquer »[11]
Pour Maurras, l'antisémitisme est un instrument, un ressort dialectique et insurrectionnel, une idée à la fois contre-révolutionnaire et naturaliste[12], un levier qui permet de mobiliser les énergies contre l'installation de la démocratie libérale[13].
Certains maurrassiens théorisent l'antisémitisme d'État, d'autres n'accorderaient guère d'importance à ce thème, mais Léon de Montesquiou ou Jacques Bainville sont pourtant tous deux antisémites[14], de même que Léon Daudet.
Volonté discriminatoire de l'antisémitisme d'État
Maurras voit dans l'antisémitisme allemand une « tradition de brutalité » due aux fondements biologiques de la notion de race, à l'idéologie de la race pure, et lui préfère un « antisémitisme français » auquel il dénie tout « caractère raciste en raison de son absence de fondements biologiques »[15]. Il écrit notamment : « Il ne s'agit pas de dire « Mort aux Juifs » qui ont droit à la vie comme toutes les créatures mais : « À bas les Juifs » parce qu'ils sont montés trop haut chez nous. Notre antisémitisme d'État consiste à leur reprendre, à leur interdire ce qu'ils ont pris de trop et en premier lieu, la nationalité française, alors qu'ils en ont une et indélébile, et qu'ils gardent toujours en fait. Qu'elle leur suffise donc ! Elle eut ses gloires et elle vient de récupérer un beau territoire au Proche-Orient […] »[15].
L'« antisémitisme d'État » vise donc à interdire aux Juifs les postes d'administration, de direction et de « formation des intelligences ». Concernant le statut des Juifs promulgué par le régime de Vichy, Maurras écrit : « Rien n'est plus sage, il faut bien espérer que l'on épargnera récriminations et gémissements sur aucune lésion aux droits sacrés de la personne humaine. Il n'est écrit, nulle part, entre les étoiles du ciel ni dans les profondeurs de la conscience, qu'il soit offensant pour une personne humaine de ne pouvoir accéder à la direction ou à la gérance d'un théâtre ou d'un cinéma, d'une publication ou d'une université »[5].
Il poursuit en affirmant que cet antisémitisme ne sera pas le chantre d'un antijudaïsme religieux : « Ce qui adhère aux droits de la personne humaine, c'est la moralité, la religion, la raison. Le statut des Juifs ne leur demandera pas de dire que 2 et 2 font 5, ni d'abjurer la loi hébraïque, ni de parler ou d'écrire contre la vérité et contre l'honneur. Ces points sont sauvegardés »[5].
Quoique agnostique, Maurras considère l'Église catholique comme l'élément central de l'ordre nécessaire à la société. Il lui est reconnaissant d'avoir, par son enseignement et sa liturgie, adouci le message - jugé par lui révolutionnaire et potentiellement dangereux - de l'Ancien Testament et même des Évangiles (il parle du « venin » du Magnificat et ne se sent pas en accord avec « le Christ hébreu »).
Dès 1940, le régime de Vichy met donc en place la politique discriminatoire à l'encontre des Juifs que Maurras appelait de ses vœux, et qu'il soutient pendant toute la durée de l'occupation de la France par l'Allemagne nazie. Des maurrassiens participent activement à la politique collaborationniste avec l'Allemagne nazie et à la Shoah en France, comme Joseph Darnand et Louis Darquier de Pellepoix. En pratique, « cet antisémitisme d’État joint à une politique de collaboration aboutira à la participation de l’État français à la déportation des Juifs présents sur son territoire et à leur extermination »[16].